AU NIPISSING
Retour de Champlain au Canada. — Nicolet envoyé au lac Nipissing.— I^es Nipissiriniens. — Description de leur pays. — La Rivière des Français. — Etendue du comnieroe des Sauvages. — ^Vie de Nicolet au lac Nipissing. — Salaire des interprètes.— Mémoires de Nicolet —A la Baie d'Hudson.
|3jjAPPEUè à Québec, dans Tété de i6ao, après un séjour de deux ans chez les Algonquins de Pîle des Allumettes, Nicolet dut être présent à l'arrivée de Champlain, lorsque celui-ci revit lui-même le Canada après deux ans d'absence :
" lya plus grande partie de tout ce qu'il y avait de Français dans le pays se trouvèrent
alors à Québec, écrit Chrétien Leclerc, ainsi qu'une grande multitude de sauvages de plusieurs nations."
La colonie venait de traverser une terrible crise. Champlain luttait en France depuis deux ans contre la Compagnie des Marchands, pour l'obliger à remplir ses engagements envers le Canada ; et celle-ci, lasse de ses importunités,
cherchait par tous les moyeus possibles à lui enlever le commandement de la Nouvelle- France. Le fondateur de Québec avait tiiomphé de toutes ces intrigues ; il revenait au Canada avec plus de prestige que jamais, et confirmé en autorité.
Un nouveau vice-roi, le duc de Montmorency, avait succédé à Condé, après lui avoir compté onze mille écus pour la licutenance générale du Canada: preuve que la colonie valait déjà quelque chose, et que ses ressources inspiriueiil confiance. Montmorency était tout dévoué à Champlain, et Pappelait même son parfait ami C^)." Il lui donna les pouvoirs les plus amples pour le représenter au Canada ; et le Roi lui-même lui adressa, à son départ de France, une lettre magnifique pour l'encourager à travailler de touleb ses fuices à Tavaucement de la colonie ;
J'aurai pour agréables, disait-il, les services que vous me rendrez en cette occasion. Maintenez le pays en mon obéissance ; faites vivre les peuples qui y sont le plus conformé» ment que vous pourrez aux lois de mon Royaume ; ayez tout le soin possible de la religion catholique, afin d'attirer sur vous par
(i) Œuvres de Champlain^ p. ^z*
ce moyeu la bénédiction divine qui fera réussir vos entreprises et vos actions à la gloire de
Dieu (1)."
Champlain apportait, cette fois, au Canada le peu de bien qu'il avait en France ; il avait même décidé sa femme à raccompagner : tout semble indiquer qu'il venait ici avec Tintention dV rester désormais comme dans son unique patrie. Il y demeura, du reste, quatre années consécutives : c'est le plus long séjour qu'il ait fait sans interruption dans la Nouvelle-France.
Ce fut un moment solennel que celui où il descendit à terre avec sa femme, le 15 juillet, au bruit du canon, et aux acclamations de tous les Français de la colonie. Accompagné par les trois Religieux qui avaient fait la traversée avec lui, il se rendit à la petite église parois^ siale, où il entendit pieusement la sainte messç. Le nouveau supérieur de la mission, le P.
Denis Jamay, celui-là même qui l'avait inaugurée cinq ans auparavant, " fit une exhortation pathétique, écrit Chrétien Leclerc, pour porter les peuples à la soumission quMls devaient à Dieu,-*au Roi et à son Lieutenant- Général.'' Puis, au sortir de l'église, Cham-
(i) Œuvres de Champlain, p, 984.
plain fit donner publiquement lecture de la
Commissiou qu'il avait reçue pour guuvciiici la colonie.
Les sauvages ne pouvaient se lasser de regarder celui qu'ils considéraient comme leur bienfaiteur et leur père ; ils admiraient également Mme de Champlain, dont la beauté les avaient charmés : suivant la mode du temps elle portait, suspendu à sa ceinture, un miroir ; chacun d'eux s'y reconnaissait, et dans leur étonnenient ils se disaient les uns aux autres, qu'elle les portait tous dans son cœur.''
Un des premiers soins de Chaniplain, en reprenant le gouvernement de la colonie, fut d'assigner aux interprètes le poste qu'il vou* lait leur confier. Nicolet était là, attendant ses ordres : durant son séjour chez les Algonquins de l'Ile des Allumettes, il était devenu maître de la langue algonquine, et il parlait aussi parfaitement la langue huronne. Il avait d'ailleurs donné des preuves de sa prudence, de sa sagfesse et de son habileté dans la mission qu'il avait remplie au pays des Iroquois. Il fut décidé de l'envoyer chez les Nipissiriniens, et il se mit en route avec ceux de ces sauvages qui étaient descendus à la traite.
