CHAPITRE V
LES SAUVAGBS CHBZ EUX.— VIE DE FAMII«I,E
Chaque tribu sauvage a son territoire. — Un épisode du voyage du P. Âlbanel à la Baie d'Hudson. — La vie de famille chez les sauvages. — Le divorce. — Patience des sanyag^. — Ils aiment leurs enfants.— Défftnts des sauvages. — L'hospitalité chez les sauvages. — Leur fierté.— Une leçon que reçoit d'eux le Père Le Jeune.
I&^IEN nHndique que Nicolet soit venu à
^K^Québec durant son séjour de deux ans chez les Algonquins de Pîle des Allumettes ; il n'y descendit probablement qu'en idao, après son voyage au pa}'s des Iroquois. Puis, comme nous l'apprend le P. Vimont, " il alla demeurer huit on neuf ans chez les Nipissiriniens."
Mais avant de le suivre chez cette autre tribu de la grande famille algonquine, il semble qu'il n'est pas sans intérêt de se demander ce qu'étaient les sauvages chez eux^ s'il y avait chez ces barbares une société do* mestique, un gouvernement, une religion. On
appréciera d'autant mieux le mérite de Nicolet (7)
que Von coimaîtra davantage le milieu où il consentit à vivre si longtemps pour se rendre utile à la coIoiul- canadienne.
Et d'abord, le Sauvage avait-il réellement un pays à lui, une patrie, un territoire indépendant, bien délimité ?
On n'en saurait douter pour les Iroquois et les Hurons, peuples sédentaires et agricoles. Les territoires qu'ils occupaient sont bien connus ; ils y étaient attachés de cœur comme à leur patrie ; et cette patrie, ils eurent souvent à la défendre contre leurs ennemis : le cri de douleur des Hurons, lorsqu'ils furent chassés de leur péninsule par les Iroquois, a traversé les siècles. Et pourquoi cet acharnement des Iroquois contre les Hurons, sinon pour rattacher à leur nation ce rameau qui s'en était détaché et qui Pavait singulièrement afiEaiblie, sinon pour faire rentrer les Hurons dans la famille iroquoise. Ils auraient voulu qu'eux et les Hurons ne fissent plus " qu'un seul peuple" comme autrefois L'idée de nation, de patrie, de pays, était donc évidemment bien ancrée dans Tesprit de l'Iroquois,
Peut-on en dire autant des tribus nomades de race algonquine répandues dans l'Amérique
(i) Lettres de Marie de Plncarnation^ t. II, p. 72.
du Nord à partir du golfe Saint-Laurent jusqu'aux Grands Lacs, et bieu au delà ? Nous n'hésitons pas à répondre dans Paffirmative. « Chacun de ces peuples avait ses lacs, ses rivières, son territoire de chasse et de pêche : il en était jaloux, il y tenait comme à son bien, comme à sa propriété. Nous avons vu les Algonquins de l'île des Allumettes défendre avec énergie, même contre les Français, le passage de la rivière Ottawa, quHls prétendaient leur appartenir. Nous pourrions citer beaucoup d'autres exemples du soin jaloux avec lequel tous ces peuples soutenaient Pindépendance de leur territoire : nous n'en citerons qu'un seul ; mais il nous semble d'autant plus concluant qu*îl regarde un peuple bien éloigné daus le nord, et censé, par conséquent, avoir conservé intactes toutes ses traditions.
Nous sommes au printemps de 1672. Le P. Albanel est en route pour la Baie d'Hudson avec seize sauvages Montagnais et trois Français : il a remonté le Saguenay et passé Phiver à la tête du lac Saint-Jean ; mais dans l'automne, à la vue des dispositions malveillantes des sauvages qu'il rencontrait, il a cru devoir envoyer demander, à Québec, des passeports au gouverneur, à l'intendant et à l'évêque.
Ayant reçu ces passeports, il continue son chemiti, et le voilà à la hauteur des terres^ à Nemiskau. Tout*à-coup, il se voit arrêté dans
sa marche :
" Robe noire, lui dit un sauvage, espèce
d'officier de douane, arrête ici ; il faut que notre Vieillard, maître de ce pays, sache ton arrivée : je m'en vais Pavertir.'^
** Ce n'est pas d'aujourd'hui, écrit le P.
Albanel, que les sauvages, par une maxime de leur politique — ^ils avaient donc une politique — sont extrêmement réservés à donner passage par leurs rivières aux étrangers. Les rivières leur sont ce que sont aux Français leurs champs, dont ils tirent toute leur subsistance, soit pour la pèche et la chasse, soit pour le trafic."
