COPIE
d'une lettre très-intéressante de M. Marat, où il me fait la récapitulation de tout ce qui lui est arrivé depuis son entrée dans la carrière des sciences.
J'en ai remis une copie de moi, certifiée, a M. le comte de Florida Blanca , il y a trois semaines.
Madrid, le 10 février. 1784.
(Signé) Roome de Saint-Laurent.
Marat à M. Roume de Saint-Laurent.
Il est donc vrai , mon ami , que la calomnie a volé de Paris à l'Escurial pour me noircir dans l'esprit d'un grand Roy et d'un illustre Mécène. Vingt lettres , dites- 'vous , m'ont peint sous les couleurs les plus noires.
Mais qui sont mes détracteurs ? faut-il le demander ? De lâches envieux , dont la tourbe nombreuse ne cesse de s'acharner à ma perte ; des philosophes modernes , cachés sous l'anonyme ou de faux noms pour me diffamer. Serai-je donc toujours en butte à leurs traits pour avoir renoncé aux honneurs académiques par amour de la vérité, pour avoir avancé les connaissances utiles , pour avoir rappelé à la vie un grand nombre de mes frères déclarés incurables, pour avoir défendu la cause de la vertu ? A cette idée mon cœur se révolte. Mais non , je ne murmurerai point contre les saints décrets de la Providence ; et à quelques excès que se portent mes adversaires, jamais ils ne me forceront à me repentir d'avoir été homme de bien.
Sans doute que vous n'attendez pas de moi une justification dans les formes. Des imputations sans preuves,
vous le savez , tombent d'elles-mêmes. Dans tout Etat bien réglé , elles sont réputées calomnie , partout elles feraient la honte d'un juge qui leur donnerait quelque poids contre les témoignages d'un seul homme de bonnes mœurs ; des perfides qu'en tous lieux la justice repousse avec horreur et dont elle poursuit les forfaits par des supplices infamants , osent-ils donc se flatter d'obtenir quelque confiance au tribunal de Charles III !
J'espère que le Roy est bien persuadé que ces œuvres de ténèbres ne peuvent avoir qu'une source empoisonnée -, mais je dois éclairer sa religion, que des méchants s'efforcent de surprendre. Heureux encore que, dans mon infortune , ils m'aient forcé de mettre sous les yeux de cet auguste monarque les témoignages honorables qu'en toutes rencontres j'ai reçu d'hommes aussi justes qu'éclairés.
Laissons là mes adversaires , c'est de leurs imputations qu'il s'agit; et, pour les appréciera leur juste valeur , il importe de remonter à l'origine de leurs haines.'
Dans mon enfance, j'ai cultivé les lettres , et avec quelque succès , j'ose le dire. A peine eus-je atteint l'âge de dix-huit ans , que nos prétendus philosophes firent différentes tentatives pour m'attirer dans leur parti. L'aversion que l'on m'avait inspiré pour leurs principes m'éloigna de leurs assemblées et me garantit de leurs funestes leçons. Cette aversion n'a fait qu'augmenter à mesure que le raisonnement s'est fortifié chez moi , et longtemps elle fixa l'objet de mes réflexions.
L'envie de me former aux sciences et de me soustraire aux dangers de la dissipation m'avait engagé à passer en Angleterre ; j'y devins auteur , et mon premier ouvrage fut destiné à combattre le matérialisme, en dé-
veloppant l'influence de 1 ame sur le corps et du corps sur l'âme. Voilà l'époque de mes malheurs.
D'abord je gardai l'incognito ; mais je soumis mon travail à la critique d'un homme de mérite , M. de La Rochette , gentilhomme français , nommé en 1 760 commissaire général pour l'échange des prisonniers de guerre en Angleterre. Vous trouverez, sous les n08 1 et 2 , des pièces (1) à l'appui de ce mémoire, le jugement qu'il porta de mon ouvrage. M. de La Rochette , qui connaissait la maligne influence de la cabale des philosophes et qui désirait le succès de cet ouvrage , me conseilla de le donner anonyme en Angleterre. Je suivis son conseil.
Toujours sous l'incognito, mais me méfiant de l'exactitude de la traduction que l'on avait faite,, je la soumis à l'examen de quelques Anglais aussi distingués par leurs vertus que par leurs talents -, entre autres à l'ancien lord Lyttleton , auteur de plusieurs ouvrages estimés , et à M. Collignon, professeur de physiologie en l'Université de Cambridge. Vous trouverez , sous les nos 3 et 4, le jugement qu'ils en portèrent ou plutôt du talent de l'auteur.
Enfin mon ouvrage parut et fit sensation. On peut voir le compte qu'en rendit Le Nestminsler Magasine (de juin ou juillet 1773), composé par une société de gens de lettres. Je ne dirai rien ici des louanges qu'ils lui prodiguèrent ; mais je ne puis passer sous silence la censure qu'ils firent de la manière méprisante avec laquelle j'avais traité nos prétendus philosophes , dans une note qui se trouve au commencement de l'ouvrage.
(1) Toutes les pièces à l'appui de ce mémoire sont réunies, et se trouvent sous le n° 4 des Documents justificatifs.