En remontant le cours de la rivière Otta« .
wa, au-dessus*du lac des Allumettes, on rencontre, à gauche, un de ses tributaires, la rivière Mattawan. Cette rivière prend sa source à quelque distance du lac Nipissing, autour duquel habitaient les Nipissiriniens ou Nipissings. C'étaient des sauvages qui appartenaient à la grande famille algonquine : leur langue n'était qu'un dialecte de Valgonquîn.
Ils étaient aussi connus sous le nom de sorciers :
Les Français, dit Sagard, appellent ordinairement les Nipissiriniens le peuple sorcier, non qu'ils le soient tous, mais parce qu'ils font profession de consulter le diable en leur nécessité*"
" Ne va pas chez eux, disaient un jour à Champlain les Algonquins de Pile des Allumettes ; ce sont des sorciers qui font mourir les gens. Ne fais pas alliance avec eux pour
la guerre, parce qu'ils n'ont pas de cœur."
Ne croirait-on pas entendre les sauvages de Stadaconc, dissuadant Jacques Cartier d'aller visiter leurs congénères d'Hochelaga ?
' Tout cela confirme ce que nous avons dit de
riiidcpendance de ces petites nations sauvages, qui, tout en ayant la même origine et la même
langue, Jouîssaient cependant d'une autonomie
parfaite.
Les sauvages du lac Nipissmg étaient meilleurs que la réputation que voulaient leur faire les Algonquins de Ptte des Allumettes.
M. Ferlaud raconte une histoire qui est toute à la louange de leurs mœurs douces et paisibles.
Ils étaient descendus en grand nombre à la traite, aux Trois-Rivières, et s'étaient rendus par curiosité jusqu^à Québec :
" L'un dVux suivait un jour avec beaucoup d'attention les mouvements d'un jeune Français qui battait la caisse. Comme le Sauvage s'approchait trop près au gré du petit tambour, celui-ci lui donna sur la tête un coup de baguette si rudement appliqué, que le sang jaillit en abondance. Une grande rumeur s'éleva aussitôt parmi les compagnons du blessé :
" Voilà un des tiens qui a blessé notre frère, dirent-ils à l'interprète ; tu connais notre coutume : fais-nous un présent pour guérir la blessure. — Il n'en est pas de même parmi les Français, repartit l'interprète ; quand quelqu'un de nous fait mal, on le châtie. Cet enfant a blesse un de vos gens : il va être fouetté en ta présence."
" Le jeune, homme fut amené ; mais lorsque les Nipissiriniens virent qu'on le dépouillait de ses liabits et que les verges étaient toutes prêtes, ils prièrent instamment qu'on lui pardonnât, alléguant qu'il était encore enfant et n*avait point d'esprit. Malgré leurs représentations, on allait infliger la punition, lorsqu'un d'eux se découvre les épaules, jette sa robe sur le dos du petit tambour, puis, se tournant vers celui qui tenait les verges :
" Frappe sur moi, lui dit-il, mais tu ne toucheras pas à cet enfant"
M. Ferland ajoute : " Ce trait ne doit pas étonner ; car malgré leurs manières gros^
sières, les Nipissiriniens étaient les plus doux et les meilleurs des sauvages de Pouest."
De leur côté, les Jésuites, dans leurs Retii-
tionSy nous assurent que c'était " la nation sauvage la moins éloignée de la foi.
Apres avoir séjoarué deux ans clicz les Algonquins de l'île des Allumettes, peuple naturellement méfiant et traître," au témoignage de Nicolas Pcrrot, Nicolet allait donc se trouver chez des sauvages beaucoup plus affables et amis des Français.
