PROJET
de déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen , suivi d'un Plan de Constitution juste, sage et libre.
( 178g. In-8° de iv-67 pages. )
Ce nouvel ouvrage, résultat de longues observations et d'une étude spéciale sur la législation politique , n'avait pas moins d'opportunité que les précédents, puisque le comité de Constitution n'apportait qu'un projet, puisque l'Assemblée allait être appelée à le discuter, puisque cet appel s'adressait au concours des lumières de tous, à la France entière. L'auteur ne s'est déterminé à le publier qu'après un mûr examen du travail du comité de rédaction, où il a vainement cherché les vues d'une saine politique , les principes d'une sage administration, et où les droits du peuple lui ont paru souvent négligés , quelquefois sacrifiés et même violés.
Après avoir rendu hommage aux qualités privées, au mérite et aux talents des hommes recommandables dans tous les ordres qui composent les États généraux , Marat ajoute : mais on y compte peu d'hommes d'État, peu d'hommes assez versés dans l'étude de la haute politique, pour déterminer la meilleure organisation d'une monarchie, pour sentir le juste degré de puissance que l'on peut , sans danger , confier au prince , régler la distribution des différents pouvoirs de l'Empire, et donner au gouvernement une marche réglée, également éloignée des écueils du despotisme et de l'anarchie.
C'est alors que dans son enthousiasme pour le génie de Montesquieu , il s'écrie : Si Montesquieu et Rousseau étaient encore parmi nous, ce que la nation pourrait
faire de mieux serait de les prier à genoux de lui donner une Constitution; et cette Constitution serait tout ce que le génie , la sagesse , la vertu , pourrait faire de plus parfait. Montesquieu ? oui , Montesquieu , le plus grand homme qu'ait produit le siècle et qui ait illustré la France. Je ne parlerai ni de son génie, ni de ses vertus : qui peut les méconnaître ? Mais son amour pour l'humanité dont il fut toujours le vengeur-, mais sa haine contre le despotisme qu'il chercha toujours à enchaîner ; mais son respect pour les lois , son zèle pour le bien public, son dévouement à la patrie, méritaient d'être mieux connus
On reproche à Montesquieu, continue Marat, d'avoir quelquefois manqué d'énergie, et on l'oppose à Rousseau. Quelle différence entre ces deux hommes célèbres ! Rousseau n'a pas craint de soulever contre lui l'autorité, j'en conviens ; mais il n'avait rien à perdre à la persécution, il portait partout avec lui son génie , sa célébrité, et sa gloire ne pouvait qu'y gagner. Mais Montesquieu avait une grande fortune en fond de terre , il tenait à une famille notable , il avait femme et enfants ; que de liens ! Et toutefois il ne craignit pas d'attaquer l'autorité arbitraire, les vices du gouvernement, les prodigalités du prince. Une lettre de cachet lancée contre lui ne l'intimida point , et plutôt que de démentir ses principes, il se préparait à fuir sur une terre étrangère, lorsqu'un ministre clairvoyant épargna cette honte à la France (i).
(i) L' Éloge de Montesquieu , par Marat, est un manuscrit de près de cent pages, tout entier écrit de la main de Marat. Il est daté du 19 mars 178D, et était accompagné d'une lettre portant cette devise : Pour peindre un Alexandre, il faudrait un Apelle. La lettre était fermée par un cachet de cire rouge, représentant une tête de Sapho. Ce manuscrit
ÉCOLE DU CITOYEN. Io3
Je suis loin, ajoute Marat, de me comparer à ces grands hommes ; mais je ne suis pas absolument neuf sur ces matières , et je puis répondre de la droiture de mes vues, de la pureté de mon cœur. J'ai longtemps attendu qu'une plume plus habile que la mienne se chargeât de ce travail important. Trop justement alarmé de celui que le comité de rédaction a commencé de faire paraître , pressé par les circonstances , et ne consultant que mon zèle pour la patrie , j'ai mis la main à l'œuvre. Puisse le nouvel hommage que je lui fais de mes faibles lumières contribuer à son repos et à son bonheur.
