NICOI.ET AUX TROIS-RIVIÈRES
I^ettre de Champlain à Bichelieu ; aa mort. — Coup d'oeil sur les Trois-Rivières.— Une chasse & l'orignal.— Apostolat laïque de Nicolet.— Nicolet et le Collée des Jésuites. — ^Intrépidité de Nicolet.— I^es Iroquoxs en lace des Trois-RÎTières.
icx>LET dut être de retour aux Trois- Rivières vers la fin de juillet ou au commencement d'août. Il se hâta de despendre à Québec rendre compte à Champlain de sou voyage, des heureux résultats quMl avait obtenus pour rétablir la paix entre les Hurons et les sauvages de Touest, des pays nouveaux quMl avait visités, des nombreuses tribus sauvages qu'il avait connues et gagnées à l'amitié des Français; puis avant de retourner aux Trois-Rivières pour reprendre ses fonctions de commis et interprète, il renouvela, le 15 août, avec le gouverneur son engagement pour la Compagnie des Cent-Associés.
C'est précisément le même jour, et sans doute sous le coup des bonnes nouvelles qu41
venait de recevoir de Nicolet, que Champlain
écrivit à Richelieu une inagiiifique lettre qui nous a été consen^ée, la dernière probablement qu'il a adressée à la cour, et que l'on pourrait appeler le chant du cygoie du fondateur de Québec. Son cœur y déborde d^affectiou pour notre pays, qu'il fréquente, dit-il, depuis trente ans ; " il fait les plus sincères protestations de dévoueuient au grand ministre qu'il représente au Canada, et le supplie de prot^;er efficacement cette colonie naissante :
" L'honneur des commandements que j'ai reçus de Votre Grandeur, dit-il, m'encoutage
à vous rendre toutes sortes de services avec autant d'afiection que l'on saurait souhaiter d'un fidèle serviteur. Je n'y épargnerai ni mon sang, ni ma vie, dans les occasions qui s'en pourraient rencontrer."
n décrit au cardinal l'étendue de notre
pays, sa beauté, ses ressources, ses richesses de toutes sortes :
" Tout vous y tend les bras, monseigneur, ajoute-t-il ; il semble que Dieu vous a réservé et fait naître pour faire faire à ce pays plus qu'aucun de vos devanciers, un progrès agréable à Dieu. Pardonnez à mon zèle de vous le dire: votre renommée s'est étendue en Orient, achevez de la faire connaître en Ocd-
dent : vous avez chassé l'Anglais de Québec ; et néanmoins, depuis que la paix est conclue entre les Couronnes, il vient encore faire la traite sur notre fleuve, disant qu'il lui a été enjoint d'en sortir, mais non d'y rester, et qu'il a pour cela congé de son Roi pour trente ans.
"Votre Eminence fera respecter son.
autorité quand BUe le voudra. Elle emploiera aussi sa puissance à faire régner ici une paix générale parmi ces nations sauvages qui sont en guerre avec les Iroquois. » • * Si cette paix s'établit, nous resterons maîtres à Pintérieur des terres où nous sommes fixés, et nous forcerons nos ennemis tant anglais que flamands à se retirer sur leurs côtes. . . .
'* Il ne nous faut pour cela que cent vingt hommes armés à la légère. . . • Âvec deux ou trois mille sauvages de guerre, nos alliés, dans un an nous nous rendrons maîtres absolus de tous ces peuples ; et cela pour la gloire de la Religion, et l'intérêt du commerce français...."
Quatre mois plus tard, Nicolet perdait son protecteur et son meilleur ami au Canada«
Champlain mourut à Québec le 25 décembre
" Sa mort, écrivait le P. Le feune, a été
remplie de bénédictions. Je crois que Dieu
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lui a accordé cette faveur en considération du bien qu^il a fait à la Nouvelle-France. Il est vrai qu'il avait vécu daus une grande justice et équité, dans une fidélité parfaite envers son Roi et envers MM. de la Compagnie des Cent- Associés ; mais à la mort il perfectionna ses vertus avec des sentiments de piété si grands qu'il nous étonna ton&''
 Québec, sa maison était, dit le P.
