‹ Jean-Paul Marat (volume 2)Chapitre 23 sur 41 · ASSEMBLÉE CONSTITUANTE · texte numérisé non relu

ASSEMBLÉE CONSTITUANTE

5 Mai ij8g

Le 5 mai 1 789 eut lieu , à Versailles , l'ouverture des États généraux. Rappeler les prétentions des ordres privilégiés , la conduite des députés du Tiers , c'est rappeler en même temps la prévoyance et les sages conseils que Marat avait développés dans son Offrande à la patrie.

Durant deux mois , la nation assiste au douloureux spectacle de la lutte engagée entre l'autorité armée et les représentants d'un grand peuple qui aspire à la liberté ; la France devient un forum, le peuple est debout, il attend.

Des troupes en grand nombre s'établissent entre Versailles et la capitale ; mais on redoute la sympathie des soldats français pour les sentiments populaires , on appelle surtout les régiments étrangers. La division se manifeste dans le ministère : les uns veulent l'emploi de la force , pour en finir avec l'agitation populaire \ les autres veulent que la Couronne fasse des concessions devenues nécessaires ; Louis XVI se déclare pour la force brutale. Des troubles éclatent dans Paris à

l'occasion de la disgrâce du premier ministre ; les attroupements sont chargés par la cavalerie suisse et allemande ; mais les gardes françaises ont pris parti pour le peuple , la défense s'organise , Paris tout entier s'ébranle au cri de : vive la liberté! et le 14 juillet, après une lutte sanglante, la Bastille, centre de résistance de la royauté , tombe au pouvoir du peuple.

Que faisait Marat ? Pendant que les vainqueurs de la Bastille , ivres de leur victoire , insouciants du péril , ' fraternisaient autour de la forteresse démantelée, lui veillait. « A l'entrée de la nuit du 14 juillet, écrit-il, je fis avorter le projet de surprendre Paris , en y introduisant par trahison plusieurs régiments de dragons et de cavalerie allemande , dont un nombreux détachement y était déjà reçu aux acclamations. Il venait de reconnaître le quartier St-Honoré et allait reconnaître le quartier St-Germain, lorsque je le rencontrai sur le Pont-Neuf , où il fit halte , pour permettre à l'officier qui était à la tête de haranguer la multitude. Le ton de l'orateur me parut suspect. Il annonça comme une bonne nouvelle la prompte arrivée de tous les dragons, de tous les hussards et de royal-allemand cavalerie , qui devaient se réunir aux citoyens pour combattre avec eux. Un piège aussi grossier n'était pas fait pour réussir ; et , quoique l'orateur se fût attiré les acclamations d'une foule immense dans tous les quartiers où il avait débité sa nouvelle, je ne balançai pas un instant à le regarder comme un perfide. Je m'élançai du trottoir, fendis la foule jusqu'à la tête des chevaux; j'arrêtai sa marche triomphale , le sommai de faire mettre pied à terre à sa troupe et de remettre leurs armes pour les recevoir ensuite des mains de la patrie. Son silence ne me laissa plus de doute ; je pressai le commandant de

la garde bourgeoise qui conduisait ces cavaliers de s'assurer d'eux. Il me traita de visionnaire , je le traitai d'imbécille ; et ne voyant plus d'autre moyen pour faire avorter leur projet, je les dénonçai au public comme des traîtres qui venaient pour nous égorger dans la nuit. L'alarme que je répandais à grands cris en imposa au commandant , et la menace que je lui fis d'aller le dénoncer lui-même le détermina -, il fit faire volte-face aux cavaliers et les présenta à la ville , où on leur proposa de mettre bas les armes : ils refusèrent , et on les renvoya à leur camp sous bonne escorte. »

D'autre part : « Depuis le mardi soir , jour de la prise de la Bastille, jusqu'au vendredi soir, je n'ai pas désemparé du comité des Carmes, dont j'étais membre. Obligé de prendre enfin quelque repos , je n'y reparus que le dimanche matin. Le danger n'était plus imminent , et je voyais les choses un peu plus de sang-froid. Quelque importantes que me parussent les occupations d'un commissaire de district, je sentais qu'elles ne convenaient nullement à un homme de mon caractère, moi qui ne voudrais pas de la place de premier ministre des finances , pas même pour m'empêcher de mourir de faim. Je proposai donc au comité d'avoir une presse et de trouver bon que, sous ses auspices, je servisse la patrie , en rédigeant l'histoire de la Révolution , en préparant le plan de l'organisation municipale, en suivant le travail des États généraux. Ma proposition ne fut pas du goût de la majorité , je me le tins pour dit ; et, pénétré de ma parfaite inaptitude à toute autre chose, je me retirai. »

Marat disparaît , en effet , des agitations de la rue et de l'administration du comité des Carmes , pour se livrer tout entier au rôle de publiciste, que lui assi-

gnaient ses connaissances politiques. Et comme il l'avait annoncé, il va suivre pas à pas le travail des États généraux.