Champlaiu connaissait bien le lac Nipissing et les sauvages qui l'habitaient Les
Nipissiriuiens lui avaient fait une magnifique réceptioui lorsqu'il avait traversé leur pays pour se tendre chez les Hurons, en 1615 :
Nous séjournâmes deux jours avec eux, dit-il ; ils nous firent bonne réception, et
étaient en grand nombre. Ce sont gens qui ne cultivent la terre que fort peu. • • •
" Le chef de ces peuples, et autres des plus anciens, nous festoyèrent en plusieurs festins^ selon leur coutume, et prirent même la peine d'aller à la pêche et à la chasse, pour nous traiter le plus délicatement qu'ils pouvaient. •
" Il y a dans le lac un grand nombre d'îles fort plaisantes, une entre autres qui a plus de six lieues de long, où il y a trois ou quatre beaux étangs, et nombre de belles prairies, avec de très beaux bois qui Penvironnent, et il y a abondance de gibier, qui se retire dans ces petits étangs, oi!l les sauvages prennent du poisson.
*' Le nord du lac est très agréable ; il y a de belles prairies pour la nourriture du bétail,
et plusieurs petites rivières qui se déchargent dans le lac/*
Le lac Nipissing lui-même déverse ses
eaux dans le lac Hurou par la rivière qu'un
appelle encore aujourd'hui Rivière des Français, en souvenir de nos pères. C^était en effet leur chemin ordinaire, avec le lac Nipissing,
la rivière Mattawau et l'Ottawa, pour se rendre chez les sauvages de POuest C'est la route que suivit Champlain lui-même dans son
voyage an pays des Hurons, en 1615:11 la décrit dans ses plus petits détails. Voici par exemple ce qu41 dit de la rivière des Français :
"Nous fîmes par icelle quelque trente-cinq lieues, et descendîmes par plusieurs saults, tant par terre que par eau, jusqu*au lac Huron.
Tout ce pays est encore plus malagréable que le précédent, car je n'ai point vu le long d'icelui dix arpents de terre labourable, sinon
rochers, et pays extrêmement montagneux. "
Il avait décrit également tout ce qu'il avait remarqué le long de sa route ; parlant, par exemple, du pays qui se trouve entre l'île des Allumettes et la rivière Mattawan :
" Il semble, dit-il, que Dieu a voulu douner à ces terres a&euses et désertes quelque chose en sa saison, pour servir de rafraîchissement à riiommc, aux habitants de ces lieux. Car je vous assure qu'il se trouve le long des rivières si grande quantité de bluets, qui est un petit fruit fort bon à manger, et force fram-
boiseS) et autres petits Iniits, et en telle quantité, que c'est merveille : desquels fruits les peuples qui habitent ces rivages en font sécher pour leur hiver, comme nous faisons des pm*
neaux, en France, pour le carême. '*
Les Nipissiriniens, d'après Sagard, allaient tous les ans faire la traite chez une nation
éloignée de cinq ou six semaines de marche du lac Nipissing. Cette nation elle-mêmei probablement celle des Gens de mer, passait pour coinmcrcer avec un autre peuple encore plus éloigné, qui venait, disait-on, par mer sur de grands canots de bois. Champlain nous parle d'ailleurs des relations d'affaires que les Nipissiriniens entretenaient avec les sauvages du lac Témiscaming et autres peuples en gagnant la Baie d'Hudson.
Au lac Nipissing, Nicolet se trouvait donc comme au centre d'un grand mouvement de commerce ; il était bien placé pour nouer des relations avec une multitude de petits peuples sauvages, et les inviter à venir traiter avec les Français sur le iSaint-Laurent On n'aurait pu lui trouver un poste plus approprié à ses goûts et à ses dispositions. C'est évidemment là, en entendant les récits des sauvages, qu'il conçut le dessein d'aller un jour à la découverte de la mer de l'ouest
" Une idée qui n'est pas assez admise,
écrit M. Suite, c'est Pétendue des rapports que les tribus sauvages avaient entre elles pour Péchange des produits particuliers à leurs différents pays. Des bords de PAtlantique au centre du continent, il existait de la sorte des communications suivies. Du T^Iexique à la Colombie Britannique se produisait un autre courant d'affaires. Entre ces deux mouvements, onconnait celui qui allait du golfe Saint-Laurent au golfe du Mexique, en remontant notre fleuve, traversant les grands lacs, et descendant le Mississipi. Jacques Cartier mentionne les peuples lointains qui trafiquaient avec ceux du Saint- Laurent Les coquillages, notamment, dont se paraient nos Indiens, venaient du golfe du
Mexique.'^
Rien de tout cela ne peut nous surprendre,
lorsque nous nous rappelons que nos sauvages du Canada appartenaient à cette fameuse race tàjrtaré qui au treizième siècle traversait en
tous sens Pimniense continent asiatique, dont "^l'Europe n'est qu'une petite péninsule, " vo}'ageant sans cesse de la Chine à la Pologne, de la vallée du Danube à celle de l'Amour.