Le lord Lyttleton avait souvent parlé de moi au ministre de Russie -, quelques mois après la publication de mon livre , on me fit des propositions pour passer à Pétersbourg. Ci-joint (sous le n° 5) copie de la lettre que le lord Lyttleton m'écrivit à ce sujet. . Après avoir vu le succès de mon ouvrage en anglais, je le publiai en français , sous le titre De l'homme -, quelques-uns de nos philosophes qui ont soin de tirer de l'étranger les livres scientifiques nouveaux avant qu'ils soient exposés en vente , en reçurent quelques exemplaires. Ils sentirent le coup que je portai à leurs principes. Leur premier soin fut d'empêcher que l'ouvrage ne fût annoncé dans les journaux -, ils empêchèrent ensuite qu'il ne fût introduit en France. L'imprimeur en avait expédié un ballot d'Amsterdam à Rouen. A son arrivée , on le fit déposer à la douane ; il y était retenu depuis trois mois, lorsque je reçus une lettre de mon libraire dans laquelle il me priait d'employer le crédit de mes amis pour en procurer l'entrée dans la capitale. Je m'adressai à la Chambre de la Librairie. L'officier de semaine prétendit n'avoir aucune connaissance de l'affaire dont je lui parlais ; mais après quelques recherches , il me fit entendre que mon livre avait clé prohibé; à ces mots je fis éclater ma surprise , ne pouvant concevoir qu'un ouvrage destiné à combattre le matérialisme , pût être réputé dangereux. Je lui déclarai que je voulais en connaître les dénonciateurs , et que j'allais présenter un mémoire à M. le Garde des sceaux pour demander l'examen de la Sorbonne. Il chercha à m'apaiser , et me promit sous peu quelques renseignements. Au bout de huit jours j'allai le trouver, et il m'apprit que le ballot devait être renvoyé à Amsterdam. Un an après j'appris que la plus grande
partie de l'édition s'était écoulée en Italie et en Portugal. Enfin on en permit l'entrée à Paris ; les exemplaires qui arrivèrent furent enlevés en peu de jours , et dès lors on m'en a demandé plusieurs fois la réimpression.
Affligé de voir que ces Messieurs eussent pu représenter comme dangereux un livre destiné à les confondre, et résolu à leur ôter tout prétexte à l'avenir, j'ai mis à la tête une dissertation dans les formes contre les matérialistes. C'est cet ouvrage ainsi retouché et enrichi que j'allais donner à la presse avec l'approbation de la Sorbonne , lorsque j'ai fait votre connaissance , et vous savez que j'en ai suspendu l'impression dans le dessein d'en faire hommage à l'Espagne.
J'ai combattu les principes de la philosophie moderne; voilà l'origine de la haine implacable que ses apôtres m'ont vouée. Elle n'est pas de nature sans doute à m'humilier aux yeux des sages ; mais vous verrez bientôt que je devais m'attirer leurs persécutions à plus d'un titre. Comme ils ne négligent rien pour étendre leur malheureux empire, ils se multiplient sous toutes les formes : nos Facultés , nos Académies en sont peuplées , et sans pouvoir les éviter j'ai eu affaire à eux dans toutes mes entreprises.
Après dix années passées à Londres et à Edimbourg à faire des recherches en tout genre , je revins à Paris. Plusieurs malades d'un rang distingué , abandonnes des médecins ,. et à qui je venais de rendre la santé , se joignirent à mes amis et mirent tout en œuvre pour me fixer dans la capitale. Je me laissai aller à leurs instances ; ils m'avaient promis le bonheur , je n'y ai trouvé qu'outrages , chagrins , tribulations.
Le bruit des cures éclatantes que j'avais faites m'at-
tira une foule prodigieuse de malades ; ma porte était continuellement assaillie par les voitures des personnes qui venaient me consulter de toute part. Comme j'exerçais mon art en physicien , la connaissance de la nature me donnait de grands avantages; la rapidité du coup d'œil et la sûreté du tact , des succès multipliés , me firent appeler le médecin des incurables. Parmi une multitude de lettres que j'ai dans mon porte feuilles, j'en choisis trois , que je transcris sous les nos 6 , 7 et 8 -, elles vous donneront une idée de l'opinion que l'on a de mon talent en médecine.
Mes succès avaient fait ombrage aux médecins de la Faculté , qui calculaient avec douleur la grandeur de mes gains. Us se consolèrent en formant le projet d'en tarir la source. Je prouverais , s'il était besoin , qu'ils ont tenu des assemblées fréquentes pour aviser aux moyens les plus efficaces de me diffamer.
Dès lors , la calomnie vole de toute part -, et de tous côtés arrivèrent des lettres anonymes à mes malades pour les alarmer sur mon compte. Un grand nombre de personnes , dont l'amitié pour moi est fondée sur l'estime , prenaient ma défense , il est vrai ; mais leurs voix furent étouffées par les clameurs de mes adversaires. Tous ces faits sont de notoriété publique.
Les dégoûts inséparables de l'exercice de la médecine m'avaient fait soupirer plus d'une fois pour la retraite du cabinet ; je me livrai donc tout entier à mes études favorites. Me serais-je attendu que j'allais me faire une nouvelle source d'envieux !
