CHAPITRE III
QUÉBEC EN I6i8
Québec en 1618. —Le jardin de rHabitation. — Inouïs Hébert. — Deux Français tués par les Sauvages. — Leur procès. — ^Jugement de C]iaiuplam.--Le8 Récollets au Canada. — ^I^e premier jubilé.— Nicolet et le P. I^e Caxon. — ^I^e premier maître d*école du Canada.
peine arrivé à Québec^ à la fin de juin
161 8, Nicolet dut se préparer à partir pour se rendre chez les sauvages :
" On l'envoya, écrit le P. Vimont, hiverner chez les Algonquins de l'Ile, pour apprendre leur langue."
Les Hurons et les Algonquins descendaient à la traite vers le commencement de juillet ; cette foire intéressante, avec son accompagnement obligé de festins et de jeux, durait plusieurs jours ; puis ils reprenaient le chemin de leur pays :
" Ils partent comme une volée d'oiseaux (1), " écrivait le P. Le Jeune.
Les missionnaires et les voyageurs, en général, qui voulaient monter au pays des
(i) JReL desjès.^ 1633, p. 39.
sauvages, devaient profiter de Poccasion : elle
ne se renouvelait ordinairement pas la même année. Ils devaient donc s'entendre avec eux et tâcher de se faire admettre dans leurs canots : ce qui n'était pas toujours aussi facile qu'on pourrait le croire.
Eu 1618, la traite eut lieu aux Trois- Rivières, et les Algonquins s'y trouvèrent en si grand nombre qu'on fut obligé d'envoyer chercher un supplément de marchandises au magasin de Québec (1). Les sauvages repartirent le 14 juillet : Nicolet fit route avec eux.
Il eut donc quelques jours à passer à Québec avant son départ pour le pays des
Algonquins ; et ce ne fut probablement que le 5 juillet qu'il se mit en route avec Champlain, arrêtant une journée au Platon, et arrivant le 7 aux Trois-Rivières.
Quelles furent les impressions de notre jeune homme durant le court séjour qu'il fit à Québec ? Nous ne lui en supposerons pas d'autres que celles de son bon maître, Champlain. Le fondateur de Québec n'était pas homme à se griser de vaines espérances ou de folles illusions ; il n'était pas de ceux dont parle Jules César, •* qui croient volontiers que
(i) Œuvres de Champlain^ p. 617*
les choses sont comme ils le désirent : feri libenter hommes idy guod voluni, credunt (O," Champlain ne revoyait jamais Québec qu'avec des tressaillements de joie ; mais sa joie était rarement sans mélange ; presque toujours quelque incident fâcheux venait lui rappeler les difficultés de son entreprise.
En arrivant à Québec dans Pété de i6x8, ' il n'a rien de plus pressé que de visiter les jardins qui entourent PHabitation : tout lui sourit, plantes, légumes, arbres fruitiers ; ses vignes, surtout, qu'il a pris la peine d'ap|) orter de France^ s'acclimatent très bien et sont dans un état florissant. En haut, sur la colline, il admire les travaux de culture de son ami Hébert : ses champs, dont une partie sera un jour le jardin du vSéminaire (2), regorgent de beaux blés qui ondoient au souffle de la brise :
(1) De bello gallicOy lib. III.
(2) Nous avons dit ailleurs [Henri de Bcmieres, p. 123) à quel endroit était l'humble maison de Louis Hébert et de son gendre Guillaume Couillard. Ils la bâtirent sans donte Te plus tôt possible après leur arrivée à Québec. Mais en attendant, où tionvmnt-ils un abri ? Il y a soixante ans, on voyait encore --^w coin de la rue Sainte-Anne, près de la Place d'Armes, un orme majestueux et très ancien : il fut abattu en 1846 :
•* C'est une tradition dans la famille Couillard, dit un chroniqueur, que ses ancêtres, en abordant à Québec, vers l'année 161 7, dressèrent leurs tentes sous cet orme* en attendant qu'ils pussent se préparer une autre demeure.'* (VAbeUU, vol. VIT, No, 4.)
