CHAPITRE IV
DUUX ANS A DUS AIvi^UMETTBS
Des Trois*IUvières à Ttle des Alluiiiette8.->Les Pôrtages. Canots d*écorce. — ^L'île des Alliimettes.--I/es Oata*
ouais. — Droit de péage. — Tessouat. — L'adoption, chez les sauvages. — Festins. — Cabanes sauvages. La vie des bois. — François rvlargutrie. — iSicolcL apprend les langues sauvages. — Mission chez les Iroquois.
HAMPi^AiN était encore aux Trois-Rivières lorsque Nicolet en partit le 14 juillet avec " les Algonquius de Pile Il ne manqua pas, sans doute, de leur faire de fortes recommandations à son sujet, tant pour le voyage, que pour son séjour dans leur pays ; et comme il leur eu imposait par son autorité, par sa bonté paternelle à leur égard, par les services qu'il leur avait déjà rendus en maintes occasions, et ceux qu'ils attendaient encore de lui * dans Pavenir, ses recommandations durent épargner à notre jeuue homme beaucoup ^'ennuis et de mauvais traitements.
Le trajet des Tcois-Rivières à Pile des Allumettes se faisait en canot d'écorce ; il était long et pénible. On remontait le Saint-
Laurent, en côtoyant le rivage, jusqu'à la rivière des Prairies (i) ; puis on filait dans
cette rivière jusqu'à rOttaiva, considéré généralement à cette époque comme la continuation du Saint-Laurent et l'on remontait rOttawa jusqirà l'île des Allumettes, à travers une foule d'obstacles de tout genre.
C'était un voyage d'une centaine de lieues, où l'on avait à faire, à cause des rapides, beaucoup de portages. Chose digne de remarque, notre jeune Normand allait retrouver au Canada un usage oublié depuis longtemps dans son pays, mais bien connu de ses ancêtres. La pratique des portages n'était pas moins familière aux anciens Normands qu'à nos sauvages de T Amérique, iiux aussi profitaient des nombreuses rivières qui arrosent le territoire de la France pour y lancer leurs embarcations ; ils s'aventuraient à travers les campagnes de la Neustrie et de la Bourgogne, affamés de butin et de pillage ; et, " lorsqu'un pont ou quelque autre obstacle arrêtait leur
(1) Ainsi appelée du nom de M. des Prairies, jeune homme " plein de courage et natif de Saint-Malo, qui assista Champlain, en i6io, dans son combat contre les Iroquois, à quelque distance de Sorel. {J^ei, des Jes,^ 1640, p. 34. — Oeuvres de Champlain^ p. 363}«.
(2) Rel, desJèSny 1636, p. 70.
navigation, dit M. Augustin Thierry, les équipages tiraient leurs navires à sec, les démontaient, et les chariaient jusqu^à ce quMls
eussent dépassé Vobstacle (0.'*
Nos sauvages du Canada, lorsquHls arri* vaient à quelque rapide qui les empêchait de naviguer, se jetaient à l'eau et traînaient à la main leur embarcation, marchant souvent sur des pierres tranchantes qui leur brisaient les pieds, ou bien, si le courant était trop fort, ils mettaient tout simplement leurs canots et leur bagage sur leurs épaules, et continuaient leur voyage à pied sur le rivage, à travers les taillis, jusqu'à ce qulls rencontrassent une eau plus tranquille.
Mais qu'étaient ces canots d'écorce ? Nous en trouvons la description dans un mémoire adressé en i7o5 au comte de Pontchartrain et cité par le R. P. Tailhan (2) dans sa belle édition des mémoires de Nicolas Perrot :
(1) Histoire de ia conquête de l* Angleterre par les Normands*
(2) lyC P. Tailhaii a été deux ans au Canacla, de 1858 à 1860. Il fut une aunée professeur de phUosophie à l'Université Laval, membre de la faculté des Arts et du Conseil universitaire.