A peine eus-je passé treize mois dans mon cabinet que mes Nouvelles découvertes sur le feu furent complètes. Pour les mettre à l'abri du plagiat, je demandai des commissaires à l'Académie des sciences ;
mais comme elle comptait parmi ses membres plusieurs philosophes dont j'avais si fort acquis le droit de me défier , je crus devoir ne m'ouvrir qu'à M. le comte de Maillebois , et je parus comme le représentant de l'auteur. «
La curiosité qu'excita parmi les académiciens la vue du fluide igné , ce redoutable agent de la nature , fut extrême. Vous n'en prendrez qu'une faible idée par la lettre que m'écrivit à ce sujet un de mes commissaires peu de jours avant de faire son rapport : elle est soUs fe n° 9. Comparez , je vous prie , le ton de cette lettre avec celui du rapport de l'Académie , et vous reconnaîtrez que la franchise n'est pas toujours le langage des corps scientifiques. Cependant, malgré l'entortillage du style , malgré les réticences insidieuses , malgré les éloges exténués que ce rapport contient , il en dit assez aux hommes clairvoyants pour savoir à quoi s'en tenir sur l'importance de ma découverte.-
Pour que le mérite ne m'en fût pas ravi , j'avais envoyé , sous le couvert de M. le marquis d'Arcy et de M. le comte de Nogent, une copie du précis de mon ouvrage à chacune des principales Académies de l'Europe ; les réponses que firent celle de Dijon et celle de Berlin se trouvent sous les nos 10 et n. Je me borne actuellement à ces deux lettres , parce que je n'ai pas retrouvé dans l'énorme masse de mes papiers celles de la Société royale de Londres et de l'Académie de Stockholm. Je joindrai seulement sous le n° 12 la déclaration du comte de Champ , puis je vous prierai d'observer en passant que si je ne suis pas de l'Académie des sciences de Paris, c'est que je ne me suis pas soucié d'en être; que si je ne suis pas de l'Académie de Berlin, c'est que je n'ai pas demandé à en être -, que si
je ne suis pas de l'Académie de , c'est que j'ai
refusé d'en être.
Enfin , le précis de mes expériences sur le feu vit le jour. La sensation qu'il fit en Europe fut prodigieuse : tous les papiers publics en firent mention. Pendant six mois, j'eus chez moi la cour et la ville. Ceux qui ne purent voir mes expériences dans mon cabinet aussi souvent qu'ils l'auraient voulu en demandèrent des cours particuliers, que donna M. Filassier, membre de plusieurs Académies. Il comptait parmi ses souscripteurs des princes du sang et les personnages les plus éminents de l'État.
Tandis que les curieux accouraient en foule chez mon disciple pour voir mes expériences sur le feu , je soumettais à l'examen de l'Académie mes Découvertes sur la lumière. Ne pouvant plus garder l'incognito , je comptais moins sur l'impartialité de mes juges, presque tous partisans outrés de Newton.
Dans la première séance, ils virent plusieurs expériences dont ils parurent frappés. En commençant la seconde , ils demandèrent à ne voir que les fondamentales. Leur demande m' étonna et me fit soupçonner d'étouffer à leur naissance des découvertes qu'ils redoutaient. Mais , sans leur témoigner ma surprise , je me contentai de leur répondre qu'il était important de suivre l'ordre des matières, et qu'on ne passerait à aucune expérience que la précédente n'eût été constatée. L'événement prouva bien que la précaution n'était pas inutile, puisque l'académicien chargé du rapport , ne pouvant plus le renvoyer , a essayé de retirer de mes mains le manuscrit visé par mon commissaire , quoi qu'il en eût copié , ce qui paraît par sa lettre sous le n° 29.
L'Académie, ayant reconnu qu'il ne serait pas pos-
sible d'étouffer mes découvertes , chercha à les faire naître dans son sein. Quelques jours après cette petite transaction , je reçus successivement , dans la même matinée, la visite de trois de ses membres. Ils me demandèrent, chacun en particulier, si j'avais dessein d'entrer dans l'Académie. Je venais d'être témoin des désagréments qu'un d'entre eux éprouvait de la part de ses confrères : îî avait été sur le point d'être expulsé pour avoir refusé de leur soumettre ses opinions. Si cet honnête homme a couru pareil risque , me disais-je à moi-même, j'en courrai bien d'autres, moi qui ai en horreur les sourdes menées de certain corps scientifique. Aussi , je me contentai de leur répondre que je ne m'étais pas encore consulté sur cet article. Ma réponse , mal interprétée , fut prise pour un refus dédaigneux, et dès lors la persécution commença.
Sept mois avaient été employés à constater mes expériences sur la lumière, trois mois furent employés à en rédiger le rapport et cinq mois à le solliciter de ma part. Le résultat fut un déni de justice : je m'y étais attendu , car il faut avouer que la tache était aussi délicate qu'épineuse pour MM. de l'Académie. Admettre la vérité de mes expériences , c'était reconnaître qu'ils avaient travaillé quarante ans sur de faux principes, aveu qui regardait particulièrement la classe des géomètres et des astronomes ; aussi forma-t-elle contre moi une véritable cabale. Après avoir nié des faits qu'ils n'avaient point vus, ils criaient de concert : Si cet homme a raison, que voulez-vous qu'on fasse des mémoires de l'Académie ? et l'Académie , décidée par ce bel argument, ferma les yeux sur l'évidence. Tout ceci paraîtra dans un plus grand jour par ma correspondance avec cette Société (voyez les pièces à l'appui) ; j'aurai soin
seulement d'accompagner quelques lettres de petites notes , qui en faciliteront l'intelligence.