Ils connaissaient et mettaient à profit les
déûlés dans toutes les chaînes de montagnes, et passaient surtout par cette fameuse porte
de la soie que la nature a laissée ouverte entre les Monts Célestes et les Monts Altaï, répandant partout le fléau de la guerre, laquelle, — on Pa dit avec raison — " plus encore que le commerce, rapproche les peuples U).*'
Aux mouvements de commerce intérieur
de nos sauvages, dans PAmérique du Nord, venait maintenant s'ajouter le courant transatlantique, qui, avec les produits de l'industrie eiiropéeime, leur a])porlait un peu de bien-être, en échange de leurs fourrures. Mais que de mal u'allait-il pas leur causer en même temps,
en rcpaudaiil parmi eux le fléau de T eau-devie !
Il est difficile de dire à qui la traite des pelleteries fut le plus dommageable, aux sauvages, qu'elle perdit en introduisant Pivrognerie parmi eux, aux compagnies marchandes, qui se déchirèrent entre elles pour des motifs d'ambition et d*intérêt, à la colonie canadienne, dont elle retarda si longtemps le développement.
Kt pourtant, bien conduite, non seulement
(i) Le Péril jaune au XlIIe siède^ dans la ^evue des Deux-Mondes du icr mars 1905, p. I44«
on pouvait en retirer tin excellent parti, mais elle était quasi nécessaire. Champlain recon*
naissait que saus les compagnies marcliandes et la traite des fourruresi il n^ avait aucun moyen d^entretenir ici des missionnaires pour
la conversion des sauvages, ni de former un établissement français.
Déjà les Anglais commciiçaîcDi à nous disputer le monopole de la traite ; ils avaient même fait leur apparition dans la Baie d'Hudson, et menaçaient de nous ceruer de tous côtés. Il importait beaucoup que la France restât maîtresse du commerce des fourrures ; et le rôle des interprètes était précisément d'engager les sauvages à ne pas fréquenter les Anglais, mais à garder leurs pelleteries pour les Français et à les descendre annuellement dans la vallée du Saint-Laurent.
Nicolet ne tarda pas à jouir d'une grande
considération parmi les Nipissiriniens. Tout en restant bon Français et bon ciirétien, il sut s'adapter à leur vie, et devenir presque aussi
sauvao^e que les Nipissin^s eux-mêmes. Il prit rang parmi leurs plus illustres capitaines :
" Il passait, dit le P. Vimont, pour un de leur nation, entrant dans les Conseils qui sont fort fréquents chez ces peuples."
C'était le moyen le plus pratique et le plus efficace d'influencer sûrement et honnêtement leurs décisions et de les faire toutes converger vers ce qui pouvait favoriser les intérêts de la patrie française.
Nous apprenons incidemment de Champlain lui-même qu'Etienne Brûlé, chez les Huroiis, recevait cent pistoles par an, pour inciter les sauvages à venir à la traite U)*"
De son côté, le P. Charles Lalemant écrit quelque part :
'7e connais un truchement qui a cent pis*
tôles (2), et un certain nombre de peaux qu'il lui est permis d'emporter chaque année.''
C'était là évidemment le traitement que la compagnie des marchands allouait à ses interprètes: elle leur assurait cent pistoles par année, et leur permettait en sus de se faire un petit magasin de castors et autres fourrures quHls pouvaient ensuite n^ocier pour augmenter leurs gages.
Mais il s'en faut de beaucoup que tous les interprètes se rendissent également utiles à la religion et à la patrie. Il y en avait de très habiles, mais qui laissaient trop à désirer au
(1) Œuvres de Champiain^ p. 1065.
(2) Lra pistole valait dix francs.
point de vue des mœurs : Champlain s'affligeait de ce que les Marchands se crussent obligés de les employer: parlant d'Btienne
Brûlé :
" Il était, dit-il, de très mauvais exemple d'envoyer chez les Hurons des personnes d'aussi mauvaise vie, et que l'on eût dû châtier sévèrement ; car on reconnaissait cet homme pour être fort vicieux et adonné aux femmes. Maïs, ajoute-t-îl, que ne fait faire l'espérance du gaiu, qui passe par dessus toutes considérations 1 "
Toujours Vaurt sacra famés / . . . •
Par contre, le P. Charles I^alemant, écri* vant un jour à son frère, en Fiance, au sujet
d'un autre truchement, qu'il ne nomme pas :
Votre Révérence le verra cette année (1626), dit-il ; c'est un de ceux qui nous ont
grandement aidés. Elle lui fera, s'il lui plaît, bon accueil. 11 est pour retourner et rendre ici de grands services à Notre-Seigneur."