Je visitai les lieux, dit-il, les labourages des terres, que je trouvai [eusemencées, et
chargées, de beaux blés : les jardins, chargés de toutes sortes d'herbes, comme choux, raves, laitues, pourpiers, oseille, persil et autres herbes, citrouilles, concombres, melous, pois, fèves, et autres légumes, aussi beaux, et avancés, qu^eu France ; ensemble, les vignes transportées, et plantées sur le lieu, déjà bien avancées ; bref, le tout s'augmentant, et accroissant, à la vue de Pœil : non qu41 en faille donner la louange, après Dieu, ni aux laboureurs, ni à l'engrais qu'on y ait mis, car on peut croire qu'il n'y en a pas beaucoup, mais à la bonté et valeur de la terre, qui de soi est naturellement bonne et fertile en toutes sortes de biens, ainsi que l'expérience le démontre : et pourrait-on y faire de Paugmentalion et du profit, tant par le labourage d'icelle, culture, et plants d'arbres fruitiers, et vignes, qu'en nourriture et élevage de bestiaux et volatilles ordinaires en France. ..."
Puis tout-à-coup un nuage traverse son esprit et assombrit ses pensées :
" Mais ce qui contrarie ce beau dessein, ajoute-t-il, c'est le peu de zèle et d'affection que l'on a au bien et au service du Roi. . .(0." (i) Œuvres de Oiamplain^ p. 6iô.
Poux les Français d'autrefois, le Roi, c'était la France, comme pour nous, catho* lîques, le Pape, c^est l'Église : Ubi Petrus^ ibi Ecclesta. " Servir le Roi/* c'était servir son pays ; et Champlain se désolait de voir que la Compagnie des marchands, toute entière aux profits de la traite, ne voulait rien faire pour le développement de la colonie.
Québec était fondé depuis dix ans, et il n'y avait encore qu'un seul colon sérieux, Pancien apothicaire de Port-Royal, Louis Hébert. Mais quel homme d'énergie et de persévérance 1 Saluons, en passant, ce noble père de Pagriculture canadienne, ce digne émule de Champlain. Ces deux hommes semblaient faits l'un pour Pautre, et conspirer ensemble pour le bien de la colonie. Tous deux s'appliquaient à en faire ressortir la valeur s^cole : l'un apportait des vignes de France et cherchait à les acclimater dans son jardin de la, Basse-Ville : l'autre faisait venir des pommiers de Normandie, et les transplan, tait sur le promontoire de Québec (0 ; bientôt
(i) Plus tard, la Vén. Marie de Tlncaruation, elle aussi, fera venir de France *' des graines et des oignons de fleurs " pour son jardin : Tout ici est sauvage, écrit-elle, les fleurs aussi bien que les hommes." {Lettres <U Marie de V Incarnation^ t. II, p. 12).
son verger, dont il était fier, lui rapportait, au témoignage des Relations^ " de fort bous fruits (i).''
Ah ! si Champlain eût eu, dès le commencemeut, un grand nombre de colons comme I/)uis Hébert) la Nouvelle-France n'aurait pas végété si longtemps dans son berceau. Mais les marchands ne songeaient qu^aux intérêts de leur commerce*
Pour comble de malheur, un incident très grave venait de se produire, qui pouvait compromettre à jamais l'existence même de la colonie canadienne. Champlain l'apprit en arrivant à Québec, et en fut atterré.
Deux Français de PHabitation, qui étaient partis l'automne précédent pour aller faire la chasse sur les grèves de Saint-Joachim, avaient disparu dans des circonstances tout-à-fait mystérieuses. Après beaucoup de recherches, on venait de découvrir qulls avaient été assassinés par deux sauvages ; et voici à quelle occasion :
Ces Algonquins-Montagnais dont nous avons parlé, qui se disaient amis des Français,
ne se gênaient pas, lorsqu'ils venaient à Qué- .bec, de rôder autour du Château ou Habitation
(i) Rcl, tUsJés.f 1636, p. 45*
de la Basse-Ville ; ils \ entraient même souvent, avec leur sans-gêne ordinaire. On les traitait généralement avec bienveillance, on causait avec eux ; mais quelquefois aussi on n^avait pas la patience de les endurer. Un jour, il y eut une vive altercation entre deux de ces sauvages et deux Français: ceux-ci, dans un moment de colère, se ruèrent sur leurs hôtes importuns, les abîmèrent de coups et les chassèrent de T Habitation.
