LETTRE
de M» MARAT, Vami du peuple, à M. Joly, avocat aux Conseils, membre et secrétaire de l'assemblée des représentants de la Commune, et l'un des soixante administrateurs de la municipalité,
( In-48 de 3 pages. )
« Je ne vous rappelle point ici , Monsieur , votre dénonciation du numéro 24 de mon journal; vous la connaissez mieux que moi. Avant d'y répondre , me permettrez- vous quelques remarques sur la délibération des représentants de la Commune de Paris ?
« Ils commencent par exprimer la profonde indignation que leur inspire l'accusation calomnieuse de l'auteur de Y Ami du peuple contre un de leurs membres. Je ne sais si profonde indignation est le vrai mot , après tout ce qui s'est passé entre eux et moi; mais ce n'est pas le moment de toucher cette corde. A l'égard de Yaccusation calomnieuse dont il chargent Y Ami du peuple, je leur observerai qu'ils ne connaissent pas la valeur des termes. Une calomnie est une fausseté inventée dans le dessein de nuire ; or, il n'y a rien de tout cela dans ma dénonciation. D'abord, je n'ai point l'honneur de vous connaître personnellement , et jusques-là je n'avais rien eu à démêler avec vous ; ainsi, point de malveillance dans mon fait; l'odieuse calomnie dont vos Messieurs m'accusent se réduit donc tout au plus à une offense involontaire.
« Voyons même si je suis répréhensible. Témoin d'une scène publique, peu édifiante pour Messieurs de l'Hôtel-de-Ville , qui s'est passée , et à la porte du
vestibule de la salle des représentants de la Commune, et dans le bureau des passe-ports , j'ai rapporté les faits avec une scrupuleuse exactitude ; ils ne sont donc pas de mon invention. J'ai pu être trompé , sans doute, mais je ne suis coupable que de n'être pas infaillible. Si l'on peut me faire un reproche , c'est d'avoir ajouté foi à des imputations souvent répétées et d'un ton à en imposer à l'homme le plus circonspect. Pouvais-je , devais-je les révoquer en doute , articulées comme elles l'étaient dans un lieu où il était dangereux de les faire éclater, et articulées par un homme connu , dont les plaintes amères partaient d'une âme ulcérée ; moment d'abandon où les lèvres sont toujours d'accord avec le cœur ? Or, M. de Pernet accusait hautement M. de Joly d'avoir soustrait une pièce dont il était trop heureux de conserver la minute, et d'avoir falsifié un arrêté, de manière à lui avoir fait courir le risque d'être lanterné ; ce sont ses expressions. Plusieurs membres du bureau des passe-ports s'efforçaient de le ramener sur le compte de M. de Joly. Il persistait avec plus de force , et ses vives réclamations avaient tous les caractères de la vérité. J'en étais si persuadé moi-même , que je lui offris plusieurs fois de les mettre sous les yeux du public; il ne m'a refusé, que parce que le Châtelet était déjà saisi de sa plainte.
« Alarmé de ces nouvelles raisons de défiance , dans un moment de crise où j'entrevoyais une trame horrible prête à éclater , et une connivence non équivoque pour tout homme versé dans la politique entre le gouvernement , la faction aristocratique de l'Assemblée nationale et la faction aristocratique de la municipalité , ai-je dû me taire ? Je cherchais à purger l'Hôtel-de-Ville. J'en
avais dénoncé plusieurs membres comme indignes d'aucune confiance. Je vous ai dénoncé vous-même d'une façon spéciale : connaissez les devoirs du citoyen et apprenez que le crime n'est pas de vous avoir accusé, le crime eût été d'avoir gardé le silence. Sûr de la pureté de mon cœur, dès le lendemain j'ai sommé le comte de Pernet, au nom de ce qu'un homme d'honneur respecte le plus au monde, de rendre hommage à la vérité. Cette sommation , faite avec candeur , aurait dû me mettre à l'abri de tout soupçon. Elle m'a procuré l'entrevue du comte , en présence de sept ou huit personnes honnêtes. D'abord , il est convenu de la réalité des imputations ; mais il a chiffonné au sujet de M. Joly, et il insinuait qu'il avait parlé de M.*** (le nom (1) m'échappe , mais je m'engage de le faire connaître). Sommé de répondre catégoriquement à mes demandes , les témoins ont vu ma franchise et son embarras. Il est donc constant que les faits sont réels , mais qu'il s'est mépris en les attribuant à M. de Joly. C'était une erreur bien pardonnable. M. de Pernet n'a pas senti cette vérité. Il s'est effrayé sans doute des suites de cette méprise, et peut-être a-t-il craint de s'abandonner avec moi à la franchise qui est certainement dans son caractère.
« Quant à moi , de quoi suis-je coupable ? D'avoir suivi la foi de M. de Pernet et d'avoir imputé des malversations commises dans un comité de la ville à un membre innocent, au lieu de l'impu'ter à un autre membre coupable.
« Venons maintenant au sujet de notre différend. Le
(1) Les noms propres et les dates sont l'écueil de ma mémoire (Note de Marat).
délit est certain , il a été commis par un membre de la municipalité : ce membre était M. *** ; il est clair que M. de Pernet s'est trompé en nommant M. de Joly ; quelles que soient d'ailleurs les apparences qui ont produit la méprise, il suffit qu'il la connaisse pour que je fusse coupable de ne pas m'empresser d'effacer, par un désaveu solennel de ma dénonciation , la tache qu'elle vous a imprimée. Je remplis donc avec zèle ce devoir sacré, et je l'aurais déjà rempli depuis huit jours si mes amis ne m'avaient arraché de chez moi pour m'entraîner en campagne , où ils m'ont tenu sous la clef, excepté le temps où ils me conduisaient dans la salle des États généraux.
« Tant que ma dénonciation subsistait, vous ayiez droit de vous plaindre et d'exiger réparation d'honneur -, aujourd'hui que je reconnais ma méprise et que je la désavoue publiquement, vous n'avez plus le droit de m'en faire un crime. Par ce désaveu volontaire tombe nécessairement l'action juridique que vous aviez contre moi ; et que pourrait exiger de plus un tribunal équitable qu'un désaveu que m'impose l'amour de la justice et le respect de la vérité ? Je ne vous demande pas de retirer votre plainte et de faire révoquer le décret lancé contre moi -, l'équité et l'honneur vous en font un devoir. Pour vous témoigner ma confiance sans bornes à cet égard , je vais m'arracher des bras de mes amis pour aller me remettre entre vos mains et m'abandonner à votre foi.
« Marat, auteur de Y Ami du peuple.
o D'une campagne qui m'est inconnue, près Versailles, ce i5 octobre 1789. »
Au lieu d'un procès criminel, intenté par M. Joly, nous avons indiqué quel devait être en cette occurence le devoir d'un citoyen animé de l'amour du bien public; montrons maintenant en quelques mots les conséquences funestes du procédé anti-patriotique de l'accusé sur les affaires publiques : « Si un bon citoyen doit être la victime de son zèle patriotique , nul homme au monde ne voudra s'exposer à rendre à la patrie des services de ce genre , dont elle ne peut cependant se passer. Ainsi , la défense de la cause de la liberté une fois abandonnée par tous les citoyens qui pourraient la prendre, les ennemis de l'État, les méchants, les fripons, les scélérats, s'empareront de l'autorité , rempliront toutes les places , en écarteront les gens de bien , s'érigeront en despotes , en tyrans ; le peuple , remis aux fers , sera plus malheureux que jamais, et l'État sera perdu » (Ami du peuple, 38).
Par la participation directe de Marat aux journées mémorables qui provoquèrent la chute du despotisme royal et la prise de la Bastille , nous avons déjà fait connaître que l'ami du peuple savait joindre l'action aux paroles ; aussi , plus d'une fois encore , dans le cours de sa vie politique, le verrons-nous, comme il le disait lui-même, défendre la patrie du bec et des ongles.
Depuis que ses ennemis l'ont réduit au silence en supprimant sa feuille , et forcé à la retraite par un honteux décret de prise de corps, il gémit de ne pouvoir plus écrire pour le salut du peuple, et au risque de sa propre liberté, il cherche encore à lui donner des marques de son éternel dévouement.