Tout nous porte à croire qiril s'agit ici de Nicolet. Notre brave Normand n'était pas tellement confiné chez les Nipissings, qu'il ne pût en sortir pour descendre à la colonie. Au contraire, il devait venir à Québec au moins une fois par année pour accompagner les sau-
vages à la traite, faire rapport à Chainplain au sujet de sa mission, prendre ses ordres, et s'entendre avec les commis des Marchands. Il profitait sans doute de ces voyages pour visiter les Pères de la mission et remplir ses devoirs religieux ; et nous aimons à croire quMl fut toujours du nombre de ces interprètes dont parle le P. Charles Lalemant, qui se montraient complaisants envers les Pères Jésuites pour les aider dans Pétude des langues sauvages (i).
D'après nos conjectures, Nicolet serait passé en France en i6a6 : il nous semble, en effet, probable que les interprètes obtenaient quelquefois la permission de faire ce voyage pour revoir leur famille et leur pays natal.
Mais il revint bientôt au Canada, et remonta au lac Nipissing*
Afin d'être plus libre de son temps et de ses mouvements, et pour être moins exposé aux importunités des sauvages, Nicolet voulut avoir, chez les Nipissiriniens, son intérieur à lui, son petit chez soi :
" Il avait sa cabane et son ménage à part, dit le P. Vimont, faisant sa pèche et sa traite."
Ce qui confirme ce que nous avons dit plus haut, qu'il avait un petit magasin, où les
(i) ReL desjés*^ 1626, p. 6.
sauvages pouvaient venir s'approvisionner de divers objets dont ils avaient besoin, lui donnant en retour quelques fourrures, dont il pouvait disposer ensuite, dans ses voyages à Québec, pour augmenter ses honoraires et se procurer les nécessités de la vie.
C'est là, sans doute, clans son modeste logis du lac Nipissing, qu'il écrivit ces mémoires, perdus aujourd'hui, dont parle le P. Le Jeune. Ce di^^ne Jésuite les avait en sa possession et s'en servit pour composer ses Relations si intéressantes sur les mœurs et les coutumes des sauvages :
^^J'ai, dit-il, quelques mémoires de sa main, qui pourront paraître un jour, touchant
les Nipissiriuiens, avec lesquels il a souvent hiverné (i)."
(i) ReL des Jés^^ 1636, p. 58. — propos de mémoires, le P. Jeune causa, un jour, une singulière surprise à la Vénérable Marie de rincamation. Bile avait écrit pour les Ursulines de France quelques pages sur la vie et les vertus de sa pieuse compagne, la Mère Saint- Josepb, qui venait de mourir, et en avait envoyé une copie à son fils Claude Martin. Cette copie, nous ne savons comment, au lieu d'être remise à son destinataire, tomba entre les mains du F. Jeune, qui la fit publier dans les Relations, l^aissons la Vén. Marie de l'Incarnation raconter elle-même l'incident :
*' Cet écrit, dit-elle, est tombé entre les mains du
Le fond de ces mémoires, les observations
de Nicokt sur les lieux qu'il avait parcourus, sur les sauvages avec lesquels il avait été en rapport, sur leurs usages, sur leurs mœurs civiles et politiques, sur leur religion, tout cela, sans doute, se trouve eu substance dans les Relations des Jésuites, Mais sa manière de dire, sa méthode dans la disposition des détails, le choix des épisodes, son style, comme tout cela serait intéressant aujourd'hui, surtout pour nous faire apprécier le degré d'intelligence et d'instruction que possédait Nicolet, et pour nous le faire connaître lui-même davantage, puisque, après tout, " le style, c*est l'homme."