Vimont, " une académie bien réglée, faisant faire lecture à sa table, le matin, de quelque bon historien, et le soir, de la vie des saints. Le soir, se fait Pexamen de conscience en sa chambre, et les prières ensuite, qui se récitent à genoux « . . • Nous avons sujet de nous conscier, voyant un chef si zélé pour la gloire de Notre-Seigneur . . •
Plus de vingt ans après son voyage à la baie (k^org^ienne (1615), les Hurons parlaient encore de lui, de sa conduite honorable et chrétienne au milieu d'eux :
" Sa réputation vit encore, écrivait en 1640 le P. Vimont, dans l'esprit de ces peuples barbares, qui honorent, même après tant d'années, plusieurs belles vertus qu'ils admiraient en lui, particulièrement sa chasteté|et sa continence envers les femmes (4."
(i) ReU desjés,f 1640, p. 90.
" Il n'a jamais été soupçonné, dit S^rd, d*aucune déshonnêteté pendant tant d'années qu'il a demeuré pami ces peuples barbares
Mais si Champlain était admirable par son esprit chrétien^ il ne Tétait pas moins par la largeur de ses vues et la puissance de sa volonté pour atteindre un but. Il était vraiment de Técole des Colomb, des Jacques Cartier, et de tous les grands découvreurs et colonisateurs des seizième et dix-septième siècles. Ceux qui sont venus après lui, Jolliet, Marquette, La Salle, d'Iberville, Nicolas Perrot, La Vérandrie, sans compter Nicolet lui-même, n'ont fait que marcher sur ses traces en suivant les jalons qu'il avait plantés*
Il a intéressé, autant qu'il Pa pu, ses contemporains à la création d'une Nouvelle- France en Amérique, et il mérite d'en être appelé le fondateur et le véritable père. Sou nonij dit le P. Le Jeune, sera gloiieux à la postérité."
Jetons maintenant un coup d'œil sur les
Trois-Rivières, la véritable patrie de Nicolet au Canada, puisque c est là qu41 est resté tout le temps qu'il n'a pas passé chez les sauvages. On nomme ce lieu les Trois-Rivières,
(i) HiUoire du Qmada, U IV, p 830, éditio Troas.
écrit le P. Le Jeune, pour ce qu'une certaine rivière qui vient des terres se dégorge dans le grand fleuve par trois embouchures (i).'^
" Le séjour y est lort agréable, ajoute-t-il, la terre sablonneuse, la pèche en son temps
très abondante ; un sauvage rapportera quelquefois dans son canot douze ou quinze éturgeons, dont le moindre sera parfois de la hauteur d^un homme. Il y a quantité d'autres poissons très excellents.'*
Nicolet assista à la fondation de la ville, le 4 juillet 1634, quelques jours avant son départ pour le Wisconsin. L'histoire attribue à Laviolette le titre de fondateur des Trois- Rivières : il ne faut pas oublier toutefois qu'il ne fut, en cette occasion, que l'instrument de Champlain. Voici en effet ce qui se lit au frontispice du premier registre de l'état civil des Trois-Rivièrcs, le plus ancien registre original du pays (2) :
" Messieurs de la Compagnie de la Nouvellc^Prance ayant ordonné qu'on dressât une habitation en ce lieu nommé les Trois-
(1) V Abeille ^iomi^ l^, No. 31.
(2) I^es registres de Québec remontent à 1621. Mais de 1621 à 1640 nous n'avons qu'une copie, faite de mémoire par le P. Le Jenne, le registre original ayant été détruit dans Tincendie de N.-D. de Kecouvrance eu 1640.
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Rivières, monsieur de Champlain, qui commandait en ce pays, y envoya de Québec une barque, sous la conduite de monsieur de là Violette, lequel mit pied à terre le quatrième (jour) de juillet de Pan 1634, avec quelque nombre de nos Français (i), pour la plupart artisans, et dès lors on donna commencement à la Maison et Habitation ou Fort qui se voit en ce lieu.^'
C'est Champlain qui avait désigné et fixé lui-même le lieu de cette habitation : ne pouvant quitter Québec, à cause du départ des missionnaires, il envoya Laviolette à sa place pour " y donner commencement mais il s'y rendit lui-même quelques jouis plus tard (>)) et rien ne se fit que sous sa surveillance et sa direction.
La fondation de PEglise des Trois-Rivières suivit de près celle de la ville. Le P. Le Jeune, qui écrivit de sa propre main en tête du registre les quelques lignes que nous avons citées tout-à l'heure, ajoute aussitôt après :
" Le troisième (jour) de septembre de la
(1) Voici les noms de quelques-uns d'entre eux, d'après les registres des Trois-Rivières : Jeau Guiot, Pierre Drouet, Isaac lyccomte, Guillaume Mée, Michel Souet, Michel Coisy, Lefebyre et Antoine.