Le 10 octobre , quittant la retraite où des amis dévoués voulaient le retenir , Marat se rend à l'Assem-
blée nationale pour y porter ses réclamations au sujet des violences exercées contre lui. Il était à l'Assemblée lorsque les commissaires envoyés à Paris pour trouver un local convenable firent leur rapport, et annoncèrent qu'ils n'avaient rien trouvé de mieux que la salle du manège des Tuileries. A ces mots , pénétrant tout d'un coup les vues du comité vénal qui leur avait donné cette mission, Marat, indigné, s'écrie: Ah perfides ! vous vous retranche^ contre le peuple , et vous craigne\ de consommer vos trahisons sous ses yeux! 'Il veut monter à la tribune pour dévoiler cette perfidie , mais un huissier l'invite à se retirer. A coup sûr, cette exclamation lui eût été fatale s'il eût été reconnu dans les tribunes publiques.
Rentré chez lui, il écrit au président du district des Gordeliers la lettre qui va suivre , le priant de faire immédiatement insérer ses observations dans toutes les feuilles patriotiques :
« C'est un piège aussi redoutable qu'il est adroit d'avoir choisi le manège des Tuileries pour en faire la salle de l'Assemblée nationale ; cet emplacement ne pourra guère contenir que quelques centaines de spectateurs, on n'y entrera que par billets, et ces billets seront donnés à des aristocrates qui applaudiront à toutes les motions anti-patriotiques, et feront passer de funestes décrets.
« D'ailleurs, la salle du manège étant inaccessible de toutes parts, excepté du côté de la cour, on n'y arrive que par un long passage très-étroit, que deux pièces de canon et cinquante hommes peuvent défendre contre des légions sans armes ; ainsi les ennemis de la nation, qui mènent le Sénat, seront retranchés comme dans un fort contre le peuple, qu'ils pourront
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en chasser à leur gré. sans être exposés à son indignation.
« Je supplie tous les districts, jaloux de se distinguer par leur zèle pour le salut de la patrie , de pressentir les suites cruelles d'un pareil arrangement , et de déployer tous leurs efforts pour qu'on choisisse un autre local, si on ne peut l'agrandir; car il importe au maintien de la liberté que les tribunes, ouvertes à tous venants, contiennent au moins deux mille spectateurs » (Ami du peuple, 35 1).
Une autre fois, à la séance du 12, où Riqtietti et Emmery s'étaient épuisés à démontrer que le prince devait porter le seul titre de roi des Français, et que la victoire paraissait devoir rester aux membres de la noblesse, du clergé et des juristes prostitués au cabinet, qui tous demandaient que le prince prît le titre de roi de France et de Navarre, Marat quitte la tribune où il est, et va se placer à celle qui domine le clergé. Au milieu des motions multipliées qui continuèrent dans cette séance orageuse , il se met à applaudir celles qui étaient patriotiques, à huer celles qui étaient anti-patriotiques, et excite ses voisins à en faire autant. « J'eus beaucoup de peine à les déterminer à suivre mon exemple , écrit Marat ; ils craignaient qu'on les mît à la porte , et ils s'attendaient à m'y voir à tout moment. Je les rassurai en leur disant qu'ils étaient avec l'ami du peuple. Peu après , un huissier se présenta, je lui appris mon nom, et il n'en voulut pas davantage. Dès ce moment, la tribune se laissa électriser. Un patriote me céda sa place, je me trouvai au premier banc , et bientôt la victoire revint au parti patriotique. Ce fut l'affaire de trois amendements, ou plutôt de trois épreuves par assis et levé , durant les-
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quelles les applaudissements et les murmures de ma part ne furent pas épargnés. Les calotins factieux s'étant tous levés contre un amendement qui leur déplaisait, se tournèrent de notre côté pour voir quels étaient ceux qui leur témoignaient si peu d'égards. Je leur appris, en redoublant les signes d'improbation , qu'ils ne seraient pas les maîtres de trahir impunément la nation. »
C'est mal, c'est très-mal de gêner les suffrages. Assurément; c'est même un crime, lorsque les opinants sont éclairés et qu'ils veulent tous le bien. Mais c'est une œuvre méritoire, lorsque les opinants sont des factieux conjurés contre la patrie. Toutefois , reconnaissons que c'est un droit dont il importe d'user avec beaucoup de retenue, et dans les grandes occasions seulement, pour ne pas user ce précieux ressort.
Supprimé le 8 octobre, au numéro 28 inclusivement, le journal Y Ami du peuple reparut le 5 novembre suivant, avec le numéro 29-, cette suppression fut donc d'un mois environ. Mais, à peine Marat avait-il posé la plume, qu'un indigne folliculaire, alléché par l'appât du gain, et profitant du bruit de sa détention, s'emparait de son titre pour couvrir sa nullité et exploiter le public. Quel que soit le motif qui ait engagé ce Monsieur à faire gémir la presse, Marat, lors de la reprise de sa feuille , lui signifia d'avoir à le laisser jouir paisiblement d'un titre qui était sa propriété. Il se le tint pour dit. Mais cet essai frauduleux éveilla l'attention d'une foule de chenapans , dont la plume est toujours au service de qui veut les payer, et dont la police se servira bientôt pour inonder le public d'un nombre considérable de faux amis du
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peuple, qui seront longtemps un souci grave pour Marat, et, plus tard, la source de bien des erreurs qui lui seront imputées.
Le salut public plus que jamais compris , depuis l'exil forcé de l'ami du peuple, par les funestes décrets de l'Assemblée nationale, par les dispositions hostiles des mandataires de la Commune , par les connivences des contre-révolutionnaires pour favoriser la fuite de la famille royale , l'avait engagé à reprendre au plus tôt la publication de sa feuille ; et cependant il était encore dans les liens du décret de prise de corps lancé contre lui ! Loin de vouloir composer avec les difficultés, avec les ennemis publics qui l'ont abattu, Marat se relève aussi fier , aussi audacieux qu'auparavant : « Les laisserons-nous tranquillement renouer la chaîne de leurs perfides trames ! Insensés que nous sommes ! ils nous traitent comme des imbéciles ; ont-ils tort ? Nous ne sommes à leurs yeux que des animaux féroces, dont il faut éviter le premier coup de boutoir , et que l'on peut ensuite mener avec un fil » (Ami du peuple, p. 29).
Soyons hommes et jugeons sans préventions. Après tant d'inculpations directes sur lesquelles on a gardé le silence, Marat a-t-il eu tort de s'alarmer sur le salut de l'État ; a-t-ii eu tort de suspecter la connivence du maire de Paris avec le ministre ; a-t-il eu tort de regarder celui-ci comme la cheville ouvrière de la conjuration qui a éclaté , et qui devait remettre le peuple aux fers par les mains mêmes des soldats de la patrie -, a-t-il eu tort de le considérer comme principal auteur de la disette factice qui désole la province , et surtout Paris -, a-t-il eu tort d'attaquer sans ménagement les lâches représentants vendus au pouvoir , de dévoiler
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leurs perfides menées , de combattre leurs funestes décrets ? L'histoire est là pour répondre ; vouloir lui en faire un reproche , c'est , comme il le disait , faire procès à un intrépide soldat de s'être battu en désespéré pour le salut de la patrie.
Reprendre son poste de combat , c'était pour Marat un devoir. Les événements d'ailleurs l'y invitaient. Le 20 octobre de nouveaux bruits de conspiration ayant circulé dans Paris , des mouvements populaires d'autant plus effrayants qu'on n'en connaissait ni les objets ni les auteurs , répandaient l'alarme et causaient une agitation générale. C'est cette agitation, provoquée par la misère , attisée sous main par la police, qui servit de prétexte pour armer le pouvoir contre le peuple et qui provoqua la loi martiale.
En voici la substance :
Lorsque la sûreté publique sera exposée par les attroupements, les officiers municipaux proclameront la loi martiale qui les défend. Si ces attroupements continuent , ils arboreront le drapeau rouge et publieront dans tous les carrefours la défense de s'attrouper, en enjoignant au peuple , par trois sommations , de se retirer. A la première et à la deuxième , on dira : On va faire feu , que les bons citoyens se retirent ; à la dernière : On va faire feu.
