LE PUBLICISTE PARISIEN
Journal politique, libre et impartial, par une Société de patriotes, et rédigé par M. Marat , auteur de l'Offrande à la patrie , du Moniteur et du Plan de Constitution , etc.
L'épigraphe était celle de Jean-Jacques : Vitam impendere vero (Meurs s'il le faut, mais dis la vérité).
Cette nouvelle annonce dut faire sensation ; on venait de lire les brochures que l'auteur avait publiées depuis quelques mois, on connaissait par conséquent ses opinions politiques ; elles avaient attesté un radicalisme qu'il ne serait pas facile de soutenir sans soulever de violents débats ; on savait en outre que Marat avait beaucoup écrit, ce qui dénotait au moins une grande facilité et une prodigieuse activité d'esprit ; ceux qui avaient assisté à ses démêlés académiques étaient convaincus que l'écrivain ne concevait pas une médiocre idée de luimême, ce qui ne laisse pas de soutenir dans la lutte ; enfin, ceux qui entretenaient des rapports intimes avec l'homme privé, s'attendaient à tout d'un caractère aussi énergique, d'une volonté aussi inébranlable, d'une conviction aussi arrêtée. Lui-même ne s'en cachait pas :
« Quelque sévère que soit ma plume , elle ne sera redoutable qu'au vice, et , à l'égard même des scélérats, elle respectera la vérité. »
Mais n'anticipons pas sur le texte, et voyons d'abord par ce prospectus , comment Marat comprenait le journalisme.
« Aujourd'hui que les Français ont reconquis la liberté les armes à la main, que le despotisme écrasé, n'ose plus lever la tête , que les perturbateurs de l'État ont été mis en fuite , que les ennemis de la patrie sont forcés de prendre le masque , que l'ambition déconcertée craint de se montrer , que les barrières du préjugé s'abattent de toutes parts à la voix de la raison , que les droits de l'homme et du citoyen vont être consacrés, et que la France attend son bonheur d'une Constitution libre; rien ne saurait s'opposer aux vœux de la Nation , que le jeu des préjugés et les passions dans l'Assemblée de ses représentants.
■ C'est aux sages de préparer le triomphe des grandes vérités qui doivent amener le règne de la justice et de la liberté , et affermir les bases de la félicité publique. Ainsi, le plus beau présent à faire à la Nation dans les conjectures actuelles, ou plutôt le seul écrit dont elle ait besoin , serait une feuille périodique, où l'on suivrait avec sollicitude le travail des États généraux, où l'on éplucherait avec impartialité chaque article, où l'on rappellerait sans cesse les bons principes , où l'on vengerait les droits de l'homme, où l'on établirait les droits du citoyen , où l'on tracerait l'heureuse organisation d'un sage gouvernement, où l'on développerait le moyen de tarir la source des malheurs de l'État, d'y ramener l'union, l'abondance et la paix. »
Tel est le plan que les auteurs de ce journal se sont
imposé, et que le public peut se flatter de voir scrupuleusement rempli, d'après la pureté des vues, l'étendue des connaissances et le succès mérité des ouvrages politiques du rédacteur.
Bien que fondé par une société de patriotes , Marat ne voulut prendre aucun autre engagement avec ses collaborateurs que celui qu'ils se borneraient à lui fournir des faits bien constatés. Le lecteur sera souvent surpris de la hardiesse des idées développées dans cette feuille, mais il y trouvera toujours liberté sans licence, énergie sans violence, et sagesse sans écart.
Malgré le décret du 4 août 1 789 , portant que la déclaration des droits de l'homme précéderait la Constitution, Marat, assurément le plus clairvoyant , le plus perspicace des hommes de la Révolution vit bientôt que l'intrigue sous toutes les formes s'apprêtait à ravir au peuple les fruits de sa victoire, et que le sang versé dans Paris au 14 juillet, le serait en pure perte pour la liberté , peut-être même au plus grand profit du despotisme , car moins de deux mois après la prise de la Bastille , le roi supprimait les gardes françaises, ces pieux et généreux soldats qui avaient fait cause commune avec le peuple.
Mais laissons, pour l'instant, les coups d'autorité du monarque ou de ses agents, et avec Marat, occuponsnous des opérations importantes de l'Assemblée nationale constituante, discutant le projet de deux Chambres et la sanction royale, projet présenté par le comité de Constitution et appuyé par le Gouvernement.
Dans cette discussion , Lanjuinais a parlé contre la division du pouvoir législatif en deux Chambres; le comte de Virieux la croit indispensable pour arrêter les vues d'ambition auxquelles une seule Chambre pourrait
se livrer; Malouet s'attache à prouver que rien n'est plus dangereux qu'une seule assemblée ; Custine veut une seule chambre, mais aussi le veto absolu pour le Roi.
« Faisons ici une observation générale qui n'échappera pas au lecteur judicieux.
« Des quatre membres qui ont porté la parole , le premier est dans les bons principes; mais les principes des derniers sont plus que suspects, ils tiennent à des vues d'aristocratie couvertes du voile de l'amour de l'ordre et du bien public. Malheur à nous si nos représentants ne voient pas que les préjugés dé la naissance sont inextricables, que la voix de l'intérêt est irrésistible.
« La division de l'Assemblée nationale en deux chambres : un Corps législatif périodique et un Sénat permanent ne produiraient aucun des effets qu'on paraît en attendre.
« Si elles ont les mêmes intérêts , elles seront animées du même esprit , et presque toujours elles seront d'accord sur les mêmes points ; le moyen qu'elles se contrebalancent l'une l'autre ? elles ne serviraient donc qu'à compliquer inutilement la machine politique. Si elles ont des intérêts différents, celle qui aura le contrôle ne servira qu'à embarrasser et arrêter la marche de celle qui aura la puissance législative , et le jeu de la machine politique serait détruit. Qu'on n'allègue pas l'exemple de l'Angleterre, à moins que l'on ne suppose l'établissement de nouvelles lois fondamentales. Or, comment imaginer qu'un bill fait dans la Chambre basse , pour anéantir les restes du régime féodal, passât jamais dans la Chambre haute? Qu'on en juge par tout ce que les Ordres
privilégiés ont fait parmi nous , pour empêcher la réunion aux communes. Sans les scènes sanglantes qui ont suivi la prise de la Bastille , quel homme de sens oserait prétendre qu'ils y eussent jamais consenti ?
t A l'égard de la nécessité de la tenue permanente des États généraux, peut-elle faire l'ombre d'un doute ? Le prince ne reduirait-il pas toujours le législateur au silence, s'il ne pouvait parler que lorsqu'il l'interroge ? Ne l'anéantirait-il pas totalement, s'il ne pouvait se montrer que lorsqu'il le lui permet ? Vérité que l'histoire de tous les peuples asservis retrace à chaque page. Il est donc indispensable que les Etats généraux soient toujours assemblés, ou, s'ils se séparent, que ce soit pour un terme très-court , et qu'ils se rassemblent ensuite de droit, à époque fixe.
« Quant à la sanction royale, comment a-t-elle pu faire le sujet d'une question ? Le veto est le droit d'empêcher l'effet d'un acte du pouvoir législatif; et qui ne voit que ce droit ne peut appartenir qu'à la nation ? Elle seule peut annuler les lois qu'elle improuve; mais comme elle n'est pas toujours assemblée, et comme elle ne peut guères juger des lois que par leurs effets , il est de la sagesse de ne les consacrer qu'au bout d'un certain terme.
« Commencer par la sanction des lois, c'est remettre au monarque le pouvoir de s'opposer à la Constitution, à la régénération de l'Empire. Le veto une fois consacré, à quoi en serions-nous réduits si les finances du prince étaient en bon état, s'il avait d'audacieux capitaines ? Se peut-il que l'Assemblée nationale se laisse aller de la sorte aux motions captieuses de quelques-uns de ses membres ? Se peut-il qu'elle suive
aveuglément toutes les impulsions qu'ils s'étudient à lui donner ?
« Que le veto ait été proposé dans l'Assemblée nationale par les ministres d'un monarque ambitieux, il n'y aurait rien là d'étrange ; ils auraient fait leur métier ordinaire d'ennemis de la patrie. Qu'il y eût été proposé par quelques membres avides de faveur; il n'y aurait rien là d'étrange encore \ jusqu'où ne va pas l'avilissement de certaines âmes. Mais qu'immédiatement après une révolution , où chacun cherche à paraître patriote, et dans un moment où la nation connaît toute l'étendue de ses droits, qu'un grand nombre de représentants l'ait osé proposer, agiter et retourner en tous sens, c'est ce qu'on aurait peine à croire , si l'on méconnaissait l'empire des passions et des préjugés. La nation peut apprécier aujourd'hui la vertu de ses députés ; elle connaît ceux qui sont dignes de sa confiance. C'est sur eux qu'elle se repose du soin de rejeter les lois qui flétriraient sa gloire , en ruinant sans ressource les fondements de la liberté et de son bonheur. Sera-t-elle réduite à la triste nécessité de les annuler , en notant d'infamie les lâches députés qui en seraient les instruments (Publiciste, n° i). »
Voilà donc Marat entré dans la voie qu'il s'était volontairement imposée , et pour laquelle il se sentait si nécessaire -, le voilà , dès le début de sa feuille , surveillant avec zèle et sollicitude les travaux des députés, rappelant aux vrais principes ceux qui s'égarent et ceux qui trahissent , se constituant le défenseur des droits de l'homme et du citoyen , dont les suppôts du trône cherchent à miner la base. Si , faute de place suffisante dans les huit pages in-octavo de
son journal , il ne peut embrasser toutes les discussions, il s'applique de préférence aux lois fondamentales, à certains points capitaux qu'on ne saurait délaisser sans compromettre la Constitution ellemême. La confusion des pouvoirs devient aussi l'objet de son attention.
Un décret de l'Assemblée nationale venait d'absoudre le marquis de La Salle, accusé de trahison par le peuple, mais justifié et reconnu innocent. « Pour éviter ce malheur affreux de voir un innocent exposé à périr des mains d'un peuple soulevé contre des traîtres , les États généraux auraient dû ériger un tribunal pour connaître des crimes d'État; tribunal que le public demande depuis si longtemps.
« Mais quel sera le tribunal chargé de connaître ces crimes ? Quelques membres de l'Assemblée ont proposé de s'adresser au roi pour le nommer. Peutêtre conviendrait-il de recourir au prince , si l'on pouvait compter sur la punition des coupables , parce qu'il est sage de ne jamais bouleverser l'ordre établi sans une absolue nécessité ; mais le moyen d'avoir quelque confiance au gouvernement ? Lui remettre le châtiment des dépositaires de l'autorité qui ont malversé ou conspiré sous son nom, ce serait charger un chef de parti de punir les factieux.
« On ne peut non plus avoir aucune confiance dans les Parlements, dans ces cours d'injustices, uniquement distinguées par leur égoïsme, leur partialité, leur ambition, et trop intéressées à perpétuer le système du despotisme , pour punir les ennemis de la patrie.
« Quant aux juges royaux , subordonnés comme ils le sont aux Parlements, oseraient-ils être justes?
« Je ne vois qu'un moyen de former un tribunal ferme et impartial, qui ait la confiance publique, et qui fasse parler la loi ; c'est de le composer d'un membre de chaque district de la capitale, choisi par la voie du sort , et d'un président choisi par la voie du scrutin. Tribunal provisoire , il connaîtrait des crimes d'État, jusqu'à ce que des temps plus tranquilles permettent à l'Assemblée nationale de régler à loisir cette branche de législation. Par devant lui seraient donc accusés et amenés les coupables de malversation ou d'attentats contre la nation , pour être jugés publiquement et punis suivant la rigueur des lois.