Après avoir posé ce principe incontestable , à savoir : que toute association politique doit avoir pour but d'assurer les droits de ses membres, l'auteur entre en matière.
Droits de l'homme. — Chaque homme apporte au monde, en naissant, des besoins, la faculté d'y pourvoir, celle de se reproduire, le désir constant d'être heureux , et un amour sans bornes pour lui-même : sentiment impérieux auquel est attachée la conservation du genre humain; mais source féconde des violences, des outrages , des meurtres , en un mot de tous les désordres qui paraissent troubler l'ordre de la nature et qui troublent, en effet, l'ordre de la société.
« Des seuls besoins de l'homme dérivent tous ses droits. Les premiers sont toujours sensibles -, il n'en est pas de même des derniers ; pour les trouver , il faut les chercher , recherche si difficile , que les esprits
était, il y a quelques années, la propriété de la famille Mara, à Genève. — Voir l'intéressant article de M. Félix Ducasse, dans le journal L'Avenir national, du 7 octobre 18CG.
les mieux cultivés arrivent rarement aux mêmes résultats. Essayons cependant de les développer.
c L'homme reçut avec la vie le penchant irrésistible de la conserver, de la défendre , de la rendre agréable ; il a donc le droit de tout entreprendre pour sa défense, et de s'approprier tout ce qui est nécessaire à sa nourriture , à son entretien , à sa sûreté , à son bonheur.
« Dès que l'homme peut pourvoir à ses besoins , il se trouve chargé par la nature du soin de sa conservation et de son bien-être ; il a donc droit de faire librement usage de toutes ses facultés ; ainsi maître absolu de toutes ses actions, il jouit d'une liberté illimitée.
« Tant que la nature offre abondamment aux hommes de quoi se nourrir, se vêtir, tout va bien : la paix peut régner sur la terre. Mais quand l'un d'eux manque de tout , il a droit d'arracher à un autre le superflu dont il regorge. Que dis-je ? il a droit de lui arracher le nécessaire et, plutôt que de périr de faim, il a droit de l'égorger et de dévorer ses chaires palpitantes.
« Tirons le rideau sur cette horrible image, faisons taire un moment la voix du préjugé , et qu'on nous dise ce qu'on pourrait opposer à ces conséquences, dont le principe est incontestable.
« Pour conserver ses jours , l'homme est en droit d'attenter à la propriété , à la liberté , à la vie même de ses semblables. Pour se soustraire à l'oppression , il est en droit d'opprimer , d'enchaîner , de massacrer. Pour assurer son bonheur , il est en droit de tout entreprendre ; et quelque outrage qu'il fasse aux autres , en rapportant tout à lui , il ne fait que céder à un penchant irrésistible , implanté dans son âme par l'auteur de son être.
« Là se bornent les droits naturels de l'homme , droits incontestables , mais égaux pour tous les individus, quelque différence que la nature ait établi entre eux, dans la mesure de leurs facultés. »
Marat passe à l'établissement des sociétés, à l'origine du pacte social , qui appellent nécessairement l'examen des droits du citoyen.
Droits du citoyen. — « Les droits civils de chaque individu ne sont , au vrai , que ses droits naturels contrebalancés par ceux des autres individus et limités au point où ils commenceraient à les blesser. Limités de la sorte , ils cessent d'être dangereux à la société , et ils doivent être chers à tous ses membres dont ils assurent le repos. De là résulte l'obligation que chacun s'impose de respecter les droits d'autrui pour s'assurer la paisible jouissance des siens *, c'est donc par le pacte social que les droits de la nature prennent un caractère sacré.
« Les hommes ayant reçu les mêmes droits de la nature doivent conserver des droits égaux dans l'état social. Les droits civils comprennent la sûreté personnelle, qui emporte un sentiment de sécurité contre toute oppression \ la liberté individuelle, qui renferme le juste exercice de toutes les facultés physiques et morales ; la propriété des biens qui comprend la paisible jouissance de ce qu'on possède.
