CHAPITRE VI
LES SAUVAGES CHEZ EUX {suite).— GOUVER- NEMENT.— LA RELIGION
lA liberté chez les sauvages.— Vautorité des capitaines. — Conseils. — ^Les présents.— Le grand Conseil.— Honoraires des capitaines.— Les pots-de-vin. — La jnstiee chez les sauvages.— Leur religion.— La fête des morts. — La croyance aux songes. — Bon sens des sauvages.
UCUNE société humaine ne peut subsister sans un gouvernement, sans quelque
principe d'autorité qui en tienne les membres
unis ensemble. Or l'autorité ne s'exerce qu'aux dépens de la liberté ; et Pon sait combien le sauvage était jaloux de la sienne : il aimait son indépendance, la vie des bois, et n'aurait pas voulu échanger son sort pour le nôtre.
Bien plus, le Français lui-même — ^tous les
documents de l'époque l'attestent — une fois qu'il avait goûté à la vie des bois, s'y attachait tellement qu'il ne pouvait se décider à la quitter. Il lui fallait se faire violence pour retourner à son foyer domestique. Tant avait d'attrait la liberté de la vie sauvage !
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Rien ne fait mieux comprendre cet attrait
que la fable du bon Lafontaiue, le Loup et le Chien :
Ce loup, qui n'a que les os et la peau,"
et dont "les pareils sont misérables, cancres, hères et pauvres diables," c'est bien le sauvage. Le d<^e gras et poli " qu'il rencontre, et qui lui vante les avantages dont il jouit, c'est l'homme civilisé. Notre sauvage ne peut s'empêcher tout d'abord "d'admirer" ces avantages et "l'embonpoint" de son interlocuteur ; mais il ne tarde guère de constater au prix de quels sacrifices d'indépendance et de liberté sont achetés ces avantages, " sans compter maintes caresses" dont il faut flatter les grands : il fait fi de tout cela, tourne le dos au dc^e
de la civilisation, et reprend gaiement sa vie
sauvage :
" Chtmin faisant, il vit le cou du chien pelé. Qu'e»t-ce là ? lui dit-il.— Rien.— Quoi ! rien ?— Peu
[de choae. — Mais encore ?— ]> collier dont je suis attaché De ce que vous voyez est peut-être la cause. — Attaché { dit le loup : vous ne courez donc pas Où vous voulez ?— Pas toujours ; mais qu'im-
[porte?—
Il importe si bien que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte, Bt ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encore."
Avec leurs habitudes de liberté et d'indépeudance, uos sauvages du Canada étaieutils susceptibles de gouvernement ?
" Je ne crois pas, écrit le P. Vimont, qu'il y ait peuples sur la terre plus libres que ceux-ci, et moins capables de voir leurs volon* tés coiitraijites à quelque puissance que ce soit."
Il faut bien supposer, pourtant, qu'ils
avaient quelque organisation civile et j^olitique, puisque toutes ces petites nations de la vallée du Saint-Laurent subsistaient, distinctes et indépendantes les unes des autres : les Illinois n'étaient pas les Outaouais, ceux-ci n'étaient pas les Montagnais, les Montagnais différaient des Micmacs et des Abénakis.
Même dans la Confédération iroquoise, chacun des cinq Cantons avait son existence propre et agissait souvent indépendamment des autres :
les cinq Cantons ne se réunissaient que dans des cas déterminés, pour certaines ûns, pour le règlement de certaines affaires.
Il y avait donc dans chacune de ces nations sauvages un lien politique quelconque,
une autorité, un gouvernement ; mais il y en avait aussi peu que possible. Au lieu que dans nos sociétés civilisées, bien souvent
PEtat est tout, et que sous prétexte d'ordre et
de police il nous tient enserrés dans les mailles de ses règlements, aux dépens de la liberté individuelle, chez les sauvages Pindépendance de chacun était absolue, en prihcipe, on en sacrifiait le moins possible à Pautorité, et toujours d'un parfait consentement
Cette autorité était représentée par un capitaine pour toute la nation : sous lui, plusieurs autres capitaines, censés commander
chacun à uu certain nombre de familles.