Le Vieillard, maitre du pays,'' résidait très loin, et il se montra d'ailleurs peu
empressé de venir rencontrer le P. Albanel :
il se fit cependant excuser, prétextant les vents contraires." Ce n'est qu'au bout de trois jours que l'intrépide missionnaire le vit arriver et put entrer en négociations avec lui pour obtenir un permis de passer. Ces négociations, du reste, furent des plus agréables, grâce aux passeports dont il s'était muni. Le
p. Albaoei profita de son entxevneavec le bon vieillard pour Penga^ier i esïmyer ses gens
trafiquer avec les Fiançais sur les rives du Saint-Lanient ; puis apids avoir <^ert les présents de rigneor en pareilles cîrGonstances» il
put continuer heureusement sou voyage à la Baie d'Hudson (0.
Il est donc évident que ces penplçs avaient
leur territoire à eux, leurs lacs, leurs rivières, leur pays de chasse et de pêche. Nomades, ils l'étaient sans doute, comme leurs congénères des steppes asiatiques, mais pas à la manière des peuples pasteurs, dont parle PÊcriture, qui campaient tel soir à un endroit, et le quittaient le lendemain, avec leurs tentes, pour n'y plus revenir (s). Nos sauvages allaient faire la chasse et la pêche l'automne et Phiver, emmenant avec eux tonte leur famille, mais revenaient ordinairement passer le reste de l'année à l'endroit oïl ils avaient contuîîie de résider.
Leur pays, bien souvent, était triste et désolé, la nature s'y montrait ingrate envers ses habitants ; mais il était a eux, ils s'y étaient âxés, ils n'eu connaissaient pas de
(i) /^eL <Us/és,, 1672, p. 47* (3) Isaie, XXXVIII, 12.
meilleur, et ils l'aimaient, comme ces peuples de Pancienue Germanie, dont parle Tacite, qui aimaient leur pays, tout pauvre et désolé qu'il était, parce que c'était leur patrie :
iris te m cultu adspectuque^ nisi sipatrïa sit (0.
Dans leurs misérables taudis, nos sauvages algonquins, comme les Iroquois et les Hurons daus leurs cabanes un peu plus confortables (2), menaient une véritable vie de famille ; la société domestique y était parfai-* tement organisée.
Ce qui fait la base de cette société, c^est le mariage. Or le mariage existait chez nos sauvages du Canada ; il se préparait et se célébrait sous les auspices des parents, avec l'accompagnement obligé d'une foule de présents, comme de nos jours ; et il était généralement un et permanent, sinon en droit, du moins en fait (a).
On a prétendu que " la polygamie simultanée était pratiquée par le plus grand nombre
{\) De nwribus Gennanorum^ II.
(2) " ly'on voyait (chez les Iroquois) des cabanes de tnetiuiaerie de six vingt» pieds de long, et larges à proportion, dans chacune desquelles il y avait huit ou neuf fammes.*' (LeHrea de Marie de VJncamaHon^ L II* .
(3) Mémoires de Nicolas Fmtftf^, 23.
des nations de la Nouvelle-France, et qu'elle était en vigueur dans le bassin du Saint- Laurent .
Le P. Biard, qui a bien connu les sauvages de PAcadie, et le P. JUe Jeune, ceux du Canada, soutiennent absolument le contraire :
** Selon la coutume du pays, écrit le P.
Biard, ils peuvent avoir plusieurs femmes; néanmoins la plupart de ceux que j'ai vus n'en ont qu'une («)."
" Ils peuvent prendre plusieurs femmes, dit le P. Le Jeune, cependant ils n'en ont qu'une ; j'ai ouï parler d'un setfl qui en a deux : encore lui en fait-on un reproche (3)."