« Dans une société sagement ordonnée , les membres de l'État doivent, à raison des mêmes droits qu'ils tiennent de la nature , jouir à peu près des mêmes avantages. Je dis à peu près, car il ne faut point prétendre à une égalité rigoureuse qui ne saurait exister dans la société , et qui n'est pas même dans la nature : le ciel ayant départi aux différents individus des degrés
différents de sensibilité , d'intelligence , d'imagination , d'industrie , d'activité et de force ; conséquemment des moyens inégaux de travailler à leur bonheur et d'acquérir les biens qui le procurent. Mais il ne doit se trouver d'inégalité dans les fortunes que celle qui résulte de l'inégalité des facultés naturelles, du meilleur emploi du temps, ou du concours de quelques circonstances favorables. La loi doit même prévenir leur trop grande inégalité , en fixant des limites qu'elles ne puissent franchir. Et, de fait, sans une certaine proportion entre les fortunes, les avantages que celui qui n'a aucune propriété retire du pacte social se réduisent presque à rien. Il a beau avoir du mérite, il est comme impossible qu'il acquière des richesses ; et s'il manque de souplesse , d'intrigue , d'astuce , il ne fera que végéter. Ainsi , tandis que le riche, objet de la considération, des égards, de la faveur, jouit de toutes les douceurs de la vie; tandis qu'il n'a qu'à demander pour obtenir , et commander pour être obéi , le pauvre ne sent son existence que par ses privations, ses fatigues, ses souffrances. Pour lui sont réservés les métiers vils , dégoûtants , malsains , dangereux ; pour lui sont réservés la peine , la servitude, les dédains. La liberté même, qui nous console de tant de maux , n'est rien pour lui : trop borné pour faire ombrage, il méconnaît le bonheur d'être à couvert des coups d'autorité ; et quelque révolution qui arrive dans l'État, il ne sent point diminuer sa dépendance , toujours cloué, comme il l'est, à un travail accablant. Enfin , s'il lui revient quelque chose d'une meilleure administration, c'est de payer un peu moins cher le pain noir dont il se nourrit.
« Dans un État où les fortunes sont le fruit du travail, de l'industrie, des talents et du génie, mais où la
loi n'a rien fait pour les borner, la société doit à ceux de ses membres qui n'ont aucune propriété , et dont le travail suffit à peine à leurs besoins, une subsistance assurée , de quoi se nourrir , se vêtir et se loger convenablement; de quoi se soigner dans leurs maladies, dans leur vieillesse, et de quoi élever leurs enfants. C'est le prix du sacrifice qu'ils lui ont fait de leurs droits communs aux productions de la terre , et de l'engagement qu'ils ont pris de respecter les propriétés de leurs concitoyens. Mais si elle doit ces secours à tout homme qui respecte l'ordre établi , et qui cherche à se rendre utile, elle n'en doit aucun au fainéant qui refuse de travailler.
« Dans une société où les fortunes sont très-inégales, et où les plus grandes fortunes sont presque toutes le fruit de l'intrigue , du charlatanisme , de la faveur, des malversations, des vexations, des rapines, ceux qui regorgent du superflu doivent subvenir aux besoins de ceux qui manquent du nécessaire.
« Dans une société où certains privilégiés jouissent dans l'oisiveté, le faste et les plaisirs, des biens du pauvre, de la veuve et de l'orphelin, la justice et la sagesse exigent également qu'au moins une partie de ces biens aille enfin à sa destination , par un partage judicieux entre les citoyens qui manquent de tout, car l'honnête citoyen que la société abandonne à sa misère et à son désespoir , rentre dans l'état de nature , et a le droit de revendiquer à main armée des avantages qu'il n'a pu aliéner que pour s'en procurer de plus grands : toute autorité qui s'y oppose est tyrannique, et le juge qui le condamne à mort n'est qu'un lâche assassin.
« Enfin tout citoyen a droit à la plus exacte dispensation de la justice , au meilleur des gouvernements.
« C'est ici le lieu de tracer le plan d'une Constitution juste , sage et libre.