Dès le 7 août, voici déjà ce qu'il pensait de la tournure que prenaient les affaires dans l'Assemblée nationale, appelée encore les États généraux :

« Depuis quatre mois que les États généraux sont ouverts, on y a ventilé mille petites questions et prononcé mille discours de compliments, de félicitations, d'étiquette, où les orateurs les plus féconds ont épuisé tous les genres d'éloquence ; mais sur la Constitution , objet des vœux de la France entière, nous n'avons pas encore un seul article consacré.

« Il est vrai que l'Assemblée nationale a fait nombre de petits arrêtés, portés aux nues par les folliculaires, et reçus avec enthousiasme par les classes du peuple les moins éclairées : arrêtés dont la rédaction fixera encore son attention , après l'avoir absorbée si longtemps.

« Dans la séance du 4 août , on a , il est vrai , arrêté en principe: l'abolition des justices seigneuriales, des droits de casuel , et le renouvellement de la défense de posséder plusieurs bénéfices à la fois •, le rachat des droits seigneuriaux, du clergé, l'abolition des droits de chasse et de pêche , la permission à tout citoyen de tuer le gibier qui nuit à ses possessions, la suppression des garennes, le rachat des banalités; l'abolition des jurandes , des dîmes seigneuriales , des colombiers , de la main-morte du Mont-Jura et de la Franche-Comté, de toutes les pensions non motivées par des services prouvés ; la répartition proportionnelle de tous les impots sur les terres, à commencer des six mois précédents; l'exemption de tout impôt des artisans qui n'ont point

de compagnon ; la suppression de 1a vénalité et de l'hérédité des offices de justice-, l'admission de toutes les classes de citoyens à tous les emplois ecclésiastiques, civils et militaires ; la suspension de tous les procès sur les droits seigneuriaux , jusqu'à ce que la Constitution soit faite ; l'abolition de tous les privilèges des provinces, et leur soumission absolue aux lois et aux impositions arrêtées par les représentants de la nation.

« Sans doute des actes multipliés de justice et de bienfaisance , dictés par l'humanité et l'amour patriotique impatient de se signaler , devaient porter au comble l'admiration des spectateurs ; et dans ces combats de la générosité qui cherchait à se surpasser elle-même , l'enthousiasme devait toucher au ravissement.

« Était-ce bien là le cas ?

« Gardons-nous d'outrager la vertu *, mais ne soyons dupes de personne. Si c'est la bienfaisance qui dictait ces sacrifices, il faut convenir qu'elle a attendu un peu tard à élever la voix. Quoi ! c'est à la lueur des flammes de leurs châteaux incendiés qu'ils ont la grandeur d'âme de renoncer au privilège de retenir dans les fers des hommes qui ont recouvré leur liberté les armes à la main ! C'est à la vue des supplices des déprédateurs, des concussionnaires, des satellites du despotisme, qu'ils ont la générosité de renoncer aux dîmes seigneuriales, et de ne plus rien exiger des malheureux qui' ont à peine de quoi vivre ! C'est à l'ouïe des noms des proscrits et à la vue du sort qui les attend qu'ils nous accordent le bienfait d'abolir les garennes , qu'ils nous permettent de ne pas nous laisser dévorer par les animaux !

« Admettons qu'ils ont fait par vertu ce qu'on pourrait si aisément attribuer à la crainte (1); mais convenons que l'importance de ces sacrifices , si exaltés dans un premier mouvement d'allégresse , a été portée un peu trop loin.

« Nous ne dirons rien ici du moment qu'on a pris pour abolir le privilège de la chasse ; nous n'opposerons point l'abandon qu'ont mis dans leurs sacrifices le bas clergé et les députés du Tiers- État des provinces privilégiées , au désir que le haut clergé et les députés de la noblesse ont témoigné de conserver le souvenir de ceux qu'ils avaient faits, comme s'ils étaient surpris de * leur générosité , et aux restrictions qu'ils voulaient y mettre ensuite; nous ne rappellerons point le combat que leur ont livré les députés du Tiers-État , pour que ces sacrifices fussent arrêtés définitivement •, enfin , nous n'observerons pas que les fléaux et les malheurs , vraie cause des troubles qui désolent la France , sont la disette des grains , l'incurie du gouvernement , la rapacité des monopoleurs, les rapines des administrateurs publics, les concussions des employés, les noirs complots des ennemis de la patrie , les vexations d'un grand nombre de privilégiés : malheurs auxquels les sacrifices arrêtés n'apportent presque aucun soulagement.