Trois ans plus tard, le P. Lejeune, qui
connaît encore mieux nos sauvages de la vallée du Saint-Laurent, ayant passé tout un hiver avec eux dans les bois, les ayant suivis à la chasse, ayant vécu de leur vie, habité leurs cabanes, confirme ce qu'il a déjà écrit de leur mariage :
" Je trouve dans leur mariage, dit-il, deux choses qui me plaisent fort : l'une, qu'ils n'ont qu'une femme ; l'autre, qu'ils ne se marient
(1) IHd,^ p. 179, note du R. P. Tailhan.
(2) Rd. desjés,^ 161 1, p. 15.
(3) Ibid., 1632, p. 6,
point à leurs parcius en ligne directe ou collatérale, pour éloignés qulls puissent être* Il y a d'ailleurs assez à y reprendre, ajoute-t-il, quand ce ne serait que le fréquent changement que les hommes font de leurs femmes, et les femmes de leurs mâris (^X"
Sur ce point, la liberté de divorcer, de répudier leur fenuue pour en prendre une autre, les sauvages paraissaient en effet très diatouilleux. Le lien conjugal était si opposé à leurs idées d'indépendance î Un missionnaire déplore cette liberté qn*ont toujours eue nos sauvages, ét qu'ils voudraient bien retenir, d'avoir autant de femmes que bou leur semble, et de les quitter selon leur fantaisie. De toutes les lois chrétiennes que nous leur proposons, dit-il, il n'en est point qui leur semble si rude que celle qui défend la polygamie et qui ne permet pas qu'on rompe les liens d'un juste mariage. Comme ils haïssent extrêmement tout ce qui choque tant soit peu la liberté, ils ont de la peine à plier le cou sous un joi g qu'il n'est pas licite de changer ni de quitter i^),"
(1) Ibid,, 1635, p. 34*— I^e P. All>aael, parlant des
sauvages qu'il a vus dans son voyage à la Baie crHndflon: ** La poî\ ganiie flit il, n'est pas ordinaire chez eux,"
{Ibid., 1672, p. 56.)
(2) Rel. dcsjis., 1644, p. 31.
£t cependant Nicolas Perrot constate qu^en fait le divorce était très rare, surtout
lorsque les époux avaient des enfants :
Il y a des nations sauvages, dit-il, oïl Von se marie pour vivre ensemble jusqu'à la mort. . . . Les Outaouais épousent leurs femmes pour vivre avec elles toute leur vie, à moins qu^une raison bien forte ne donne lieu au mari de la lépudicr. Car l'iiomme s'exposerait sans cela à être pillé, et à mille confusions. Il n'y a point d'indignités et d'affronts dont sa femme ne Paccablerait, et qu'elle ne soit en droit de lui faire, sans qu'il puisse s'y opposer, s'il ne veut devenir l'opprobre du village. ...
Les Iruquois, les Loups, et quelques autres nations n'en usent pas envers leurs femmes comme les Outaouais ; il y en a cependant qui ne se quittent jamais, et qui s'aiment uniquement toute la vie : ce sont ceux qui ont eu des enfants ensemble, lesquels appartiennent, suivant la maxime des sauvages, àlamère**.. Si le père quittait sa femme, les enfants qu'il en aurait eus ne manqueraient pas, quand ils seraient grands, de le traiter avec mépris et de l'accabler de reproches (i;." Entrons maintenant avec le P. Le Jeune
(i) Mémoires de Nicolas Perrott p. 22.
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dans quelque caljane de nos sauvag-es du Canada, et laissant de côté tout ce qui peut choquer nos sens, la saleté, la pauvreté, et la
lubricité, surtout lu paroles (0, constatons avec lui la paix et le bon accord qui y régnent :
"Ayant été fort longtemps, dit-il, dans
une grande cabaue de sauvages, où il y avait plusieurs hommes, femmes, enfants de toutes façouS) je remarquai leur admirable patience. S*il y avait tant de familles ensemble en notre France, ce ne seraient que disputes, querelles injures. I<es mères ne s'impatientent point après leurs enfants ; elles ne savent ce que c^est que de jurer. Point de jalousie les uns envers les autres; ils s'entraident et se secourent ....