Ces capitaines ne devaient leur élection
qu'à leur mérite personnel, à leur bravoure, à leur générosité, à leurs talents et surtout à leur éloquence. I^a naissance était peu de chose chez nos sauvages, mais l'éloquence jouait un rôle considérable : et il faut avouer qu'elle existait quelquefois à un rare degré chez ces enfants des bois. Les Jésuites, dans leurs Relations^ nous ont conservé un grand nombre de harangues prononcées en leur présence par les chefs sauvages, en diflFérentes occasions : elles sont vraiment comparables, souvent même supérieures, à celles que Pon trouve dans Tite-Lîve ou dans Jules César :
Il n*y a lieu au monde où la Rhétorique soit plus puissante qu'au Canada, dit le P. Le
Jeuue ; et cependant elle n'a point d'autre habit que celui que la nature lui a donnée :
elle est toute nue et toute simple, néanmoins elle gouverne tous ces peuples. Leur Capitaine n'est élu que pour sa langue ; et il est d'autant mieux obéi, qu'il l'a bien pendue ; ils n'ont point d'autre loi que sa parole (0."
La parole et l'éloquence d'un Capitaine, certes voilà, ce semble, un levier bien faible pour remuer toute une nation et l'assujétir au joug des lois. Mais d'abord, les nations sauvages du Canada n'étaient pas très populeuses : quelques milliers de personnes, quelques centaines de guerriers. £t puis réloquence des capitaines avait un tel empire sur ces peuples I
** Cîcéron, ajoute le P. Le Jeune, dit qu'autrefois toutes les nations ont été vagabondes, et que l'éloquence les a rassemblées, qu'elle a
bâti des villes et des cités. . . Nos sauvages se rendent aisément aux raisons qui convainquent leur esprit"
Toutes les affaires, civiles et militaires, se décidaient en conseiL II y avait les assemblées ordinaires et presque journalières des capitaines et des anciens de la nation : c'était comme un parlement local. Il y avait de plus
(i) ReL desjés,, 1635, p, 24.
le parlement fédéral, où se réunissaient les capitaines de plusietirs nations» dans des cas extraordinaires :
" Les Conseils, dit le P. de Brébœuf, se tiennent quasi tons les jours dans les villages, en toute occurrence ; et quoique les Ândens y tiennent le haut bout, et que ce soit de leur jugement que dépend la décision des affaires, néanmoins s'y trouve qui veut, et chacun a droit d'y donner son avis."
Dans toutes leurs assemblées, ordinaires
et extraordinaires, les capitaines sauvag^es faisaient un grand usage de tabac ; et s'il s^ trouvait quelque étranger de marque, on ne manquait pas de lui passer le calumet. Il eût été très impolitique de ne pas se couformer à cet usage : Champlain, les Récollets, les Jésuites s'y pictcieut toujours de bonne grâce :
" Ils ont cette croyance, dit le P, de Brébœuf, qu'il n'y a rien de si propre que le petun pour apaiser les passions; aussi ne se trouvent-ils jamais aux Conseils que la pipe ou calumet à la bouche. Cette fumée qu'ils prennent leur donne, disent-ils, de Pesprit, et leur fait voir clair dans les affaires les plus embrouillées."
Les présents jouaient un grand rôle dans
les Conseils' ; et non seulement dans les assemblées délibérantes, mais aussi dans les festins, à l'occasion des jeux, des mariages, des cérémonies funèbres, de la création des capitaines :
" Ce sont les présents, écrit nn Jésuite, qui font toutes les affaires du pays : ils essuient les larmes, ils apaisent la colère, ils ouvrent la porte dans les pays étrangers, ils délivrent les prisonniers, ils ressuscitent les morts. On ne parle qnasi et on ne répond que par des présents."
Les présents, ajoute un autre missionnaire, sont chez ces peuples barbares ce que sont parmi nous les écrits et les contrats."
Naturellement c'est surtout aux capitaines que revenait le privilège, souvent très
onéreux, de faire des présents. On les avait choisis pour leur générosité et leur éloquence : ne devaient-ils pas faire preuve de l'une et de
Tautre en toutes circonstances, et se montrer à la hauteur de leur position ?
Du rCvSte, en va-t-il bien autrement aujourd'hui ? N'est-on pas gouverneur, ministre, haut fonctionnaire pour savoir au besoin délier les cordons de sa bourse et répandre à
pleines mains des faveurs sur ses administrés ?