On lit à son sujet dans le uiaguifique ouvrage du général Ambert, r Héroïsme en soutane^ p. 55 :
" Ces canots, dit Tauteur, sont faits d'écorces de bouleau proprement tendues sur des varangues de bois de cèdre bien légères et bien minces. Leur structure est presque semblable à celle des gondoles de Venise. Ils sont par* tagés en six, sept et huit places par des barres
" Le P. TaUhan, de la Compagnie de Jésus, ancien missionnaiie au Canada, avait désiré, lors de la guerre de 1870, être attaché au 7e bataillon des mobiles de la Seine en qualité d*aum6nier. Il 7 fut bien aceueillî par tous, officiers et soldats. Son esprit et son courage exer> cèlent une séduction irrésistible.
*' Au combat de Buzenval, le P. Tailhan ayant perdu son bataillon se joignit aux mobiles de Seine^t-Mame, et courut au feu avec ce bataillon.
*' Le premier de tous, il fut atteint d'une balle qui lui fit une large blessure à la tcte. Entouré par un grand noml)re d'oiiiciers et de soldats qui voulaient le faire conduire à l'ambulance, car le sang coulait à flots, le Jésuite répondit : *' Ce n'est rien. Une blessure à la tête ** n'empêche pas de marcher. Je resterai ici tant qu'un ** soldat pourra avoir besoin de mon ministère.'*
" La tête rlii prêtre fut entourée d'un mouchoir, bientôt rouge de sang, et Ton vit ce Jésuite deuieurer sous le feu, allant aux blessés pour les secourir ou les bénir.
" Ce dévouement faillit coûter la vie au P. Tailhan, car un érésypcle se déclara quelques jours après, qui mit ses jours en danger. Le Père fut mis à l'ordre du jour de l'armée.
'* Si nous étions peintre, ajoute le général Ambert, nous trouverions là le sujet d'un tableau que nous offririons aux H. P. Jésuites de la part des soldats reconnaissants."
de bois légères, qui soutiennent et qui lient
les deux bords du canot. . . . Comme une seule écorce ne peut pas faire un canot tout entier, celles qui le composent sont cousues avec des racines de sapin, plus liantes et plus blanches que Tozier. On enduit les coutures d'une gomme que les sauvages tirent du sapin. lycs sauvages, et leurs femmes surtout, excellent dans Part de faire ces canots : peu de Français y réussissent. . . . (i)."
D'après M. de Galinée, les canots d'écorce avaient ordinairement vingt pieds de longueur et deux pieds de largeur. Celui quUl avait acheté pour son voyage au lac Erié, lui avait coûté quatre-vingts livres :
Il n'y a, dit*il, que les peuples de langue algonquine qui bâtissent bien ces canots. Les Iroquois se servent de toutes sortes d'écorce, hormis celle de bouleau, et bâtissent des canots mal faits et fort pesants, qui durent un mois au plus, tandis que ceux des Algonquins, étant renforcés, durent cinq ou six ans (^X"
On aimerait à savoir quelle était la rapi-
(1) Mémoires de Perrot, p. 297.
(2) Voyage de MM, DcUier de Cosson H de Galinée^ p. 6.
dité de ces embarcations. Ecoutons d'abord ce que dit à ce sujet le P. Biard dans son langage si piquant et si original :
" Le canot sauvage est si vite, à Pâvirou, qu'à votre belle aise, de bon temps, vous ferez en un jour les trente et quarante lieues.
Néanmoins on ne voit guère les sauvages postillonner ainsi, car leurs journées ne sont tout que beau passe^temps. Ils n'ont jamais hâte, bien divers de nous qui ne saurions jamais rien faire sans presse et oppresse, parce que notre désir nous tyrannise et bannit la paix de nos actions (0."
P. Biard, sous prétexte de nous donner cette belle leçon de patience, a probablement exagéré la rapidité des canots sauvages. L'auteur du mémoire que nous avons cité tout-à-l'heure, en rabat un peu :
Un canot bien mené, dit-il, peut faire plus de quinze lieues par jour dans une eau .dormante. 11 en fait davantage en descendant le courant des rivières ; il en fait peu quand on monte contre le courant (s)."
C'est le P. Ragueneau qui nous donne peut-'être l'idée la plus juste de ce qui se pra-
(1) AV/. des Jés., i6ii, p. ii.
(2) Mémoires de Perroty p, 297*
tiquait ordinairement Parlant des distances parcourues par quelques missionnaires avec les ijaiu-ages :
Je les mets, dit-il, à quinze lieues par jour, en descendant, à cause de la rapidité des eaux, et à sept ou huit lieues en montant (i)."