" Les sauvages sont fort patients, ajoute le P. Le Jeune, mais Pordre qu'ils gardent en tout les aide à conserver la paix dans leur ménage. Les femmes savent ce qu^elles doivent faire, et les hommes aussi ; et jamais Pun ne se mêle du métier de l'autre. Les hommes font le corps de leurs canots, les femmes cousent Pécorce avec de Posier ; les hommes font le bois des raquettes, les femmes la tissure ; les hommes vont à la chasse et
(i) ReL desjés,^ 1634, p. 33.
tuent les animaux, les femmes les vont quérir, les écorchent et passent les peaux; ce sont elles qui vont quérir le bois qu'ils brûlent : bref, ils se moqueraient d'un homme qui, hors d'une grande nécessité, ferait quelque chose qui dût être fait par une femme."
Les familles algonquines, en général, avaient peu d'enfants. Ils étaient plus nombreux chez les Iroquois : lorsque les Français y allèrent fonder la colonie si éphémère de Gannentaa, ils aperçurent, en entrant dans la bourgade d'Onontagué, " les toits des cabanes chargés d'enfants (i)
Tout sales, déguenillés, et couverts de vermine qu'ils étaient, ces pauvres petits étaient intéressants à voir : on ne remarquait généralement en eux aucune difEormité naturelle : ils étaient pleins de vie et de santé :
" Ils sont bien éveillés et fort gentils," écrit le P. Le Jeune. Ils nous donnent une singulière consolation par leur docilité," dit Marie de Plncarnation.
L'attachement des sauvages pour leurs enfants est devenu proverbial. On sait avec quelle répugnance ils les laissaient aller au pensionnat des Ursulines, au collège des
(i) Rely desjés,, 1656, p. 12.
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Jésuites, au séminaire de Mgr de Laval } et les enfants sauvages ne pouvaient se faire à cette réclusion. La vie de famille leur était si naturelle ! Dans leurs cabanes, ils étaient laissés à eux-mêmes, abandonnés à leurs caprices et à leurs fantaisies : à peine les parents se permettaient-ils à leur égard de légères réprimandes :
Ils ne sauraient supporter qu'on difttie un enfant, quoi qu^il fasse, écrit le P. Le Jeune ; ils ne sauraient châtier, ni voir châtier un enfant"
" Il n^y a rien que ces peuples aient plus en horreur que la contrainte, écrit un autre missionnaire. Les enfants même ne la peuvent souffrir, et vivent à leur fantaisie dans la maison de leurs parents, sans crainte de réprimande ni de châtiment."
Ces enfants, en grandissant, montraient quelquefois d'admirables dispositions naturelles. Le P. Daniel, qui fut le premier directeur du collège des Jésuites, à Québec, uoii^ parie quelque part d'un de ses élèves : c'était le fils d'un capitaine Huron, " Pun des mieux disants de son pays, écrit-il, et par couséquent fort estimé." Ce qu'il raconte du talent oratoire de cet écolier sauvage est vraiment étonnant :
Le fils, dit-il, était pour surpasser le
père, car il avait une très rare éloquence naturelle. Le soir, comme je le faisais quelquefois discourir, il colorait son discours de figures, de prosopopées, sans avoir aucune étude ni avantage qu'une belle naissance. Il formait des dialogues fort naturels. Bref, il s'animait, en discourant, avec une telle grâce, une telle naïveté de langage, qu'il ravissait ses compagnons et moi avec eux»'^
Le P. Daniel ajoute : " Il était d'une humeur gaie, et se faisait aimer de tous ceux qui le connaissaient (0."
Non seulement les parents avaient une tendresse extraordinaire pour leurs enfants, mais les affections de famille que ces enfants contractaient entre eux étaient admirables, et s'élevaient quelquefois jusqu'à l'héroïsme. Le P. Jérôme Lalemant nous en cite un exemple :
Deux jeunes frères Iroquois partant en guerre contre les Hurons s'étaient promis de ne jamais se séparer. Leur escouade ayant été mise en déroute par l'ennemi, l'un d'eux s'aperçoit que son frère a disparu ; il apprend qu'il a été fait prisonnier et emmené par les Hurons vers les Trois-Rivières. Alors il n'y
(i) HeL dtsjés,^ 1637, p. 59.
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peut tenir, et àe lui-même court se livrer entre leurs mains. Il sait bien le sort qui l'attend ;
il sera torturé, brûlé à petit feu ; mais il ne sera pas séparé de son frère et mourra avec lui.