Le P. Jérôme Lalemaut, durant son long séjour au pays des Hurous, fut invité une année à assister à la grande Fctc des Morts, qui se célébrait cette lois chez les sauvages du lac Nipissing, ceuxJà m£me où Nicolet avait demeuré si longtemps. Il s'y rendit bien volontiers, pour avoir occasion, dans cette grande réunion, de prêcher l'Evangile. La Fête devait être suivie de l'élection de plusieurs capitaines :
On procéda, dit*il, à l'élection des chefs Nipissiriniens. Les suffrs^s étant recueillis, le grand Capitaine se leva, et les appela chacun par leur nom. Ils parurent couverts de leurs belles robes.
" Ayant reçu leurs Commissions, ils firent largesse d^une quantité de castors et de peaux d'orignaj, pour se faire connaître et être reçus avec applaudissements clans leurs charges."
Le P, Lalemant n'était pas porté à l'exagération ; ses jugements claicnt toujours bien pondérés : il évalue à au moins cinquante mille francs la valeur des présents qui furent donnés en cette occasion (0.
Et. cependant, il s'en donnait bien davantage dans les assemblées extraordinaires dont
(i) HeL desjés,^ 1642, p. 96.
nous avons parlé, dans les Conseils de plusieurs nations réunies, espèce de parlement fédéral, où étaient convoqués les capitaines de tous ces peuples pour discuter certaines affaires générales, comme par exemple la guerre, les traités à conclure avec d'autres nations, la réparation de quelque meurtre qui avait été commis, et autres sujets de ce genre. Ecoutons le P. de Brébœuf, qui demeura, lui aussi, très longtemps chez les Hurons, et connut bien leurs mœurs politiques : il parle quelque part du grand Conseil des sauvages :
" Ces assemblées générales, dît-il, sont comme les États de tout le pays (0 ; il s'en fait autant, mais pas plus que la nécessité le requiert.
** Le lieu de ces assemblées, c'est d'ordinaire le village du principal Capitaine de tout le pays. La Chambre du Conseil, c^est quelquefois la cabane du Capitaine, jiarée de nattes, ou jonchée de branches de sapin, avec divers feux, suivant la saison de l'année.
Autrefois chacun y apportait sa bûche pour mettre au feu \ maintenant cela ne se pratique plus : les femmes de la cabane supportent cette dépense \ elles font les feux, et
(i) Il fait alluiion aux Btats-généranx de là France.
ne sV chauffent pas, sortant dehors pour céder la place à messieurs les Conseillers."
D'après la Vénérable Marie de Plncarnation, il y avait pourtant chez les sauvages des
" Capîtainesses/* qui assistaient, ellés aussi, aux Conseils : quelques-unes tenaient leurs filles aux Ursulines :
" Ces Capilainesses, dit-elle, sont des femmes de qualité parmi les sauvages ; elles ont voix délibérative dans les Conseils, et tirent des conclusions comme les hommes : et même ce furent elles qui déléguèrent ici les premiers ambassadeurs pour traiter de la paix (0."
Qui eût cru que notre féminisme moderne pût se prévaloir d'une si noble et si lointaine
origine ?
Le P. de Brébœuf continue :
" Queiquefois l'assemblée se fait au milieu du village, si c'est en été, et quelquefois aussi en Pobscurité des forêts, à Pécart, quand les affaires demandent le secicl. KUe se tient plutôt la nuit que le jour (2). Ils y passent souvent les nuits entières.
(i) Lettres de Marie de P Incarnation^ t. II, p. 68.— Œuvres de Lhamplain^ p. 391, note de M. I^averdière.
(3) Œmresde Ckampiain, p. 401, 404.
" Le chef du Conseil est le capitaine qui l'assemble... Après s'être consulté en particulier avec les antres capitaines et anciens de son villag-e, et jn^é que Paffaire mérite une assemblée publique, il envoie convier au Conseil par chaque village autant de personnes qu'il désire. . . .
Tous étant arrivés, ils prennent séance chacun en son quartier de la cabane, ceux
d'un même village ou d'une même nation proche l'un de l'autre, afin de se consulter ensemble. .. *
Après la salutation d'usage, les remerciements de la peine qu'ils ont prise de venir, les actions de grâces de ce que tous sont arrivés heureusement, on exhorte tout le monde à délibérer mûrement, et on propose l'affaire dont il est question. . . .
" C'est alors que les députés de chaque village ou ceux d'une même nation se consultent tout bas sur ce qu'ils doivent répondre. Après s'être bien entendus ensemble, ils opinent par ordre, et s'arrêtent à la pluralité des opinions ....