Nos deux sauvages jurèrent de se venger ; et ayant eu connaissance du départ de leurs agresseurs pour la chasse, ils les suivirent de loin, guettèrent le moment favorable, se lancèrent précipitamment sur eux et les assommèrent ; puis ils lièrent ensemble les deux cadavres, et les jetèrent à la rivière.
A leur grande surprise, leur crime avait eu un ténioin, un Sauvage de leur nation, avec lequel ils eurent l'imprudence de se quereller, et qui tes dénonça : et alors,- grand émoi dans toute la population Montagnaise, irritation et colère bien justiEée dans la colonie canadienne. Les sauvages, effrayés, n'osent plus se montrer, comme à Pordinaire, à Québec ; et les Français craignent avec raison quUls ne descendent pas de sitôt pour la traite des fourrures.
C'est de bonne heure, au printemps de
1618. i<es Algonquins se réunissent en grand nombre aux Trois-Rivières dans le but de délibérer sur ce qu'ils ont à faire pour rentrer dans les bonucs grâces des Français. Ils décident qu'il faut envoyer une députation à
Québec pour offrir des excuses et des présents ; les délégués se mettent en route, suivis de loin par toute une escorte guerrière, et les voilà qui se présentent devant l'Habitation française :
" Ils arrivent, dit Sagard, chargés de présents et de compliments, avec des démonstrations de vraie amitié, pendant que leur armée fait halte à demi-lieue de k\ (0."
Ils protestent que le meurtre des Français a été commis à leur insu ; ils le regrettent, et demandent qu41 n'en soit plus question, offrant en présents, suivant leurs coutumes, quantité de fourrures pour que la faute commise soit oubliée et effacée.
Beauchesne, le premier commis des Marchands, et la plupart des Français, n'écoutant tout d'abord que la voix de Tintérêt, se déclarent prêts à accepter les présents sans condition, et à absoudre les criminels ; mais Phonneur
(i) Histoire du Canada ^ p, 45.
de la France et de la religion ^est en cause : le P. Le Caron, présent à rassemblée, s^en constitue le défenseur :
Non, non, s'écrie-t-il, il ne sera pas dit
que nous vendons ainsi pour des pelleteries la vie et le sang des Chrétiens : ce serait autoriser tacitement le meurtre, et permettre aux sauvages de se venger sur nous et de nous maltraiter à la moindre fantaisie qui leur passera par la téte. Acceptons ces présents, si vous le voulez, mais que ce soit seulement en dépôt, et non comme satisfaction du crime. Que les assassins viennent ici faire acte de présence ; qu'ils viennent se soumettre à la justice française. Nous les traiterons avec bonté et leur pardonnerons leur crime, tout en réservant cependant le jugement définitif de cette grave affairé au chef de la colonie, M. de Champlain, qui doit arriver bientôt.^*
Les paroles du supérieur de la mission soiiL accueillies avec faveur par tous les Français, puis transmises à la grande assemblée des sauvages, aux Trois-Rivières.
Après bien des hésitations, l'un des coupables se décide enfin à descendre à Québec, et à se livrer entre les mains de la justice. Il est accompagné de son père et de plusieurs des Anciens.
Arrives à Québec, ils franchissent sur le pont-levis le fossé de quinze pieds de large qui entoure le Château, et sont admis dans r Habitation française ; pnis le pont se lève. C'est un moment solennel : tons les Français sont sous les armes, et font bonne garde:
grand nombre de sauvages ont snivi le criminel et se sont répandus tout autour de l'Habitation, avec des attitudes menaçantes. Mais les Français leur en imposent par leur organisation militaire et la force de leur situation.
Le P. I<e Caron, prenant la parole, reproche alors fortement au criminel sa lâcheté ; il rappelle à ceux qui l'accompagnent la bienveillance et Pamitié que les Français ont toujours témoignée à leur nation. M. de Champlain les a accompagnés dans plusieurs de leurs expéditions guerrières, il a exposé sa vie, il a même été blessé à leur service. Quedirat-il, lorsqu'il apprendra, à sou arrivée prochaine, que ses bienfaits ont été payés par une
si noire ingratitude ?