Si le peuple se retire sans résistance , les seuls instigateurs seront punis ; si , au contraire , il ne se retire pas , les instigateurs seront condamnés à un an de prison, s'ils sont sans armes; à trois ans, s'ils sont armés -, et à mort , s'ils ont exercé des violences.
« Non, s'écrie Marat, il n'est point de malheurs qu'on n'ait sujet d'attendre de ce funeste décret -, point d'attentats dont il ne soit la source.
« En ordonnant aux troupes de marcher contre les citoyens assemblés , il anéantit la nation , qui n'existe que par la réunion des individus. En sévissant contre les officiers et les soldats qui refuseront d'opprimer leurs frères, il divise les citoyens*, il les oppose les uns aux autres et les met aux prises pour s'entr'égorger.
« Quelle furie infernale a donc répandu sur les représentants de la Commune son souffle empoisonné ! Insensés ! croyez-vous que c'est un bout de toile rouge qui vous mettra à couvert des effets de l'indignation publique; croyez- vous que ce sont quelques satellites dévoués qui vous défendront de la juste fureur de vos concitoyens ?...
« Les citoyens timides , les hommes qui aiment leur repos, les heureux du siècle , les sangsues de l'État, et tous les fripons qui vivent des abus publics, ne redoutent rien tant que les émeutes populaires ; elles tendent à détruire leur bonheur, en amenant un nouvel ordre de choses. Aussi s'élèvent-ils sans cesse contre les écrits énergiques, les discours véhéments, en un mot contre tout ce . qui peut faire vivement sentir au peuple sa misère et le rappeler à ses droits.
« C'est la morale des hommes constitués en dignité et en puissance. Au milieu des abus de l'autorité et des horreurs de la tyrannie, ils ne parlent que d'apaiser le peuple, ils ne travaillent qu'à l'empêcher de se livrer à sa juste fureur. Ils ont pour cela de puissantes raisons ; et de plus , un prétexte bien propre à faire impression sur les hommes bornés, mais qui n'en impose pas aux hommes instruits; je
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parle des scènes tragiques dont les insurrections sont presque toujours accompagnées. « Quelle que soit la terreur qui remplit leur âme , et qu'ils cherchent à faire passer dans celle des autres , voici quelques réflexions qui contribueront à rassurer les esprits judicieux.
« D'abord , le peuple ne se soulève que lorsqu'il est poussé au désespoir par la tyrannie. Que de maux ne souffre-t-il pas avant de se venger ! et cette vengeance est toujours juste dans son principe, quoiqu'elle ne soit pas toujours éclairée dans ses effets , au lieu que l'oppression qu'il endure n'a sa source que dans les passions criminelles de ses tyrans. Et puis , est-il quelque comparaison à faire entre un petit nombre de victimes que le peuple immole à la justice , dans une insurrection, et la foule innombrable de sujets qu'un despote réduit à la misère ou qu'il sacrifie à sa fureur, à sa cupidité, à sa gloire, à ses caprices? Que sont quelques gouttes de sang que la populace a fait couler , dans la révolution actuelle , pour recouvrer sa liberté, auprès des torrents qu'en ont fait verser un Tibère, un Néron, un Caligula, un Caracalla, un Commode *, auprès des torrents que la frénésie mystique d'un Charles IX en a fait répandre ; auprès des torrents qu'en a fait répandre la coupable ambition d'un Louis XIV? Que sont quelques maisons pillées en un seul jour par la populace , auprès des concussions que la nation entière a éprouvées pendant quinze siècles sous les trois races de nos rois ? Que sont quelques individus ruinés, auprès d'un milliard d'hommes dépouillés par les traitants , par les vampires , les dilapidateurs publics ?
« Mettons de côté tout préjugé, et voyons.
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« La philosophie a préparé , commencé , favorisé la Révolution actuelle , cela est incontestable ; mais des écrits ne suffisent pas, il faut des actions : or, à quoi devons-nous la liberté, qu'aux émeutes populaires ?
« C'est une émeute populaire , formée au Palais- Royal, qui a commencé la défection de l'armée, et transformé en citoyens deux cents mille hommes dont l'autorité avait fait des satellites , et dont elle voulait faire des assassins.
« C'est une émeute populaire, formée aux Champs- Elysées, qui a éveillé l'insurrection de la nation entière*, c'est elle qui a fait tomber la Bastille , conservé l'Assemblée nationale , fait avorter la conjuration , prévenu le sac de Paris , empêché que le feu ne l'ait réduit en cendres , et que ses habitants n'aient été noyés dans leur sang.
« C'est une émeute populaire , formée au Marché- Neuf, à la Halle, qui a fait avorter la seconde conjuration , qui a empêché la fuite de la Maison royale, et prévenu les guerres civiles qui en auraient été les suites trop certaines.
« Ce sont ces émeutes qui ont subjugué la faction (i)
(i) t On m'a fait un crime d'avoir dit que les Etats généraux renferment dans leur sein une faction ennemie ; il fallait donc me crever les yeux, pour empêcher qu'elle ne blessât ma vue. — Soit, répliquet-on; mais toutes vérités ne sont pas bonnes à dire. — C'est le langage d'un esclave, et je suis un homme libre; c'est le langage d'un ignorant , qui ne sait pas que le plus affreux scandale peut seul forcer les ennemis publics à fuir ou à rentrer dans le devoir. Pour perdre le royaume, ruiner les peuples, les réduire en servitude, les scélérats se cachent; ils trament dans les ténèbres : rien ne les épouvante que le grand jour ; rien ne les désespère que l'éclat de la vérité. La vérité, la vérité toute nue; j'ose la montrer à mes concitoyens; et qui plus est, j'ose inviter
aristocratique des États généraux , contre laquelle avaient échoué les armes de la philosophie et l'autorité du monarque-, ce sont elles qui l'ont rappelé, par la terreur, au devoir; qui l'ont amenée à se réunir au parti patriotique, et à concourir avec lui pour sauver l'État. Suivez les travaux de l'Assemblée nationale , et vous trouverez qu'elle n'est entrée en activité qu'à la suite de quelque émeute populaire , qu'elle n'a décrété de bonnes lois qu'à la suite de quelque émeute populaire , et que , dans des temps de calme et de sécurité , cette faction odieuse n'a jamais manqué de se relever pour mettre des entraves à la Constitution, ou faire passer des décrets funestes.
« C'est donc aux émeutes que nous devons tout, et la chute de nos tyrans, et celle de leurs favoris, de leurs créatures, de leurs satellites, et l'abaissement des grands , et l'élévation des petits , et le retour de la liberté, et les bonnes lois qui la maintiendront, en assurant notre repos et notre bonheur.
« La loi martiale qui proscrit les attroupements n'a donc été proposée que par un ennemi du bien public -, elle n'a été arrachée que par des traîtres à la patrie , elle n'a été accordée que par des suppôts de la tyrannie. Qu'ils agréent ces qualifications, s'ils n'aiment mieux recevoir celles d'imbéciles.
a Les ennemis qui me persécutent peuvent me faire un crime d'une pareille doctrine ; mais je la prêche par devoir, par Tordre impérieux de ma conscience }
tous les écrivains politiques, qui ont des vues et du patriotisme, à suivre cet exemple : c'est le seul moyen de sauver l'État.
Fort bien : mais ne devez-vous pas craindre d'enlever à l'Assemblée nationale toute considération publique? — Qu'elle travaille à la mériter, elle est sûre de l'obtenir (Note de Marat).
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et je ne la déguiserai point , dussé-je porter ma tête sur un échafaud.
« Les cœurs sensibles ! ils ne voient que l'infortune de quelques individus , victimes d'une émeute passagère ; ils ne compatissent qu'au supplice mérité de quelques scélérats ; je ne vois que les malheurs , les calamités, les désastres d'une grande nation livrée à ses tyrans, enchaînée, pillée, vexée, foulée, opprimée, massacrée pendant des siècles entiers, Qui d'eux ou de moi a le plus de raison , d'humanité , de patriotisme ? Ils s'efforcent d'endormir le peuple , je m'efforce de le réveiller. Ils lui donnent de l'opium, je verse de l'eauforte dans ses blessures , et j'en verserai jusqu'à ce qu'il soit pleinement rentré dans ses droits , jusqu'à ce qu'il soit libre et heureux.