Leur manière de parler, ajoute le F. de Brébœuf, est commune à tous : ils haussent
et fléchissent la voix sur le ton des prédica-
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tenrs à Pantiqiie, mais lentement, posément, distinctemeut, répétant même leurs raisons plusieurs fois.
" Tous ces esprits sont naturellement d'une assez bonne trempe, ratiocinent fort bien, et ne bronchent point en leurs discours ; ils font même état de se moquer de ceux qui bronchent. Quelques-uns semblent être nés à l'éloquence. •
" J'ai remarqué, ajoute-t-il encore, leur grande prudence et modération de paroles : je n'oserais pas dire qu'ils usent toujours de cette retenue, car je sais qu'ils se piquent quelque* fois ; mais cependant vous remarquez toujours en eux une singulière douceur et discrétion.
Je n'ai guère assisté à leurs Conseils ; mais toutes les fois qu'ils m'y ont invité, j'en suis sorti avec étonuement sur ce point. . •
Quant aux honoraires des capitaines qui assistaient à ces assemblées, ils variaient suivant les aptitudes et les mérites reconnus de chacun : ce qui fait dire au P. de Brébœuf :
Je demanderais volontiers à ceux qui ont peu d'opinion de nos sauvages, ce qu'il
leur semble de cette conduite.
Les gages ordinaires de ces messieurs, ajoute-t-il, sont assignés sur la force de leurs
bras, sur leur diligence et bon ménage ; s41s essartent mieux que les autres, s'ils chassent mieux, sMls pèchent mieux, s'ils sont heureux à la traite, voilà aussi les mieux payés et les plus riches
Et comme pour nous prouver ^que les sauvages n'étaient pas étrano^ers même aux ra&uements d'une certaine civilisation, il nous apprend un peu plus loin que l'usage des pots* de-viii ne leur était pas inconnu :
Quand quelqu'un, dit-il, soit citoyen, soit étranger, veut obtenir quelque chose du pays, la coutume est de graisser les mains des principaux capitaines, au branle desquels tout le reste se remue. Je suis très assuré, ajoute-
t-ilj de ce que je viens de dire ; le regret que quelques particuliers ont de semblables désordres, et l'envie même des autres capitaines qui ne sont pas appelés au butin, en découvre plus qu'on en désirerait. Ils se décrient les uns les autres, et le seul soupçon de ces présents secrets cause quelquefois de grands débats et divisions, non pas tant pour le désir du bien public, que pour le regret de n^être pas de la partie ; et cette jalousie empêche parfois de bonnes affaires... (^)."
(i) ReL (Ils Jés.^ 1636, p, 121, 126»
£t le P. Le Jeune, de son côté, nous
assure que ces capitaines, qui souvent étaient obligés de iaire de grands présents, savaient bien se reprendre dans l'occasion. Parlant, par exemple, de la Fête des Morts, à laquelle tout le monde devait prêter son concours :
Il n'y a que les riches, dit-il, qui ne perdent rien, ou fort peu à cette fête. Les mendiants et les pauvres y appportent et y laissent ce qu'ils avaient de plus précieux, et souffrent beaucoup pour ne point paraître moins que les autres en cette solennité. Tout le monde se pique d'honneur."
Ah, qu'il est vrai de dire qu'il n'y a rien de nouveau aujourd'hui sous le soleil : Nihil tmnsub sole/
Et de ces Conseils, de ces assemblées de capitaines, de ces parlements, que sortait-il? Rien que de bien précaire: aucune décision absolument obligatoire pour personne :
" Les lois du pays, dit le P. Lalemant, n'ont de pouvoir sur les sauvages, qu'autant qu'il platt à un chacun de s'y soumettre (i)."
Ils s'y soumettaient, cependant, lorsqu'elles leur étaient proposées par un capitaine qui avait su gagner leur confiance :
(i) Ret^ desJH,, 1645, p. 40.
" Ces capitaines, dit le P. de Brébœuf, ne gouvernent pas leurs sujets par voie d'empire et de puissance absolue ; ils n'ont point
de force en mains pour les ranger à leur devoir. Leur gouvernement n^est que civil :
ils représentent seulement ce qu'il est question de faire pour le bien du village ou de tont le pays. Après cela, se remue qui veut. Il y en a néanmoins qui savent bien se faire obéir, principalement quand ils ont railccliuu de leurs sujets.