Les sauvages sont touchés jusqu'aux larmes ; le criminel se déclare prêt à subir la mort, si on l'exige ; son père et les Anciens le livrent au commis des marchands, le sieur Beauchesne, pour quMl en f assise ce qu'il jugera à propos.
Les Français, dit le P. Le Caron, n'ont pas coutume de faire mourir personne, sans jugement préalable. Nous allons délibérer ensemble sur le sort que devra subir le criminel."
On tient alors conseil, à part, et Ton arrive à cette conclusion que le coupable ayant reconnu sa faute et s'étant même livré volontairement entre les mains de la justice, on doit se déclarer satisfait, pour le moment, lui laisser la vie sauve, et le rendre à son père, à la charge pour celui-ci de le ramener à Québec, si Champlain Pexige, quand il aura à juger définitivement cette affaire. En attendant, les Algonquins devront laisser aux Français quelques-uns de leurs enfants en otages.
Ces otages furent donnés, séance tenante, et confiés aux Pères Récollets. Le P. Le Caron se chargea de leur éducation. C'étaient deux jeunes gens très intelligents, qui, au témoignage de Champlain, apprirent " en moins de trois mois '* à lire et à écrire : ce qui fait juger, dit-il, que nos sauvages se peuvent rendre propres et dociles à Térudition
En arrivant au Canada, dans Pété de
(i) Œuvres de Champlain^ p. 614.
i6i8, Champlaiu fut informé de rincident que nous venons de rapporter. Il en comprit immédiatement la gravité, et approuva en tous points la conduite du P. Le Carou dans le règlement provisoire de cette a£Eaire. On
ne poiu'ait en effet imprimer aux sauvages une trop grande horreur du crime qui avait été commis, afin de les tenir en respect : d^un autre côté, il fallait se montrer généreux à leur égard) pour ne pas les rebuter complètement
Appelé à juger Pa£Eaire en dernière instance, il le fit aux Trois-Rivières, oii les sauvages descendirent pour la traite. Ces barbares lui ayant demandé de les assister dans une guerre qu^ils voulaient entreprendre contre leurs ennemis, il refusa de le faire pour le moment et leiir reprocha vivement leur conduite :
Mais connaissant, dit-il, les sauvages gens sans raison, de peu d'accès, fort prompts à la vengeance ; sachant d'ailleurs qne si on
les pressait de faire justice du meurtre qui avait été commis, il n'y aurait nulle sûreté pour ceux qui se disposeraient à faire des découvertes parmi eux : le tout considéré, nous nous résolûmes de couler cette affaire
à l'amiable, et de passer les choses doucement . .(i)."
En prenant cette sâge résolution, Cham* plain songeait évidemment à ses iuterprètes, et spécialement au jeune Nicolet qui Paccom* pagnait, et qui se disposait à partir tout prochainement avec ces mêmes Algonquins qui venaient de se montrer si traîtres à l'égard des Français. Quelle sûreté y aurait-il eu pour ce brave jeune homme, dans le pays des sauvages,si l'on s'était appliqué à les exaspérer ? /
D'un autre côté, on ne peut s'empêcher d'admirer le courage du jeune Normand, qui, après avoir été témoin des événements que nous venons de raconter, après avoir vu de près les sauvages et connu leur caractère
haineux et vindicatif, ne craignait pas cepen- \ dant de se confier à eux et d'aller s'enfoncer dans leurs forêts, afin d'apprendre leur langue et de se rendre utile à sa nouvelle patrie.
Ce sont des dévouements de ce genre qui
récoiîforlent Champlain au milieu des difficultés de son entreprise. Il se sent encoura* gé d'ailleurs par les marques de confiance que son œuvre vient de recevoir à la fois de la cour de France et du Saint-Siège.
(t) Oeuvres de Càamflain, p. 621,
C^est à sa demande que les Récollets sont venus ici en 1615 pour desservir la mission du Canada. Mais ils n'ont pu avoir tout d'abord
de la cour de Rome qu'une permission verbale.