Le trajet des Trois-Rivières à l'île des Allumettes prenait donc douze à quinze jours ; et le P. Le Caron, qui Pavait parcouru luimême, uous donne une idée des conditions dans lesquelles se faisait ce voyage :
" Il serait diflScile, écrit-il, de dire la lassitude que j'ai souffert, ayant été obligé d'avoir tout le long du jour Paviron à la main et de ramer de tontes mes forces avec les sauvages. J'ai marché plus de cent fois dans les rivières sur des roches aiguës, qui me coupaient les pieds, dans la fange, dans les bois, où je portais le canot et mon petit équipage^ afin d'éviter les rapides et des chutes d'eau épouvantables. Je ne dis rien du jeûne pénible qui nous désola, n'ayant qu'un peu de sagamité, composée d'eau et de farine de blé d'inde, qu'on nous donnait soir et matin en très petite quantité. . . (2),"
(1) Rel. des Jés.^ 1658, p. 19.
(2) Chrétien I^lerc, Premier Etablissement de la Foi, p. 73..
Dans presque tous les récits de voyages, à cette époque, on trouve exprimée cette plainte,
qu'il fallait à tout iustant se jeter à l'eau et teainer Pembarcation pour lui faire passer les rapides, et que Von se brisait les pieds sur les roches aiguës " du fond des rivières.
Cest que les sauvages qui admettaient les Français dans leurs canots et ne le faisaient le plus souvent qu'à coutre-cœur, ne leur permettaient pas ordinairement de garder leurs chaussures, de peur quMls ne vinssent à salir ou à endommager ces frêles embarcations :
Quand on va avec ces barbares, écrit le P. Le Jeune, il se faut bien donner de garde de porter tant soit peu de terre ou de sable dans leurs canots : les Pères y entrent nu-pieds, qu'il fasse froid ou chaud ; il faut en passer par là, à moins qu'on ne rencontre de bons sauvages qui nous laissent faire à notre mode. . ."
Ainsi, manier la rame ou Paviron à cœur
de jour, ou bien marcher dans 1 eau en traînant péniblement son embarcation, ou bieu encore la charger sur ses épaules, et la porter de longues distances sur le rivage à travers les bois et les rochers, rester des journées entières exposé au soleil, à la pluie, à toutes les intem-
péries des saisons, coucher à la belle étoile,
n'avoir pour toute nourriture qu'un peu de bouillie matin et soir, tels étaient les agréments du premier voyage qu^entreprenait Nicolet
avec les sau vagues un Canada, voyage qui devait être suivi de tant d'autres du même genre.
Les accidents étaient fréquents : il fallait si peu de chose pour faire chavirer ces frêles embarcations! Et puis le sauvage était si traître, de sa nature ! Avec lui, la vie des Français n'était-elle pas toujours en danger ? N'est-ce pas dans cette même rivière des Prairies, où navigue aujourd'hui Nicolet, que, quelques années plus tard, le bon Père Récollet Nicolas Viel, ** tenu pour un grand homme de bien,'* dit le P. Le Jeune, se uoiera, victime de la malice des Hurons ? Le souvenir de ce tragique événement est resté attaché à Pendroit qu'on appelle encore aujourd'hui Saultau-RécoUet.
Tout le long de ce trajet des Troîs- Rivières à Pile des Allumettes, c'est le règne absolu de la nature, dans sa majestueuse sim* plicité : pas la moindre habitation humaine sur ces rivages ; rien pour les yeux que le monotone aspect des arbres de la forêt qui encadrent le fleuve, rien pour Toreille que le
bruit des avirons, le chant des oiseaux ou les cris de quelque animal féroce.
Le saïuage, taciturne d'habitude, l'est encore davantage en voyageant: il parle le moins possible; il tient les yeux sans cesse fixés sur le ri\ age, et 1 oreille aux ag-uets. . . . Si quelque groupe d'Iroquois était caché là-bas dans les taillis, comme autrefois à Sorel, et sur les rives du lac Champlain I Si ces ennemis furieux, qui lui en veulent à mort, allaient tomber inopinément sur son équipage I
Fort heureusement le voyage de Jean Nicolet eut lieu sans accident fâcheux. Mais lorsqu'on apprit à notre jeune Normand qu'il arrivait au terme de la route, son âme dut se sentir soulagée.