« Ce tribunal commencerait à entrer en activité par l'instruction du procès des victimes de la populace effrénée , afin que leur mémoire fût flétrie ou réhabilitée , suivant qu'ils seraient trouvés coupables ou innocents [Publiciste , n° 2). »
Il ressort des vues élevées de ce publiciste, de la véhémence de son langage , de l'austérité de ses mœurs , de son audace , de sa conviction , quelque chose qui plaît, qui charme, qui entraîne, qui subjugue; on y sent la foi dans l'amour de la liberté et un courage dont il ne sera pas facile d'avoir raison. Tout, dans les faits politiques, annonce que la lutte sera terrible. Déjà, le 10 septembre 1789, quelques placards , affichés autour de la salle des Etats , les menaçaient du feu s'ils trahissaient la confiance publique : voilà pour l'extérieur. Au dedans de la salle, une délibération de la ville de Rennes soulevait Messieurs les privilégiés contre les patriotes rennois, qui avaient témoigné de leur étonnement de ce que certains groupes de députés avaient osé mettre en
question là suprématie de l'Assemblée nationale. Us terminaient en déclarant traîtres à la patrie quiconque entreprendrait de porter atteinte aux droits nationaux.
L'abbé Maury, Garât, et le comte de Mirabeau, demandent qu'on réprime cette délibération ou qu'on la dédaigne comme absurde.
Pourtant, « rien de si naturel que la délibération des citoyens de la ville de Rennes, présentée à l'Assemblée nationale au sujet du veto; rien de si juste que les principes qui lui servent de fondement, rien de si étrange que les réclamations qu'elle a excitées, et rien de si odieux que les motions auxquelles elle a donné lieu.
« Jetons ici un coup d'œil rapide sur la doctrine alarmante de quelques membres des États.
« Si la délibération de Rennes devait trouver un zélé défenseur, c'était le comte de Mirabeau; il connaît les droits des peuples et les devoirs de leurs mandataires. Mais , au lieu d'épouser la cause de la nation , il a pris un ton d'importance , de faux airs de dignité pour élever l'autorité des commis au-dessus de celle des commettants.
t Les villages, les bourgs, les villes, les provinces, s'est-il écrié , tout cela n'est que sujets , et le Corps législatif ne doit nulle déférence légale, nul compte de ses opinions à telle ou telle agrégation. Ce n'est pas là, sans doute, les sentiments qu'il a fait éclater pour capter les suffrages des bourgeois de Marseille , et des paysans... lorsqu'il s'est humanisé avec eux jusqu'à leur vendre du drap... Laissons là l'oubli de ses devoirs pour observer que les villages, les bourgs, les villes, les provinces, composent le royaume, la nation; or, s'ils n'ont pas le droit, qu'il leur dispute,
de faire entendre leur vœu dans l'Assemblée nationale, à qui donc ce droit pourrait-il appartenir ?
« Garât, l'aîné, et Maury se sont oubliés d'une manière encore plus révoltante : ils ont poussé l'audace jusqu'à demander un décret d'accusation qui proscrivît la délibération de Rennes comme outrageante et attentatoire.
« Quoi ! on ferait un crime aux députants de faire connaître leur vœu aux députés ! Défendre la cause des peuples sera s'en déclarer l'ennemi ! Menacer de l'indignation publique les lâches qui oseraient trahir les intérêts de la nation , sera violer la liberté de ses représentants et attenter à la patrie ! Odieuses maximes qui n'auraient dû sortir que de la bouche d'un sophiste soudoyé. »
Mirabeau et consorts durent comprendre que désormais il leur faudrait compter avec le journaliste patriote, qui ajoutait :
« Dans tons les points qui tiennent aux lois fondamentales de l'État , aux droits de la nation , les députés ne sont que les organes de leurs commettants, dont ils doivent suivre le vœu. A défaut de mandats positifs, ce vœu ne peut se former que par l'opinion publique*, il importe donc de laisser un libre cours aux discussions.
« Le salut de l'État étant la loi suprême , et l'obligation d'y veiller le premier des devoirs" du citoyen , dénoncer à la patrie comme traîtres tous ceux qui attaquent les droits du peuple , et mettent en danger la liberté publique , est non-seulement le droit des habitants de chaque village, de chaque bourg, de chaque ville, de chaque province, mais le droit de chaque individu. Que si les réclamations d'une partie
l3o JEAN-PAUL MARAT.
du peuple ne doivent pas influer sur les délibérations du législateur , elles sont toujours dignes de son attention , et elles doivent réveiller celle du public [Publiciste, n° 5) (i). »
Aux ardeurs de la politique se mêlaient les horreurs de la disette. Les boutiques des boulangers étaient assiégées, le peuple manquait de pain après la plus riche récolte, et se voyait à la veille de périr de faim.
« Peut-on douter , écrit Marat , que nous ne soyons environnés de traîtres qui cherchent à consommer notre ruine ? Serait-ce à la rage des ennemis publics, à la cupidité des monopoleurs, à l'impéritie ou à l'infidélité des administrateurs que nous devons cette calamité? Voilà un mystère que. les communes de tous les districts de la capitale doivent se faire un devoir d'éclaircir sans délai , en chargeant quelques hommes capables et d'une probité à l'épreuve d'exa miner la gestion du Comité des subsistances de l'Hôtelde-Ville [Ami du peuple, n° 6). »
Poser la question de la culpabilité des auteurs de la disette qui alarme en ce moment le peuple, c'est éveiller l'attention des écrivains patriotes et stimuler leur zèle pour le bien public ; mais en faire remonter la cause première jusqu'à l'Assemblée nationale , c'est frapper l'ennemi à la tête , car c'est dans son sein
(i) Les députés ne sont que les organes de leurs commettants. Tel est invariablement le principe de Marat, tel doit Être celui de tout homme sensé qui comprend la pondération des droits politiques.
Le girondin Buzot prétend qu'en répétant sans cesse au peuple de Paris que les représentants n'étaient que ses mandataires, il avait appris à ne plus respecter ni magistrats, ni représentants. « Ces polissons de Parisiens nous prenaient pour leurs valets. » — Voyez Mémoires inédits de Bufot, publiés par G -A. Dauban, page 64.
que s'agite pour la défense des privilèges de la monarchie les plus coupables , les plus dangereux ennemis de la Révolution , dont la tactique infernale enraie la marche qu'auraient dû prendre les députés patriotes pour accélérer l'avènement de la Déclaration des droits et la Constitution.
« Pour cheminer à grands pas , il fallait cheminer régulièrement. L'Assemblée aurait donc dû débuter par statuer sur les Droits de l'homme et du citoyen. De là , elle aurait passé aux droits du peuple exerçant la souveraineté par lui-même, et aux droits du peuple exerçant la souveraineté par ses délégués ; c'est-à-dire par les droits des députants et les devoirs des députés \ puis elle en serait venue à la distribution des pouvoirs, à la fixation de leurs limites , à l'établissement du gouvernement et des cours de justice , etc.
« Mais elle n'a point de plan , elle saute d'un objet à un autre , elle agite mille questions déplacées , et souvent toutes à la fois. Les inconvénients qui en résultent sont si nombreux , si cruels , qu'on ne saurait les passer sous silence.
« Un inconvénient capital est de perdre un temps précieux à traiter directement des parties de législation qui ne sont que des conséquences nécessaires de quelques lois fondamentales , telles que l'abolition de la main-morte, qui découle de la loi naturelle, etc.
« Un autre inconvénient capital est de manquer l'union , l'harmonie \ les rapports et la correspondance réciproque des lois constitutionnelles. Ajoutez la perte de temps énorme qu'exige la rédaction de toutes ces pièces de rapport.
« Enfin, un inconvénient capital est de fournir matière à négliger les droits sacrés des peuples , pour
s'occuper des prérogatives de la couronne. Or, si par quelque coup imprévu du sort, l'Assemblée nationale venait à être dissoute , il arriverait qu'elle aurait bien assuré le bonheur du prince , mais elle n'aurait rien fait pour consolider la félicité publique.
« Ici, qu'on ne dise pas que ces craintes sont chimériques. Il n'est que trop évident qu'une puissante faction, cachée au sein même des États généraux, ne travaille qu'à faire manquer le grand œuvre de la régénération de l'Empire. Toujours attentive à détourner les questions qui vont directement au but , pour agiter celles qui tendent à relever et raffermir la puissance du prince , elle ne cherche qu'à tirer les choses en langueur, en attendant que quelque événement favorable lui permette de lever le masque. Répandus parmi le peuple , ses émissaires s'efforcent de le porter aux derniers excès , tandis que ses créatures , de concert avec les chefs de toutes les branches de l'administration, s'étudient à le réduire au désespoir par la crainte de périr de faim , et à le dégoûter de la liberté même , en ne lui faisant éprouver que les malheurs de la licence. A qui la faute, si les ennemis de l'État réussissent enfin à se relever ? Aux communes , et aux communes seules , dont le défaut de vues politiques ne leur a pas permis de sentir les suites funestes d'une retenue déplacée , d'une fausse humanité (i). Effarouchés de la fin tragique de quelques scélérats, traîtres à la patrie, elles se sont trop
(i) Insensés que nous sommes, nous poussons les hauts cris lorsque quelques scélérats, dont les concussions ont réduit des provinces entières à la misère, tombaient sous les coups de la populace justement révoltée, et nous gardons le silence lorsque les satellites du prince égorgent militairement des milliers de sujets.
empressées d'arrêter ces scènes sanglantes. Sans doute il eût mieux valu livrer les coupables au glaive des lois-, mais au lieu de presser l'établissement d'un tribunal suprême pour instruire publiquement leur procès, elles se sont laissées aller à de fausses promesses, et bientôt, dupes de leur crédulité, elles ont vu échapper pour toujours les ennemis de l'État; elles ont même souffert que le ministre, tournant contre elles leurs propres libérateurs , violât la liberté pour sévir contre les attroupements.
« Enfin, par un aveuglement impardonnable, elles ont enlevé contre toute justice, aux plus zélés citoyens, le droit de s'assembler, et de ramener ses crises salutaires qui, seules, pouvaient faire trembler les ennemis de la patrie, forcer l'Assemblée nationale à se purger elle-même, hâter la Constitution, assurer la liberté et cimenter la félicité publique [Ami du peuple, n° 7). »
« O Français , peuple libre et frivole , ne pressentirez-vous jamais les malheurs qui vous menacent, vous endormirez-vous donc toujours sur le bord de l'abîme ?
« Grâce au peu de vues de ceux qui tenaient les rênes du Gouvernement, à la lâcheté des ennemis de l'État, à un concours d'événements inattendus, vous avez rompu vos fers , vous avez les armes à la main. Mais, au lieu de poursuivre sans relâche le châtiment des ennemis publics, vous vous êtes livrés au manège dés hommes faibles ou corrompus qui s'efforçaient de les soustraire à votre juste vengeance , de les rappeler au milieu de vous , et vous avez laissé échapper ces coupables victimes.
« Au lieu de sentir que votre indépendance actuelle est l'ouvrage des conjonctures, vous en faites honneur
à votre sagesse, à votre courage; la vanité vous aveugle; et dans l'ivresse d'un faux triomphe, vous laissez vos perfides ennemis renouer tranquillement les fils de leur trame odieuse.