Voilà, en résumé, tout ce qu'il y avait de
gouvernement chez nos sauvages du Canada :
rien de plus.
Voulons-nous savoir raainteuant comment s'exerçait chez eux la justice : ce n'était pas les criminels qui étaient punis, c'était le crime; et tous les membres de la communauté étaient tenus solidairement de le réparer. Si c'était un meurtre, par exemple, qui avait été commis, il fallait faire de grands présents aux parents de la victime, et chacun devait fournir sa quote-part. Chose étonnante, la punition, paratt-il, ne manquait pas d'une certaine efficacité : c'est le P. de Brébœuf lui-même qui nous en assure :
" Le peu de désordre qu'il y a sur ce
point, dit-il, me fait juger que leur procédure n'est guère moins efficace qu'est ailleuis le
supplice de la mort ; car les parents du dcfunt ne poursuivent pas seulement celui qui a fait le meurtre, mais s'adressent à tout le village, qui en doit faire raison, et fournir au plus tôt pour cet efiet jusqu'à soixante présents, dont lés moindres doivent être de la valent d'une robe neuve de castor. Le Capitaine les présente lui-même en personne, et fait une longue harangue à chaque présent qu*il ofiEre. .
" Il y a des lois tl des punitions proportionnées aux crimes, dit un autre Père ; mais ce ne sont pas les coupables qui en portent la peine, c'est au public à satisfaire pour les fautes des particuliers (0/'
Pour un meurtre commis à l'étranger, les présents Ql valent être très considérables, et surtout offerts sans délai, sans quoi la guerre devenait imminente.
S'il V avcut peu de oouverueiucnt chez les sauvages du Canada, il y avait encore moins de religion. On ne voyait dans le pays de ces barbares ni temples, ni idoles, ni prêtres, nî culte extérieur. Cela veut-il dire qu'ils n'avaient aucune connaissance de Dieu, de la fin
(x) l^eL des/és.^ 1645, p. 40.
de Phomme, de Pexîstence d'une autre vie ?
Nous n'oserious Taffirmer. Sur ce point de la religion chez nos sauvages, il faut, croyonsnons, nous en rapporter tout simplement à ce qu^eu ont écrit leurs missiounaires :
Cest une grande errenr de croire, dit
le P. Le Jeune, que les sauvages n'ont connaissance d'aucune divinité. • • «J'avoue qu'ils n'ont point de prières publiques et communes ; mais on ue peut nier qu'ils ne reconnaissent quelque nature supérieure à la nature de l'homme. Comme ils n'ont ni lois^ ni police, aussi n'ont-ils aucune ordonnance qui concerne le service de cette nature supérieure : chacun fait comme il l'entend. ..."
Le P. Le Jeune cite ensuite une foule de légendes plus ou moins absurdes, recueillies de la bouche des sauvages, oà l'on voit surnager, pour ainsi dire, comme les débris d'un grand naufrage, des restes d'anciennes traditions ou croyances sur la création de Phomme et de la femme, le pcclié originel, la promesse d'un Rédempteur, le déluge, la punition de la femme de Loth, la tour de Babel, les sacrifices des Patriarches.
^'11 est si clair et si évident, écrit le P. de Brébœuf, qu'il y a une divinité qui a fait le
ciel et la terre, que nos Hurons ne la peuvent entièrement méconnaître. Et quoiqu'ils aient les yeux de Pespritiort obscurcis des ténèbres d'une longue ignorance, ils en voient encore quelque chose. Mais ils se méprennent lourdement, et ayant la connaissance de Dieu, ils ne lui rendent pas Phonneur, ni Pamour, ni le service qu'il convient, car ils n'ont ni temples, ni prêtres, ni fêtes, ni cérémonies aucunes."
Le P. Ragueneau, qui écrivait plusieurs années après ceux que nous venons de citer, et qui peut-être connaissait encore mieux nos
sauvages, s'exprime ainsi à leur égard :
vrai dire, tous les peuples de ces contrées n'ont retenu de leurs ancêtres aucunê
couiKiissance d'un Dieu ; et avant que nous y eussions mis le pied, ce qu'ils disaient de la création de ce monde n'était que des fables.