L'ile des Allumettes se trouve dans le lac qui porte ce nom, au cours de la rivière Ottawa, bien en haut du site pittoresque où s'élève aujourd'hui la capitale du Dominion.
Elle était, comme nous Pavons dît, le siège principal de la grande famille algonquine, le centre des sauvages de cette race qui avaient gardé le nom générique d'Algonquins, et que l'on appelait -Outaouais ou Algonquins supérieurs, par opposition à ceux du Saguenay, qui étaient les Algonquins inférieurs ou Montagnais.
Il y a, sur les rives de POttawa, en aval,
un endroit qui s'appelle encore la Petite- Nation. C'est là que se trouvait, en efiEet, la petite nation des Algonqnins d), ainsi nommée par opposition à la grande qui habitait Pile des Allumettes et ses environs.
" Cette île, dit Champlain, est forte de situation : car aux deux bouts dUcelle, et à Vendroît où la rivière se jette dans le lac, il y a des saults fâcheux, et Pâpreté d'iceux la rend forte. Les Algonquins s*y sont logés pour éviter les courses de leurs ennemis.*'
C'était vraiment comme la forteresse de
leur pays ; car ces sauvaofes n'étaient pas confinés dans l'île : ils occupaient tout le territoire circonvoisin ; et l'habitation du grand chef Tessouat lui-même n'était pas dans l'île, mais " sur le bord du lac," non loin du site où s'élève aujourd'hui la jolie petite ville de Pembroke.
C'est là que Champlain, dès 1613, avait planté une croix, pour prendre possession du pays au nom de la Religion et de la France :
Avant de partir, dit-il, je fis une croix de cèdre blanc, laquelle je plantai sur le bord
(i) ReL desjés,^ 1635, p. 25.
du laC| eu uu lieu émiueuti avec les armes de France, et je priai les sauvages de la vouloir
conserver, comme aussi celles qu'ils trouveraient le long des chemins où nous avions
passé."
L'eudroit, du reste, était délicieux. Champlain nous le représente tout garni d'arbres magnifiques, de chênes, pins et ormeaux." Au milieu de cette végétation luxuriante, les cabanes des sauvages, assez mal couvertes d'écorces d'arbres," devaient donner an voyageur une impression analogue à celle que Pon éprouve en voyant les huttes des fellahs au milieu des palmiers de la vallée du Nil.
Ce qui faisait surtout l'importance de Pile des Allumettes, pour les sauvages, c'était sa position dans la rivière Ottawa : elle commande en effet le passage sur cette grande route fluviale que suivaient d'ordinaire les» Hnrons et les autres sauvages d*en haut pour descendre au Saint-Laurent, afin d'être moins exposés aux attaques des Iroquois, qui infestaient le lac Ontario.
De même que le lac Cliauiplain s'appelait le lac des Iroquois, et le Richelieu la rivière
des Iroquois, parce que c'était la voie ordinaire que suivaient ces sauvages pour venir au
Canada, de xaême POttawa s'appelait la rivière
des Outaouais ou des Algonquins : c'était leur chemin, leur propriété, pour ainsi dire ; et, d'après Sagard, le P. I^e Jeune et le P* Allouez, ils n*y laissaient passer que ceux qu'ils voulaient, et au temps qui leur convenait :
" Les Outaouais, dit celui*ci, prétendent que la grande rivière leur appartient et qu'aucune nation n'y peut naviguer sans leur consentement (^)."
" Ces peuples, dit Sagard, sont malicieux jusque là que de ne laisser passer par leurs terres, au temps de la traite, un ou deux canots seulement, mais veulent qu'ils s'attendent l'un Pautre, et passent tous à la fois pour avoir leurs blés et farines à meilleur prix, qu'ils les contraignent de traiter pour des pelleteries."
" Chose étrange, écrit à son tour le P. Le Jeune, quoique les Hurons soient dix contre un insulaire, ils ne passeront pas, si un seul insulaire s'y oppose, tant ils gardent étroite* ment les lois du pays (2),"
Les lais du pays* • • . Notons bien cette expression du P. Le Jeune. Il y avait donc des lois, il y avait une espèce de code chez nos
(1) RcL des Jés.j 1667, p. 17.