« Au lieu de vous dévouer généreusement à la patrie , vous avez fait un objet de lucre des minces services que vous lui rendez ; vous ne semblez même vous disputer l'honneur de la servir, que pour achever de la dépouiller.
« Au lieu de choisir pour vos chefs des hommes indépendants , distingués par leurs principes , leurs lumières et leurs vertus publiques, vous vous abandonnez aux premiers venus; vous appelez à des places de confiance des hommes peu versés dans les affaires, des hommes pensionnés par le prince, des hommes qui ne subsistent que de ses largesses. Comment de pareils citoyens oseraient-ils élever la voix contre l'injuste autorité d'un maître , ou plutôt à quel titre compteriez- vous «ur leur fidélité ? Le dirai-je ? Vous vous êtes montrés si peu jaloux du choix de vos mandataires, que dans vos Comités municipaux sont des hommes nourris des maximes de la Robe et de la Cour; mais ce que la postérité refusera de croire, c'est que dans l'Assemblée même de vos représentants, où l'on ne devrait compter que des sages, se trouvent des hommes peu recommandables par leurs sentiments, des hommes peu honorés par l'opinion publique , des hommes, enfin, qui n'ont échappé à la loi que par un certificat d'imbécillité O siècle! ô mœurs!
« Peuple inconsidéré, livrez-vous à la joie, courez dans les temples, faites retentir les airs de vos chants de triomphe, et fatiguez le ciel de vos actions de grâces pour un bien dont vous ne jouissez pas. Vous
n'avez plus de tyrans, mais vous éprouvez encore les effets de la tyrannie ; vous n'avez plus de maîtres , mais vous ressentez encore les maux de l'oppression. Vous ne tenez qu'un fantôme, et vous êtes plus loin du bonheur que jamais. Hé ! de quoi vous applaudiriez-vous ? D'un bout du royaume à l'autre, l'État est en travail et en convulsions ; vous êtes dans l'infortune, vos ateliers sont déserts, vos manufactures abandonnées , votre commerce est dans la stagnation, vos finances sont ruinées , vos troupes sont débandées-, vous vivez dans l'anarchie, et pour surcroît de calamité , c'est en vain que le ciel a combattu pour vous, c'est en vain qu'il vous a ouvert les trésors de la fécondité. Vous n'avez échappé aux horreurs de la famine que pour éprouver la disette au sein même de l'abondance (i).
« Encore, si vous touchiez au terme de vos maux; mais ils ne feront qu'empirer. Les beaux jours fuient avec rapidité; bientôt la rigueur de la saison ajoutera de nouveaux besoins à ceux qui vous consument; le gain des ouvriers et des maîtres diminuant peu à peu avec la longueur des journées , ajoutera à la misère commune ; des légions de domestiques , mis sur le pavé, augmenteront la foule des indigents ; et l'affreux désespoir poussant au crime les malheureux qui manquent de tout , et que la société abandonne , changera la capitale en un repaire de voleurs et d'assassins.
(i) On prétexte que la campagne manque de bras pour battre les grains. Quoi! l'Etat nourrirait une armée de 160,000 hommes; ils vivraient dans l'oisiveté, et faute de bras le peuple serait près de périr de faim! Après cela, qu'on nous dise que le Gouvernement n'a rien plus à cœur que le bonheur des peuples.
l36 JEAN-PAUL MARAT.
« Quel sort vous attend ! Les ennemis cruels acharnés à vous perdre ne cessent de vous tendre des pièges; jour et nuit, ils s'efforcent de vous entraîner dans tous les désordres , de vous accabler d'inquiétudes et d'alarmes, de vous fatiguer de votre indépendance, de vous faire sentir les maux de l'insubordination , de vous faire regretter l'esclavage , et de vous réduire à chercher dans les bras d'un maître le repos , l'abondance et la paix.
« Si du moins le Sénat national mettait fin à vos malheurs par la régénération du royaume. Mais depuis longtemps vos ennemis y siègent avec sécurité ; ils ont trouvé moyen de s'y faire des créatures et de tourner contre vous vos propres défenseurs. La plupart de vos députés n'ayant à vous offrir qu'une fidélité incorruptible, gardent le silence; tandis qu'une poignée d'orateurs ambitieux , verbeux et bruyants, consument les jours en vains débats, tirent les affaires en langueur pour ne rien conclure , et semblent chercher à vous enlacer dans les liens d'une politique captieuse.
« Le voile enfin tombera... Déjà quelques provinces font éclater leur mécontentement ; l'État est sur le point d'être déchiré. La capitale , qui ne subsiste que parle luxe et les vices, pourra bien redemander un maître , et peut-être verra-t-on quelques ambitieux prodiguer l'or pour se saisir des rênes flottantes du Gouvernement. Mais les provinces , perdues pour le monarque, s'érigeront en républiques. S'il en conserve quelques-unes, il combattra bientôt pour conquérir les autres, et nous serons replongés, pendant une longue suite de siècles , dans les horreurs des guerres civiles qui désolèrent autrefois la France. O ma pa-
trie ! à l'aspect des malheurs qui t'accablent et te menacent , mon cœur se fend de douleur , des larmes de sang coulent de mes yeux.
« Cessons de nous plaindre; les maux cruels qui nous font gémir sont notre ouvrage, les fruits amers de notre dépravation. Qu'attendre d'un peuple d'égoïstes qui n'agissent que par des vues d'intérêt, qui ne consultent que leurs passions , et dont la vanité est l'unique mobile ? Ne nous abusons plus : une nation sans lumières, sans mœurs, sans vertus, n'est pas faite pour la liberté. Elle peut bien rompre un moment ses fers , mais peut-elle éviter de les reprendre-, et si elle n'est pas enchaînée par la force, elle le sera infailliblement par la fourbe.
« Insensés que nous sommes , nous fermons l'oreille aux sages qui cherchent à nous réveiller de notre léthargie, et nous l'ouvrons aux fripons adroits qui cherchent à nous endormir. Ah ! s'il nous reste encore quelque espoir, sortons, sortons de notre fatale sécurité , découvrons l'abîme ouvert sous nos pas , mesurons-en la profondeur, et travaillons à le combler avant qu'il nous ait engloutis.
« Réfléchissons-y mûrement. Jamais la machine politique ne se remonte que par des secousses violentes , comme les airs ne se purifient que par des orages. Rassemblons-nous donc sur les places publiques , et avisons aux moyens de sauver l'État ; mais hélas ! pourrions-nous le méconnaître encore?... La source de nos malheurs actuels , c'est que les conseils de ceux qui nous gouvernent sont et trop nombreux et trop dépourvus de sages; les cohues ne servent qu'à jeter partout le désordre , et les ambitieux , les vicieux , les sophistes soudoyés ne sont bons qu'à nous perdre.
Le seul moyen de tarir la source de nos maux, c'est de purger nos comités des hommes dont les principes sont suspects ou dangereux , des hommes qui tiennent quelque place, quelque pension du Gouvernement. Requérons aussi le Sénat national de se purger lui-même ; que son premier décret déclare inhabile à siéger tout homme qui tient quelque bienfait de la Cour, ou qui fait une spéculation de servir la patrie ; que tout membre qui a une place ou une pension du prince soit invité à les remettre *, que chacun s'engage d'honneur à ne recevoir aucune faveur de la Cour, que dix ans après l'expiration de la législature dont il fait partie. Si le Sénat refuse, que les pouvoirs des députés , dans lesquels on ne peut plus prendre confiance , soient révoqués par leurs commettants , et qu'à leur place soient appelés des hommes d'un vrai mérite.
« Les États actuels ont été formés sur les mauvais principes de la féodalité ; aujourd'hui qu'il n'y a plus dans le royaume qu'un seul ordre de citoyens, que la hiérarchie sacrée et la noblesse n'y siègent plus comme classes privilégiées , qu'on n'y admette que ceux d'entre eux qui ont fait preuve de zèle patriotique, et que l'Assemblée nationale, réduite au quart, soit uniquement composée d'hommes éclairés et vertueux (Ami du peuple , n05 8 et 9). »
C'est ainsi qu'en politique, aussi sage que prévoyant, Marat s'appliquait à réformer l'esprit public, à inculquer les vrais principes de la démocratie pour empêcher le peuple de faire fausse route , lorsqu'il se laissait éblouir par la doctrine cauteleuse et les perfides conseils de ses ennemis.
Au nombre des causes que Marat signalait comme
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un obstacle réel au progrès de la Révolution, était, on vient de le voir, le trop grand nombre des membres qui composaient l'Assemblée nationale et celle des représentants à l'Hôtel-de-Ville. Au spectacle de leurs menées. , à l'ouïe de leurs projets , à la composition de ces assemblées , il avait deviné leurs intentions hostiles , et voyait , seul peut-être alors , où ces faux patriotes en voulaient venir. Aussi , dès les premiers numéros du journal, le rédacteur avait-il dit : « Le meilleur moyen d'arrêter la précipitation du législateur est de diminuer considérablement le nombre de ses membres , et de le composer d'hommes instruits , sages et vertueux » (Publiciste, n° 5).
« Je le répète et ne cesserai de le répéter au péril de ma vie, il n'est qu'un moyen de sauver l'État : c'est de purger l'Assemblée nationale , en expulsant avec ignominie les membres corrompus, en la rendant moins nombreuse, en n'y appelant que des hommes distingués par leurs lumières et leurs vertus et en lui traçant la marche de point en point, d'après un plan de constitution sagement combiné » [Ami du peuple, n° 10).
A l'égard des membres de la municipalité que Marat avait inculpés , il disait : « Que ceux que je suspecte me donnent sujet de louer leur conduite , et je serai leur plus zélé défenseur ; mais s'ils persistent à sacrifier le peuple à leurs petites passions, je les poursuivrai sans relâche. Et pour gage de ma parole, je prie tout citoyen honnête, qui aurait contre quelques députés de l'Hôtelde-Ville des faits graves de récusation dont il puisse établir la preuve juridique , de vouloir bien me les adresser ; je suis l'avocat de la nation, et je ne reculerai jamais » [Ami du peuple, n° 22).
On concevra sans peine qu'avec un homme doué
d'un courage civique , que la possibilité de l'arbitraire ni les coups d'autorité ne semblaient émouvoir, ses collaborateurs, s'ils n'étaient de la même trempe, durent singulièrement réfléchir et trembler pour eux-mêmes en songeant aux résultats certains qu'ils devaient a/nencr. Aussi , les verra-t-on bientôt , par suite d'un décret de prise de corps lancé par les représentants de la Commune de Paris contre Marat, cesser une association que leur zèle relatif ne leur permettait pas de garder plus longtemps.
Ajoutons, pour n'y plus revenir, qu'au sixième numéro du Publiciste parisien, le titre du journal se modifia de manière à ne laisser aucun doute sur les dispositions du rédacteur , comme sur le but politique de cette feuille qui désormais s'appellera Y Ami du peuple, titre qui deviendra dans quelque temps la qualité significative et justement méritée de Marat • qualité qui sera employée pour la première fois dans la lettre qu'il adressera à M. Joly, membre et secrétaire de la Commune de Paris , qui , sur une plainte que nous aurons à examiner, avait provoqué un décret de prise de corps contre Marat.