An bout de trois ans, à la demaude du roi de Inaiice, qui connaît leur zèle pour le bien de la colonie, et se rend compte de la possibilité de convertir les sauvages, le Saint- Siège se décide à établir la mission sur des bases plus solides. Il Itii donne pour Préfet ou Commissaire le nonce de Paris, Bentivoglio ; et celui-ci adresse au P. Joseph Le Caron un Bref qui lui donne, ainsi qu'à tous les Reli* gieux qu'il emploiera avec lui, les pouvoirs les plus amples et les plus authentiques. Ce Bref est le premier document donné au Canada au nom de la cour de Rome ; c^est le premier anneau de cette chaîne d'or qui unit étroitement notre Eglise canadienne au Siège apostolique
Il porte la date du zo mars 1618, et fut
(l) Nous tenons à enregistrer avec soin, au fur et à mesure quMls se présentent, les faits relatifs à r histoire de l'Eglise du Cmada, appliquant à cette histoire le procédé de Salluste, qui écrivait '* par morceaux " celle de son pays : I^es gestas populi rotnani carpHm pre-
apporté au P. Le Caron par le P, Dolbeau qui fit la traversée sur le vaisseau de Pontgravé en même temps que Champlain et
Nicolet.
Avec ce Bref, le P. Le Caron reçoit des Lettres patentes de Louis XIII, qui confirment rétablissement des RécoUets au Canada, au point de vue temporel, et leur assurent la protection royale contre toute tentative de vexations et d'ennuis de la part de la Compagnie des marchands ou de qui que ce soit (0-
Cette même année 1618, PÊglise naissante du Canada célèbre son premier Jubilé :
" Le P. Jean Dolbeau, (2) écrit Chrétien
Leclerc, Pavait obtenu de Sa Sainteté Paul V durant le séjour qu^l avait fait en France.
On en fit Ponverture avec les cérémonies ordinaires dans la chapelle de Québec le 29 juillet i6i8« Les Français s'y dispasèrent avec toute la dévotion possible. Rien ne fut si édifiant que la piété avec laquelle on visita les
(1) Des commeitcemetUs de l'Eglise du Canada^ par M. l'abbé Verreau,
(2) Dolbeau est un des quatre Religieux Récollets venus au Canada en 1615. I^s trois autres étaient les Pères Denis Jamay et Joseph I^e Caxon, et le Frère Pacifique Duplessis.
Stations que nos missionnaires (') avaient préparées par de petites chapelles en forme de
cabanes aux environs de Québec.
Les sauvages en étaient les spectateurs ; et, quoique sans discernement de foi, ils ne laissaient pas de faire extérieurement les mêmes cérémonies que les Français ; quelques-uns même, les plus avancés dans Vinstruction religieuse, récitaient les prières, et chantaient avec nous de leur mieux, • • (2).''
D'après Chrétien Leclerc, Champlain avait hâté son retour des Trois-Rivières, pour prendre part aux exercices publics du Jubilé,, avant de repasser en France*
Quant à Nicolet, il est certain qu'il ue put en suivre les exercices publics, puisquUl partit des Troîs-Rivières avec les sauvages le 14 juillet. Mais nous aimons à croire que le P. Le Caron lui procura la grâce de le faire privément avant son départ de Québec.
Que de sages conseils il reçut sans doute du supérieur de la mission durant les quelques jours qui précédèrent ce départ ! Au fond de l'anse du Cul-de-Sac, à Textrémité du vaste
(1) C'étaient, en 1618» Le Caron, DolbeaUi Huet et Dttplessis.