(2) làid.i 1636, p. 70, (6)
sauvages du Canada. Ce code n^était pas écrit,
sans doute, niais il était dans les mœurs, dans la tradition ; et sur certains points, du moins, il était irréfragable et sans appel.
Les Algouquins de Pile prétendaient même avoir le droit d'exiger un tribut de tous les canots qui montaient au lac Huron, ou qui en descendaient : c'était de leur part une véritable " extorsion (0.** On n'employait pas ordinairement la force, mais la ruse ; et souvent les Hurons, effrayés par les récits mensongers des Algonquins, abandonnaient à ceux-ci leurs pelleteries à très bas marché ; et les Algonquins descendaient ensuite seuls à la traite chez les Français (^j.
Au sujet du droit de péage dont nous venons de parler, voici ce qu'écrit Nicolas Perrot :
Bntre la rivière Creuse et les Calumets il y a une grande !le, appelée communément
l'île du Borgne, autrement dite l'île des Allumettes. Elle est nommée île du Borgue, parce que le chef du village algonquin qui y
était établi était borgne. Il y coniniaudait
(1) Ibid., 1636, p. 91.
(2) Ferland, Histoire du Canada^ t. I, p. 263.— Z^/trcs de Marie de V Incarnation^ t. II, p. 374.
quatxe cenb? guerriers, qu'on r^^dait comme la teneur de toutes les nations, même de Plroquots.
** Ce chef tirait uu certain péage de t\'U^ ceux qui descendaient dans la colonie fiançai* se^ pour passer avec sa permission, sans laquelle il ne sonfFrait pas qu'on allât plus loin. Il fallait donc se soumettre à la lui demander en montant ou en descendant ; et pour l'aller trouver, ou était obligé de prendre par le grand chenal, qui est vers le sud de Pile; le petit chenal, bien plus court, est au nord«"
Nicolas Perrot raconte ensuite ime aventure assez singulière qui arriva à un mission* naire de la Compagnie de Jésus. C'était en 1650. Ce missionnaire qui, d'après le P.
Tailhan, n'était autre que le P. Ragueneau lui-même, conduisait à Québec les débris des missions huronnes anéanties Tannée précédente par les Iroquois :
" Quand les II lirons, dit-il, se virent au bout de Pile, ils voulurent passer suivant la coutume par le village, pour rendre au chef leur devoir et lui demander la permission de passer. Le Père leur fit entendre que le Français, étant le maître de la terre, n'était point obligé à cela, et leur persuada de
suivre le petit clienal. Le Borgne eu fut bientôt averti, et envoya ses guerriers pour les faite venir tous au village ; et après leur avoir demandé la raison pourquoi ils avaient eu dessein de passer sans sa permission, ils s'excusèrent en disant que c'était le P. Ragueneau qui les en avait empêchés, et qui leur avait fait croire que le Français était le maître des nations. Le Borgne fit prendre le P. Ragueneau et le suspendit à un arbre par- les aisselles, en lui disant que le Français n'était pas inaitre de son pays ; qu'il en était lui seul reconnu pour chef, et qu'on y était sous sa puissance "
Tegsouat, surnommé le Borgne de l'île, qui commandait à Pile des Allumettes lors de
l'arrivée de Nicolet à cet endroit, était l'un des capitaines qui assistaient, eu 1603, à la grande assemblée de la Pointeaux-Alouettes.
Champlain, qui l'avait bien connu, en cette occasion, le revit avec plaisir dans le voyage qu'il fit à Pile en 1613 ; et de son côté le " bon vieux capitaine comme il Pappelle, lui témoigna beaucoup d'estime ; il voulut même que son propre fils raccompagnât dans son retour à Québec.
(i) Mémoires de Nicolas Perroi^ p. 95 et 245.
Tessouat jouissait d^une grande considération panni les siens : son île s'appelait l'ile du Borgne oti l'île de Tessouat. C'était un homme de grands talents naturels :
Il étaity dit un chroniqueur de Pépoque, Porateur de son siècle en ces contrées, et le mieux disant de son temps."