Que de sujets intéressants dans les débats de l'Assemblée nationale nous aurions à extraire de Y Ami du peuple, si le cadre de cet ouvrage ne s'y opposait d'une manière invincible! Les faits abondent et se pressent, les réflexions jaillissent comme des étincelles et éclairent d'un jour nouveau l'aurore de la Révolution. Mais nous n'avons promis que Y Esprit politique de Marat ; résumons par l'analyse les points caractéristiques, abordons ceux qui, par leur esprit, leur contexture, feront le mieux connaître le grand citoyen qui fait l'objet de cette étude.
Constatons tout d'abord que des collaborateurs de Marat, au public sympathique , les inquiétudes s'étaient répandues; les meilleurs patriotes même, peu habitués à un tel dévouement de la part des journalistes, redoutaient pour leur nouvel ami les conséquences de ses vues hardies et de ses dénonciations. Et , sous toutes les formes, les témoignages de cette inquiétude arrivaient jusqu'au rédacteur du journal Y Ami du peuple.
« On m'écrit de tous côtés que cette feuille cause beaucoup de scandale -, les ennemis de la patrie crient au blasphème , et les citoyens timides , qui n'éprouvèrent jamais ni les élans de l'amour de la liberté , ni le délire de la vertu , pâlissent à la lecture. On convient que j'ai raison d'attaquer l'Assemblée nationale , mais on voudrait que ce fût avec modération ; c'est faire procès à un soldat de se battre en désespéré contre de perfides ennemis.
« Peut-être aussi me juge-t-on avec un peu de légèreté, et sans doute on changerait d'opinion si l'on connaissait les faits. En voici quelques-uns qu'il est bon de ne pas oublier. Tant que j'ai cru voir dans l'Assemblée nationale un désir soutenu , mais peu éclairé , d'aller au bien , j'ai eu pour elle tous les égards que mérite la loyauté; j'ai travaillé à la rappeler aux bons principes; et crainte de diminuer la confiance des peuples, je lui ai adressé directement mon travail (i). Mais, lorsque j'ai vu l'Assemblée poursuivre avec opiniâtreté un plan d'opérations funestes, j'ai fait l'acquit de ma conscience en lui adressant publiquement mes observations (2). Enfin , lorsque je n'ai pu me dissimuler
(1) J'ai écrit à Nos Seigneurs des États généraux plus de vingt lettres que je publierai un jour.
(2) Voyez le Moniteur patriote , n° i et unique.
le dessein criminel qu'a formé la faction ennemie de sacrifier la nation au prince , et le bonheur public à la cupidité d'une poignée d'ambitieux, toute espèce de considération s'est évanouie •, je n'ai vu que le danger de la patrie , son salut est devenu ma loi suprême , et je me suis fait un devoir de répandre l'alarme , seul moyen d'empêcher la nation d'être précipitée dans l'abîme.
« Au demeurant, je dois ma profession de foi à mes lecteurs; je vais la leur faire avec la franchise d'un homme qui ne sait point dissimuler-, mais je n'y reviendrai plus. Je les prie de s'en souvenir :
« — La vérité et la justice sont mes seules divinités sur la terre. Je ne distingue les hommes que par leurs qualités personnelles ; j'admire les talents, je respecte la sagesse, j'adore les vertus; je ne vois dans les grandeurs humaines que les fruits du crime ou les jeux de la fortune; toujours je méprisai les idoles de la faveur, et n'encensai jamais les idoles de la puissance ; de quelque titre qu'un potentat soit décoré , tant qu'il est sans mérite il est peu de chose à mes yeux, et, tant qu'il est sans vertus , il n'est à mes yeux qu'un objet de dédain. —
« Les bons patriotes craignent que ma feuille ne soit supprimée. Ce serait donc par les suppôts du despotisme ; or , je les défie d'oser y toucher ; ils savent combien peu je les crains, et je ne les crois pas assez imbéciles pour se déclarer de la sorte ennemis du bien public et traîtres à la patrie. Dans un combat de discussions épineuses, le peuple a tout à craindre des artifices de ses ennemis, et il n'a rien à espérer de ses forces, de son courage, de son audace; il sera pris au piège s'il ne l'aperçoit ; il lui faut donc des hommes
versés dans la politique , qui veillent jour et nuit à ses intérêts , à la défense de ses droits , au soin de son salut. Je lui consacrerai tous mes instants.
« En combattant contre les ennemis de l'État, j'attaquerai sans ménagement les fripons ; je démasquerai les hypocrites ; je dénoncerai les traîtres ; j'écarterai des affaires publiques les hommes avides qui spéculent sur leur faux zèle, les lâches et les ineptes, incapables de servir la patrie , les hommes suspects , en qui elle ne peut prendre aucune confiance. Quelque sévère que soit ma plume , elle ne sera redoutable qu'aux vices ; et à l'égard même des scélérats, elle respectera la vérité; si elle s'en écarte un instant pour blesser l'innocence , qu'on punisse le téméraire, il est sous la main de la loi.
« Je sais ce que je dois attendre de la foule des méchants que je vais soulever contre moi ; mais la crainte ne peut rien sur mon âme; je me dévoue à la patrie, et suis prêt à verser pour elle tout mon sang. »
Est-ce là une de ces déclamations produites par la fièvre du patriotisme, dans l'enthousiasme d'un instant ? Non, certainement, car avant la Révolution, en 1788, que le lecteur s'en ressouvienne, Marat, persécuté pour les sciences , avait dit : On n'est pas fait pour être l'apôtre de la vérité, quand on n'a pas le courage d'en être le martyr. Logique inflexible , tu feras de cet homme un martyr ; mais en le montrant à l'univers comme le plus grand des citoyens , tu enseigneras aux générations l'exemple du patriotisme le plus pur , et tu forceras les publicistes à l'imiter ou à rougir.
Si dénoncer les traîtres est le devoir du publiciste
qui se constitue le défenseur des droits du peuple , voyons comment Marat comprenait cette fonction de dénonciateur patriote, ou censeur populaire. Il y a profit dans tous ses enseignements, écoutons :
« Ses fonctions consistent à veiller sans cesse pour le salut du peuple contre les ennemis publics -, fonctions sublimes qui exigent un dévouement sans bornes à la patrie, et le concours de toutes les vertus qui élèvent l'humanité. Avant tout, il doit être pur dans ses mœurs et irréprochable dans sa conduite; autrement, de quel front censurerait-il dans les autres les vices qui le flétriraient lui-même ?
« Il a besoin d'une impartialité à toute épreuve pour attaquer, sans acception de personnes, les fonctionnaires publics qui négligent leurs devoirs, les administrateurs infidèles , les juges prévaricateurs , les ministres des lois" qui les font servir à opprimer l'innocence ou à protéger le crime, les dépositaires de l'autorité qui malversent, et les traîtres qui machinent la perte de l'État.
« Il doit renoncer aux plaisirs , aux douceurs , au repos de la vie, pour sacrifier ses veilles à la recherche des injustices et des attentats , des trames et des complots , des machinations et des trahisons qui compromettent la tranquillité, la liberté et la sûreté publique.
« Il lui faut un courage indomptable pour braver le ressentiment, la haine et les vengeances des hommes puissants qu'il dénonce; pour mépriser les injures, les calomnies, les menaces, les dangers accumulés sur sa tête par les scélérats qu'il couvre d'opprobre, ou qu'il dévoue à la vindicte publique.
« Enfin , il doit porter l'abnégation de lui-même jusqu'à l'héroïsme, pour immoler son être tout entier
au bonheur public ; passer ses jours dans les privations, les humiliations , les chagrins , les alarmes ; vivre au milieu des pièges et des embûches; avoir sans cesse sous les yeux l'image de la mort ; se résoudre à verser son sang goutte à goutte, s'exposer même à périr ignominieusement sur l'échafaud pour le salut d'un peuple ignorant ou égaré , qui trop souvent le dédaigne , qui l'outrage quelquefois, et dont il est presque toujours méconnu [Journal de la République , n° 46). »
Il ne faut pas beaucoup de lumières pour sentir qu'il est impossible de faire la guerre aux méchants , sans être en butte aux traits empoisonnés de la calomnie , sans s'exposer au ressentiment des fripons démasqués , sans avoir à redouter les vengeances secrètes des scélérats déjoués. Mais peu d'hommes ont assez de jugement pour sentir que cet excès de vertu, qui devrait faire bénir le nom de la généreuse victime , ne sert qu'à l'exposer à l'exécration des méchants et aux dédains du vulgaire égaré, sans lui concilier l'estime des bonnes gens \ car , pour une poignée d'hommes à caractère , en état d'apprécier la grandeur de ces sacrifices , des millions d'hommes de boue l'accablent d'injures, d'outrages et de mépris.
Pourtant , ces pénibles et dangereux devoirs Marat les remplira jusqu'à la fin de sa carrière.
Nous avons laissé Marat surveillant avec sollicitude les travaux de l'Assemblée nationale et démasquant la faction qui s'oppose à la régénération de l'empire ; signalant les causes principales qui s'opposent à l'avénement de la Constitution , dénonçant les abus de l'autorité municipale contre la liberté de la presse et le droit de réunion. Nous allons maintenant le voir re-
vendiquant pour les citoyens leurs droits inaliénables et s'occupant des bases d'une bonne administration municipale. Il s'adresse donc aux citoyens de tous les districts de la capitale :
« Vous avez le droit incontestable de vous assembler à toute heure pour la chose publique ; et il n'est aucune puissance sous le ciel qui ait celui de s'y opposer -, mais il est impossible à chacun de vous de s'occuper continuellement des affaires de l'État ; ce soin doit donc être commis à vos représentants.
« Vous seuls avez droit de nommer vos députés , de leur imposer les devoirs de leur place , de révoquer leurs pouvoirs , de leur faire rendre compte de leur gestion et de les récompenser ou punir , suivant qu'ils se sont bien ou mal acquittés de leurs fonctions.
« Moins un corps est nombreux, moins il est sujet à perdre le temps en vains débats ; plus il expédie d'affaires, et mieux il marche au but de son institution -, il importe donc infiniment de rendre nos comités peu nombreux et de les organiser sagement à cet égard.
« Le bonheur public doit être le but de toute administration. Ce but, vous ne pouvez l'atteindre qu'autant que vos délégués s'acquitteront fidèlement de leur mission ; rien n'est donc plus essentiel que de bien placer votre confiance.
« Nul administrateur ne peut se passer de lumières , encore moins de probité. Vos pouvoirs ne doivent donc être confiés qu'à des hommes de mérite -, rejetez donc sans balancer les hommes mal famés, les hommes de mauvaises mœurs , les hommes adonnés aux plaisirs ; quel confiance pourriez-vous avoir en eux, ils manquent également de vertu. Rejetez même sans balancer tout homme aux gages du Gouvernement, tout pensionnaire
royal, tout conseiller, tout commissaire, tout titulaire du prince, tout membre des Parlements, tout suppôt du despotisme ou de l'aristocratie ; leurs maximes sont celles de la servitude ou de l'oppression : ils vendraient vos intérêts , sacrifieraient vos droits et ne travailleraient qu'à vous perdre. Rejetez pareillement tout entrepreneur, tout monopoleur, tout accapareur; vils esclaves de la fortune , ils ne cherchent que la protection des hommes en place ou des hommes en faveur \ et comment vos intérêts seraient-ils en sûreté dans des mains qui ne travaillent qu'à se charger de vos dépouilles ?