« N'avoir point de vues personnelles et proposer une loi martiale contre les attroupements , c'est singer les Anglais ; et le comte de Mirabeau n'est pas homme à cela. Quoi qu'il en soit , nous lui devons quelques observations.
« Une loi martiale contre les attroupements est bonne , excellente , admirable , lorsque la Constitution consacrée est juste et sage, nous allions dire parfaite, et que les dépositaires de l'autorité se renferment dans le devoir ; alors elle empêche que des esprits brouillons ne soulèvent le peuple pour tout bouleverser, et elle devient le plus ferme rempart de la liberté. Mais lorsqu'une nation travaille à rompre ses 'fers, lorsqu'elle se débat contre les ennemis publics qui cherchent à la livrer à l'anarchie ou à la replonger dans la servitude pour la tyranniser à leur gré, une loi martiale devient un mur d'airain élevé autour de l'abîme où elle est plongée.
« O Mirabeau ! quand tu n'aurais fait que ce mal à la France, ton nom devrait être en horreur aux bons citoyens. Et quand Robespierre n'aurait d'autre titre à la reconnaissance publique que de s'y être opposé , son nom leur sera toujours cher » (Ami du peuple, nos34, 35).
Pour le malheur du peuple , Marat , dépouillé arbitrairement des moyens d'éclairer sa conduite dans des conjonctures aussi graves, gémissait impuissant dans la retraite où le retenait le décret lancé contre lui. Cependant, plusieurs districts de la capitale s'en émurent. Celui de St-Martin-des-Champs , sur la proposition d'un nommé Martin, prit, le 23, un arrêté par lequel il déclarait que cette loi sanguinaire ne serait point exécutée, et en appelait aux cinquante-neuf autres districts de Paris pour obtenir leur adhésion. Une députation fut même choisie pour aller sommer les représentants de la Commune de se présenter à l'Assemblée nationale pour la supplier de retirer cette loi. Pour toute réponse , les mandataires de la Commune envoyèrent, dans la nuit du 2 3 au 24, un détachement armé pour enlever l'auteur de la proposition.
Par ce nouvel exemple, on voit le cas que les mandataires du peuple font de l'autorité qui leur est confiée par leurs concitoyens. Nous en verrons bien d'autres au cours de la Révolution. En attendant qu'ils se produisent, hâtons l'examen des réflexions de l'ami du peuple sur les points politiques essentiels ou intéressants.
Parmi ces derniers, citons une réflexion de l'Ami du peuple bien propre à éclairer la judiciaire d'une nation qui, à peine sortie de l'esclavage, se débat dans l'anarchie et la licence contre l'oppression et la tyrannie.
Un district contre-révolutionnaire venait de présenter à la Commune une pétition pour supplier le roi de rappeler ses gardes du corps supprimés par l'heureux coup de main des Parisiens à Versailles , les 5 et 6 octobre.
Piège grossier, si on le rapproche de la loi martiale qui venait d'être votée , et qui cachait mal les dispositions hostiles du pouvoir.
Dessiller les yeux de ses concitoyens , former leur esprit à la réflexion , leur apprendre à saisir les intentions secrètes des ennemis publics, dissimulées sous les apparences de la bonhomie, était le devoir de Marat. « Dans les sociétés privées , leur dit-il , rien de mieux , sans doute, que les procédés; ils font la douceur du commerce social, s'ils n'en font pas toujours la sûreté. Mais dans les sociétés civiles et politiques , où l'on ne doit connaître que justice et sagesse, les procédés ne peuvent avoir que des suites funestes. Dans les cours de judicature, ils sont le signe certain de la prévarication. Dans les conseils d'administration, ils sont le signe certain de la vénalité. Dans les tribunaux de police, ils sont le signe certain de la prostitution. Dans les sénats nationaux , ils sont le signe certain de la trahison ou de la bassesse. Et dans une nation qui lutte encore pour sa liberté, ils sont le signe certain de la stupidité ou de la démence.
« Que dans leur conduite particulière , les citoyens ne consultent que leurs caprices ou leurs sentiments, ils en sont les maîtres ; ils ne doivent compte de leurs actions qu'aux lois. Mais dans leur conduite publique , dont ils sont comptables , et envers la génération présente , et envers les générations futures , ont-ils droit d'écouter d'autres voix que celles de la prudence ? Quoi !
dans des circonstances critiques, où une simple légèreté peut compromettre le salut de l'État, on rappelera des ennemis dangereux , que l'indignation publique a proscrits , et on les rétablira dans des postes de confiance , où le désir de la vengeance les rendra plus redoutables ! Si cette démarche n'a pas été suggérée par quelque misérable intéressé à nous perdre, elle doit être envisagée comme un trait d'imbécillité. Comment ! un mouvement de fausse générosité se sera élevé dans l'âme d'un bon homme ; on aura été joué par un adroit fripon ; une voix seule se sera fait entendre au milieu d'un comité ; et d'après la conjecture que le prince s'abstient de promenade , parce qu'il n'a plus ses gardes ordinaires , elle aura proposé leur rappel ; et le judicieux auditoire, ravi d'admiration , s'écriera en chœur : bravo ; puis il enverra proposer ce beau projet aux représentants de la Commune, qui le recevront aux acclamations, sans en examiner les conséquences, sans en prévoir les suites; et comme s'ils étaient fâchés de n'en pas être les auteurs , ils protesteront de n'avoir jamais cherché à éloigner des ennemis publics, dont ils auraient dû demander le supplice !
« Songeons-y bien, s'il est encore temps. La conjuration où les gardes du corps ont si honteusement figuré n'est que trop certaine. Des insensés peuvent l'oublier, sans doute , mais l'univers entier ne saurait l'anéantir ; ces indignes militaires sont donc des traîtres à la patrie. Si on ne leur a pas infligé le châtiment qu'ils méritaient, c'est que le prince a capitulé pour eux -, mais ils ne sont pas moins coupables que les Broglie , les d'Autichants , les Lambesc. De quel front la nation punirat-clle ces fugitifs dont elle doit demander vengeance , si , non contente de leur avoir fait grâce , elle les réhabilite
dans leurs places ? Jç dis mieux : ils sont cent fois plus coupables que le baron de Bésenval , dont on instruit le procès ; du moins peut-il alléguer les ordres du cabinet , ordres suprêmes , avant que la nation fût rentrée dans ses droits ; au lieu que la souveraineté de la nation était reconnue lorsqu'ils ont machiné sa perte. Enfin , quel motif alléguera-t-on pour rappeler ces cruels ennemis ? la nécessité d'établir une garde royale. Quoi ! n'y a-t-il donc parmi les enfants de la patrie point d'hommes dignes , par leurs sentiments et leur loyauté, de l'honneur de garder le monarque. Le croire serait une folie, le prétendre est un outrage » [Ami du peuple, p. 3g).
Dans le même ordre d'idées , citons encore Marat , à propos d'une motion faite à l'Assemblée nationale par le comte de Mirabeau , laquelle tend à exclure de tout emploi civil ou politique les faillis et leurs enfants, à moins qu'ils n'aient payé les dettes de leur père. On entrevoit qu'il va être question de la contrainte par corps.
L'Assemblée , électrisée par la parole de l'orateur , subjuguée par l'appui moral de l'auteur de YEsprit des lois, décrète : qu'un failli, banqueroutier ou débiteur insolvable ne pourra être ni électeur , ni éligible , ni rester membre d'aucune assemblée municipale, provinciale ou nationale.
« Se peut-il , reprend Marat , qu'il ne se soit trouvé dans l'Assemblée aucun homme d'un génie assez étendu et d'une âme assez élevée pour généraliser la proposition et la ramener à l'ensemble des vertus qui forment l'honnêteté publique ? Se peut-il que celui qui l'a faite, et à qui on ne saurait refuser un esprit cultivé , de grandes connaissances et des vues politiques, l'ait en-
visagée précisément sous le seul point de vue bizarre qu'elle offre ; qu'il l'ait fixée du côté mercantile , au lieu de la fixer du côté moral. Car , quel rapport a-t-il trouvé entre un négociant , un marchand , un détailliste et un homme d'État ? Quelle injustice d'ailleurs de faire de tout banqueroutier insolvable un sot ou un fripon ? Souvent une banqueroute est la suite d'événements désastreux, et plus souvent de la mauvaise foi d'autrui ; l'homme le plus honnête , le plus habile y est exposé comme un autre. Et puis , quand elle serait toujours scandaleuse , n'y a-t-il donc que le manque de bonne foi qui doive faire proscrire un candidat. Le défaut de délicatesse , la vénalité , les concussions , les déprédations , le jeu , l'agiotage , ne devraient-ils pas être également des titres de réprobation ?