Vous concevez bien qu'après la publication de mes Découvertes sur la lumière , la persécution des académiciens n'en devint que plus forte, mais elle était clandestine. Ils se contentaient de me décrier dans leur cercle, sans oser me réfuter, quoiqu'on leur en eût donné publiquement le défi (i) (Voyez le Courrier de l'Europe, du i5 avril 1782, que je n'ai pu me procurer). Je dois pourtant à la vérité de ne pas confondre tous ces Messieurs dans la classe de mes adversaires -, vous verrez par la lettre de M. le comte de Tressan que l'Académie renfermait des hommes qui savaient me rendre justice (voyez n° 3i ).
Les tracasseries que me suscitait la cabale ne m'empêchaient point de me livrer à de nouvelles recherches. A mes Découvertes sur la lumière , je fis succéder mes Découvertes sur l'électricité , qui eurent la sanction de plusieurs physiciens célèbres.
Crainte que mes ouvrages ne fissent trop de bruit dans le monde, mes adversaires eurent soin d'enchaîner la plume de quelques journalistes à leur dévotion. Croiriez-vous que V Académie des sciences n'a pas rougi de mutiler trois fois consécutives V annonce de mes Recherches électriques ; c'est un fait que M. Sau-
(1) Il est possible que la mémoire me manque sur l'exactitude des dates, mais parcourez quelques numéros antérieurs ou postérieurs à ceux que je cite, et vous trouverez les articles en question.
Ainsi s'est exprimé Marat dans sa lettre à Roume ; ainsi avons-nous fait dans la recherche dudit document que nous avons trouvé dans le Courrier de l'Europe, sous les jours et dates des vendredi i5 mars et 3 mai 1782 , que le lecteur trouvera aux documents justificatifs , n» 4, formant les n°« 45 et 45 bis de la correspondance relative à la lettre de Marat à Roume de Saint-Laurent f Note du bibliographe) '.
tereau , l'un des collaborateurs du Journal de Paris, a certifié à M. l'abbé Miolan et à d'autres personnes dignes de foi , et croiriez-vous que les directeurs de ce journal ont refusé , il y a deux ans , d'annoncer la seconde édition de mes Découvertes sur la lumière ? Comparez ces refus avec la bonne volonté qu'ils témoignèrent lorsqu'on leur envoya la première annonce de mes Découvertes sur le feu. Elle paraît dans un billet, sous le n° 32 , qu'ils adressèrent à M. le comte d'Arcy.
Malgré les clabauderies des prétendus oracles de l'Académie, j'ai pourtant eu la satisfaction de voir presque tous les autres journaux me rendre justice.
Je vous renvoie pour le feu au Journal de littérature , nos 16 et 17, de 1779; au Journal de Paris du 9 juin 1780, au Mercure de France d'août 1779 au Journal encyclopédique de janvier 1781.
Pour La lumière, au n° 25 du Journal de littérature de 1 780, au Journal encyclopédique de décembre 1780, au Journal de physique de janvier 1781.
Pour L'électricité, aux n08 33 et 34 du Journal de littérature de 1780, au Mercure de France de janvier 1781 , au Journal encyclopédique d'août 1782.
Et sur toutes ces branches, à l'esprit des journaux de 1782.
Il est possible, mon ami, que la mémoire me manque sur l'exactitude de ces dates ; mais parcourez quelques numéros antérieurs ou postérieurs à ceux que je cite, et vous trouverez les articles en question.
Aux papiers nationaux, j'ajouterai les papiers étrangers qui ne m'ont pas moins rendu justice,' entre autres le Courrier de l'Europe , le Courrier littéraire et le Chouthig Revierd , journal anglais dont je vous fais passer un article sous le n° 33. Vous y verrez que ,
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quoiqu'il s'agisse de la gloire de leur immortel Newton, les Anglais n'ont pas craint de remettre en question ce qu'il croyait avoir décidé.
Mais une observation digne de remarque , c'est que le Journal des Savants , rédigé par des membres de l'Académie des sciences de Paris , n'a jamais dit un mot de mes ouvrages , quoiqu'il dût être le premier à en rendre compte.
Au milieu de mes succès , ce qui m'a le plus flatté , c'est le zèle de quelques professeurs étrangers qui ont fait le voyage de Stockholm et de Leipsick à Paris, pour se mettre au fait de mes expériences. Je ne dois pas oublier plusieurs de nos professeurs de province, entre autres M. Pâté, homme de mérite , que M. l'archevêque de Paris a choisi pour l'instituteur de ses neveux et que deux Universités avaient chargé d'y établir des cours de mes expériences, comme vous le verrez par ses lettres sous les nos 34 et 35.
Après avoir travaillé sur la partie physique de l'électricité , je me disposai à travailler sur sa partie médicale , science qui intéresse si fort la société. Parmi les différents ouvrages qui ont paru en divers pays sur cette matière, celui de M. l'abbé Bertholon avait obtenu le premier rang ; je ne le connaissais encore que par le prix qu'il avait remporté et par les éloges pompeux du Journal des Savants ; j'en voulus juger par moimême, et je reconnus bientôt que le système de l'auteur était plus séduisant que solide. M. Bertholon avait donné l'électrisation comme un remède universel qu'il appliquait à toutes les maladies , système dont la fausseté m'était démontrée par les simples lumières naturelles , quand elle ne l'aurait été par mes observations et mes recherches particulières. Depuis quelque temps , l'Aca-
demie de Rouen avait proposé pour prix de physique de déterminer jusqu'à quel point et à quelle condition on peut compter sur l 'électricité dans le traitement des maladies. Malgré que l'on touchât j presque au terme ouvert pour le concours, lorsque j'eus connaissance du programme, j'étais si pénétré de l'importance de la chose que je présentai à l'Académie un essai faisant partie d'un ouvrage plus considérable -, pensant combien il importait que l'erreur ne prévalût pas, je crus devoir attaquer tous les systèmes reçus , et singulièrement celui de M. l'abbé Bertholon , membre de neuf sociétés savantes.