« Nulle société ne se forme que par le consentement de ses membres , et ne subsiste qu'au moyen de certaine organisation. Organisée d'une manière quelconque, elle se nomme Corps politique; État, lorsqu'on y joint l'idée du pays qu'elle occupe... Le Corps politique peut avoir différentes formes de gouvernement, mais celle qu'on lui donne doit toujours être relative à l'étendue de l'État.
« Dans un grand État , la multiplicité des affaires exige l'expédition la plus prompte , le soin de sa propre défense exige aussi la plus grande célérité dans l'exécution des ordres : la forme du gouvernement doit donc être monarchique. C'est la seule qui convienne à la France. Elle l'a reçue du concours fortuit des événements; mais l'étendue du royaume, sa position et la multiplicité de ses rapports, la nécessitent, et il faudrait s'y tenir par tant de raisons puissantes , lors même que le caractère de ses peuples permettrait un autre choix (i). Bornons-nous donc ici à donner l'idée d'une monarchie bien constituée.
« Pris collectivement , les membres de l'État sont le vrai souverain ; pris individuellement , ils en sont les sujets et se nomment citoyens. »
(i) Il est bon de constater que l'énergumène Marat, comme le qualifieront toujours ses ennemis, procédait de Montesquieu et de J.-J. Rousseau. « Pour qu'un Ltat soit dans sa force, il faut que sa grandeur soit telle qu'il y ait un rapport de la vitesse avec laquelle on peut exécuter contre lui quelque entreprise, et de la promptitude qu'il peut employer pour la rendre vaine... La France et l'Espagne sont précisément de la grandeur requise... (Esprit des loisj. »
« Le gouvernement républicain est plus propre aux petits États, le monarchique aux grands (Contrat social), »
Du souverain. — « Le souverain est indépendant de toute puissance humaine, et il jouit d'une liberté sans bornes, en vertu de la liberté illimitée que chacun de ses membres tient de la nature.
« Formé de la réunion de ses membres , il ne peut exercer la souveraineté que par la réunion de leurs volontés, que par leurs suffrages
« Pour anéantir le souverain, il suffit d'empêcher le peuple de se montrer en corps et les citoyens de se rassembler. »
Après avoir démontré l'impossibilité de la participation directe de tous à toutes choses dans nos États modernes , il faut , dit l'auteur , que le peuple agisse par ses représentants et qu'il règle par ses chefs, ses ministres , ses officiers , les affaires qu'il ne peut régler par lui-même.
« Pour choisir ses mandataires , il faut que le peuple s'assemble ; trop nombreux pour s'assembler dans un même lieu , il doit s'assembler par districts , dont chacun ne doit comprendre que les citoyens domiciliés.
« Tout citoyen étant membre du souverain doit avoir droit de suffrage, et la naissance seule doit donner ce droit \ mais les femmes et les enfants ne doivent prendre aucune part aux affaires, parce qu'ils sont représentés par les chefs de famille
« Les suffrages doivent être publics \ il importe que la multitude soit éclairée par les sages, qu'elle connaisse et les objets sur lesquels elle doit prononcer , et les personnes de confiance auxquelles elle doit remettre ses pouvoirs. Toutes les lois qui établissent et qui règlent le droit de suffrage dans les élections et les arrêtés nationaux doivent donc être fondamentales. »
Des mandataires du souverain. — « Le peuple ne peut avoir d'autres représentants, d'autres chefs, d'autres ministres , d'autres officiers que ceux qu'il se donne. Élus par lui, ils n'ont le privilège ni de remplacer ceux qui manquent dans leur corps , ni de se suppléer eux-mêmes. Le pouvoir qu'il leur a confié n'est qu'une simple commission à terme , et les droits qu'il leur accorde ne sont que de simples prérogatives A l'égard
des représentants du peuple, dépositaires du souverain pouvoir, leur commission, loin d'être héréditaire, doit toujours être d'assez courte durée, lors même que leur corps deviendrait permanent.... A égalité de lumières et de vertus , ils doivent être tirés de la classe des citoyens les plus riches , leur fortune devenant alors un garant de plus de leur fidélité.