« Mais nous ne pouvons nous défendre de quelques observations bien propres à faire apprécier la grandeur de ces sacrifices , la plupart illusoires. »

Ici, Marat examine un à un les privilèges supprimés, en faisant remarquer qu'ils devaient nécessairement

(1) J'en excepte l'abandon généreux des droits casucls et des doubles bénéfices, dont quelques curés vertueux ont donné l'exemple; de même que l'abolition de tous les privilèges des villes et des provinces.

tomber par la promulgation des lois fondamentales -, et il reprend :

« Enfin, si l'on considère que ces beaux sacrifices ont été proposés au moment même où il n'y avait plus qu'à recueillir les voix pour délibérer sur la Déclaration des droits de l'homne et du citoyen, on sera tenté de craindre que la confiante loyauté des députés du Tiers-État n'ait été exposée aux entreprises de la politique, couverte d'un masque de patriotisme.

« Il est donc constant que la faction des aristocrates a toujours dominé dans l'Assemblée nationale , et que les députés du peuple ont toujours suivi aveuglément les impulsions qu'elle leur donne. Disons mieux : il est évident que cette faction odieuse a formé le projet de s'opposer à la constitution et de rendre au roi le pouvoir absolu, en leurrant la nation par le vain étalage de quelques sacrifices illusoires et en lui donnant le change sur les lois fondamentales de l'État , qu'il importe de consacrer (Ami du peuple, nos u et 12). »

Quand Marat voulut faire imprimer ce Projet de leurrer le peuple et en former le premier numéro d'une suite d'études sur les travaux de l'Assemblée nationale , il ne put vaincre la pusillanimité que les arrêtés du Comité de police avaient inspiré aux imprimeurs et aux libraires , même en se portant garant de la dénonciation.

Cent autres , à la place de Marat , auraient succombé au découragement ; lui , au contraire , ne songe pas même à suspendre son rôle de censeur. Quatre jours après, sous le titre débonnaire de Moniteur patriote , il reprend l'examen des travaux de l'Assemblée nationale :

« La Déclaration des droits de l'homme et du ci-

toyen devait sortir du comité chargé du plan de constitution. L'empressement de faire preuve d'un beau zèle vient d'en arracher quelques ébauches à la plume de plusieurs membres de ce comité. Un plus noble dévouement à la patrie , dans des circonstances aussi critiques , aurait dû engager les commissaires à le rédiger en commun -, par là ils auraient prévenu la perte d'un temps précieux qu'entraîneront nécessairement la refonte et la rédaction de leurs projets particuliers •, peut-être encore auraient-ils évité les inconséquences et les omissions cruelles qui les déparent, défaut trop ordinaire d'un travail fait à la hâte sur des matières mal digérées

« Je ne dirai qu'un mot de celui de Target : c'est un tissu d'apophthegmes de morale et de jurisprudence , énoncés à la manière des oracles pour en faciliter l'intelligence au vulgaire qu'ils doivent instruire

« Le projet de Mounier offre une suite d'adages à peu près semblables. En traitant des Devoirs de V homme et du citoyen, il fonde les derniers sur le désir du bonheur, et il ne dit pas un mot des premiers

« Un seul membre du comité , l'abbé Syeyes , est entré à cet égard dans la carrière. Peut-être aurait-il atteint le but, s'il avait médité son sujet, pour pouvoir descendre de la hauteur des spéculations métaphysiques à la portée des lecteurs de bon sens. Quoi qu'il en soit, observons ici qu'en essayant de donner une base à la société, ils ont tous également fait preuve d'efforts impuissants -, et réclamons hautement les droits de l'humanité en faveur de cette classe nombreuse d'infortunés que l'on dédaigne , repousse , maltraite et opprime en tous lieux, que l'on a toujours comptée pour rien dans tous les gouvernements de la terre et que l'un de nos restau-

rateurs de l'Empire exclut impitoyablement du pacte social , au moment même où il présente à l'homme et

au citoyen le tableau de leurs droits »

Nous voudrions reproduire en son entier cet écrit intitulé*:

Page 1