Vous voyez que je comptais sur la force invincible de mes preuves , mais j'étais sous l'anonyme ; puis je traitai la question directement et j'établis les principes de l'électricité médicale. Peu de temps après , j'appris que mon mémoire avait été couronné. A l'article extrait des annonces de cette Compagnie (sous le n° 36), vo\is verrez qu'elle m'y gronde un peu de ma franchise. C'est sans doute un petit ménagement qu'elle a cru devoir à l'un de ses membres, dont elle regrettait les opinions, pour consacrer la vérité de mes principes. Au reste , vous voyez encore par ce petit succès que les Académies elles-mêmes savent me rendre justice lorsque je garde l'incognito.
Persuadé que l'honneur de donner à l'Europe la vraie théorie de l'électricité médicale pouvait être réservée à l'Espagne , je ne songeai plus qu'à conserver l'incognito ; et je chargeai le baron de Feldenfeld de retirer mon mémoire des mains de l'Académie , sans même réclamer le prix qu'elle m'avait décerné (Vous trouverez la réponse du Secrétaire sous le n° 27). Forcé par les statuts de cette Compagnie de lui
abandonner mon mémoire , je m'avouai pour l'auteur et je me proposai de ne point le publier en France , mais d'offrir à la nation espagnole un traité complet , de concert avec la Faculté de médecine de Madrid , en priant le Roy d'en agréer l'hommage.
De tout ce qui précède , il résulte que les imputations d'ignorance , d'incapacité , de charlatanisme , que mes adversaires ont faites contre moi , sont dictées par l'envie de me nuire et démontrées par les témoignages unanimes d'une multitude d'hommes de lettres distingués , par les suffrages de plusieurs Compagnies savantes , par la voie publique . . . Mais quand tous ces titres honorables ne déposeraient pas en ma faveur , j'en aurais de plus forts encore : mes ouvrages , voilà les témoins qui déposent hautement contre mes envieux. Pour prononcer entre eux et moi, faut-il aller chercher des juges hors de l'Espagne ?... Non, mon ami, elle en renferme de très-compétents , et avec des hommes du mérite des Zanzunegui , des Saint-Crux , des Forge Juan , la question peut être décidée sans appel. Enfin , les imputations de mes adversaires sont démontrées par eux-mêmes. Ils ont beau vouloir m'en accabler , ils ne me les auraient jamais faites s'ils étaient persuadés que je les mérite. Si j'étais sans génie à leurs yeux , s'acharneraient-ils à me diffamer \ s'ils me regardaient comme un ignorant , mes ouvrages sont entre leurs mains : au lieu de garder le silence , ils les auraient attaqués sans ménagement. Pourquoi donc aucun d'eux n'a-t-il osé descendre avec moi dans l'arène ? C'est qu'ils sentent leur faiblesse , c'est qu'ils craignent que je ne dévoile leur ineptie , c'est qu'ils savent que le public, qu'ils cherchent à abuser, leur aurait bientôt rendu justice.
C'en est déjà trop pour repousser ces ridicules imputations ; je passe à l'examen d'une autre imputation tout aussi ridicule.
Ils m'accusent d'être un homme qui promet de grandes choses et qui est incapable de remplir aucun de ses engagements. C'est là , sans doute , le portrait d'un intrigant ambitieux. Mais il est notoire que j'ai passé presque toute ma vie dans mon cabinet, que je n'ai jamais formé le moindre projet de fortune, que je n'ai jamais poursuivi la moindre affaire lucrative. Il est notoire aussi que , depuis six années , j'ai renoncé aux richesses que me procurait la pratique de mon art pour me livrer au plaisir d'étendre les connaissances utiles ; il est notoire encore que toutes les expériences dispendieuses qu'exigeaient mes découvertes ont été faites à mes frais ; je consens néanmoins à ne pas opposer ces preuves à mes adversaires : il m'en reste de plus irrésistibles encore.
Si j'étais homme à courir après la fortune , pourquoi l'aurais-je si souvent repoussée ? Je ne parlerai ici que de ces grandes occasions qui décident ordinairement du sort de la vie.
Jusqu'à présent , j'ai été recherché par plusieurs têtes couronnées , et toujours sur la réputation de mes ouvrages.
Il y a onze ans que, d'après les témoignages flatteurs de lord Lyttleton , je reçus du ministre de Russie des propositions brillantes pour passer à Pétersbourg (voyez le n° 5 ) , et sans entrer dans aucune explication , je les refusai , parce que le climat ne me convenait pas.
Il y a dix mois que , sur les témoignages flatteurs du comte Valis , dont je suis particulièrement connu , un souverain du nord m'a fait offrir 24,000 livres
annuelles de pension, et 12,000 livres de retraite pour passer dans ses États et y travailler à un cours complet de physique. Maître d'accepter , je ne l'ai pas fait , les raisons vous en sont connues.