(2) Pretnier Etablissement de la Foi da?is la Nouvelle-France ^ par le P. Chrélieu I^eclerc, t. I, p. J 25.
jardin dont nous avons parlé et qui s'étendait à Touest de l'Habitation jusqu'au rivage, repo* sait, dans un lieu solitaire et tranquille, la chapelle de Québec ; et tout près se trouvait l'humble couvent des RécoUets : un peu plus loin, le jardin du P. Denis, ainsi appelé du P. Denis Jamay, qui l'avait commencé, et qui avait été le premier supérieur de la mission. Que de fois sans doute le jeune Nicolet, si pieux et si chrétien, alla s'agenouiller dans l'humble église du Cul-de-Sac 1 que de fois il alla demander aux bons Religieux, qu'il avait appris à vénérer dès son enfance, les conseils dont il avait besoin pour se conserver pur et bon dans les pays sauvages où il était envoyé, avec la perspective d'y rester peut-être bien longtemps sans secours religieux 1
Le P. Charles JUalemant, écrivant un jour en France à son frère, le P* Jérôme, lui posait le cas de conscience suivant, au sujet
des interprètes français qui demeuraient chez les nations sauvages :
" Bien qu'il n'y ait point eu de Religieux en ces nations, disait-il, les marchands n'ont point laissé d'y envoyer des Français pour entretenir les sauvages et les amener tous les ans à la traite. Ces Français, par conséquent,
n'ont oui la messe de toute l'année, ne se sont
confessés ni commiiniés à Pâques^ et vivent dans les occasions très grandes de pécher. On demande s'ils peuvent en conscience y aller de la sorte. Votre Révérence me fera plaisir de consulter quelqu^un de nos Pères pour en savoir la résolution et me l'écrire (<)."
C'est évidemment un cas de ce genre qui se présentait de suite à l'esprit si ouvert et si éclairé du P. Joseph Le Caron à propos de Jean Nîcolet. Nous aimons à supposer que lorsqu'il connut les bonnes dispositions du jeune homme et sa détermination à poursuivre honnêtement sa carrière, il n'hésita pas à lui dire : " Aime Dieu, et va ton chemin ", tout en lui faisant les sages recomni^ndations qu'il crut utile ou nécessaire de lui donner. Nous savons d'ailleurs avec quelle fidélité Nicolet suivit ces recommandations, et nous avons ■ déjà cité le témoigiiage que rendait un jour de sa conduite édihante un Père de la Compagnie de Jéstts*
Le P. Le Caron, supérieur de la inissioii du Canada en 1618, avait tout ce qu'il fallait pour inspirer confiance au jeune Nicolet et s'en faire aimer : la science, rexpéiience, la
ft) ReLdesJès,^ 1626, p. 3.
douceur et la vertu. Eutre tous les mission, naires de cette époque héroïque, c'est sans contredit Tune des plus belles et des plus sympathiques figures. Illustre par sa nais** sance, " il avait eu Phonneur, étant au monde, dit Sagard, d'enseigner au roi \ Louis XIII) lui-même les premiers rudiments de la foi. " Envoyé par ses supérieurs à la mission du Canada, il se dévoua avec uu zèle incroyable à la cçnversion des sauvages : il s'appliqua à les connaître, et écrivit sur leurs mœurs et leurs usages des mémoires précieux. Il fut le premier à réduire les langues sauvages aux règles de la grammaire, et à composer leurs dictionnaires.
Il demeura attaché à PÊglise du Canada
tout le temps de la première mission des Récollets (i> ; il en fut le chef à deux reprises, et il rétait encore lorsque le Canada fut pris | par les Anglais en 1629 5 puis, lorsque notre i pays fut rendu à la France en 1632, et que lesl Récollets furent empêchés par des influences^ plus ou moins mystérieuses d'y revenir, il
(i) De 1615 à 1629 . Leur deuxième mission commença eu 1670. Les Religieux de Saint-François sont revenus à Québec pour la troisième lois le 29 septembre
éprouva tant de chagrin de ne pouvoir reprendre ses travaux apostoliques, qu'il en mourut :
Il mourut, dit Tabbé Ferland, plein de mérites et en odeur de sainteté, le 29 mars
1632. Il avait apporté en France des manuscrits sur le Canada ; ils furent malheureusement brûlés en Normandie."
" Le malheur a voulu, dit un chroniqueur, que la contagion l'ayant pris en confessant des séculiers au couvent de Sainte-Marguerite en Normandie, proche de Gisors, où il était supérieur, et quelques autres Pères en étant saisis ^falement, tout a été brûlé et aucun papier n*a été réservé (i)."
. . . .Habeiit sua fata litielU.