« Ce n'est pas tout : cet arrêté enjoint aux soldats de la patrie de prêter main-forte aux gardes du commerce ; il leur commande de faire le vil métier de captureurs. Sont-ce donc là les fonctions des défenseurs de l'État ? Les mains qui ont pris les armes pour venger la cause de la liberté se prêteront-elles à charger de fers , à traîner en prison des infortunés dont tout le crime est d'être dans l'impuissance de payer , d'être dans la misère ?
« Ne nous y trompons pas ; cet arrêté leur a été arraché par le ministre , comme la loi martiale l'a été à l'Assemblée nationale. Quel autre que lui pouvait mieux calculer les suites d'un ordre barbare , fait pour diviser les citoyens , les opposer les uns aux autres , armer le fils contre le père , le père contre le fils , et briser tous les liens de la société en outrageant la nature ? Quel autre que lui pouvait mieux calculer les suites d'un ordre tyrannique, qu'il n'a fait décerner
contre les débiteurs que pour faire planche et ne pas révolter les esprits lorsqu'il emploiera la contrainte par corps pour forcer le paiement des impôts et remplir les coffres de l'État, qui sont ceux du directeur des finances depuis qu'on lui en a laissé la clef.
« Que faire pour se soustraire aux malheurs dont l'exécution de ce cruel arrêté nous menace ? User de nos droits , réprimer avec vigueur le premier acte d'hostilité , faire tomber sur la tête des satellites coupables le châtiment dû à leur cruel ministère ; c'est la suite naturelle de la résistance que tout homme libre a droit d'opposer à des ordres tyranniques. »
Si , pour soutenir le crédit national , on peut appliquer cette loi à une nation dont la marche du gouvernement est paisible et régulière, elle n'est qu'une cause de divisions funestes chez une nation qui travaille à rompre ses fers.
« Quel plus affreux désordre que d'enlever à de malheureuses familles , par la détention de leurs chefs , les secours qu'elles reçoivent ; de les priver de la sorte de leur unique ressource, de les réduire à l'indigence, et de les pousser au crime par le désespoir ! Nonseulement la contrainte par corps est contraire à toute bonne législation, mais la saisie générale des biens du débiteur n'est pas moins contraire au droit naturel qu'à la justice et à l'humanité, à moins qu'on ait prélevé de quoi faire vivre lui et sa famille , car les lois de la nature sont antérieures à celles de la société , et nul homme au monde n'a le droit d'en réduire un autre à mourir de faim.
« Lorsqu'un peuple a stupidement confié ses intérêts et ses pouvoirs à de pareils agents, qu'attendre d'eux' que perfidies , trahison , servitude , misère et calamités ?
« De tant d'hypocrites qui avaient affiché l'amour de la patrie, presque tous se sont démasqués par leur cupidité , leur bassesse , leurs malversations. A peine Paris compte-t-il quelques milliers de citoyens intègres, à peine compte-t-il quelques défenseurs incorruptibles. Si les ennemis publics parviennent à leur imposer silence ou à se défaire d'eux , souvenez-vous de ma prédiction : Tous nos efforts pour conquérir la liberté n'auront servi qu'à river nos fers et à aggraver nos malheurs.
« Parcourez l'histoire des nations, aucune n'est parvenue à rompre ses chaînes qu'en étouffant ses oppresseurs dans leur sang, qu'en les passant au fil de l'épée un jour de bataille , qu'en les suppliciant un jour d'insurrection... Mais pour prendre ce parti vigoureux, il faut de la vertu -, et je le dis avec amertume : la liberté ne paraît pas faite pour nous , esclaves que nous sommes par nos besoins et nos vices, notre vanité, notre luxe, notre avarice et notre ambition » (Ami du peuple, n03 42 , 85 , 89 , 90 et 91 ).
Dans toutes ces observations, force est bien de reconnaître que la Révolution française, mère féconde de tous les droits , était le fruit de la philosophie qui avait sapé du même coup le despotisme et la superstition , et ramené les nations à leurs droits naturels, politiques et civils.
Sous ce rapport , on pourrait avancer que l'Ami du peuple n'a rien innové , mais il est le grand , l'unique vulgarisateur des principes politiques de Locke, des principes constitutionnels de Montesquieu et de Jean- Jacques. Étrange logique, nous sommes tout admiration pour les théories que nous estimons le plus, et nous blasphémons sans retenue
contre le citoyen courageux qui s'est dévoué à leur application !
. Reprenons les observations de l'Ami du peuple par une question de principe politique qui n'est rien moins que la terreur de tous les mandataires suspects , corrompus ou ambitieux ; celui de la révocabilité des mandataires par les mandants : principe trop négligé par le peuple, dont l'oubli fut la source de tant d'abus, d'attentats, et dont il fut la victime.
Rappelons d'abord que le district des Cordeliers, le plus distingué entre tous par son patriotisme , ses lumières, ses vues, n'ayant que trop senti combien les mandataires du peuple sont portés à oublier leurs devoirs , et à se rendre indépendants , venait sagement d'exiger de ses mandataires à la ville, de reconnaître que les commettants ont le droit de révoquer leurs pouvoirs, lorsque ceux qui en sont dépositaires viennent à en abuser.
Ce principe , Marat , depuis la Révolution , n'avait cessé de le préconiser comme indispensable au salut public ; son Offrande à la patrie en fait foi. Sans cesse depuis, il répétait dans son journal : « Pour contenir dans le devoir le législateur lui-même, appuyons sur un point éternellement mis de côté par les États généraux *, je parle de la souveraineté du peuple, du droit sacré qu'ont les commettants de révoquer à volonté leurs délégués , de leur nommer des substituts , et d'imprimer le cachet de l'infamie à ceux qui ont trahi leur devoir ( Ami du peuple , 21). »
Un principe de cette importance , et mis en pratique
sous la foi du serment , était fait pour éveiller au plus haut point l'attention des petits despotes de la Commune et de l'Assemblée nationale ; aussi , les vit-on aussitôt se mettre à l'œuvre pour consolider leur puissance et s'ériger en maîtres contre le droit et la justice.
Dans la séance du vendredi 20 novembre , l'Assemblée nationale pressa une délibération constitutive sur le ^choix des membres aux assemblées administratives, de département et de district. Un sieur Target, organe du comité de Constitution , se lève, et dit : « Une des circonstances urgentes , et qui environnent de très-près l'Assemblée, force votre comité à vous proposer de délibérer, sans délai, sur les deux articles suivants :
i° Les représentants nommés par les cantons pour l'administration de district ne pourront jamais être regardés que comme les représentants de la totalité des districts et non d'aucun canton particulier.
Les représentants envoyés par les districts à l'administration de département ne pourront jamais être regardés que comme les représentants de la totalité des départements.
Les représentants envoyés par les départements à l'Assemblée nationale ne pourront jamais être regardés que comme les représentants de la totalité des départements, c'est-à-dire de la nation.
2° En conséquence , les membres des administrations de districts ou de départements , non plus que les membres de l'Assemblée nationale , ne pourront jamais être révoqués , et leur destitution ne pourra être que la suite d'une forfaiture jugée. »
Ces deux articles décrétés aussitôt, à une très-grande majorité, ne sont-ils pas une preuve irréfutable du plus
flagrant abus de pouvoir que puissent commettre de simples délégués ?