« Ainsi le droit du peuple d'élire ses mandataires , la manière de les élire et la durée de leur commission , doivent être l'objet d'une loi fondamentale du royaume. »
( Distribution des différents pouvoirs du corps politique. — « De ce point dépend la liberté publique
Pour la détruire, le prince n'a autre chose à faire que de tourner contre elle les défauts mêmes de la constitution et d'empiéter peu à peu sur les différentes branches de l'autorité , jusqu'à ce qu'il soit parvenu à les réunir toutes dans ses mains. »
Du pouvoir législatif. — « L'exercice de ses fonctions consiste en deux choses distinctes, mais inséparables : faire les lois et les maintenir ; il faut donc qu'il y ait dans l'État un sénat national (i), dépositaire du
(i) Diète, Sénat, Conseil, Assemblée nationale, ne sont ici que des synonymes (Note du bibliographe).
pouvoir législatif, centre d'autorité d'où tout dérive et où tout aboutisse. L'autorité de ces représentants du peuple doit toujours être limitée; autrement, maîtres absolus de l'empire , ils pourraient à leur gré enlever les droits des citoyens, attaquer les lois fondamentales de l'État, renverser la constitution et réduire le peuple en servitude.
« C'est donc un vice énorme de constitution de laisser aux représentants du peuple un pouvoir illimité -, la loi qui le limite doit donc être fondamentale.
« Il est à propos que la nation ne donne des
mandats impératifs que sur les points essentiels à la félicité publique , et après avoir mis hors de l'atteinte des mandataires infidèles l'enceinte sacrée des lois.
« De là , il suit que la constitution une fois achevée , les règlements généraux émanés du sénat national doivent d'abord avoir force de loi pendant un certain temps et ne devenir de véritables lois qu'après avoir reçu la sanction du peuple. Or , le temps qu'ils seront obligatoires avant de l'avoir reçue , et la manière dont elle leur sera donnée, doit être une loi fondamentale de l'État.
« L'autorité des représentants du peuple bien circonscrite , rien ne doit gêner leur activité ; ainsi la police de leur corps doit dépendre absolument d'eux , de même que la manière de proposer , de faire et de promulguer les lois.
i II importe que le peuple puisse se reposer sur la loyauté de ses représentants *, il doit donc avoir soin de s'assurer de leur vertu. Pour réussir , le grand art est de fermer leurs cœurs à l'amour de l'or, des emplois, des dignités , et de l'ouvrir à l'amour de la gloire. Que tout citoyen qui aura l'honneur de siéger dans l'Assem-
bléc nationale soit donc déclare inhabile à posséder aucun emploi dépendant du prince , à recevoir de la cour aucune marque de distinction , et surtout à entrer dans le ministère, que dix ans après avoir rempli sa mission de député.
« Enfin, pour parer aux vues secrètes de corruption, il importe que les commettants fassent usage du droit qu'ils ont de révoquer les pouvoirs d'un député qui abandonnerait continuellement les intérêts de la patrie, et de poursuivre la punition d'un député qui lui aurait manqué de foi.
Du pouvoir exécutif. — « Il ne suffit pas qu'il y ait dans l'État un corps qui fasse les lois , il faut aussi qu'il y ait un corps chargé de les faire exécuter , et un corps chargé de veiller à la sûreté de l'Empire , de pourvoir à sa défense. De ces trois corps, le premier est la tête, les derniers sont les bras de la société politique.
« Ces pouvoirs ne doivent jamais être réunis dans les mêmes mains ; car à l'instant où l'un d'eux viendrait à les réunir, maître d'appuyer ses volontés par la force des armes , il pourrait faire des lois tyranniques , et bientôt toute liberté serait anéantie.