Toutefois, quoiqu'ils fussent barbares, il restait en leur cœur un secret sentiment de la divinité et d'un premier Principe, auteur de toutes choses, qu'ils invoquaient sans le connaître. Dans les forêts et dans leurs chasses, sur Peau et dans le danger d'un naufrage, ils lui donnent un nom et l'appellent à leur secours. Dans leurs guerres et au milieu de leurs combats, ils lui donnent un autre nom,
et croient que c'est lui seul qui va partageant les victoires. Très souvent ils s'adressent au ciel, en lui faisant hommage, et prenant le soleil à témoin de leur courage, de leur misère et de leur innocence. Mais surtout dans les traités de paix et d'alliance avec les nations étrangères, ils invoquent le soleil et le ciel comme arbitre de leur sincérité, qui voit le plus profond des cœurs et qui est pour venger la perfidie de ceux qui trahissent leur foi et ne tiennent pas leur parole. Tant est vrai ce que dit Tertullien des nations les plus infidèles, que la nature au milieu des périls leur fait pousser une voix chrétienne : exclamant vocem naiuraliter ckristianam^ ayant recours à un Dieu qu'ils invoquent quasi sans le connaître : Ignoto Deo.
** Les Outaouais de la langue algonquine ont coutume d^nvoquer presque toujours dans leurs festins Celui qui a créé le ciel, en lui demandant la santé et une longue vie, un heureux succès dans leurs guerres, dans leurs chasses, daxis leurs pêches, et en tout leur trafic, et lui offrent pour cet effet les viandes qui se mangent au festin. Ils jettent aussi du petun dans le feu, l'offrant au Génie qui a créé le del, qu'ils croient être différent de
celui qui a créé la terre ; et ils ajoutent qu'il y a un génie particulier qui fait l'hiver et qui habite veis le nord, d'où il envoie les neiges et les froidures ; uu autre qui domine dans les eaux, et va causant les tempêtes et les naufrages. • • •
"Mais après tout, lors même que ces peuples barbares invoquent en cette façon le Créateur du monde, ils avouent ne savoir qui il est Ils n'ont ni crainte aucune de sa justice, ni amour pour sa bonté, et leur invocation est sans aucun respect et sans culte de religion, mais seulement une coutume sans âme et sans vigueur, qu'ils ont, disent-ils, reçue de leurs ancêtres. (i)."
Quant à l'immortalité de Pâme, le soin pieux avec lequel nos sauvages du Canada enterraient leurs morts, mettant dans leurs fosses (2) une foule d'objets dont ils croyaient que les défunts avaient besoin, fait bien voir qu'ils croyaient à l'existence d'une autre vie,
(x) Rd. desjés»^ xé48, p. 77.
(2) Ils n'aimaient pas qn*il 7 eût de Teau dans lea fosses : " Une chose lenr déplut, quand on vint % mettre le corps dana la fosse : ils s'aperçurent qn*il 7 avait nn peu d'ean an fond.... Cela frappa lenr imagination, et comme ils sont superstitieux, les attrista un pen...." {Rid.., 1634, p. 6.)
et d'une vie moins misérable que celle-ci, car les cérémonies dont ils accompagnaient les funérailles, leurs festins, leurs danses, leurs discours, les présents donnés et reçus, dénotaient plntôt la joie que le. deuil. La grande Fête des Morts, surtout, qui avait lieu tous les dix ou douze ans, et à laquelle étaient convoquées toutes les nations des alentours, était une véritable fête populaire. Chaque famille s'y rendait avec les ossements desséchés des parents et amis morts depuis la dernière solennité : ces restes précieux reposaient dans des boites d'écorce artistenieut travaillées : on emportait en même temps une quantité énorme de fourrures de toute espèce, les plus riches et les plus soyeuses qu'on avait pu auiasser, pour en faire hommage aux mânes des défunts. Il y avait de nombreux et copieux festins, des harangues interminables, des jeux et des danses qui duraient plusieurs jours. Une grande fosse commune était creusée pour recevoir pêle-méle les ossements des défunts de tous ces peuples : chacun leur disait adieu ; puis on se dispersait, en se donnant rendez-vous pour la prochaine solennité.
Mais si nos sauvages du Canada croyaient à l'existence d'une autre vie, cela n'avait
aucun rapport avec la véritable foi à Timmortalité de l'âme. Comment auraient-ils pu
avoir cette foi, n^ayant aucune idée de Pâme elle-même, de sa substance, de sa spiritualité ?