« Ces décrets ne peuvent être obligatoires pour un canton , un district , un département , sans l'être également pour tous ; ils sont donc attentatoires au droit de souveraineté nationale. Ce droit emporte celui de surveiller , de contrôler , de destituer , de réprimer , de punir ses mandataires , lorsqu'ils abusent des j*)uvoirs qui leur ont été confiés. Que la nation soit un instant dépouillée de ces droits , dès lors ses mandataires sont indépendants ; de simples commis , ils deviennent arbitres suprêmes de leurs commettants , et bientôt , maîtres absolus de statuer sur tout point , sans les consulter , il les asserviront de leur autorité privée et les» tyranniseront à leur gré, s'ils sont assez lâches pour le souffrir. Ces décrets funestes sont un coup d'autorité si inconcevable que les tyrans mêmes ne le hasardent que lorsqu'ils sont assures du succès. Ces décrets sont iniques , odieux , révoltants , oppressifs , tyranniques. L'Assemblée nationale a reconnu , dans la Déclaration des droits , que la résistance aux ordres tyranniques est légitime.-, d'où je conclus qu'il est du devoir de tout Français de résister à ces décrets \ que tous les vrais citoyens doivent s'assembler , sans délai , pour en demander Je rappel et que la nation doi.t se hâter de les proscrire.
« Mais , hélas ! qui ne voit avec effroi les circonstances qui les ont accompagnés : cette précipitation du Comité à les présenter, cette précipitation de l'Assemblée à les passer , sans les soumettre à aucune discussion , à aucun examen ; cette précipitation du président à les porter à l'acceptation ?
« Si on se rappelle ici la députation des représen-
tants de la Commune , pour réclamer contçe la délibération si sage du district des Cordeliers, qui pourra douter un instant que la municipalité ne se soit concertée avec le Comité de constitution et la faction aristocratique de l'Assemblée nationale ? Qui ne reconnaîtra dans cette nouvelle scène la répétition de celle de la loi martiale ?
« Mais quelle apparence qu'une poignée d'hommes obscurs, naguères confondus dans la foule, aient formé le projet d'usurper l'empire ; et cela sous les yeux du législateur, sous les yeux du monarque, sous les yeux d'un peuple immense, qui a les armes à la main pour défendre sa liberté ? Non , non , ils n'ont point assez d'audace pour porter leurs vues si haut, et ils ne sont pas assez bornés pour- se flatter de réussir ; mais ils servent d'instruments aux ennemis de la patrie, acharnés à nous perdre.
« O mes concitoyens, quels nouveaux malheurs vous menacent ! quel sort affreux vous attend ! On ne cherche qu'à vous endormir sur le bord de l'abîme ; vous laisserez-vous donc toujours plonger dans une fatale léthargie ?
« Jetez les yeux autour de vous , tout est fait pour vous alarmer. Voyez partout ces hommes atroces qui machinaient votre perte , il y a quelques jours , et que vous laissez bêtement échapper.
« Votre monarque n'est-il pas toujours environné de ces courtisans perfides qui avaient préparé sa fuite ? Le cabinet n'est-il pas toujours composé de ses conseillers perfides, qui dirigent toutes les manœuvres ? L'Assemblée nationale ne renferme-t-elle pas toujours dans son sein cette faction criminelle , qui a tant de fois conspiré votre ruine ? La municipalité n'est-elle pas
toujours composée de ces agents corrompus, qui s'opposaient a votre départ pour Versailles ? N'avez-vous pas toujours à la tête de vos légions ces chefs perfides, qui refusaient (i) de marcher ?
« Les satellites royaux , dira-t-on , ont été renvoyés. Mais écoutez cette voix perfide , qui s'élève d'un comité de district , pour proposer de les rappeler \ voyez ce procès-verbal (2) insidieux , où la municipalité feint de se justifier d'avoir sollicité l'éloignement des gardes du corps -, cette députation faite au monarque , à l'effet de le supplier de prendre les mesures les plus efficaces pour détruire une inculpation que personne n'a songé à leur faire ; réfléchissons sur cette réponse du roi : « qu'il va , d'après la démarche que la ville de Paris vient de faire, donner des ordres pour rassembler ceux de ses gardes qui se trouvent près de lui. » Réponse concertée , qui n'a aucun rapport avec la demande qui la motive (3) ; réfléchissez à ces bruits insidieusement répandus dans le public , que le comité municipal des recherches acquiert tous les jours de nouvelles preuves contre les conjurés. Quel usage en a-t-il fait ? Et depuis qu'on a cédé à la vivacité de vos instances pour établir un tribunal chargé de juger les hommes atroces qui ont machiné votre ruine, à quoi
(1) Loin de mettre des hommes suspects à la tête de la garde nationale, il fallait les rejeter, les désarmer, de même que tous les aristocrates, comme a sagement fait la garde nationale de Pau, en Béarn. N'y sfura-t-il donc dans ce monde que les Parisiens pour n'avoir ni vues, ni prudence?
(2) Procès-verbal de l'assemblée des représentants de la Commune du 14 novembre 1789.
(3) 11 est clair que, pour exécuter un projet d'évasion, il faut que le monarque ne soit entouré que d'une garde dévouée à ses ordres ; tout est perdu, si la milice nationale souffre les gardes du corps.
s'est-il occupé ? A instruire le procès de quelques infortunés que le désespoir a égarés et livrés à une aveugle fureur ; à juger des citoyens zélés , dont tout le crime est d'avoir dévoilé les malversations de vos agents infidèles. Voyez enfin ces ordres nouveaux de ne plus fouiller aux barrières, comme si on voulait laisser la carrière libre aux conjurés, au cas que leurs projets affreux viennent à échouer.
« O mes concitoyens ! mes chers concitoyens ! sortez, sortez de votre apathie. Quelque horrible complot est prêta éclater. Redoublez de vigilance contre vos redoutables ennemis; veillez, veillez avec sollicitude sur le dépôt précieux de la personne du monarque qui vous est confié ; ne souffrez pas que ses anciens satellites l'approchent, et vous éloignent un instant du palais qu'il habite. Ayez sans cesse les yeux ouverts sur vos commandants équivoques ; tenez vos armes prêtes ; procurez-vous force munitions de guerre ; défiez-vous des ordres qu'on vous donnera ; et n'oubliez jamais que toutes vos précautions seront vaines , si vous ne commencez par vous assurer enfin de la municipalité » (Ami du peuple, p. 54).
« Exposons au grand jour les injustes prétentions de la municipalité, dont un simple parallèle va faire sentir tout l'odieux.
« Le gouvernement municipal est institué par la Commune , pour le bien de la Commune , comme le gouvernement politique est institué par la nation, pour le bien de la nation. Nous répétons sans cesse la dernière de ces maximes, comme une vérité fondamentale de la monarchie; et nous rejetterions la première, comme vérité fondamentale de la municipalité. Nous répétons sans cesse que le roi n'est que le ministre
de la nation , à qui seule appartient la souveraine puissance; la Commune a donc droit de souveraineté sur le corps municipal. Nous répétons sans cesse que la nation a le droit de destituer le monarque , comme elle a eu celui de l'élire ; la Commune a donc droit de destituer le corps municipal. Le droit qu'ont tous les districts sur tous les membres du corps municipal , chaque district l'a pareillement sur les membres qu'il fournit, non pour faire valoir ses déterminations particulières, mais pour ramener le corps municipal au vœu de la majorité des districts, règle unique de son plan d'organisation. Le district des Cordeliers a donc raison de réclamer contre les règlements municipaux et d'imposer serment de fidélité à ses mandataires.
« Les sophismes que la municipalité met en avant avec tant d'assurance, et que ses échos répètent avec tant de zèle , révolteraient dans la bouche de tout autre corps administratif. Que dirait-on des conseillers d'un roi ou des commis d'un ministre qui tiendraient ce langage nouveau à leurs commettants : Vous avez fait choix de nous, il est vrai; mais une fois nommés, nous ne dépendons plus de vous ; nous sommes les membres du conseil, les gens du bureau; et, crainte qu'il ne vous prenne envie de nous faire rendre compte, nous commençons par vous déclarer que nous n'avons point d'ordres à recevoir de votre part. Quoi donc ! ces insolents discours perdront tout ce qu'ils ont d'odieux, de ridicule, en passant par la bouche de Messieurs de la Ville ! Nous trouverons tout simple que le législateur les ait consacrés ! Nous les répéterons par échos! Ou nous ne sommes que des perroquets , et nous ne valons pas la peine qu'on travaille à nous rendre libres , ou nous ne sommes que de lâches complaisants , et
nous sommes indignes d'être libres. Rougissons de notre sottise ; et si nous n'avons pas assez de connaissances pour juger, ayons du moins le bon esprit de garder le silence , et ne prêtons pas imprudemment nos plumes et nos voix pour asservir nos frères » ( Ami du peuple, 55).