« Les peuples qui ont secoué le joug, ont tous senti les dangers de ce vice de Constitution , mais aucun n'a su s'y soustraire. Dans le gouvernement même le plus vanté par sa sagesse (la Grande-Bretagne), on n'y a remédié qu'imparfaitement. On a distingué la puissance suprême en législative et en executive : la première a été confiée aux représentants du peuple , la dernière au gouvernement. Mais loin d'avoir exclu le prince du Corps législatif, on l'en a laissé l'arbitre par l'influence
prodigieuse que la couronne a sur l'élection des membres de la Chambre des communes et sur les suffrages de la Chambre des pairs. Or, quoi de plus mal vu que de faire dépendre les bonnes lois de celui qui a tant d'intérêt qu'elles ne passent point. Il y a plus, le Parlement ne peut point s'assembler qu'il ne soit convoqué par le roi *, dès lors , les représentants du souverain , enchaînés par son ministre , ne peuvent agir que lorsqu'il lui plaît , ni parler que quand il les interroge. S'il veut seulement ne pas les convoquer, ils sont anéantis.
« La sanction royale ne doit pas être regardée comme une formalité nécessaire à la consécration des lois , mais comme un acte de loyauté du prince, par lequel il souscrit solennellement à des lois qu'il ne doit jamais violer.
« Le roi , de l'avis de son conseil , pourra rendre , pour chaque département de l'administration , des ordonnances relatives au service ou au bien du royaume. Ces ordonnances rapporteront dans leur préambule les lois de l'État qui les justifient, et elles auront force de loi jusqu'à ce que le législateur en ait ordonné autrement. »
Après avoir traité des Vices des monarchies actuelles, l'auteur revient au pouvoir exécutif par un article intitulé Du gouvernement : définition complexe qui comprend le prince, ses ministres et ses conseillers.
« Chef des conseils , du ministère et de l'armée , le roi a le choix de ses conseillers , de ses ministres et de ses officiers... Mais mettre en question si le prince en est le maître absolu , c'est oublier que leurs fonctions intéressent la sûreté et la félicité publique , c'est oublier que tout pouvoir dérive du souverain , c'est rendre
l'autorité du gouvernement indépendante , arbitraire. Loin que le prince soit en droit de maintenir contre le vœu de la nation le choix de ses ministres, il ne l'est pas même de maintenir contre elle la possession de sa couronne.
« Les ministres auront carte-blanche dans leurs opérations; seulement ils en rendront compte lorsqu'elles seront consommées; et chaque ministre sera responsable sur sa tête des entreprises qu'il aura faites contre les lois.
« Un abus d'autorité contre lequel on ne saurait trop prendre de précautions , c'est l'emploi arbitraire de l'armée. Peuples ! tremblez en confiant le dépôt de la force publique, arme meurtrière remise en des mains ennemies, elle sera tôt ou tard plongée dans votre sein, si vous notez à celui qui en dispose jusqu'à la tentation de la tourner contre vous. Pour empêcher qu'on abuse de cette arme terrible , il faut commencer par en diriger l'emploi ; ainsi, il est indispensable que l'armée prête serment de fidélité à la nation avant de le prêter au prince, qu'elle jure de ne jamais obéir à aucun ordre de porter les armes contre elle; que les troupes ayant le titre de nationales, que les officiers qui violeraient leur serment soient déclarés traîtres à la patrie , leurs biens confisqués, leurs personnes saisies; et s'ils s'échappaient , que la nation avoue le citoyen courageux qui leur donnerait la mort...
« Que faire pour n'avoir rien à craindre de l'armée ? La réduire et arrêter le pouvoir par la crainte du pouvoir. Il est donc indispensable de former une milice nationale très-nombreuse , et même d'armer chaque citoyen non suspect. Il est indispensable aussi que les grandes villes du royaume aient de l'artillerie, un train
de guerre et des munitions aux ordres des municipalités. Enfin, il est indispensable que la milice nationale s'exerce au maniement des armes et qu'elle nomme ses officiers. Sans cela , tout ce qu'on ferait pour assurer la liberté publique ne serait que jeux d'enfants , et la constitution , quelque parfaite qu'elle fût d'ailleurs , ne serait qu'un château de cartes que le moindre souffle renverserait. Quant aux émeutes , extrêmement rares en tous pays lorsqu'elles ne sont pas excitées par l'injustice et les menées du gouvernement , si jamais le secours des troupes réglées était jugé nécessaire pour les apaiser dans quelque partie du royaume , les soldats n'obéiront qu'au commandement des magistrats municipaux , qui seuls doivent être chargés de veiller au maintien d£ la tranquillité. »
Ce chapitre conclut à ce que les rois ne soient majeurs qu'à vingt-cinq ans et que le régent soit nommé par l'Assemblée nationale.