(2) ReL desjés.t 1634, p. 91.
même année, le R. P. Paul Le Jeune et le R, P, Buteux, religieux de la Compagnie de Jésus, partirent de Québec dans une barque, et arrivèrent ici le 8 du même mois pour y assister nos Français pour le salut de leurs âmes.
" Vers la fin de décembre de la même
année, ajoute-t-il encore, le mal de terre s'étant jeté parmi nos Français, en emporta quelquesuns, qui ont donné commencement aux chrétiens défunts en ce pays (i).'*
P. Le Jeune, qui écrivait ce que Pon peut appeler l'acte de baptême de la ville des Trois-Rivières, était alors le supérieur général de la mission de la Nouvelle-France, dont le siège principal était à Québec II prit la peine de laisser Québec durant plusieurs mois, afin de donner naissance à Péglise des Trois- Rivières et d'en être le premier missionnaire. Qui n'admirerait la touchante attention de ce
(i) Vient ensuite Pacte de U première sépulture, céUe d'un nomiAnâ :
Le 6 février 1635, mourut Jean Guiot, surnommé Négrier, natif du tx>arg de Oiambois, en Vévêché de Séez, en Normandie. Il fut enterré au cimetière de cette habitation, désigné par les Pères susnommés de la Corn* pagnie de Jésus. Il avait été confessé, reçu le Saînt- Viatique, et fortifié de l' Extrême-Onction par le P. Paul Le Jeune, de la même Compagnie. **
vénérable Jésuite, ménageant autant que possible ses subordonnés) et gardant pour luimême les tàcbes les plus ardues :
" Les nouvelles habitations, dit-il, étant ordinairement dangereuses, je n'ai pas cru qu'il fût à propos d'y exposer le P. Charles Lalemant (i). "
Les sauvages, surtout les Algonquins et
les Montagfnais, affectionnaient beaucoup les Trois-Rivières. Ils y venaient chaque année en grand nombre, et y séjournaient plus longtemps qu'à Québec. Commerçant avec les autres sauvages du nord, et faisant euxmêmes la chasse, ils arrivaient ^toujours aux Trois-Rîviêres chargés de pelleteries : il fallait traiter et composer avec eux ; et le commis du magasin des Cent-Associés leur donnait en échange de leurs fourrures les différents articles de consommation ou autres dont ils avaient besoin, La charge de Nicolet n'était pas une sinécure.
La ville naissante des Trois-Rivières partagea avec Québec la sollicitude et Taffection de Champlain ; il lui consacra les derniers mois de sa vie. Le P. Le Jeune écrivait peu de temps après, la mort du pieux gouverneur :
(i) ReL d€sjés,t 1634, p. 91*
L'habitation des Trois-Rivières est agrandie de deux corps de logis, d'un magasin et d'une plate-forme garnie de canon (i),"
C'est le commandant des Trois-Rivières, M. de Châteaufort, qui eut l'honneur de remplacer Champlain à Québec, en attendant l'arrivée de M. de Montmagn} . Sa commis^ sion lui fut remise par le P. Le Jeune, à qui elle avait été conûée, comme plus tard fut confiée à Mgr de Laval celle du gouverneur Mésy.
Le fort, le magasin et l'habitation des Français, aux Trois-Rivières, s'élevaient à l'endroit où avait existé autrefois une bourgade de sauvages sédentaires, vivant de la culture du sol* Cette bourgade avait disparu entièrement sous le souffle de ces guerres impitoyables qui avaient ravagé la vallée du Saint- Laurent : et l'on allait voir les restes d'une palissade qui avait entouré cet humble village comme on va visiter les ruines de quelque ville antique près de l'emplacement d'une cité moderne M.
A quelque distance du fort, était la modeste résidence des Jésuites, avec leur petite
(1) Rel. (Usjès.^ 1656, p. 41.
(2) Ibid., 1635, p. 15.
chapelle, où il y avait deux messes tous les dimanches, une pour les Français, Pautre pour une centaine de sauvages chrétiens qui
résidaient presque habituellement aux Trois- RivièresU).
Voulons-nous avoir une idée de cette première résidence des Jésuites aux Trois- Riviëres ? voici la description qu'en donne le P. Le Jeune :
" Notre maison, en. ce premier commencement, n'était que quelques bûches de bois jointes les unes auprès des autres, enduites par les ouvertures d'un peu de terre, et couvertes d'herbes. Nous avions en tout douze pieds carrés pour la chapelle et pour notre demeure, en attendant qu'un bâtiment de charpente qu'on dressait fût achevé (^X"
En revanche, cette modeste demeure occupait une position magnifique sur une éminence d'où la vue embrassait cette vaste nappe d'eau qui va en s'élargissant pour former le lac Saint-Pierre, et qui était encadrée à cette époque par d'admirables forêts. De cette plate-forme naturelle, les bons religieux se reposant de leurs travaux pouvaient jouir
(1) Ibid., 164 1, p. 31.