« L'amour de dominer est naturel au cœur humain, et il faut une vertu bien rare pour ne point abuser de l'autorité. Enchaînez donc vos représentants à leur devoir, en vous ménageant les moyens de les y rappeler lorsqu'ils s'en écartent et de les punir lorsqu'ils les violent -, qu'à chaque instant le lâche qui serait tenté de vous manquer de foi sente qu'il est sous votre main et qu'il redoute la honte d'être congédié (i) avec ignominie. Ne soyez pas moins soigneux à récompenser qu'à punir ; et si des délégués infidèles ont à craindre l'ignominie , que des marques d'honneur couronnent les services de vos fidèles délégués.
« C'est dans les tribunaux et les conseils inaccessibles que se forment les résolutions dangereuses, les noirs desseins, les projets funestes. Proscrivez donc toute transaction clandestine , faites marcher sans cesse vos délégués dans les sentiers du devoir, qu'ils soient sans cesse sous les yeux du public , qu'ils ne puissent rien
(i) Mais qui voudra servir la patrie, s'il risque d'être déshonoré? — Les hommes intègres qui sont sûrs de leur vertu ; les hommes jaloux de s'honorer aux yeux de leurs concitoyens i
transiger à huis clos (1) , qu'ils reçoivent une modique rétribution , mais que ce soit uniquement pour sauver à l'homme de mérite peu favorisé de la fortune l'humiliation d'être seul réduit à l'accepter (Ami du peuple, n° 16). »
Marat finissait la dernière phrase de ce qui précède , lorsqu'un valet de l'Hôtel-de-Ville lui remit , de la part de l'Assemblée des représentants de la Commune , un ordre de paraître devant eux dans la soirée. Observons que cet ordre était relatif à une censure sévère de la gestion des comités de l'Hôtel-de- Ville, insérée dans son n° i5 du samedi 25 septembre 1789. Je conçois, écrit Marat , que les dures vérités qu'il contient ont dû déplaire, mais elles intéressent trop la sûreté publique pour que j'aie pu me résoudre à en adoucir un seul mot. Si ces Messieurs se croient outragés par ma plume, que ne rendent-ils plainte contre moi , que ne me poursuivent-ils ? Mais devant quel tribunal ? Assurément ce n'est ni le Ghâtelet , ni le Parlement. Ces cours d'esclaves ne sont point faites pour connaître d'une cause qui a pour objet la liberté. »
Au demeurant, Marat se présente à l'Hôtel-de- Ville
(1) Que chaque comité siège dans un parquet environné d'une balustrade ; qu'à l'entrée et à la porte soit placée une seule sentinelle ; que le public se range tout autour sur des gradins; qu'il garde le silence, qu'il ait le bon sens de ne pas prodiguer ses applaudissements aux petites choses; mais qu'il ait le courage de faire entendre son improbation contre toute violation de la justice.
L'Hôtel-de-Ville ne doit avoir, tout au plus, qu'une garde de trente hommes; ce sont les administrateurs infidèles et corrompus qui ont besoin de se soustraire au ressentiment du peuple ; ceux qui le servent avec loyauté peuvent s'abandonner à lui, il n'est que trop porté à les gâter.
le soir même, 2 5 septembre, uniquement pour donner à ces Messieurs une preuve de sa déférence ; mais après avoir sollicité plusieurs fois son admission à l'audience, et n'ayant pu l'obtenir après cinq mortelles heures d'attente, il fut remis au lendemain. Le lendemain, même exactitude de la part de Marat , mêmes instances inutiles. C'est alors qu'il se résout à écrire aux représentants de la Commune une longue lettre, ou plutôt un mémoire , inséré au n° 1 8 , et qu'il commence ainsi :
« Vos occupations' sont infinies, sans doute, les
miennes ne le sont pas moins, et elles intéressent bien davantage le bonheur public : je suis l'œil du peuple , vous en êtes tout au plus le petit doigt. Ainsi, trouvez bon qu'avare de mon temps , j'attende chez moi de nouveaux ordres. »
Trois jours après l'envoi de cette lettre , on lisait dans Y Ami du peuple , n° 19, ce nota bene : « Aujourd'hui 28 septembre , je reçois un nouvel ordre des représentants de la Commune de Paris. J'aurai pour ces Messieurs la même déférence, je me rendrai à l'Hôtel-de- Ville. Je ne sais ce qu'ils me veulent-, mais j'ai un nouveau sujet de plainte contre eux. Je réclame lès droits du citoyen qu'ils ont violés , les intérêts du peuple qu'ils ont sacrifiés , en faisant enlever par des patrouilles, depuis quelques jours, d'entre les mains des colporteurs, les numéros de mon journal. Et c'est la milice nationale, et ce sont mes concitoyens qui se prêtent à cet attentat ! Lisez-les donc , soldats aveugles ! ces écrits dont vous empêchez les salutaires effets , et frémissez d'horreur de servir d'instrument à la tyrannie pour accabler le seul défenseur qui vous reste. »
Dans les numéros suivants, des mercredi 3o septembre et jeudi icr octobre, on lit : « Je me suis
l5o JEAN-PAUL MARAT.
présenté hier à sept heures du soir à l'Hôtel-de-Ville , et j'ai paru un moment après devant l'Assemblée générale des représentants de la Commune de Paris.
« Monsieur le Maire m'a annoncé une dénonciation de mon journal, comme écrit incendiaire, faite par le district des Filles-St-Thomas. J'aurais cru la chose impossible , si j'avais ignoré que ce district est celui des courtiers de change, des banquiers, des financiers, des agioteurs ; c'est-à-dire de ces hommes qui bâtissent leur fortune sur la ruine des autres, qui s'abreuvent du sang des peuples , et dont la rapacité , vrai fléau de l'humanité, est l'une des principales causes de la misère publique. Effrayés qu'en découvrant l'édifice ruineux de la Constitution qu'on nous prépare , ma plume ne détruise la confiance aveugle qu'ils désirent, et ne leur enlève la riche moisson qu'ils se promettent des nouveaux impôts, des nouveaux emprunts, ils m'ont dénoncé sans pudeur ; les vrais citoyens leur tiendront compte de ce trait de patriotisme ; quant à moi , il me suffit qu'ils soient devinés
« En ma qualité de censeur politique, d'avocat du peuple, fonctions honorables qui appartiennent à tout citoyen qui a le courage de les exercer, et d'autant plus honorables qu'elles sont périlleuses, j'avais requis l'Assemblée de se purger de ses membres , dont les mœurs sont corrompues et les principes funestes-, c'està-dire , de ses membres dont le caractère public ne peut inspirer aucune confiance. En conséquence, j'ai produit une lettre non suspecte, qui m'a été adressée avec prière de dénoncer publiquement l'un de ses membres , nullement fait pour y siéger. Cette lettre , contenant des faits très- graves, dont l'auteur offre la preuve juridique , j'ai craint de perdre sans retour
un homme que je ne voulais que faire exclure d'une Assemblée où il ne pouvait être qu'un membre dangereux ; j'ai donc proposé que l'on nommât quatre commissaires pour connaître des inculpations ;
la lecture publique en a été demandée Ici cesse
mon ministère , et sans haine contre un coupable , je compatis dès que la cause publique n'a plus rien à redouter de lui.
« J'ai dénoncé un autre membre, dont je crois le caractère moral intact, mais qui n'est point qualifié pour siéger; il a été rejeté du Comité des Carmes, parce qu'il n'était pas domicilié ; il n'est point imposé à la capitation , et il a tiré de fortes rétributions du temps qu'il a donné à la chose publique.
« Après cela, M. de Vauvilliers s'est mis à épiloguer officiellement quelques articles de différents numéros de ma feuille*, entre autres celui où je dévoile le Projet de leurrer le peuple et d'empêcher la Constitution... Ensuite, il m'a représenté qu'il était dangereux d'ôter la confiance à une Assemblée qui doit faire le bonheur de la France. En faisant ses doctes observations, M. de Vauvilliers m'a fait la grâce d'ajouter qu'il croyait que c'était le zèle patriotique qui conduisait ma plume. — Eh ! pouvez-vous en douter , Monsieur ? Je ne vous répondrai pas que, depuis la perte de ma petite fortune, je vis d'économie dans une humble retraite. Je ne vous répondrai pas que, depuis neuf mois, je me suis mis au pain et à l'eau, pour fournir aux frais d'impression devenus exorbitants , et servir de ma plume la patrie ; mais quel autre motif que le plus pur amour de l'humanité pouvait engager un homme de jugement, sans intrigue , sans parti , sans ambition , et qui ne veut aucune gestion dans les affaires publiques, à s'exposer
l52 JEAN^PAUL MARAT.
aux coups de la vengeance des méchants qu'il poursuit, à sacrifier son existence, à se dévouer à la mort ?
« Jugeant , sans doute , que le ton de ma feuille est dicté par mon cœur, on ne m'a pas dit un seul mot pour m'engager à en changer, et on a raison.
« Après m'être retiré pour laisser délibérer l'Assemblée , on m'a fait rentrer pour demander si je n'avais aucune dénonciation à faire contre quelque membre relative à un abus de gestion. — J'ai répondu que je n'en avais aucune contre les membres pris individuellement , mais que j'avais des griefs très-graves contre l'administration de quelques Comités. — J'ai dénoncé la gestion ruineuse de l'ancien Comité des subsistances , et je me suis récrié que l'Assemblée des représentants de la Commune se fût opposée à la reddition des comptes. On m'a répondu qu'on y travaillait. — Je me suis récrié que l'Assemblée se fût érigée en cour de justice , et je l'ai requise de casser son décret signé : de Vauvilliers, Blondel, Joly, déclarant le sieur de Beaumarchais habile à remplir les charges publiques. On m'a répondu qu'il ne siégeait pas à l'Hôtelde- Ville. J'ai insisté. — Enfin , je me suis récrié contre la somme exorbitante offerte au commandant général , dans un temps de calamité publique. On a gardé le silence.
« Je dois ici quelques observations à mes lecteurs.
« Au lieu de s'attacher à justifier la cabale aristocratique des États généraux, j'aurais été enchanté que M. de Vauvilliers n'eût pas glissé si adroitement sur ma dénonciation faite dans plusieurs numéros contre son ami , M. le Maire. Assurément , j'estime dans M. Bailly le savant distingué, et je lui crois toutes les vertus domestiques ; mais c'est avec douleur que je le
vois à la tête de la municipalité. Il a passé sa vie à étudier les sciences exactes ; il est peu versé dans les affaires publiques, et il tient au Gouvernement par des bienfaits dont la délicatesse lui ordonnait le sacrifice dès l'instant qu'il a paru se dévouer au service de la patrie.
« M. de Vauvilliers a glissé pareillement sur ma dénonciation contre l'Assemblée des représentants de la Commune , d'avoir attenté à la liberté des citoyens , en s'opposant aux assemblées du Palais- Royal ; il ne se souciait pas , sans doute , de m'entendre appuyer sur cet attentat.
« Voilà donc la censure publique établie en France par un simple citoyen -, la voilà consacrée par l'Assemblée générale des représentants du peuple ; seule , elle peut sauver la France , en forçant les Corps à se purger eux-mêmes , en expulsant avec ignominie des emplois publics les hommes corrompus , les hommes vendus à l'autorité , les hommes suspects •, en faisant trembler les administrateurs infidèles, en contenant dans le devoir tout homme chargé d'une gestion publique et en éloignant des affaires d'État les hommes ineptes.
« Pour le bonheur de l'humanité , puisse cet exemple être bientôt suivi par tous les gens de bien -, puissent-ils ne jamais souiller par des vues personnelles les sublimes fonctions de ce saint ministère. Mettant de côté tout motif d'animosité , de haine , de vengeance , puissent-ils y apporter toujours un cœur pur, brûlant de l'amour du bien public.