D'après tout ce qui précède , il est certain qu'une monarchie organisée d'après le plan de constitution de Marat , si elle n'est pas parfaite , serait du moins plus juste, plus sage , plus en rapport avec les droits de l'homme et du citoyen, ce qui lui vaudrait de nombreux partisans dans toutes les classes de la société. C'est que l'empire de la sagesse est tel que les principes une fois établis constitutionnellement , une grande nation peut jouir des avantages inestimables de la liberté sous la monarchie, comme sous la plus sage et la plus juste des républiques. L'histoire est là pour justifier cette assertion ; les événements viendront tour à tour remplacer la constituante par la législative , la législative par la convention , la monarchie par la république ; les principes politiques que Marat aura posés en- 1789 res-
Il6 JEAN-PAUL M ARAT.
teront immuables ; son zèle à les revendiquer grandira d'autant que, seul dans la Convention nationale, il se sera élevé à la hauteur des fonctions sublimes de législateur et d'ami du peuple.
L'intérêt qu'inspire la lecture de ce livre de Marat nous entraînerait volontiers à plus de citations , mais la nécessité nous presse d'abréger -, et si nous en avons dit assez pour faire désirer le livre même , nous avons en partie atteint notre but.
Contentons-nous donc d'indiquer les sujets que, faute d'espace , nous ne pouvons reproduire : Du pouvoir judiciaire. — Des forces de l'État. — Des revenus de l'État. — Des municipalités. — Des ministres de la religion. — « La liberté religieuse est de droit civil, et nul citoyen ne doit être recherché ^jue pour avoir troublé un culte établi. La société doit tolérer toutes les religions , excepté celles qui la sapent. »
Le plan de constitution, précédé des Droits naturels de l'homme , se termine par les Devoirs du citoyen. « Le pacte social est un engagement réciproque entre tous les membres de l'État ; si l'homme veut que les autres respectent ses droits , il doit respecter les leurs à son tour. Le pacte social est un engagement réciproque entre la société et chacun de ses membres -, si le citoyen veut qu'elle lui accorde secours et protection, il doit concourir à maintenir l'ordre établi. Ainsi, tout citoyen doit respect au souverain , obéissance aux lois , révérence au prince et aux magistrats, tribut à l'Etat, secours aux nécessiteux , aide aux opprimés , bienveillance à ses compatriotes et dévouement à la patrie. »
Jusqu'alors, nous avons analysé successivement: Les chaînes de l'esclavage, L'offrande à la patrie,
le Moniteur patriote et le Projet de déclaration des droits de l'homme, suivi d'un Plan de constitution. Que trouve-t-on, dans tous ces écrits, à reprocher à Marat ? — Toujours la même chose , d'être exalté dans ses opinions. — Mais c'est le caractère distinctif de l'homme convaincu. — D'être dangereux par sa popularité , ses lumières , son audace. — Mais c'est l'éloge même de son mérite.
Passons condamnation sur ce caractère exalté, dirat-on \ mais Marat a des principes politiques si extraordinaires et qui sapent tellement les fondements de notre société moderne , que personne n'oserait les avouer-, il outrage toutes les religions en disant qu'elles prêtent la main au despotisme. — Entendons-nous d'abord. Marat a toujours distingué l'homme de la chose ; c'était son droit comme libre penseur et comme déiste \ mais comme législateur , et la chose existant de fait , il a posé en principe qu'il fallait les tolérer toutes.
Passe encore pour ceci , mais le justifiera-t-on jamais de s'être élevé contre l'inégalité des fortunes et d'avoir revendiqué le droit à la subsistance pour des milliers de misérables que dans tous les États civilisés du monde on abandonne à eux-mêmes. — C'est que le droit méconnu ou violé n'en est pas moins un droit légitime et sacré que chacun de nous apporte en naissant \ si Marat apporte à cette revendication toutes les forces vives du sentiment et de la raison , c'est que de tous les droits, celui de vivre est le plus impérieux.