Ces affections de famille, nos sauvages du Canada les entretenaient aussi, quoique à un moindre degré, pour leurs parents et leurs alliés, et même pour tous ceux de leur nation. Ils n'avaient rien à eux quand il s'agissait de secourir quelqu'un des leurs.
Ils n'avaient de haine que pour les ennemis de leur pays ; mais cette haine allait jusqu'à la rage : ils devenaient furieux au seul souvenir de leurs ennemis^ Aucun mot ne peut exprimer l'esprit de vengeance qui les animait et leur cruauté envers les prisonniers de guerre.
La guerre seule soulevait chez eux de
grandes passions ; mais elles étaient terribles et profondes : " Ils ont la guerre, écrit un jésuite, avant d'avoir des ennemis."
Menteurs, vindicatifs, gourmands, paresseux : voilà les qualificatifs dont se servent souvent à leur égard les chroniqueurs de l'époque :
Ce sont les quatre vices, dit le P. Le Jeune, qui semblent être nés avec ces peuples fainéans et libertins au dernier point."
Un autre missionnaire parlant spéciale* ment des Algonquins de Pile des Allumettes :
" Ils sont, dit-il, totalement adonnés à la lubricité,"
Et le P. de Brébœuf parlant des Hnrons :
"C'est un peuple, dit-il, brutal et sensuel et il écrit à maintes reprises : " Huron et larron ne sont qu'un." Il parait que ces sau* vages volaient même avec leurs pieds :
' ^ Je dirai en passant, écrit le P. de Brébeuf , que les sauvages Montagnais ne sont point larrons : l'entrée leur est libre dans les demeures des Français, parce qulls ont la main sûre ; mais pour les Hurons, si on avait autant d'yeux qu'ils ont de doigts aux maius, encore ne les empêcherait-on pas de dérober, car ils dérobent avec les pieds. Ils font profession de ce métier (0."
Cbamplain, qui connaissait si bien les bonnes qualités comme les vices de nos sauvages, écrit à leur sujet :
" Je crois qu'ils ne savent ce que c'est que d'adorer et prier Dieu, et vivent la plupart comme des bêtes brutes.... Ils ont une méchanceté en eux, qui est d'user de vengeance, et d'être grands menteurs, gens en qui il ne fait
(i) Rel, deijès.y 1654, p. 31.
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pas trop bon s'assurer, sinon qu'avec raison et la force à la main ; ils promettent assez, et tiennent peu* . .('X"
Il y avait donc assez de mal à dire de nos sauvages, pour qu'il fût à propos de rappeler leurs bonnes qualités. La vie de famille chez eux, surtout, ofïrait des traits vraiment surprenants de calme, de douceur et d'union.
Nous avons parlé de Padoption, telle quHls la pratiquaient. Pour compléter le tableau, il faudrait dire un mot de Thospitalité, qui était si en honneur parmi eux : nous ne croyons mieux faire que de citer ici uue page de ^jicolas Perrot :
" ^hospitalité quMls exercent, dît-il, surpasse tout ce qui se voit communément chez les Européens. Quand quelque étranger la leur demande, fût-il un inconnu, on ne peut
être mieux reçu qu*il l'est. C'est de leur part un accueil des plus aimables ; ils vont même jusqu'à s'épuiser pour régaler ceux qu'ils reçoivent. Un étranger n'est pas plutôt arrivé, qu'on le fait seoir sur une natte des plus propres pour se défatiguer. On lui déchausse ses souliers el ses bas, et on -graisse ses pieds et ses jambes. .
(i) Œuvres de Champlain^ p. 13.
Nicolas Perrot parle ensuite du bain de vapeur qui était ordinairement oâert à cet hôte ; puis il ajoute :
** La chaudière est au feu pour le faire manger à la sortie des sueurs ; et si la cabane où il est logé n'est pas bien approvisionnée de
vivres, on en cherche de meilleurs dans tout le village. Je parle du meilleur grain et de la plus excellente viande qui peut se trouver. . . .
** Pendant que l'hôte mange, tous les considérables du pays viennent lui rendre visite. S'il est couvert d'étofiEes, on lui ôte ses hardcs, et on lui en donne de pelleteries, des plus belles et des plus estimées^ pour rhabiller de pied en cap. Il est invité dans tous les festins qui se font dans le village, et dans la conversation on s'informe de lui des nouvelles de son pays. . . •
Il n'y a qu'un seul de toute l'assemblée qui entretient cet étranger ; tous les autres observent le silence avec réserve et modestie.