Il y a neuf mois que vous me communiquâtes le projet que vous aviez formé cle m'attacher à l'Espagne ; vous savez si ma réponse fut celle d'un ambitieux. Vous voulûtes cependant savoir sur quoi tabler : je vous fis part des offres qui venaient de m'être faites , puis vous prîtes note des services que je pourrais rendre à la nation. L'affaire entamée depuis plusieurs mois, M. l'ambassadeur me demanda, de la part de M. le comte de Florida Blanca , quelles étaient mes vues ; je lui répondis que je bornais mon ambition à travailler, sous la protection du Roy , aux progrès des connaissances humaines , la modicité de ma fortune ne me permettant plus de poursuivre avec succès mes recherches. Monsieur l'ambassadeur exigea des détails sur ce que je me proposais de faire pour le bien de la nation -, je lui remis note de quelques points capitaux. A l'égard de mon traitement particulier , je déclarai que je m'en rapporterais absolument à tout ce que Sa Majesté daignerait ordonner. M. l'ambassadeur insista, et malgré ma répugnance, il fallut m'expliquer : je bornai donc mes demandes aux offres qui m'avaient été faites, quoiqu'il ne me fût pas difficile d'obtenir en Angleterre de plus grands avantages du côté de la fortune et qu'il me fût très-facile d'en trouver de beaucoup plus considérables dans la pratique de mon art.
Il est donc bien évident que mes diffamateurs n'ont pu me représenter comme un homme qui promet de grandes choses que d'après la note que je vous ai remise, et que vous n'avez communiquée à personne
dans Paris , où d'après la note que j'ai remise à M. l'ambassadeur, et dont je n'ai donné connaissance qu'à M. le chevalier d'Icerodia et à M. le vicomte de La Verrcria (i), auxquels j'ai recommandé le plus grand secret. Or, je vous demande comment mes adversaires ont-ils eu connaissance de ce qui se passait à la cour de Madrid à mon sujet ? si ce n'est par les intelligences secrètes qu'ils ont l'art de se ménager en tous lieux.
Détournez, je vous prie, un instant la vue de dessus les noires manœuvres de nos philosophes pour faire avec moi quelques réflexions qui ont de quoi surprendre et plus encore de quoi alarmer.
La morale de ces Messieurs, faite pour les cœurs corrompus, a mille attraits pour les jeunes gens ; aussi leurs prosélytes sont-ils très-nombreux. Chaque jour, ils se multiplient ; ainsi répandus sur la face de la terre entière , quelle redoutable confédération ne forment-ils pas ? Confédération d'autant plus redoutable qu'elle serait invisible ; car , n'ayant aucune marque extérieure qui les distingue , ils peuvent , sans être connus, remplir tous les ordres de la société : compagnies savantes, universités , tribunaux , conseils des princes.
Déjà ils ont formé l'horrible projet de détruire tous les ordres religieux , d'anéantir la religion même. Pour réussir , ces insensés empoisonnent les sources de toutes les connaissances utiles et cherchent à remplir de leurs suppôts toutes les places instituées pour l'instruction publique.
Quels maux n'ont-ils déjà pas faits ! quels maux ne feront-ils pas encore ! S'ils viennent un jour à concevoir
(0 Vcrreria ou Derreria (Note du bibliogr. de MaratJ.
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des projets ambitieux, à porter leurs vues sur les affaires politiques : au moyen de leurs créatures, bientôt instruits de tout ce qui se passe dans les cabinets , qui pourra les empêcher d'agiter les gouvernements, de bouleverser les États ?
Je ne vois qu'un moyen , mon ami , pour prévenir ces malheurs : ce serait d'engager tous les grands écrivains à couvrir de ridicule ces apôtres de la philosophie moderne.
Je reviens à moi.
Ils m'ont représenté comme un homme qui promet de grandes choses et qui est incapable de remplir aucun de ses engagements ; à. cela , j'ai une réponse tranchante : c'est que j'ai quelquefois exécuté de grandes choses , et toujours sans les avoir promises. Ne voyez pour quelques moments en moi que le physicien , et ne voyez dans mes ennemis que des membres de l'Académie des sciences. Ils reconnaissent (i) que j'ai inventé une méthode d'observer dans la chambre obscure, qui est très-propre à ouvrir un vaste champ aux recherches des physiciens et à porter le flambeau dans les labyrinthes de la nature.
Pour découvrir cette méthode , si utile aux progrès des sciences, et qui a tant fait de bruit dans la république des lettres, on croira peut-être que j'ai mis mon esprit à la torture durant des années entières ? Vous allez voir combien peu il m'en a coûté.
D'après quelques phénomènes fort ordinaires , ayant jugé la matière du feu moins subtile que celle de la lumière, j'ai senti qu'elle pouvait devenir visible; et, pour parvenir à l'enchaîner sous les yeux du spectateur,
(i) Voyez leur rapport sur le Feu (Note de Marat).
je n'ai fait qu'employer d'une certaine manière un instrument qui était depuis un siècle entre les mains de tous ceux qui se mêlent de physique.
Dès l'instant où j'eus fait connaître ma méthode, les amateurs de la capitale se sont empressés de la transporter dans leurs cabinets, et la plupart des physiciens de l'Europe l'ont adoptée.