Il est assez étrange que ces mêmes théories , qui chez Montesquieu et Rousseau ont contribué à leur gloire , soient devenues , dans leur revendication , un
délit pour Marat; et puisque tous ses détracteurs les lui imputent à crime , appelons en témoignage et Montesquieu et Rousseau.
A l'égard du droit à la subsistance , Montesquieu s'est exprimé ainsi : — « Quelques aumônes que l'on fait à un homme dans les rues, ne remplissent point les obligations de l'État, qui doit à tous les citoyens une subsistance assurée , un vêtement convenable , et un genre de vie qui ne soit point contraire à sa santé (i). »
Et Rousseau ajoutait : — « Il est manifestement contre nature . . . qu'une poignée de gens regorge de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire (2). »
Marat n'a donc point innové ; mais dans leur illogisme, les défenseurs des sociétés modernes ne se plaisent à vanter les grands et sages principes de Montesquieu et de Rousseau , que pour en faire , dans l'application , un crime à Marat.
A l'égard de la trop grande inégalité des fortunes , Marat pensait qu'il était de l'intérêt public d'en fixer les limites par des moyens constitutionnels. Est-ce là un motif de réprobation ? — « Mais une des plus importantes affaires du Gouvernement, c'est de prévenir l'extrême inégalité des fortunes , non en enlevant les trésors à leurs possesseurs , mais en ôtant à tous les moyens d'en accumuler ; non en bâtissant des hôpitaux pour les pauvres, mais en garantissant les citoyens de le devenir (3). »
(1) Esprit des lois, livre XXIII , chap. xxix.
(2) Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. — Édition in-12, de 1793; page 175.
(3) Économie politique. — Même édition; page 285.
« Les pauvres et les riches sont également funestes au bien commun; de ceux-là sortent les fauteurs de tyrannie; de ceux-ci les tyrans (i). »
Nous pourrions multiplier le parallèle et les citations, mais n'avons-nous pas suffisamment démontré que Marat , dans bien des opinions , procède de Montesquieu et de Rousseau , auxquels il faudra ajouter Locke, lorsqu'il s'agira d'établir que la résistance à l'oppression est un droit, comme le salus populi est sa loi suprême.
Quant à la vie privée de Marat, nous l'avons fouillée dans ses plus intimes replis ; qu'y a-t-on trouvé à dire contre ses mœurs , sa moralité ? Pas un fait illicite , pas même prétexte pour l'ombre d'un reproche. De sa carrière, nous ne sommes encore que fin août 1 789 ; attendons pour le condamner ou l'absoudre de nouveaux témoignages , de nouvelles accusations même , car il s'en produira sur sa moralité , de singulièrement étranges.
En attendant , reprenons la vie politique de notre publiciste, car il vient de créer une feuille quotidienne qui témoigne de l'influence qu'elle a dû exercer sur l'esprit public.
En juillet , au comité des Carmes ; en août , dans le Moniteur patriote , Marat avait démontré la nécessité de surveiller les travaux du comité de Constitution, d'en éplucher chaque article, et de rappeler sans cesse les commissaires aux vrais principes. Déjà l'apparition d'un premier numéro du Moniteur patriote semblait promettre la réalisation de ce projet, quand la publication du Plan de Constitution vint un instant le sus-
(1) Contrat social. — Même édition ; page 81.
pendre. Enfin, le premier septembre, Marat, au nom d'une société de patriotes , s'adressait aux représentants de la Commune de Paris, pour obtenir l'autorisation de faire circuler , sans aucune entrave , un nouvel écrit , mais périodique. Voici la réponse : « Permis à la poste de faire circuler le journal de M. Marat , intitulé : Le Publiciste parisien. Fait au bureau de police , ce 8 septembre 1789. »
Le lendemain , les colporteurs répandaient partout dans Paris le prospectus de cette feuille nouvelle.