Il avait toutes les qualités, mais aussi tous les défauts de sa race. Rien surtout n'égalait son orgueil. Tant que Champlain vécut, il se montra plein de déférence pour les-Pran-* çais ; mais ensuite les missionnaires eurent souvent à se plaindre de son mauvais vouloir.
Il se fit chrétien et fut baptisé solennellement à Montréal en 1643, quelques mois après la fondation de cette ville ; il reçut le nom de Paul de son parrain Paul de Maisonneuve.
Malheureusement, on eut souvent à lui reprocher plus tard de graves désordres dans sa conduite ; il en vint même jusqu'à ne plus faire profession de christianisme, et fut un jour chassé de la mission de Sillery, comme apostat. Il eut cependant le bonheur de mourir très chrétiennement, en 1653, ^ avancé.
Champlain n'avait pas manqué de lui recommander Nicolet ; et lorsque le jeune homme descendit chez les Algonquins de Pile, il se trouva en pays ami.
Î^Iais il se trouvait tout de uieuic en pays absolument sauvage, c'est-à-dire loin de toutes les douceurs du monde civilisé ; et il y demeura deux ans, dit le P. Vimont, tout-àfait seul de Français, accompaguaut les barbares dans leurs courses et voyages, avec des fatigues qui ne sont imaginables qu'à ceux qui les ont vues. Il passa plusieurs fois sept ou huit Jours sans rien manger, ajoute le bon Père ; et il fut sept semaines entières sans autre nourriture qu'un peu d'écorce de bois."
lin arrivant à IMle, Nicolct avait dû, en effet, s'attacher à quelque famille, selon la coutume du pays, pour en partager la vie, les privations, les travaux, courses, les misères. Il était comme i'cufant de la maison : s'il y avait de quoi manger, on lui donnait sa part ; quand il n'y avait plus rien, il faisait comme les autres, il allait demander à la forêt, aux lacs et aux rivières sa subsistance.
L'adoption était un usage très répandu chez nos sauvages du Canada, et qui leur fait beaucoup d'honneur. Quand un fils de famille venait à mourir, ses parents songeaient aussitôt à le ressusciter^ à continuer, pour ainsi dire, son existence, en adoptant à sa place un étranger, à qui ils donnaient son nom et sur
lequel ils transportaient .eur anectioa. Que de prisonniers de ^lierre, que de Français^ surtoat, durent à l'adoption de ne pas périr an milieu des soufFrances î C'est ainsi, par exemple, que le P. Jogues, lois de sa première captivité chez les Iroquois, ayant été adopté par une pauvre veuve, dut à cette circonstance de ne pas être massacré comme le bon et pieux René Goupil. C'est ainsi, ^[alement, que Guillaume Couture, son intrépide compagnon, adopté lui aussi dans une famille iroquoise, non seulement eut la vie sauve, mais devint chez ces barbares un personnage important
Nicolet fut adopté de la même manière dans une famille algonquine* Mais le sort des
I lançais chez les Iroqtiois, peuple sédentaire) vivant de la culture du sol, était meilleur que chez les Algonquins, dont la vie était entièrement nomade. Ceux-ci, après avoir épuisé, l'automne, le peu de blé ou de farine qu'ils avaient pu se procurer à la traite, partaient pour la chasse, hommes, femmes et enfants, et se répandaient dans les bois, emportant avec eux tout leur avoir, ustensiles de cuisine, canots, peaux pour se vêtir, ccoices pour couvrir leurs cabanes.
On campait là ou l'on avait quelque
espoir de trouver du ç^ibier. Si le gibier était abondaut, si Ton prenait beaucoup de castors, de porc-épics, d'élans» de caribous, d'orignaux,
ou faisait bombance.