(2) Ibid^ 1635, p. 6.
quelquefois de spectacles tout-à-fait charmants. C'est ainsi qu'un jour, peu de temps après son arrivée aux Trois-Rivières, le P. Le Jeune fut
témoin d'une chasse à l'orignal, qui l'intéressa beaucoup :
" Le 27 septembre (1634), dit-il, un élan parut de Pautre côté de cette grande rivière. Nos Français en donnèrent avis à quelques sauvages logés proche de l'Habitation ; et quelques-uns d'entre eux s'en vont aussitôt attaquer ce grand animal, qui se rafraîchissait dans Veau, l'allant prendre du côté des terres, pour le pousser plus avant dans le fleuve. Ils volent après lui, dans leurs petits canots d'écorce. Ils rapprochent à la portée d'un javelot, et l'un d'eux lui lance une épée, qui le fait bondir et chercher le chemin de la terre pour se sauver : ce qu'il eût fait aisément, s'il eût pu aborder ; mais voyant ses ennemis de ce côté-là, il se jette à Teau, où il est bientôt lardé de coups d'épée. Comme il tirait à la mort, ils le repoussent vers le bord du fleuve, et là, en . un instant, le mettent en pièces, pour pouvoir l'apporter en leur cabane.
" Nous voyions cette chasse de notre habitation, élevée sur une plate-forme naturelle, qui a vue sur la grande rivière. Je con-
sidérai particulièrement la téte de cet animal : il avait poussé un bois de la longueur seulement des cornes d'un bœuf, car il était encore tout jeune. Ce bois était tout velu, assez mincCf et d^une grosseur quasi égài^ partout (i)."
La maison oii demeurait Nicolet était probablement plus confortable que celle des Jésuites : ce devait être un des deux corps de logis "que Pou venait d'ajouter à Phabitation des Français et au magasin. Le commandant logeait au fort ; les employés de la Compagnie des Cent Associés, dans quelqu'une des maisons dépendantes du magasin. Une de ces maisons, sans doute, comme à Québec, était regardée comme la maison des Cent- Âssociés ; c'était le manoir seigneurial de la Nouvelle-France, aux Troîs-Rîvières.
Les Relations, surtout celle de 1636, nous ont conservé les noms de plusieurs des principaux Français qui étaient là, en même temps que Nicolet : André de Malapart, AI. de Maupertuis, Adrien du Chesne« chirurgien de l'habitation, de Launay, Hertel, Margueriei Gûdefroy, Rousseau. Tous montraient un grand zèle pour la converaiou defi iauvage»| et
(I) /^el. desjés,, 1635, y, 14, (15)
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acceptaient volontiers d'être parrains des nouveaux baptisés, afin de les encourager dans leurs bonnes résolutions.
Aucun cependant n'était animé de plus
nobles sentiments que Nicolet Les Relations rapportent une foule de traits de son dévouement pour la gloire de la religion et pour le bien de la colonie. Toujours rempli de respect envers les missionnaires, il exerçait, de concert avec eux, un véritable apostolat laïque.
Ce qui parait avoir été le fond de son caractère, c'était une disposition habituelle à rendre service. Aussi le P. Vimont, nous assure-t-il " qu'il était également et uniquement aimé des Français et des sauvages."
Ses fonctions aux Trois-Rivières, comme interprète, et commis des Cent-Associés, l'obligeaient à se tenir toujours à la disposition du gouverneur, et des officiers de la Compagnie, lorsquUls avaient à traiter de quelque affaire avec les sauvages ; mais elles lui laissaient évidemment, une grande partie de l'année, beaucoup de loisirs: et il aimait alors à se rendre utile aux missionnaires.
Le P. Le Jeune se plaint quelque part d'un autre interprète, Nicolas Marsolet, de Rouen, qui, ayant été amené ici tout jeune,
à l'âge de douze ans, par Cliamplaiii, avait appris le montagnais à la perfection, mais se
montrait un peu avare du trésor qu'il avait acquis :
" Bn tant d^années qu'on a été dans ce
pays, clit-il, on n'a jamais pu rien tirer de Pinterprète ou truchement nommé Marsolet, qui pour excuse disait qu^l avait juré qu'il ne donnerait rien du langage des sauvages à qui que ce fût (i)."