" Quand il témoigne vouloir s'en retourner, Phôte qui Pa reçu fait sou paquet et lui donne ce qu'il y a de meilleur en la cabane, soit en pelleteries, ou marchandises, ou vivres qui peuvent lui être nécessaires pour son voyage. Quoique cette générosité soit sur-
prenanle, il faut avouer que Porgueil en est plutôt le motif que la charité. On les entend se vanter sans cesse de ^agréable manière avec laquelle ils reçoivent leurs hôtes, et du bien qu41s leur font. . .
Ce que dit ici Nicolas Perrot explique bien des choses : il y avait toujours dans l'hospitalité oûtite si volontiers aux étrangers par les sauvages quelque arrière-pensée d'orgueil ou d'intérêt^ et surtout beaucoup de fierté nationale.
Chose étrange, en effet) ces Barbares si pauvres, si dénués de tout, si arriérés, si peu
élevés dans Péchelle de la civilisation, méprisaient profondément les Français. Fiers de leur liberté et de leur indépendance, ils nous
traitaient d'esclaves, ils se croyaient bien supérieurs à nous en fait d'esprit et d'intelligence :
" Tu n'es qu'un ignorant, disaient-ils «n jour au P. Le Jeune ; tais-toi ; tu n'as pas d'esprit U)."
Ils étaient fiers de leur nourriture, et du gibier qui abondait, au moins de temps en temps, dans leurs cabanes :
Notre pays est rempli de poisson et de venaison, disaient-ils aux Français j on ne voit
(i) /^el, desjés,^ 1634, p. 25.
que cerfs, élans et castors ; quittez ces puants
pourceaux qui coureut ici parmi vos habitants, et qui ne mangent que des saletés, et venez manger de bonnes viandes avec nous. . . (i)."
" Ce sont de vrais gueux, écrivait un jour le P. Charles Lalemant, et néanmoins ils sont superbes au possible. Ils estiment que les Français n*ont point d'esprit au prix d'eux W."
Et le R Biard :
" Ils sont fort aises quand ils peuvent avoir occasion de nous mépriser. • «Nonobstant leur si grand manque de police, de puissance, de lettres, d'art et de richesses, ils tiennent d'eux-mêmes un si grand compte, qu'ils nous en déprisent, se magnifiant par dessus nous (3).'*
Ce qui faisait leur force par rapport aux Européens, et leur bonheur, au moins relatif,
au sein de leur famille, c'est le calme imperturbable avec lequel ils voyaient arriver les divers événements de la vie, et cela en toute occasion, excepté celle de la guerre. Par ce calme, par cette patience inaltérable, ils se montraient vraiment supérieurs à nous. Voy-
(1) Letires de Marie de V Incarnation^ 1. 1, p. 251.
(2) ReL desjés.y 1626, p. 3.
(3) Ibid.^ 161 1, p. 9.
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aieut-ils un Français sUmpatienter, se mettre èn colère :
" Il n'a point d'esprit, il se fâche/' disaient-ils.
Ce n'était en aucune façon fatalisme de kui part, c'était tout simplement une bonne manière de savoir prendre les choses. Le P.
lyC Jeune, si vertueux et si courageux, reçut iin jour de ces Barbares une leçon qui lui plut, malgré le sans-gêne avec lequel elle lui était donnée. C'était durant cet afireux voyage qu'il fit tout un hiver avec les Montagnais pour apprendre leur langue. Un jour qu'on avait campé près d'un fort beau lac," il était resté dans la cabane de son hôte, se sentant pour la première fois horriblement fatigué et déprimé : il paraissait plus triste que d'ordinaire :
Mon hôte me consolait, dit-il, me voyant fort faible et fort abattu : — "Ne t'attriste point, me disait-il ; si tu t'attristes, tu seras encore plus malade ; si ta maladie augmente, tu mourras.
Considère que voici un beau pays, aime-le ; si tu l'aimes, tu t'y plairas ; si tu t'y plais, tu te réjouiras ; si tu te réjouis, tu guériras."
" Je prenais plaisir, ajoute le bon Père, d'entendre le discours de ce pauvre Barbare. "