Ils ne connaissaient que ce qui tombait sous les sens, ils n'avaient que des idées matérielles. Aucun mot dans leur langue pour exprimer les choses de l'esprit : ces choses leur étaient absolument étrangères. De là la grande difficulté qu'éprouvaient les missionnaires à leur faire comprendre les vérités de la religion.
Nos sauvages donnaient un corps, une forme matérielle à tout ce qui leur passait par
Pesprit.
On a beaucoup écrit sur leur croyance superstitieuse aux songes ; on a prétendu que pour
eux les scng-es étaient des divinitLs auxquelles ils sacriûaient. Rien de plus simple, pourtant, que leur manière de concevoir les songes, étant dounc qu'ils n'avaient aucune idée de la Spiritualité de Pâme. Le songe était pour eux un être vivant, formé de chair et d'os, qui se présentait à eux durant leur sommeil, et leur indiquait ce qu^ils avaient à faire ou à éviter. Les avis qu'ils recevaient par l'entremise des songes étaient ]Jour eux des ordres :
Il leur suffit de rêver à une chose, écrit
un missionnaire, pour leur faire entreprendre
de grands voyages à sa recherclie,"
Puis il cite Pexemple d'une iroquoise qui, ayant révé qu'il lui fallait une robe noire pour
guérir d'une maladie dont elle était affligée, se rendit dès le lendemain, au prix de mille fatigues, cliez les Hollandais d'Âlbany, pour se procurer la soutane du P. Poncet qu'elle savait être en leur possession. Ils la lui vendirent bien cher ; et plus tard les Jésuites, à leur grande surprise, retrouvèrent dans une cabane iroquoise cette précieuse relique de leur confrère, qui avait été dépouillé de ses habits par les Ag-niers (0. '
Four les choses spirituelles et religieuses, nos sauvages étaient humainement incapables d'y atteindre. Mais pour celles qui ne regardaient que le bon sens et la raison, ils en remontraient quelquefois aux Européens. Sou vent ils faisaient honte aux coureurs de. bois qui ne leur disaient que des insanités :
" J'ai vu aux Hurons, écrit Sagard, des Français enseigner aux Sauvages des folies et des inepties si grandes, que ces barbares euxmêmes s'jen gaussaient, et avec raison."
Il y avait dans le bon sens naturel des
(i) AcV. des Jts.t i6o7, p. 36; 1636, p. 109.
sauvages plus de rectitude et de lumière que dans Pesprit dépravé de certains Européens.
Le P. I^e Caron en cite quelque part un exemple frappant :
Un capitaine sauvage se plaignait un jour des prix excessifs que les Français vendaient leurs marchandises, lorsque ses gens descendaient les rencontrer pour la traite. Il demandait avec instance qu'à Pa venir on eût des prix plus modérés. Le commis des marchands, las de ses importunités :
" Eh bien, lui dit-il, à Pavenir, on te fera meilleur marché à toi, mais non pas aux autres. "
Le capitaine prenant alors un air dédaigneux :
" Tu te moques de moi, réplique-t-il, de dire que tu me feras meilleur marché, à moi, mais que tu continueras de piller mes gens.
Si je consentais à cela, je mériterais qu'ils me pendissent et me coupassent la tête. Je suis capitaine ; je ne parle pas pour moi, je parle pour mes gens. "
Fort heureusement, tous les Français qui fréquentaient les sauvages ne ressemblaient pas à ceux dont nous venons de parler. Il y en avait un bon nombre qui se faisaient gloire
d'être chez ces Barbares de véritables apôtres de la civilisation chrétienne ; et parmi les meii-
letirs se montra toujours Jean Nicolet.
Nou3 l'avons vu chez les Algonquins de 1 Ile se ^dévouer à l'œuvre importante pour
laquelle on l'y avait envoyé, en attachant solidement ces sauvages à l'alliance française.
Nous l'avons vu mériter leur estime et leur confiance jusqu'à devenii parmi eux un grand capitaine, jusqu'à être choisi pour aller négocier en leur nom un traité de paix avec les Iroquois.
Maintenant que nous connaissons encore mieux le milieu sauvage où il est appelé à vivre, nous le suivrons avec plus d'intérêt chez • les Nipissiugs, où il va s'appliquer également à faire aimer la France et à préparer les voies au christianisme.