Bt Sagard confirme absolument sur ce point le témoignage du vénérable Jésuite :
" Je m'adressai, dit-il, au truchement Marsolet pour en avoir quelque instruction (sur la langue montagnaise) ; mais il me dit, dans notre barque à Tadoussac, qu'il ne le pouvait nullement, et que je m'adressasse à un autre. Je lui en demandai la raison : il me dit qu'il n'en avait point d'autre que le serment qu'il avait fait de n'enseigner rien de la langue à qui que ce fût. ... Je crois que tout son plus grand serment était de se rendre nécessaire, et de ne laisser empiéter personne sur son office; mais c'était mal prendre ses mesures que de s'adresser à nous, qui n'étions pas pour lui nuire (2)."
(1) RcL des Jcs., 1633, p. 7.
(2) Histoire du Canada^ t. II, p. 333,
Le P. Le Jeuue parlant, au contraire, de Nicolet, nous assure qu'il faisait volontiers servir sa langue à la religion de Jésus-Christ(i)/'
Tantôt, c'est une jeune fille de seize ans, dangereusement malade, que le P. Buteux instruit, dans l'espérance de pouvoir la bapti* ser et sauver son âme. Elle craint tellement la mort, qu'elle ne peut se résoudre à faire le sacrifice de sa vie. On lui envoya le sieur Nicolet, truchement, qui exerce volontiers semblables actions de charité ; et elle l'écouta paisiblement." 11 la ramena à de meilleures dispositions.
Tantôt, c'est " le fils d'un grand sorcier ou jongleur'' qui est bien malade et " tire à la mort. Les Pères prièrent le sieur Nicolet de faire son possible pour sauver cette âme." Il alla chez le sorcier avec le P. Quentin, et réussit parfaitement dans sa mission. ^< Le malade fut baptisé et mourut quelque temps après."
Nicolet n'attendait pas toujours qu'on
vînt le cliercher : il se portait de lui-même à une œuvre de zèle, quand il croyait que c'était nécessaire. Un jour, il apprend qu'un jeune Algonquin est dangereusement malade et qu'il
(i) y?tf/, desjéi.y i6t,7, p. loo.
y a grande chance de pouvoir le baptiser. -H court avertir les missionnaires quMl serait à
propos de le visiter, et ceux-ci réussissent en ^ . e£Eet à gagner cette âme à Dieu.
Au besoin, il se faisait lui-même apôtre.
Un jour, il entre avec le P. Buteux dans la cabane d'un Algonquin. C'était une espèce de savant, un homme " qui fait du Docteur^" selon Pexpression pittoresque des Relations.
Il se met à débiter ses croyances absurdes sur les Manitons et snr la création du monde. On lui fait voir 14nanité de ses rêveries, puis on lui enseigne la doctrine chrétienne.— Montrez cela à d'autres que moi, s'écrie-t-il ; je suis trop vieux. — C'est précisément parce que tu es âgé qu41 te faut hâter d'apprendre ces vérités, et surtout d'y conformer ta vie, lui réplique Nicolet ; car si tu ne le fais pas, tu seras malheureux après ta mort." Puis il lui expose avec tant de conviction la doctrine catholique sur la création du monde, sur la rédemption, sur les peines et les récompenses de l'autre vie, qu'elle fait impression sur l'esprit de notre prétendu Docteur, et qu'il se met ensuite à propager lui-même ces vérités parmi les sauvages.
Jamais homme ne réussit ^^lieux que
Nicolet à se faire aimer, écouter et respecter des sauvages :
" Il conspirait puissamment, dit le P.
Vimout, autant que sa charge de commis et interprète le permettait, avec nos Pères, pour la conversion de ces peuples, lesquels il savait manier et tourner où il voulait d'une dextérité qui à peine trouvera son pareil.
Cette habileté de Nicolet à manier les les sauvages, on sut l'exploiter en plusieurs occasions, mais spécialement aux débuts du Collège des Jésuites. On sait qu^une des fins de rinstitution de ce collège, c'était d'instruire les jeunes sauvages, et de les façonner à la civilisation chrétienne. Il ne se pouvait concevoir d'entreprise plus hasardeuse. I^e F, Daniel, chargé de la direction du collège, avait fait consentir quelques-unes des meilleures familles huronnes à lui conher leurs enfants: il en descendait douze avec lui à Québec. Rendus aux Trois - Rivières, ces jeunes gens ne veulent pas aller plus loin, et demandent à grands cris de retourner avec leurs parents. Grâce à l'entremise et à la douce influence de Nicolet, le P. Daniel réussit cependant à en garder trois, et les emmène avec lui à Québec.