Il était assez naturel qu'elle ne fût pas infructueuse entre mes mains. Cependant , aux imputations de mes adversaires , ne dirait-on pas qu'ils m'en ont eux-mêmes enlevé les fruits ? Vous allez en juger. Malgré que je leur en eusse fait voir l'application dans les phénomènes du feu , ils ont souffert tranquillement que je l'appliquasse tour à tour à la lumière et à l'électricité ; puis , quand mon travail sur ces diverses branches a été public, ils se sont contentés de se traîner modestement sur mes traces.
Le croira-t-on ? Ces féconds génies n'avaient pas même imaginé au bout d'un an de faire servir ma méthode au choix des verres destinés aux instruments d'optique , et il a fallu que je leur fasse connaître les avantages précieux qu'elle a sur toutes les autres méthodes employées jusqu'à ce jour. Ce fait est prouvé par le Journal de Paris du 25 octobre 1779 (j'ai égaré ce journal que je me disposais à vous faire passer) (i) , où vous verrez une lettre de l'abbé Filassier, mon élève.
Voyons maintenant en racourci le parti que j'en ai tiré.
(1) Cet article, dont Marat avait égaré le journal dans lequel il avait été publié, nous l'avons copié à la Bibliothèque nationale; on le trouvera aux Documents justificatifs , n* 4, où cet extrait figure sous le n° 46 de la correspondance relative à la lettre de Marat à Roume de Saint-Laurent (Note du bibliographe).
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D'abord , je l'ai employé à rendre visible le fluide igné, cet être inconnu avant moi, et qui joue un si grand rôle dans les œuvres du Créateur. Combien de systèmes n'avaient pas été publiés sur. la nature du feu ? systèmes dont les absurdités sans nombre enflent les bibliothèques et font perdre à la jeunesse un temps précieux.
L'Académie des sciences , sentant combien il était intéressant d'avoir des connaissances certaines sur cette matière, en avait fait le sujet de l'un de ses programmes. Tout ce qu'il y avait de savants distingués en Europe concourut. Trois des plus beaux génies : Euler, Bœrhaves, Bernouilli , établirent chacun dans leur mémoire un système différent } et le sublime lycée où mes adversaires ont l'honneur de siéger , oubliant que la vérité est une ou ne sachant à quel signe la reconnaître , se. détermina prudemment à les couronner tous trois (voyez le recueil de l'Académie étrangère, 1738).
Après deux mille ans passés à rechercher ce qu'était le feu, je me présente à MM. de l'Académie : j'arme d'un microscope solaire le volet d'une chambre obscure, je place dans le rond lumineux un boulet incandescent , je les prie d'approcher de la toile et je leur fais toucher au doigt et à l'œil l'agent nouveau dont ils n'avaient pas la moindre notion -, je leur en fais voir les attributs , les manières d'agir ; je leur démontre qu'il ne se trouve pas dans les rayons solaires, etc., etc., etc.
Enfin , après un examen aussi amusant que facile , je dégage la théorie du feu de toute hypothèse, de toute conjecture, de tout raisonnement alambiqué ; je la purge d'erreur, je la rends intuitive, je la dépose dans un petit volume qui condamne à l'oubli tout ce que les Sociétés savantes ont jamais publié sur cette matière.
De toutes les sciences exactes , l'optique fut toujours la plus cultivée ; jusqu'à Newton , il est vrai, elle était encore au berceau ; mais ce grand homme en fit l'objet de ses études et parvint à en donner une théorie.
Jamais doctrine nouvelle ne trouva plus de partisans et jamais nouvelle doctrine ne trouva plus d'adversaires. Les premiers l'admirent sans examen , les derniers en attaquèrent quelques points particuliers et firent mille vaines tentatives pour en démontrer le faux. Enfin, après quarante ans de disputes interminables , elle réunit les suffrages de l'Europe savante.
Le temps, qui amène de si grands changements dans les opinions humaines, n'en produisit presque aucun à cet égard. Les plus habiles mathématiciens qui se mêlent d'optique s'étaient bornés à répéter les expériences de Newton , sans rien ajouter à sa théorie ; et c'est au moment où elle semble toucher à son point de perfection que j'entreprends de la ramener aux éléments. C'est à l'Académie des sciences que je ne crains pas de demander des juges. Prétendre renverser le trophée que le plus beau génie avait élevé à la gloire de l'esprit humain , ou plutôt prétendre arracher à Newton le plus beau fleuron de sa couronne , au milieu même de ses nombreux disciples, de ses zélés défenseurs , devait paraître une entreprise téméraire. Mais ces disciples si dévoués n'ignorent pas ce que je sais faire , et pas un d'eux n'élève le moindre doute (voyez le n° i5), si vous en exceptez le bonhomme Brissot qui, depuis cinquante ans , s'amuse à répéter l'expérience du prisme.
Bientôt , les membres de l'Académie accourent chez moi et demandent à voir. J'ai recours à ma méthode d'observer dans la chambre obscure ; je fais passer sous leurs yeux une multitude de phénomènes inconnus : ils
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sont muets d'étonnement et s'aperçoivent des merveilles qui résultent de l'application de cette méthode à l'optique - il y a mieux, je leur fais observer les nombreuses inconséquences de la théorie newtonienne , qu'ils admirent en aveugles ; j'analyse sous leurs yeux chacune des expériences de leur maître, je leur en démontre les fautes et je les réduis au silence , ou je les force de convenir de leurs erreurs. Enfin, je dépose mes découvertes dans un petit volume. Et ce serait de la plume d'un ignorant que serait sorti ce petit volume qui condamne à l'oubli tant de sublimes spéculations qui composent la masse énorme des recueils académiques ?