Le p. Joseph fut le premier missionnaire
des Hurons, et visita à plusieurs reprises -toutes leurs bourgades, prêchant avec zèle la foi de Jésus-Christ. Il baptisa un bon nombre d'enfants et de vieillards à Particle de la mort, mais ât peu de conversions :
" On fait peu de véritables conversions
parmi nos sauvages, écrivait-il ; le temps de
(i) Mémoire pour Us RéœUcts^ publié dans V Abeille ^ t. VII, No. 29.
la grâce n'est pas encore arrivé. •« .(O* 11
semble que leurs péchés aient répandu dans leurs âmes un aveuglement et une insensibilité pour toutes sortes de religion, que les historiens ne remarquent point dans tous les autres peuples du monde."
Tout ce qu'il put faire, dit Sagard, fut de les disposer à une vie plus honnête et civile. . •
Il fit mieux pourtant que ne Pavoue
Sagard : il prépara sûrement les voies au travail des jésuites ; et lorsque ceux-ci pénétrèrent à leur tour dans le pays des Hurons, ils constatèrent bientôt que "le temjîs de la grâce était arrivé " pour ces pauvres peuples.
Voilà le saint missionnaire qui avait charge d'âmes dans la colonie de Québec lorsque Nicoiet y arriva en 1618.
Un dernier trait achèvera d'esquisser cette noble figure : le P. Joseph a été le premier maître d'école du Canada. Il le fut d'abord à Québec, dans le premier couvent des Récollets, au pied de la colline ; il le fut ensuite à Tadoussac, oii il se rendit dans Tautomne de
(r) Le P. Le Jeune disait Iri mêrae chose des Moatat^iais en 1634 : ** L'heure de ce peuple n'est pas encore venue." {JRel, desjès^t 1634, p. 77).
i6i8 pour passer l'hiver avec les Moutaguais, et apprendre leur langue :
" Je me suis occupe, dit-il, à tenir école ouverte dans notre maison de Tadoussac, aâu d'y attirer les sauvages, et de les rendre sociables avec nous pour les accoutumer à nos façons de vivre. Si nous connaissions parfaitement leur langue, je ne sais quel profit Ton ne ferait pas avec ces peuples.
** J'aurais eu, ajoute-t-il, un grand nombre d'enfants pour les instruire des mystères de notre sainte foî, si j'avais eu de quoi leur donner pour vivre. J'ai montré Talphabet à quelques-uns qui commencent assez bien à lire et à écrire. M. Houel M vous pourra faire voir uu exemple que je lui ai envoyé(2)."
Âh i si Von retrouvait jamais ces cahiers d'exercices écrits par nos anciens sauvages sous la dictée du premier maître d'école du Canada, quel intérêt n'auraient pas ces griffonnages dans une exposition scolaire !
(1) M. Houel, contrôleur général des salines de Brouage» grand ami de Champlain et bienfaiteur des RècoUets du Canada. I^e nom de la Rivière*OaeUe rappelle aon aonvenir.
(2) Pf-eniier Etablissement de la Foi^ p. 135, Lettre du P. I^e Carou à son Provincial de Paris.
Le P. Joseph Le Caron avait emmené
avec lui à Tadonssac un jeune Français et quatre Sauvages des environs de Québec. Il est probable que Nicolet eût été heureux de partager le sort de ce jeune Français, et d^accompagner, lui aussi, le bon missionnaire.
Avec les Montagnais de Tadoussac, il aurait pu apprendre Talgonquin. Mais le montagnais n'était qu^un dialecte de la langue algonquine (i). La véritable langue algonquine se parlait chez les Algonquins supérieurs de l'Ottawa, et spécialement à l'île des Allumettes. C'est donc là qu*on le dirigea pour apprendre cette langiie dans sa perfection, et avec sa vraie prononciation, laquelle, d'après le P. Le Jeune, était tout*â-fait gaie et gentille (3).''
D'ailleurs, l'île des Allumettes se trouvant sur la route ordinaire des sauvages qui descendaient chaque année à la traite, Nicolet pouvait y être d'un grand secours au point de vue des intérêts des marchands.
(1) ReL des fés., 1636, p. 53.
(2) Ibid., 1633, p. 8.