A chaque page de son oeuvre politique, la dialectique de Marat se montre irréfutable, et la nécessité justifie son audace à prêcher les droits de l'homme et du citoyen, en dépit même des persécutions dont il devient l'objet et la victime. Et c'est de ce logicien révolutionnaire que des faiseurs d'histoire ou des barbouilleurs de journaux ont osé dire : qu'il n'avait , en politique , aucun système , ou qu'un éclectisme flottant. Laissons ces pauvres hères se draper dans leur suffisance , et pour établir une fois de plus l'inanité de leurs insinuations, rappelons à leur confusion que le système de Marat se trouve gravé en caractères ineffaçables dans les principes fondamentaux qu'on retrouve dans son Offrande à la patrie, son plan de Constitution et tous ses écrits, même antérieurs à la Révolution.
Il est bien vrai que toutes ces expositions de principes, toutes ces observations sur la marche des agents du pouvoir, ne sont appréciées que des lecteurs réfléchis; aussi , est-ce à eux tout particulièrement que nous nous adressons, et pour eux que nous avons entrepris cette étude.
h' organisation militaire de la force publique va être l'objet des observations qui vont suivre.
Le plan du comité militaire, présenté à l'Assemblée
nationale, le 19 novembre 1789, posait en principe que , quoique l'intérêt de la France et le vœu présume des Français ne soient pas»de faire des conquêtes, l'État ne devait pas moins avoir une armée toujours sur pied en temps de paix , et une armée auxiliaire qui puisse servir, en temps de guerre, pour s'opposer aux entreprises de voisins puissants et armés; les prévenir même , en cas de besoin , ou les déconcerter.
Comment entretenir ces armées ? C'est la première question que devait se faire le comité. Deux moyens se présentent : le service personnel, et l'enrôlement à prix d'argent. Ainsi , tout Français sans distinction sera tenu de servir pendant quatre ans , une fois dans sa vie, comme juste tribut payé à la patrie, qu'il pourra néanmoins acquitter en se faisant représenter.
Ce comité examine ces moyens, compare leurs avantages et leurs inconvénients, et se décide pour l'enrôlement à prix d'argent. Il expose les réformes à faire, en conservant l'ancien régime.
— « Ce fut sans doute le plus heureux des événements qui mit auxrcitoyens les armes à la main pour recouvrer leur liberté; mais, ne nous y trompons pas, le plus grand des malheurs serait qu'ils ne pussent les poser ; et jamais projet plus ridicule que celui d'assujettir la nation entière à devenir un peuple de soldats. Quoi ! tout Français, sans distinction, serait tenu de consacrer quatre années de sa vie, comme le juste tribut qu'il doit à l'État ! Mais quel tort irréparable la perte du temps consacré aux armes ne ferait-elle pas à l'agriculture, aux manufactures, au commerce, aux arts, aux sciences ! Quel découragement ! quel dégoût ne suivrait pas l'obligation de renoncer aux occupations qui font l'état des individus, les douceurs de la société ,
le charme de la vie ! Que des déclamateurs vantent , sans jugement , les charmes de la liberté ! elle n'a de prix que pour le penseur qui ne veut pas ramper, et l'homme appelé, par son rang ou sa fortune, à jouer un rôle; mais elle n'est rien pour le peuple. Que lui font les Bastilles ? il ne les connut jamais que de nom.
« Le seul bonheur dont les dix-neuf vingtièmes des citoyens puissent jouir est l'abondance , le plaisir et la paix-, ils ne connaissent point d'autres biens dans ce monde. Qu'on pense un peu aux suites terribles de ce règlement , mis en exécution contre des marchands , des négociants , des hommes de lettres , des savants , des artistes 1 Arrachés de leurs foyers , du sein de leurs familles , de leurs amis , de leurs connaissances , bientôt ils maudiraient une patrie qui les asservit au malheur ; ils fuiraient leur terre natale, et ils iraient chercher dans d'autres pays le repos et le bonheur.
« Vu politiquement , le projet du comité militaire est absurde ; vu moralement , il est odieux. Assujettir au même service, et l'indigent, et l'opulent, et l'homme qui a de vastes possessions, et l'homme qui' n'a aucune propriété , serait établir une loi inique , vexatoire , oppressive -, elle romprait toute proportion entre les avantages que les citoyens retirent de la société et les charges qu'elle leur impose; avec cette différence encore, que le riche trouverait mille moyens de se faire exempter, et que le pauvre resterait seul chargé de tout le fardeau. C'est précisément ce qui est arrive depuis la Révolution. Combien de malheureux ouvriers, de crocheteurs, de porteurs d'eau, qui n'ont que leurs bras pour toute fortune, ont été contraints de donner chaque quinze jours vingt-quatre heures pour garder les hôtels des riches qui les oppriment ? Ordres tyran-
niques ! le comble de l'horreur de la part de ceux qui les ont donnés, et le comble de la bêtise de la part de ceux qui s'y sont soumis. "Que des prédicateurs exaltés prêchent aux grands les devoirs du citoyen , à la bonne heure ; mais il n'en est aucun pour les petits. Où est la patrie de ceux qui n'ont aucune propriété , qui ne peuvent prétendre à aucun emploi , qui ne retirent aucun avantage du pacte social ? Partout condamnés à servir, s'ils ne sont pas sous le joug d'un maître, ils sont sous celui de leurs concitoyens ; et , quelque révolution qui arrive, leur lot éternel est la servitude, la pauvreté, l'oppression. Que pourraient-ils donc devoir à l'État, il n'a rien fait pour eux, que de cimenter leur misère et de river leurs fers; ils ne lui doivent que la haine et des malédictions. Ah ! servez l'État, vous à qui il assure un sort tranquille et heureux ; n'exigez rien de nous, c'est bien assez que le destin cruel nous ait réduits à la nécessité de vivre parmi vous.
« Je ne sais quelles sont les vues secrètes du comité militaire ; mais si les auteurs de ce projet ne sont pas des hommes extrêmement bornés, leur dessein est infailliblement d'accabler le peuple , sous prétexte de sacrifices qu'il doit à la patrie; de l'excéder à veiller jour et nuit à son salut ; de lui rendre insupportable jusqu'au nom de liberté, et de le forcer à redemander des fers.
« Laissons là le comité militaire et observons que l'état actuel des choses , nécessité par la Révolution , est trop violent pour devenir stable; il ne peut même durer encore longtemps. Quoi ! trente mille hommes armés pour garder la capitale ! Cette entreprise paraîtrait inconcevable, s'il n'était visible qu'elle n'a été faite que pour mettre les armes aux mains des principaux habi-
tants, auxquels on a cherche à inspirer un esprit de corps au moyen de l'uniforme, et qu'on a fait commander par des officiers affidés , pour les tourner contre le reste des citoyens quand le moment serait venu -, et on ne l'a que trop bien fait sentir -, souvenons-nous de la loi martiale.
« Quoi qu'il en soit , trois mille hommes de troupes bien tenues sont plus que suffisante pour la garde de Paris et le service des spectacles.
a Soixante mille hommes de troupes réglées pour la garde des frontières , pour la garde des villes et des campagnes. Deux cent mille hommes (i) de milice nationale , exercée au maniement des armes et aux évolutions militaires (2) , fêtes et dimanches , suffiront à la défense de l'Etat, qui ne sera jamais attaqué, si l'Assemblée nationale a la sagesse de décréter que la nation renonce à toute conquête, à toute guerre offensive , aujourd'hui surtout qu'il va être environné de pays libres , la plupart républicains , ennemis de la guerre par principe. Comme l'État a beaucoup plus à craindre des ennemis du dedans que des ennemis du dehors, il est indispensable pour la sûreté de nos foyers et de la liberté que tous les citoyens domiciliés , non suspects , soient armés quelques heures , fêtes et dimanches , exercés au maniement des armes et fournis de munitions de guerre. Il n'est pas moins indispensable que toutes les grandes villes du royaume aient un train d'artillerie et des munitions aux ordres de la Commune;
(1) On pourrait fondre dans ce corps la partie réformée des troupes réglées.