Voici la description que donne Champlain d'un festin chez les sauvages : les repas de
famille étaient analogues :
Ils font leurs festins, dit*il, avec des
chairs d'origaal, d'ours, de loups marins et castors, qui sont les viandes les plus ordinaires qu'ils ont, et du gibier en quantité. Ils avaient huit ou dix chaudières pleines de . viandes, au milieu de la cabane : elles sont éloignées les unes des autres d'environ six pai^, et chacune a son feu. Ils sont assis des deux côtés, avec chacun son écuelle d'écorce d'arbre : et lorsque la viande est cuite, il y en a un qui fait les partages à chacun dans les écuelles, où ils mangent fort salement ; car quand ils ont les mains grasses, ils les frottent à leurs cheveux ou bien au poil de leurs chiens, dont ils ont quantité pour la chasse,"
Inutile de dire, en effet, que nos sauvages
n'avaient à leurs repas ni couteaux, ni fourchettes, ni cuillers, et mangeaient avec leurs doigts, absolument, du reste, comme les Mongols de nos jouis :
Cuilleis et fomchettes sont mconniies
en Mongolie, dit un voyageur ; on mange tout bonnement avec ses doigts, et la politesse exige qu'on les essaie snr la xobe de son voisin, comme pour lui marquer qu'on a trouvé
le repas succulent (0."
Pour les étrangers, nos sauvages avaient quelquefois des attentions toutes particulières. Le P. Le Jeune étant un jour entré pour dîner dans une cabane de Moutagnais, à Sillery, la maîtresse du logis lui ofiErit une anguille fumée :
Le repas terminé, dit M. Ferland, il était fort embarrassé de ses mains, toutes cou* vertes d'huile. Un petit sauvage, avec qui il avait partagé Panguille, lui suggéra un moyen en se plongeant les mains à plusieurs reprises dans sa chevelure toufîue. Mais Pexpédient ne convenant pas au Jésuite, il continuait à tenir les mains tendues, lorsque la maitresse de la cabane lui donna une poignée de bois pourri, bien broyé, en l'invitant à s'en servir* C'était, chez les sauvages, la serviette d'honneur, réservée aux hôtes trop délicats pour
(i) Au delà de la grande muraille de Ckine, dans le Correspondant de 1895, t. III, p. 714.
employer la chevelure ou le pan de manteau (0."
Après les festins à outrance dont nous avons parlé, éclatait soudain la famine ; et alors il fallait aller chercher fortune ailleurs. Mais les sauvages, indolents et paresseux de leur nature, ne le faisaient qu'à la dernière extrémité* Souvent ils restaient longtemps sans manger ; et le pauvre Nicolet partageait leur sort.
Ils couchaient quelquefois à renseigne de la lune selon Pexpression du P. de Bré-
bœuf. Mais ordinairement ils se faisaient une cabane, surtout pendant Phiver. Quand la terre était couverte de quatre ou cinq pieds de neige, on creusait un grand trou : la cabane était à moitié faite. Les hommes se réservant les occupations nobles, c'est-à-dire la chasse et la pêche, c'étaient les femmes qui, condamnées par leur sexe aux durs travaux, allaient couper des perches, les plantaient dans la neige autour de Pexcavation, puis les recouvraient d'écorces, de manière à ne laisser qu'une petite ouverture en haut pour la fumée.
Toujours comme en Mongolie ; " Comme
(i) Histoire du Canada^ 1. 1, p. 254.
cheminée, dit le voyageur que nous avons cité plus hauty un trou creusé en terre, tandis
qu'au sommet de la tente un auUe trou laisse passer la fumée."
La cabane construite, on étendait par terre quelques branches ce ^.1:31:1 pour sV coucher, et Ton allumait un grand feu au milieu.
Le P. Le Jeune, qui s'astreignit avec un zèle vraiment héroïque à suivre toul un hiver un parti de Sauvages Moutagnais, ahn d'apprendre leur lai^e et de pouvoir ensuite les évangéliser, nous décrit ks horreurs qu'il eut à endurer dans ces cabanes de la part de quatre ennemis ligués ensemble malgré leur opposition apparente : le froid, la chaleur, la fumée et les chiens ; puis il ajoute :
"Nous avons fait dans ces grands bois vingt-trois stations, tantôt dans des vallées fort profondes, puis sur des montagnes très élevées, quelquefois en pays plat, et toujours dans la neige. Nous avons trouvé quantité de torrents, quelques fleuves, plusieurs lacs et étangs, marchant sur la glace (1)." ^
Voilà la vie que mena Nicolet chez les \ Algonquins de Tile, durant deux hivers j et * nous pouvons assurer qu'il la mena- gaiement
(i) J^ei. iUsJés,, 1634, p. 57.
et résolument, suivant partout dans leurs courses ses parents adoptifs.