« Combien nos mœurs doivent changer ! Nous redoutons les puissants et nous écrasons les faibles. Impardonnable lâcheté ! ce sont les dépositaires de l'autorité qui abusent de leur pouvoir qu'il faut attaquer sans
ménagement, jusqu'à ce qu'ils soient précipités de leur trône ; une fois perdus dans la foule , il faut les oublier. »
Qu'on nous cite un autre publiciste politique qui se soit jamais élevé à la hauteur de ces vues si salutaires aux droits des peuples, et qui oserait contester dans leur application la logique et la moralité de leur vulgarisateur ? Le pouvoir suprême , qui ne rêve que prérogatives; les ambitieux, qui spéculent sur les emplois publics ; les écrivains , qui émargent à la liste civile ou sur les fonds secrets ; les administrateurs infidèles , qui subsistent de vénalités ou d'extorsions ; les monopoleurs, qui ne vivent que d'abus et spéculent sur les malheurs publics ; tourbe innombrable dont nous pourrions grossir la liste, voilà les détracteurs, les ennemis acharnés contre les principes politiques et la moralité de Marat.
Ramas d'impudents ! depuis longtemps déjà votre règne est fini ; à travers mille obstacles , la vérité s'est faite , et tout récemment encore , dans un appel au tribunal du public, le judicieux Bougeart vous a cloués au pilori comme d'indignes et lâches calomniateurs dignes du mépris public. Son livre sur Marat , éloquent plaidoyer , lui a mérité l'estime de ceux-mêmes qui ne partagent pas son radicalisme ; Y Esprit politique de l'ami du peuple , dossier où viendront désormais puiser les amis de la vérité, achèvera la réhabilitation et la connaissance parfaite du caractère moral et politique de Jean-Paul Marat.
Reprenons notre étude, suspendue au moment où Marat préconisait, justifiait même comme indispensable la censure publique. . *
Ici , nous touchons un des points les plus controversés,
le plus contesté même de sa politique , celui contre lequel tous les gouvernementalistes se récrient à l'unisson : — Mais il n'y a pas de gouvernement possible avec le système de dénonciation de Marat ! — Sans doute que ces Messieurs ne sont pas intègres par principe et sûrs de leur vertu ; sans doute qu'ils sont peu jaloux de s'honorer aux yeux de leurs concitoyens par une conduite irréprochable; sinon, qu'auraient-ils à redouter de dénonciations qui n'ont d'autre mobile que le plus pur patriotisme , et d'autre but que d'écarter des affaires publiques les ineptes , les ambitieux et les fripons ?
Complétons par divers extraits l'exposé « d'un principe politique, sans lequel la liberté ne saurait s'établir, sans laquelle les lois ne peuvent que servir de jouets aux hommes chargés de les faire respecter : c'est que le dernier des citoyens a le droit d'attaquer tous les agents du- pouvoir dont la conduite est illégale , équivoque ou suspecte , le droit de les dénoncer , de dévoiler leurs malversations , leurs menées , leurs projets ; c'est qu'il ne doit jamais être comptable qu'au tribunal du public , dont il mérite la reconnaissance si sa dénonciation est dictée par le désir de servir la patrie , et dont il encourt l'indignation si elle est dictée par la malignité; tandis que les accusés, toujours tenus de se justifier d'accusations graves , doivent être poursuivis par le tribunal d'État, s'ils ont réellement malversé. Sans cela, tout dénonciateur étant sûr d'être sacrifié , les citoyens laisseraient tranquillement consommer la ruine de l'État plutôt que de compromettre leur repos , leur liberté , leur vie ; et les agents du pouvoir, toujours sûrs d'échapper , ne songeraient plus qu'à renverser la Constitution pour asservir le peuple , se couvrir de ses dépouilles et se gorger de son sang.
« Nous sommes si neufs en matière politique , si imbus de sots préjugés, que nous ôtons aux hommes clairvoyants les moyens de nous empêcher de périr. Lorsqu'un citoyen éclairé dénonce les ministres, toujours ennemis du peuple , nous l'accusons de calomnie, à moins qu'il ne produise des preuves juridiques ; comme si un administrateur donnait par écrit les ordres de malverser , de prévariquer , de trahir ; comme s'il ne suffisait pas pour le déclarer coupable de s'assurer que ces ordres ont dû émaner de lui et n'ont pu s'exécuter sans lui, comme s'il ne suffisait pas le plus souvent de la marche générale des affaires publiques pour les traiter en "criminels ; enfin , comme si ces agents tiraient reconnaissance des attentats qu'ils ont commis ! Ce qui me confond , c'est que les maximes que je voudrais faire adopter contre les délinquants publics sont suivies parmi nous contre les délinquants privés ; car de quelque crime que le procureur du roi accuse un citoyen, tant que l'accusation n'est pas dictée par la malignité, il est irrecherchable. Pourquoi donc ne consacrerions-nous pas pour le salut de l'État des maximes que nous avons consacrées pour le repos des familles ?
« Prétendre que les mandataires du peuple , les ministres de la justice, les administrateurs publics, ne soient que des représentants incorruptibles, des juges intègres , des agents fidèles , les gardiens des lois , les défenseurs des citoyens , c'est vouloir que les hommes renoncent à leurs préjugés et à leurs passions; qu'ils renoncent à l'amour du pouvoir , des honneurs , des richesses , à l'amour des voluptés et des vanités mondaines; c'est vouloir que des âmes sans élévation, des cœurs de boue, sacrifient tout à la vertu. Ne sortons pas de la nature : il ne faut rien attendre de beau des
dépositaires de l'autorité, il faut les clouer à leurs devoirs , il ne faut pas exiger qu'ils soient bons , il faut les empêcher d'être méchants. Il faut donc les surveiller sans cesse , éplucher leur conduite , éclairer leurs opérations , dévoiler leurs desseins ambitieux , leurs funestes projets , leurs machinations , leurs complots , et les dénoncer ouvertement , ce qui suppose la censure publique. Le premier soin d'une nation qui veut sortir de l'esclavage doit être d'inviter tout homme instruit et désintéressé à se charger de ces fonctions honorables , de l'avouer pour sa défense, et de le couvrir de son égide.
« Ce ne serait rien faire que de se borner à dénoncer les mandataires infidèles , les malversateurs , les prévaricateurs , si la nation ne se ménage pas un moyen également prompt et infaillible de les réprimer et de les punir. Le soin de sa vengeance ne peut être remis qu'entre les mains de patriotes qui ont fait leurs preuves, de dépositaires aussi sages que fermes et incorruptibles. Eux seuls doivent composer un tribunal d'État, et c'est devant ce tribunal que les censeurs publics traduiront les agents du peuple qui ont abusé de l'autorité (Appel à la nation). »
Parlons maintenant pour le lecteur réfléchi.
« Dans toute affaire entre hommes privés , poursuivez devant les tribunaux ordinaires la punition des crimes. Dans toute affaire relative aux hommes publics, poursuivez la punition devant un tribunal d'État. C'est à ce tribunal que doivent être traduits les agents de l'autorité et les dénonciateurs calomnieux. Mais la procédure doit toujours être faite en public , parce qu'alors la vérité n'ayant pas à craindre d'être étouffée par l'intrigue, l'artifice, la violence, peut se montrer dans toute
sa pureté ; parce que le public est le premier juge des choses qui le concernent et parce qu'il peut mieux que qui que ce soit juger des mœurs de l'accusé et de l'accusateur, et apprécier les motifs de la dénonciation.
« Il importe au salut de l'État que la gestion des affaires publiques ne soit pas confiée à des mains infidèles ou criminelles : tout administrateur public, tout dépositaire de l'autorité, corrompu ou suspect, doit donc être démasqué ; la porte doit donc être ouverte aux dénonciations.
ce Cependant, le repos des familles et la sûreté des agents du pouvoir, des membres du Corps législatif et des tribunaux, exigent que leur honneur ne soit pas compromis sans sujet.
« Que l'opinion publique consacre donc ces grandes maximes si propres à déconcerter les ambitieux , les fripons , les traîtres , et à dégoûter ceux qui seraient tentés de le devenir :
« Permis à tout citoyen de dénoncer les hommes en place , depuis le premier ministre jusqu'au dernier commis, et de les traduire devant le tribunal d'État.
« Quand une dénonciation contient plusieurs chefs d'accusation, elle doit être réputée bien fondée, quoique toutes les charges ne soient pas prouvées.
« Toute dénonciation fondée sera pour son auteur un titre à l'estime publique.
« Toute dénonciation non fondée , mais faite par amour de la patrie (i), n'exposera son auteur à aucune punition ; car , l'homme n'étant pas infaillible , une erreur ne le rend pas criminel.
(i) On est sûr qu'elle est faite dans de bonnes intentions, lorsque son auteur n'en retire aucun avantage, et qu'elle l'expose à des dangers.
ÉCOLE DU CITOYEN. 1 5g
« Tout homme dénoncé injustement sera honorablement acquitté, et tout dénonciateur de bonne foi ne sera tenu qu'à lui donner la main de paix.
« Le dénonciateur calomnieux sera flétri par l'opinion publique, et l'homme de bien dénoncé sans raison obtiendra une marque d'honneur, gage de l'estime de ses concitoyens, mais dont il serait dépouillé s'il venait à démériter.
« Seront exposés, dans la salle de justice du tribunal, deux tableaux , dont l'un contiendra les noms des agents de l'autorité qui ont maiversé; l'autre, les noms des dénonciateurs calomnieux.
« Qui voudrait dénoncer les méchants , si une simple erreur pouvait rendre l'honnête homme victime de son zèle pour la patrie ? — Personne. Qui voudrait servir la patrie, si on était sans cesse exposé aux délateurs ? — L'homme de bien (Ami du peuple , 37). »
Marat sentait bien que , pour ne pas perdre les fruits de la censure , il importait essentiellement d'en user avec sobriété et discernement ; mais de quelque manière qu'on en use, que l'opinion publique soit le seul frein des auteurs : « Si vos dénonciations sont fondées, l'estime de vos concitoyens sera votre récompense; si elles ne le sont pas , vous passerez pour un visionnaire ; si elles sont dictées par la malignité, le mépris de vos concitoyens sera votre châtiment. Sortez de là , la liberté de la presse est anéantie (Junius, n° 12). »
Bientôt nous verrons l'accusateur aux prises avec les accusés, leur donnant l'exemple du civisme et de la dignité personnelle en les invitant eux-mêmes à éplucher ses mœurs, ses principes, sa conduite politique ; leur déclarant que quelles que soient leurs imputations, il ne les traduira jamais à aucun autre
l60 JEAN-PAUL MARAT.
tribunal qu'à celui du public. Tant que les méchants restent hommes privés, écrira Marat, je gémis tout bas des suites de leur corruption , et je laisse à la justice le soin de les corriger ; mais lorsqu'ils deviennent hommes publics , lorsque leurs menées peuvent faire le malheur de tout un peuple, lorsque leur simple suffrage peut entraîner des résolutions funestes au bien public et perdre l'État , l'amour de l'humanité me presse d'élever la voix contre eux, et je ne crains plus de devenir leur dénonciateur (Ami du peuple, 20).
Pendant que Marat redouble de zèle pour inculquer à ses concitoyens les principes d'une Révolution salutaire et durable , le Ministère , secondé par l'administration de la Commune de Paris, le tribunal du Châtelet, le Parlement, les contre-révolutionnaires de l'Assemblée nationale et la Cour elle-même , ourdissent une lâche trahison pour ressaisir les privilèges arrachés le 4 août, et relever le despotisme abattu.