Mais observez que ce petit volume n'est encore que le canevas d'un traité complet d'optique , science nouvelle où mes adversaires eux-mêmes seront bientôt forcés de venir puiser des leçons.
Jusqu'à moi , tout ce qui avait paru sur l'électricité se réduisait à un ramas d'expériences isolées , compliquées , rentrant les unes dans les autres , et éparses en cinq cents volumes. Il s'agissait de tirer la science de cet affreux chaos*, je me renferme dans ma chambre obscure , j'ai recours à ma méthode d'observer , je rends visible le fluide électrique, je le compare au fluide du feu et au fluide de la lumière , avec lesquels on l'a confondu; j'observe ses propriétés, ses manières d'agir, les phénomènes qui résultent du concours de l'air , de la lumière , du feu à son action ; dès lors plus d'hypothèses , plus de conjectures , plus de probabilités , tout devient intuitif, la science se forme. Et ce serait encore un ignorant qui aurait mis au jour le seul ouvrage méthodique , la seule théorie connue sur l'électricité ?
Encore un mot. Au milieu de mille essais funestes , quelques tentatives heureuses avaient fait sentir que
l'électricité médicale pouvait offrir les plus grands avantages à l'humanité. Depuis longtemps elle était livrée aux empiriques ; des physiciens qui n'étaient pas médecins , et des médecins qui n'étaient pas physiciens se mêlaient d'en former un art raisonné. Ce devait être la tâche d'un homme de génie , qui aurait réuni les deux genres de connaissances qu'elle suppose. Cependant le public est inondé d'une multitude d'ouvrages où se trouve établi différents systèmes. Je les attaque tous , j'en démontre les erreurs et les dangers; puis j'établis les principes à la lueur desquels l'art doit marcher , je distingue les cas où les secours de l'électrisation peuvent être efficaces , de ceux où on l'invoquerait en vain , même avec danger. J'ai pour juges les membres d'une Académie ; ils sont entraînés par la force de mes preuves. Et ce serait encore moi ignorant qui aurais forcé une Société savante à couronner mon travail , à m'accorder le triomphe contre celui de ses membres dont elle se glorifie le plus ?
Aux imputations de mes ennemis , on pourrait croire qu'ils manquent eux-mêmes de sens. Mais qu'on ne s'y trompe pas , ils ont leurs raisons pour en agir de la sorte Ils connaissent la maligne influence de la calomnie, et à force de répéter que je suis un ignorant, ils se flattent d'en être cru sur parole. Au reste, c'est moins ce que j'ai déjà fait qu'ils redoutent , que ce qu'ils savent que je puis faire encore sous les auspices d'un grand Roy.
Je viens à leur dernier trait. Ils ont cherché à inspirer de l'effroi sur mon compte , en insinuant que le plus grand malheur qui pût arriver à l'Espagne serait de m'y recevoir. Cette odieuse imputation ne saurait tomber sur l'homme de lettres supposé sans mérite;
les ignorants ne sont pas des fléaux. Elle porte donc sur le caractère moral de l'individu dont elle fait le membre le plus dangereux de la Société. Pour être regardé comme tel , il faudrait , en factieux redoutable , tramer contre le gouvernement , ou en hypocrite adroit corrompre les mœurs de la nation. A ces deux égards , l'imputation de mes adversaires est la plus ridicule de toutes.
Si je ne remplis pas mes engagements , je consens à ne recueillir d'autres fruits de mes travaux que l'indignation publique. Qu'on propose le même arrangement à mes adversaires , et qu'on voie s'il en est un seul qui y souscrive.
Je me lasse à combattre des chimères. Mais mon ami , à la malignité des imputations que mes adversaires m'ont faites , je dois m'attendre aux dernières noirceurs. Il est possible qu'ils aient aussi calomnié en moi l'honnête homme; qu'ils me calomnient à la bonne heure , c'est leurs plus douces occupations , mais c'est aux personnes respectables , dans l'intimité desquelles j'ai vécu , à rendre justice à mes sentiments religieux , à mes mœurs , à ma conduite.
Je vous fais donc passer des témoignages qui ne seront certainement pas suspects. J'en aurais grossi la liste, si la plupart de mes connaissances n'étaient encore à la campagne ; mais j'espère qu'elle sera jugée plus que suffisante pour démontrer que je suis un homme de bien dans la plus rigoureuse acception du terme.
Je vais remettre de pareils témoignages à M. le comte d'Aranda, en le priant de vouloir bien prendre lui-même de plus amples informations auprès de ces personnes respectables et de les adresser à M. le comte de Florida Blanca.
Voilà enfin ma tâche faite. Pour couronner la vôtre , il ne vous reste qu'à présenter ma justification à ce sage ministre , en le suppliant de ma part de la mettre sous les yeux du Roy , heureux , trop heureux d'avoir à ctre jugé au tribunal de sa sagesse et de sa justice.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
Marat.
Paris, ce 20 novembre 1783.
Reprenons , pour la terminer cette fois , la partie bio-bibliographique.
Depuis longtemps invité par plusieurs amateurs et professeurs de physique de publier un précis de sa théorie des couleurs, où ses principales expériences fussent assez détaillées pour qu'un lecteur intelligent , qui ne les aurait pas vues, pût les répéter, Marat, pour témoigner au moins de sa bonne volonté , esquissa celui-ci :