Frofita-t-il de son séjour chez les Nipissi-
riniens pour les accompagner dans leurs voyages, et faire connaissance avec tant de
R. p. Le Jeune ; et le bon Père en a pris ce qu'il a voulu pour mettre dans la Relation, sans que je l'en eusse prié. Il m'a beaucoup obligée de le faire» mais il m'eût fait ua singulier plaisir de ne point faire paraître mon nom. Moi qui ne savais rien de tout cela, étant lectrice au réfectoire, je me trouvai justement à commencer par cette histoire. J'en eus de la confusion, et la quittai pour la faire lire à une autre," {Lettres de Marie de l'Incarnation^ t. II, p. 40).
I^*écrit dont U s'agit se trouve en effet dans les ReL desjês., 1652, p. 37.
tribus sauvages répandues partout dans le Canada septentrional jusqu'à la Baie d^Hudson, pour se rendre compte de la nature du pays, et visiter ces grands lacs, ces magnifiques rivières où les sauvages allaient s'approvisionner de gibier et de poisson ? On n'en * saurait douter ; cela ressort évidemment des notes du P. Vimont. Champlain voulait, dès 1613, se rendre par terre à la Mer du Nord, où Panglais Hudson avait pénétré, sur un vaisseau, lés années précédentes ; mais il fut obligé de renoncer à ce voyage par suite des embarras où l'avait mis l'imposture du fameux Nicolas Vigneau (^}. On peut être sûr qu'il recommanda fortement à Nicolet d'y aller lui-même, s'il le pouvait, avec les sauvages, qui s'y rendaient habituellement chaque année:
" Les Hurons et les Nipissirinieiis, écrit un Jésuite, allaient autrefois en traite à la Baie d'Hudson; ils en rapportaient grande abondance de castors, pour quelques haches, tranches, couteaux et autres marchandises semblables qu'ils leurs portaient. Pendant un certain temps de l'année, l'aboudaiice de cerfs est plus grande encore en ces quartiers, que celle de
(i) Œuvres de Champlain ^ p. 440*
castors : elle est si prodigieuse, qu'ils eu fout provision pour ua au. • • •
Qui n'admirerait ces grands marchenrs qu'étaient les sauvages de P Amérique du Nord? Pour eux, le voyage du lac Huron et du lac Nipissiug à la Baie d'Hndson n'était qu'une course ordinaire, qu'ils faisaient quasi tous les ans. Les Français^ nous le savons, ne leur cédaient pas en énergie et en intrépidité : "Nos jeunes Canadiens sont très vaillants, écrit quelque part Marie de l'Incarnation, et courent dans les bois comme les sauvages (^X" Quoique nous n'ayons là-dessus que de simples conjectures, nous ne pouvons croire que Nicolet, qui devait quelques années plus tard s'aventurer avec tant de courage à la découverte de la mer de l'Ouest, n'ait pas profité des voyages si fréquents des Nipissiriniens à la mer du Nord pour s'y rendre avec eux.
Nous avons déjà parlé du voyage vraiment admirable qu'y fit le P. Âlbanel en 1672 ; il
s'y rendit par la voie du Saguena\ , du lac Saint-Jean et de la rivière Mistassini, et aboutit à cette partie de la baie James qui se trouve
dans la province de Québec. Avec quel intérêt
(i) JW. des/is,t 1660, p. II.
(a) LëUres de Marie de V Incarnation, t. II, p. 324.
ne lit-on pas aujourd'hui les quelques lignes qu'il écrivit sur cette contrée lointaine :
" Ceux-là se sont trompés, dit*il, qui ont
cru que ce climat ctaii iiiluibitnble, soit à raison des grands froids, des glaces et des neiges, soit par défaut de bois propre à bâtir et à se chauffer. Ils u'oat pas vu ces vastes et épaisses forêts, ces belles plaines et ces grandes prairies, qui bordent les rivières en divers endroits, eu m erles de toutes sortes d'herbages propres à nourrir du bétail. Je puis assurer qu'au 15 juin il y avait des roses sauvages aussi belles et aussi odoriférantes qu^à Québec, la saison même m'y paraissait plus avancée. Pair fort doux et agréable."
Si, comme nous aimons à le croire, Nîcolet fit, lui aussi, le voyage de la Baie d'Hudson, durant son séjour prolon^^é au lac Nipissing, ce fut par une route différente de celle que suivit le P. Albanel ; ce fut évidemment par les lacs et les rivières de la province d'Onlano, pour aboutir également à un autre endroit de la baie James que celui qui avait excité l'admiration du célèbre Jésuite. Il le décrivait probablement, lui aussi, dans ses mémoires ; et cela nous fait regretter davantage que ces écrits ne nous aient pas été conservés.