Versailles, lieu de résidence du pouvoir exécutif, regorge de grains et semble le dépôt des subsistances de Paris qui continue à souffrir de la disette, et qui chaque jour davantage se voit menacé de la famine après la plus riche et la plus abondante des récoltes. C'est de Versailles, dit-on à la porte des boulangers assiégés, que l'on affamera Paris, lorsqu'il sera de nouveau bloqué par les troupes qui s'en approchent peu à peu.
Quel parti prendre dans des conjonctures aussi épineuses ?
Celui que dicte un cœur droit et un jugement exercé,
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répond Marat : exposer à la nation la profonde détresse des finances du Gouvernement; demander des secours volontaires à ceux qui regorgent du superflu ; s'opposer efficacement à l'accaparement des grains par les monopoleurs aux gages du Ministre -, employer la plus grande partie de l'armée à battre ces grains -, envoyer partout des commissaires pour approvisionner les marchés.
Mais le spectacle affligeant de la misère publique a glacé tous les cœurs; le mal ne fait qu'empirer-, un hiver désastreux se prépare si l'on ne travaille jour et nuit à approvisionner Paris avant que les pluies aient rendu les chemins impraticables, et que les gelées aient interrompu la navigation.
Quel remède ? Balayer de l'Hôtel-de- Ville tous les suspects, répond encore Marat, réduire à cinquante citoyens raisonnables , indépendants et intègres les mandataires de la Commune , leur faire prêter serment d'une inviolabilité à toute épreuve, les déclarer infâmes s'ils acceptent aucune place du Gouvernement , les renouveler au plus tôt et les forcer à ne rien transiger qu'en public (Ami du peuple, 22)-, car tant que nos mandataires agiront à huis clos , nous ne saurons jamais exactement ce qui se passe entre eux , maîtres comme ils le sont de nous en imposer par de faux exposés, pratique constante des cabinets, qui n'est pas inconnue à l'Hôtel-de-Ville.
Quant à la preuve de cette nouvelle inculpation, si l'Assemblée des représentants de la Commune est curieuse de l'avoir, je la renvoie à M. le marquis de
R , que j'ai vu il y a quelques jours, dans le Comité
des expéditions , se plaindre hautement d'une infidélité , tranchons le mot , d'un faux commis par M. de Joly , l'un des secrétaires de l'Assemblée.
Il s'agit ici d'une pièce soustraite au Comité et d'une falsification faite dans un arrêté (Ami du peuple, n° 24).
Cette dénonciation , publiée dans Y Ami du peuple du 4 octobre 1789, fut presque aussitôt suivie d'une réplique des membres de la Commune , se croyant solidaires de l'inculpation faite contre M. de Joly. Un' placard injurieux fut affiché dans Paris contre Marat, dont la perte fut résolue , pour la plus grande tranquillité des machinateurs au timon des affaires publiques.
Dans quelques moments , nous donnerons l'exposé de cette affaire, qui motivera la suppression momentanée du journal , et la retraite forcée de l'ami du peuple ; mais , pour l'instant , des événements graves appellent toute notre attention. Il ne s'agit de rien moins que d'une conjuration du pouvoir exécutif, et qui vient d'éclater à Versailles.
C'est par une lettre adressée au rédacteur de Y Ami du peuple, en date du 4 octobre, et insérée dans le numéro 25 , que les faits sont révélés.
« Monsieur,
a Une nouvelle orgie , célébrée à Versailles par les gardes du corps , les officiers du régiment de Flandres, un grand nombre d'officiers d'autres régiments et les chefs de la milice bourgeoise ; orgie où une grande princesse a fait paraître l'héritier du trône , où l'on a arboré une cocarde anti-patriotique et où des sons mystiques de conjuration ont été répétés par éclats , vient de jeter l'alarme dans la capitale. Vous vous êtes montré digne de la confiance de tous les bons citoyens , vous seul avez dévoilé les complots des traîtres ; daignez nous aider de vos conseils. »
Voici les Observations de Marat :
« Il est constant que l'orgie a eu lieu ; il n'est pas moins constant que l'alarme est générale. Les faits nous manquent pour prononcer si cette conjuration est réelle. Mais fût-elle chimérique , qui doute que, si l'ennemi se présentait aujourd'hui à nos portes , il ne nous surprit au dépourvu. Cette négligence de pourvoir la capitale de munitions de guerre de toute espèce est un vrai crime d'État. En attendant qu^on fasse rendre compte au Comité militaire de sa conduite, il n'y a pas un instant à perdre : tous les bons citoyens doivent s'assembler en armes , envoyer un nombreux détachement pour enlever les poudres d'Essone -, chaque district doit retirer ses canons de l'Hôtel-de-Ville. La milice nationale n'est pas assez dépourvue de sens pour ne pas sentir qu'elle ne doit jamais se séparer du reste de ses concitoyens -, que, loin d'obéir à ses chefs , s'ils s'oubliaient au point de donner- des ordres hostiles , elle doit s'assurer d'eux. Enfin, si le péril devient éminent, c'en est fait de nous , si le peuple ne nomme un tribun et s'il ne l'arme de la force publique. »
Après avoir prescrit les mesures qu'exige le salut public en danger \ après s'être assuré que le peuple comprenait la nécessité d'une mesure vigoureuse qui coupât d'un seul coup le fil des machinations en châtiant les conjurés , Marat fait trêve un instant à ses dénonciations contre les administrateurs de la Commune de Paris , et se retourne contre le principal auteur des maux qui désolent la nation , contre le ministre des finances , contre Necker , ce favori de la fortune et l'idole de la nation , grâce à l'aveuglement des masses,
à la sotte confiance des écrivains sans vues et des libellistes à gages.
Le ministre ayant exposé , à l'Assemblée nationale , la pénurie du Trésor, et l'état des dettes du Gouvernement , il s'agissait de trouver le meilleur moyen de faire face aux besoins de l'État. Députés , publicistes et citoyens , chacun ventila sa proposition , ses vues , son moyen. Marat, rompu depuis de longues années à l'étude approfondie de ,1a politique , se garda bien de faire défaut dans cette question délicate.
« Il en est deux également infaillibles, écrit-il : « L'un consiste à trancher dans le vif, à réduire considérablement toutes les dépenses qui ne sont pas indispensables , et à supprimer toutes les dépenses qui sont inutiles : objets qui s'élèvent à plus de cent millions par an. Ainsi, je demande aux Etats généraux, au nom de la nation, l'immédiate réduction à la moitié de toutes les pensions méritées , au-dessus de 2,000 livres*, leur réduction au quart de toutes celles au-dessus de 6,000 livres -, leur réduction au huitième de toutes celles au-dessus de 16,000 livres, etc.. Je leur demande la suppression des pensions usurpées ou inutiles (1)5 je leur demande l'abolition des places onéreuses et inutiles d'ambassadeurs (2) , l'abolition des
(1) Quoi! on n'accorde que des pensions de 3 à 400 livres, de 100 pistoles tout au plus, à de braves officiers qui ont perdu un bras ou une jambe au service de l'Etat, et on donne des 8,000 livres de pension à des baladins, à des histrions, à des censeurs de journaux, des -22,000 livres à des historiographes, sophistes soudoyés, des 80,000 livres à des ex-ministres déprédateurs et concussionnaires ! Et on pressure jusqu'au sang le pauvre peuple qui périt de misère et de faim !
(2) L'État n'a besoin que d'envoyés extraordinaires lorsqu'il s'agit de traiter dans les grandes occasions, et de simples chargés d'affaires pour tout le reste.
charges onéreuses de gouverneurs de provinces et de maisons royales, de commandants des villes, de lieutenant du roi, de maîtres des requêtes de l'Hôtel, etc. Je leur demande l'immédiate réduction au quart de la dépense de toutes les maisons de la famille royale*, la suppression de l'état payé par le monarque au premier prince du sang-, l'abolition totale des maisons militaires des frères du roi , dont le faste scandaleux insulte à la majesté du trône et à la misère publique, et dont le traitement doit être borné aux revenus des apanages. Enfin , je leur demande la réduction de la maison du roi et de la reine , la nullité de tous les marchés des domaines de la couronne, ou acquisitions faites au détriment de l'État , sous l'administration de l'infâme Calonne.
« Passons à l'autre moyen de ramener la confiance , de rouvrir les sources taries des revenus publics, et de faire face aux besoins de l'Etat.
« Il consiste à montrer à la nation une résolution inébranlable de faire son bonheur , d'épouser loyalement sa cause , en disposant les États généraux à consacrer sans délai les droits du peuple et' des citoyens, à faire prompte justice des ennemis de l'.État , et à engager les aristocrates à paraître eux-mêmes jaloux de la défense de la liberté. Mais le ministre favori a indignement trompé le peuple -, il a fait amende honorable au prince des légères concessions accordées aux sujets, il a subjugué la majorité de l'Assemblée nationale et remis dans les mains du roi les chaînes du despotisme.
« Voilà quelles auraient dû être les opérations de ce ministre sottement adoré , s'il aVait eu des vues droites, s'il avait été animé de l'amour du bien public;
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rien ne s'opposait à ses desseins ; tous les obstacles étaient levés, la faction aristocratique était dans la consternation, le cabinet et le monarque s'étaient rendus; il n'avait qu'à vouloir ; mais pour vouloir, il fallait avoir l'âme d'un vrai philosophe , et non le cœur d'un intrigant ambitieux. Qu'on juge de sa soif de gouverner, par l'oubli de sa réputation , par l'indigne abandon qu'il a fait des intérêts du peuple. Rongé de regrets de s'être déclaré pour lui, dès l'instant où la faction aristocratique l'a fait désemparer , il a cessé de paraître son défenseur , au moment même où l'enthousiasme du public venait de le réhabiliter ; et il l'a abandonné lâchement pour solliciter la grâce des traîtres à la patrie. Tremblant d'être réduit une troisième fois à quitter sa place , il s'est rapproché peu à peu de nos ennemis , il est entré dans leurs vues. Sûrs de leur conquête, ils l'ont élevé au poste le plus éminent , qu'il brûlait d'obtenir; dès lors, devenu l'âme de leurs conseils, il a travaillé les États généraux, il a captivé le comité des finances, s'est assuré de la majeure partie de la faction criminelle, qui a porté l'oubli de ses devoirs jusqu'à repousser tout examen, pour voter par acclamation des. projets désastreux. Que dis-je, pour prix de l'aveugle confiance d'un peuple dévoué , dont les vives réclamations l'avaient rappelé de l'exil , il a porté la barbarie jusqu'à vouloir le faire périr de misère ! Vendus à ses volontés , les membres corrompus de l'assemblée des représentants de la Commune lui ont décerné une statue. Ridicules dispensateurs de la gloire, présumaient-ils se donner pour l'organe du vœu public ? Leur idole est prête à disparaître ; je la frapperai du flambeau de la vérité, et elle sera mise en poudre Homme petit et vain, vos lauriers sont
flétris , ils ne reverdiront plus -, vous ignorez donc combien c'est un projet insensé pour un mortel appelé au timon des affaires, de vouloir allier la gloire avec la faveur. On brave quelquefois impunément la puissance des rois, jamais la crédulité des peuples (i) » (Ami du peuple, n° 26).