Quelques jours plus tard, un nouveau parti de Huions arrive aux Trois-Rivières :
ils ont avec eux un certain nombre de jeunes gens. Avec une adresse incomparable, Nicolet les décide à en confier trois aux Pères Jésuites^ et cette fois c'est lui-même qui fait le voyage de Québec pour les conduire au collège (i).
Nous avons déjà parlé du talent et des admirables dispositions pour l'éducation que montraient quelques-uns de ces jeunes gens.
Malheureusement l'expérience démontra que la francisation des sauvages était une cbimère : le sauvage aimait trop l'indépendance de la vie des bois pour se soumettre à la discipline d'un collège.
On aime à voir le nom de Xicolet associé aux débuts du collège des Jésuites de Québec, qui exerça une si grande et si salutaire influence sur notre pays.
Il avait un grand respect pour les missionnaires du Canada. Mais on voit par les Relations quMl portait une estime toute particulière au P. Le Jeune et au P. Vimont C'est au premier qu^il confia ses mémoires sur les Nipissiriniens : souvent il aimait à causer
(i) iZr/, desjés,, 1637, p. 56,
de ses voy^^fes et de ses aventures avec le P.
Vimont ; et celui-ci a consacré deux ou trois belles pages à sa mémoire.
Rien ne pouvait effrayer Xicolet, pas même les plus grands dangers, lorsque les fonctions de sa charge rappelaient quelque part, on que le bien public exigeait ses services. Alors, surtout, on reconnaissait Pintrépide Normand de Cherbourg, qui avait été élevé sur les côtes orageuses de la Manche et s'était aguerri de bonne heure contre tous les périls.
Au printemps de 1637, vers la mi-avril, il est mandé à Québec. Le fleuve est encore couvert de glaces. H saute sur un canot, avec quelques Français, et s'aventure à travers les éclaircies. A mesure qu'il s'éloigne des Trois- Rivières, la situation devient de plus en plus menaçante : en avant de lui, d'énormes banquises qui montent et descendent avec la marée, et lui bouchent tout passage ; en arrière, d'autres glaces le serrent de près et menacent d'écraser son embarcation. " Il en venait en si grande quantité, disent les Relations, qu'ils furent contraints de sortir de leur frêle esquif, et de se jeter sur ces glaces. Dieu voulut qu'ils en trouvassent d'assez
fermes pour se sauver, mais avec beaucoup de peine et de travail." En arrivant à Québec,
Nicolet apprit que deux hommes veuaient de se noyer en voulant traverser à Lévis."
Le six août de la même année, quelques Hurons qui avaient quitté les Trois-Rivicres pour remonter dans leur pays, reviennent toutà-coup sur les dix heures du soir, et jettent ralannc parmi les sauvages de Tcudroit. Ils ont vu grand nombre d'Iroquois à Pentrée du lac Saint-Pierre. La terreur se répand partout.
Le lendemain matin, on aperçoit au large un canot iroquois, qui va et vient en face de l'Habitation, comme pour braver les Français.
Le gouverneur du Canada, M. de Montmagny, se trouvant par hasard aux Trois- Rivières, rassure autant que possible les sauvages épouvantés, et met les Français sous les ' armes ; puis il équipe une barque, et envoie Nicolet à Pentrée du lac Saint-Pierre afin de reconnaître et de surveiller l'ennemi.
A la vue de cette barque, le canot iroquois
disparaît. Nicolet s'avance et découvre toute une armée d'Iroquois — ils étaient cinq cents — dont la moitié se promène sur le lac, et les autres se démènent comme des enragés sur la lisière des bois. Il s'élance à leur poursuite.
Malheureusement, il s'aperçoit que sa barque
menace (Véchouer, et les barbares sont hors de la portée de son fusil. Il en voit cependant quelques*uns dans les joncs du rivage, et les couche en joue : il en tue plusieurs, en blesse un plus grand nombrei répand l'épouvante parmi ces barbares^ puis revient aux Ttois- Rivières informer M. de Montmagny de la situation.
Les Iroquois n'osèrent plus se montrer devant le fort ; mais il aurait fallu leur donner
la chasse, et Pon n^avait pas assez de monde. Ils continuèrent à infester les environs.