Le Français se faisait vite à la vie des bois, et s'y montrait souvent plus vaillant que les sauvages eux-mêmes. Ceux-ci étaient rendus, épuisés, exténués de fatigues ; et le Français était encore alerte, vif, intarissable de gaieté, toujours prêt à marcher et à courir.
Le Sauvage se reposait, et le Français attisait le feu de la cabane, faisait bouillir la marmite et se rendait utile de toutes manières à ses hôtes.
Le P. de Brébœuf en faisait un jour la remarque à propos du jeune Marguerie, de Rouen, quHl avait vu à Pœuvre, et dont le . courage intrépide avait provoqué son admiration« Ce brave Normand était allé, lui aussi, quelques années après Nicolet, hiverner chez les Algonquins de l'île :
Nous fûmes surpris d'étonnement, dit*ii,
de voir qu'un jeune homme comme lui, âgé de vingt à vingt-deux ans au plus, eût le courage de suivre les sauvages sur les glaces, dans les neiges et au travers des forêts, quarante jours continus, et l'espace de quelques trois cents lieues, portant, traînant et travaillant autant et plus que pas un de sa bande, car ces bar-
baies étant arrivés au gîte, lui faisaient faire leur chaudière, tandis qu'eux se chauffaient et se reposaient. . . . (i).''
Nous verrons plus tard le P. de Brébœuf rendre à Nicolet un témoignage semblable.
François Marguerie, de Rouen, Jean Nicolet, de Cherbourg, quelles belles et nobles ûgures dans l'histoire des premiers temps de la colonie !
Au milieu de tant de distractions, de courses et d'agitations de toutes sortes, Nicolet s'appliqua à apprendre la langue algonquine et à la bien parler. Il apprit aussi celle des Hurons, qui n'était autre, au fond, que la langue iroquoise:
" Ces langues barbares sont difficiles, écrit Marie de rincarnation, qui, elle, les possédait si bien ; et pour s'y assujétir il faut des esprits constants l^j.'^
Il devint bientôt maître de ces deux idiomes, car la constance et l'application ne lui faisaient pas défaut.
Un Français instruit, comme Nicolet, qui était venu i bout d'apprendre parfaitement une langue sauvage, et d'en saisir tous les
(1) Rel, desjés,^ 1636, p. 135.
(2) Lettres de Marte de P/ncamatiûn, t. II, p. 361.
secrets, tontes les richesses, toutes les nuances,
la réduisait à des règks grammaticales, et la parlait iuûniment mieux que les sauvages eux-mêmes :
Nous avons, écrivait le P. Jérôme Lalemant au sujet des langues sauvages, tous les principes de ces langues paifaitement ajustés * à ceux des langues grecque et latine (0."
On raconte que le P. Chaumonot parlant un jour en présence des Iroquois assemblés à
Onoiitagué, les émerveillait par la magnificence de son langage :
"Pendant que le Père expliquait tout cela en détail, écrit un Français présent à l'assemblée, ce n'était qu'admirations et acclamations de tous ces peuples ravis de nous voir si versés dans leurs façons de faire (2).''
Âprès deux ans de séjour au milieu des Algonquins de l'île, Nicolet était devenu tellement un des leurs par la langue et par sa conformité à leur manière de vivre, il avait tellement su captiver leur confiance, qu'il fut résolu unanimement dans leurs Conseils, de l'élever au rang de capitaine et de le mettre à la tête d'une déptitation que Pon avait décidé
(1) Rel, desjés.^ 1660, p. 28.
(2) Ibid,, 1657, p. 17-
d'envoyer au pays des Iroquois pour traiter de la paix avec ces ennemis.
Malheureusement nous n'avons aucun détail sur le long voyage qu'il eut à faire en cette occasion, ayant à traverser toute la péninsule formée par l'Ottawa et le Saint- Laurent, jusqu'au lac Ontario, puis à naviguer sur ce lac, qu'il voyait probablement pour la première fois, jusqu'au pays des Iroquois»
Tout ce que nous savons, c'est qu'il était accompagné de quatre cents guerriers Algonquins, qu'il négocia heureusement avec les Cinq Cantons l'affaire qu'on lui avait confiée, et que sa mission fut couronnée d'un plein succès.