« Le plan des opérations désastreuses de M. Necker est clair comme le jour , pour les hommes qui ont des yeux; je sais que les préjugés d'une partie des citoyens honnêtes en faveur de cet administrateur opulent sont encore tenaces, et cela n'est pas étrange, entretenus comme ils le sont par les éloges intéressés des sangsues de l'Etat; mais qu'il s'en rapporte à ma foi, l'illusion sera dissipée, j'abatterai enfin les taies qui couvrent les yeux de ces citoyens trop crédules.
« Il est une vérité éternelle, dont il est important de convaincre les hommes : c'est que le plus mortel ennemi que les peuples aient à redouter , c'est le Gouvernement. A la honte éternelle des princes de la terre et de leurs ministres, presque toujours les chefs qu'une nation se choisit pour assurer sa liberté, ne s'occupent qu'à consommer son malheur. Telle est l'ardeur de la soif de dominer, que les hommes les mieux famés lui sacrifient jusqu'à leur réputation. Vous l'avez vu, ce ministre autrefois populaire, jaloux de commander, oublier la justice, le devoir, l'honneur; presser con-
(1) Relativement à cet article, intitulé: Moyens de f air face aux besoins de l'État; sujet développé dans les n°« 25, 26, 5i, de l'Ami du peuple, Marat a dit, sous la date du 18 novembre 1789, que les réformes par lui indiquées seront présentées dans un ouvrage qui verra bientôt le jour. — L'ouvrage ne parut pas ; mais le manuscrit figure dans l'inventaire fait après le décès de Marat, sous le titre: Administration des finances.
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tinuellement le travail sur les impositions et le rétablissement du pouvoir exécutif, c'est-à-dire du pouvoir de la tyrannie, pousser le prince à n'accorder qu'à cette condition son consentement aux décrets de l'Assemblée nationale, et à se montrer en despote. Vous les avez vu pareillement, ces hommes petits et vains, que nous avons honorés de notre confiance, oublier au bout de quelques jours qu'ils dépendent de nous, s'ériger en tyranneaux, et pousser la folie jusqu'à vouloir maltraiter leurs maîtres , avant que Y Ami du peuple les remît à leur place.
« O mes concitoyens ! hommes frivoles et insouciants, qui n'avez de suite ni dans vos idées , ni dans vos actions , qui n'agissez que par boutades , qui pourchassez un jour avec intrépidité les ennemis de la patrie et qui le lendemain vous abandonnez aveuglément à leur foi •, je vous tiendrai en haleine et, en dépit de votre légèreté, vous serez heureux ou je ne serai plus » (Ami du peuple, p. 28).
On pressent déjà qu'il y aura guerre à outrance entre les dépositaires de l'autorité qui cherchent à enrayer la Révolution et l'intrépide défenseur des droits du peuple , qui ne craint pas de jeter sa propre sécurité , sa vie même dans la balance des événements dont est assombri l'horizon politique. Aussi , les fonctionnaires publics atteints directement par la censure de l'ami du peuple comprennent-ils qu'il faut à tout prix se défaire de cet incommode surveillant. Le tribunal du Châtelet , vestige de la monarchie absolue dont le peuple a négligé la destruction lors de la prise de la Bastille , le Châtelet est autorisé à essayer contre Marat de l'intimidation où le tribunal de simple police de la Commune de Paris avait déjà échoue. Il est vrai que l'ordre de poursuivre,
lance contre Y Ami du peuple avant' les événements du 2 octobre, se trouvait singulièrement embarrassant après la victoire des Parisiens sur les conjurés de Versailles. Mais , autant par esprit contre-révolutionnaire que par obéissance passive au premier ministre , il fallut obtempérer aux ordres reçus *, le procureur du roi au Ghâtelet, en homme habile dans l'art de se ménager les vainqueurs, se contenta-t-il, pour le moment, de faire assigner l'imprimeur et le libraire du journal Y Ami du peuple. Malgré les recommandations de Marat, l'imprimeur, homme timide , imbus des vieilles maximes , comparut ; mais on se borna prudemment à lui demander s'il avait connaissance de l'affaire publiée dans le n° 24 contre M. de Joly.
Pour toute réponse , Marat se contenta de cette mercuriale : « M. Flandres de Brunville , procureur royal , permettez que je vous fasse une petite leçon avec ma franchise ordinaire. Vous devriez être un homme raisonnable -, comment avez-vous imaginé que l'ami du peuple aurait reconnu votre tribunal, lui qui a fait vœu d'écraser la tyrannie ? Tant que ses braves concitoyens auront le même cœur , il le sait , il n'a rien à craindre d'un coup d'éclat de la part des ennemis du bien public; heureux s'il pouvait aussi facilement parer les coups de la tourbe innombrable d'ennemis cachés qui menacent ses jours. Il a pris à ce sujet les précautions qu'exige la prudence , pour pouvoir être plus longtemps utile à la patrie. Au demeurant, il a creusé sa fosse ; il y descendra sans frémir » (Ami du peuple , p. 27).
Sans attribuer à Marat une plus grande part qu'il ne s'attribue lui-même dans la prise d'armes des braves patriotes parisiens , les 5 et 6 octobre , notons que cet acte de souveraineté , en attérant les conjurés ,
eut pour effet de rappeler le roi et l'Assemblée nationale à Paris , de faire sanctionner , sans plus tarder, la Déclaration des Droits ; enfin , celui de mettre un terme aux abus criants des mandataires de la Commune.
Il n'était plus possible au ministre Necker de douter des intentions de l'audacieux ami du peuple. Son parti est pris : ceux que le pouvoir ne peut intimider , il faut les sacrifier, se dit le ministre. Aussitôt, ordre est de nouveau donné au Châtelet d'agir rigoureusement. Un décret de prise de corps est lancé contre Marat; cinq cents espions, stylés secrètement, ont ordre de l'arrêter.
En fait , par ce coup d'autorité , la Déclaration des Droits de l'Homme est foulée aux pieds par ceux mêmes qui doivent la sauvegarder ; et, pour que nul n'en doute , la majorité pourrie de l'Assemblée nationale décrète, le i3 octobre, la suppression des lieux privilégiés servant de refuge aux accusés. Encore quelques jours, et cette faction contre-révolutionnaire décrétera la loi martiale contre les attroupements réputés dangereux.
Dans ce péril extrême , c'en est fait de la liberté si les écrivains patriotes ne répandent l'alarme \ c'en est fait du peuple s'il n'en appelle à son droit : la résistance à l'oppression.
Le coup d'autorité qui venait de frapper la liberté de la presse et le droit de surveillance n'était que le prélude du projet concerté entre la cour , le premier ministre, les contre-révolutionnaires de l'Assemblée nationale, la municipalité et le commandant général de la milice parisienne. Le triomphe des Parisiens aux
5 et 6 octobre, et le châtiment infligé à quelques satellites royaux avaient bien attéré un instant les conjurés ; mais, comme toujours, le peuple satisfait par quelques concessions et ivre de sa victoire, s'était reposé dans une fatale sécurité pendant laquelle ses ennemis, remis de leurs transes , avaient renoué les fils de leur trame odieuse et se disposaient aux représailles.
Dès le 1 o , Malouet demande à l'Assemblée nationale qu'en proscrivant les écrits patriotiques qu'il qualifie de libelles , elle enjoigne à la Commune de Paris de défendre et d'empêcher par la force les attroupements. M. de Custine , sur l'avis qu'il émet que les attroupements compromettent la sûreté de tous les citoyens, propose une loi martiale , qui , formulée le i3 par le comte de Mirabeau, et le i5 par Target, est définitivement adoptée le 2 1 . En même temps , le tribunal du Châtelet est chargé de l'information et du jugement des crimes de lèse-nation. De leur côté, les représentants de la Commune de Paris instituent un Comité des recherches, chargé de connaître des dénonciations contre les ennemis de la chose publique.
Si, par son ardent civisme, l'ami du peuple avait réveillé l'opinion publique , au point d'être assez influent pour avoir contribué au soulèvement populaire des 5 et 6 octobre, il devait, conséquemment, être la première victime à immoler par le pouvoir -, mais comme ses observations et ses dénonciations étaient légales , puisque le principe était écrit dans la Déclaration des Droits, votée par l'Assemblée nationale , et sanctionnée par le roi , il fallait , pour lancer contre lui un décret de prise de corps , user aussi d'un moyen légal, du moins en apparence. Voici quel en fut le motif: sur un rapport inexact, quant au nom
de l'accusé, Marat, d'après les réclamations publiques du comte de Pernet, avait imputé à M. Joly, membre et secrétaire de l'Assemblée générale de la Commune de Paris, d'avoir soustrait une pièce et falsifié un arrêté qui, en compromettant l'honneur du comte, mettait ses jours en danger.
M. Joly , accusé d'une malversation qui était le fait d'un de ses collègues, ne pouvait méconnaître l'erreur involontaire dans laquelle se trouvaient, à son égard, le comte de Pernet et Marat. Démontrer l'erreur , prouver son innocence , était le devoir de l'accusé, mais au lieu d'écouter la voix de l'honneur et de la raison, il préfère céder aux instigations du maire et de la majorité, qui s'empressent de faire poursuivre judiciairement.
D'après les précédents , il y avait lieu à appel en confrontation, et tout au plus à une assignation au tribunal de simple police; mais ce n'était point là ce que voulaient le premier ministre et ses suppôts. Considérant l'ami du peuple comme le principal moteur de l'insurrection qui venait de sauver la patrie , sa maison fut assaillie , dans la nuit du 8 , par une bande d'espions et de coupe-jarrets ; c'en était fait de lui , s'il fussent parvenus à forcer la porte qu'on refusa de leur ouvrir. Sa tête fut mise à prix , et pour couvrir cet assassinat prémédité , on fit courir le bruit que Marat était dans les cachots du Châtelet (i).
(i) Voici, sur cette affaire, quelques renseignements historiques : M. le président Fréteau annonce que M. Marat, auteur d'un ouvrage périodique intitulé : l'Ami du peuple, se plaint drune violence exercée contre lui (Moniteur du i3 octobre 1789, suite de la séance du 12). A la séance du mercredi 14, on lit la requête de M. Marat, arrêté
Si Marat n'était pas dans les cachots du Ghâtelet , c'est qu'il avait pris les mesures qu'exige la prudence-, c'est que ses amis, craignant tout de son audace, l'arrachèrent de sa retraite et l'entraînèrent à la campagne. C'est de ce lieu d'exil que nous le verrons bientôt adresser ses plaintes à l'Assemblée nationale , dont il suivait encore les travaux, en assistant incognito à leurs séances dans les tribunes publiques.
Nous avons vu comment M. Joly, accusé à tort, et fort de sa conscience , en a agi avec son dénonciateur; voyons maintenant comment l'ami du peuple répara son offense involontaire , et lequel de l'accusé ou de l'accusateur mérite, au plus haut degré, l'estime et la confiance publique.
Le document qui va faire preuve dans l'opinion que nous soumettons au public est une lettre de Màrat, adressée à M. Joly, publiée pendant l'exil de l'ami du peuple et la suspension forcée de son journal. Ce document étant devenu excessivement rare, sans doute à cause de son format insolite , c'est pour nous un devoir , comme ce sera pour certains lecteurs une satisfaction d'en trouver ici une reproduction in extenso.
comme auteur d'une diatribe contre l'Assemblée nationale et M. Necker, et qui demande la liberté.
M. Biauzat observe que la Ville de Paris, qui a fait emprisonner l'auteur, suit cette affaire, et qu'il est inutile de s'en occuper {Moniteur, n" 74, du 14 au i5 octobre 1789).