(2) Telle est la milice suisse, la meilleure du monde entier, sans contredit. Je doute qu'il y ait beaucoup de troupes réglées qui tinssent devant celle du canton de Berne.
enfin , il est indispensable que tous les moulins et magasins à poudre du royaume soient sous la garde et l'inspection des commissaires de la commune des grandes villes les plus proches -, ce sont eux qui se feront autoriser à fournir l'armée , sur les demandes par écrit de la main des ministres de la marine et de la guerre , approuvées par le Conseil du roi » (Ami du peuple, n° 56).
Telles sont les observations générales présentées par Marat sur ce projet du comité, auquel un certain nombre seulement de ses membres avait donné son adhésion. Conséquemment , l'Assemblée conclut qu'il serait présenté un autre projet et fait un autre rapport.
Quelques jours après , en effet , un nouveau rapport est présenté par M. le comte de La Tour-du-Pin , ministre et secrétaire d'État au département de la guerre. Ce mémoire , également remarquable par la clarté et la méthode qui y régnent , et fait avec un art infini , n'est , quant au fond , que la reproduction des vues du projet présenté par le comité ; seulement, il est plus explicite , il donne des chiffres , il porte l'armée à 260,000 hommes en temps de guerre et à 1 5o,ooo en temps de paix. « Quant aux places fortes, jugées nécessaires à la défense de l'État, il en remet au roi la décision ; mais elle appartient à la nation , du moins quant à ce point capital : que toute place de guerre , dans l'intérieur du royaume, ne peut que menacer la liberté publique en fatigant le trésor national. Ainsi, ses députés doivent ordonner la démolition de toutes celles qui sont avancées plus de quinze lieues dans les terres ; et pour mieux assurer les frontières, ils doivent recommander l'adoption des nouvelles méthodes du marquis de Montalembert. Son système de fortifications, rendant
la défense de beaucoup supérieure à l'attaque , est infiniment précieux, norirseulement en ce qu'il permet de confier la garde des places de guerre aux milices nationales, mais parce qu'il tend à diminuer de moitié le nombre des troupes réglées. Ainsi , en formant trois lignes de places fortes sur les frontières , l'Assemblée peut décréter que la ligne externe sera fortifiée d'après ce système, et que les places des deux autres lignes seront réparées sur les mêmes principes, dans des temps plus heureux.
« Indiquer des moyens sûrs de rendre nos frontières impénétrables à l'ennemi , de réduire l'armée et de la faire même remplacer par des milices nationales, c'est assurer triplement la liberté publique. A cette gloire, réservée au marquis de Montalembert, sera jointe celle de contribuer , par le don de son beau cabinet , à l'instruction des élèves et à donner à l'État de plus habiles défenseurs. En recommandant à l'Assemblée nationale d'aussi grands moyens de sûreté et d'économie , je saisis avec plaisir l'occasion qu'ils me fournissent de rendre hommage au génie et justice au mérite persécuté » (Ami du peuple , n° 74).
En somme, cette effusion de patriotisme du Comité militaire pour le bien des peuples, les droits des citoyens , se réduit à laisser retomber sur l'innombrable classe des malheureux tout le fardeau du service militaire et à conserver au prince la force irrésistible , le pouvoir souverain.
Pour clore un instant cette série d'observations diverses et d'exposés de principes , mis en regard des travaux de l'Assemblée nationale, nous signalons, pour justifier l'incessante surveillance de l'ami du peuple, la judicieuse critique d'une opération financière de
M. Necker, sur son nouvel emprunt forcé de 60,000,000 sur la Caisse d'escompte , critique à l'aide de laquelle Marat porte le flambeau dans les détours ténébreux de l'antre ministériel et où il prédit au ministre tout-puissant sa fin prochaine : « N'en doutons pas, le ministre fera le diable pour éviter de donner ses comptes. S'il y est forcé, il mettra tout en œuvre pour soulever le peuple, pour intimider le législateur , pour lui arracher quelque décret qui consolide ses opérations et qui l'affermisse dans sa place ; et s'il ne peut en venir à bout, il cédera à l'orage et battra en retraite : il peut s'y attendre , et il s'y attend. Non, non, ce n'est pas sans motifs qu'il a fait lever la défense de sortir du royaume sans passeport *, il ne veut point trouver d'obstacles à sa fuite , quand le moment sera venu » (Ami du peuple, n° 57).
Si les seuls principes politiques de l'ami du peuple suffisaient pour le signaler aux administrateurs de tous ordres comme un dangereux novateur , capable de ruiner ou d'entraver leurs funestes projets , sa surveillance, ses dénonciations , mettaient le comble à leur effroi, et les portait aux accès de la plus basse vengeance. Aujourd'hui que la Révolution française n'est, pour la plupart, qu'un drame classique dont on connaît d'avance les personnages , et le rôle qu'ils vont jouer sur la scène politique , il est difficile de se faire une idée exacte des luttes acharnées qui eurent lieu entre les dépositaires de l'autorité et les défenseurs des droits du peuple. Dans ces conditions, le journal Y Ami du peuple ne semble , aux hommes sans passion , qu'un écho affaibli du cratère révolutionnaire \ la pénétration
de son rédacteur , sa profonde connaissance du cœur humain qui lui faisait deviner les traîtres sous la couronne du triomphateur, et entrevoir les événements longtemps avant ses collègues, ne leur apparaît maintenant que sous l'aspect d'une pronostication jetée au hasard; on oublie même que cet homme extraordinaire, qui semble avoir été pétri tout exprès pour notre grande Révolution , condamné à la plus dure retraite pour servir la patrie , privé de toute communication directe avec la capitale , faisait paraître sa feuille en dépit même des obstacles sans nombre , suscités par tous les mandataires corrompus , ligués contre lui , et ique, nouveau Camille, il avait jeté dans la balance des destinées de la patrie, son repos, sa vie, et les lambeaux de sa fortune. Pour qui en douterait encore, écoutons un instant :
« Enfin je respire , mes chers concitoyens , après deux mois de captivité , de veilles , de soucis , d'inquiétudes et d'alarmes (i). Toujours prêt à combattre pour vos droits , votre liberté , votre repos , votre bonheur ; à peine ai-je repris haleine , que je reparais pour vous dans les champs de l'honneur. Les ennemis publics n'osent plus se montrer, mais ils n'en sont que plus dangereux. Confondus parmi vous, sous le masque de l'amitié et du patriotisme-, ils ne cessent de vous tendre des pièges, de vous dresser des embûches; vos chefs détournent la vue , la plupart même paraissent conniver avec eux. Allons à la découverte , suivons-les à la piste, ne leur donnons point de relâche ; la victoire est à nous, si nous savons nous entendre et rester unis.
(i) Je ne les ai éprouvés, à la vue des pièges tendus sous les pas des citoyens, qu'après que les ennemis publics m'ont eu enlevé les moyens de dénoncer leurs noirs complots.
« Que sont devenus tant de faux frères qui paraissaient avoir épousé votre cause lorsqu'il n'y avait aucun risque à la défendre ? Intimidés ou vendus , ils vous ont lâchement abandonnés. Quelques hardis défenseurs vous sont restés fidèles, et toujours l'ami du peuple leur disputera la gloire de se dévouer pour vous.
« Tout Paris a su que, la nuit du 8 octobre, la maison que j'habite a été assaillie par une bande nombreuse d'assassins J'avais informé deux districts
des dangers que je courais ; l'un fit faire de fréquentes patrouilles devant ma porte , l'autre m'envoya quelques officiers pour me mettre en sûreté. Plusieurs de mes amis, ne se fiant qu'à leur zèle, m'enlevèrent de chez moi et me conduisirent à Versailles. Occupé à suivre les travaux de l'Assemblée nationale et les menées des ennemis de l'État, je ne sentais que le malheur de n'avoir point d'imprimeur*, le dernier attentat du comité de police me les avait tous enlevés.
« A peine eus-je passé huit jours dans ma retraite, que ce genre de vie parut suspect au traiteur qui me servait ; il alla me dénoncer à la garde nationale. Un de mes amis , ayant eu vent de la dénonciation , vint pour m'enlever. J'étais gardé à vue, et au moment où j'allais monter en voiture , deux officiers sans armes entrèrent dans ma chambre , suivis de plusieurs soldats. — Nous venons savoir qui vous êtes et ce que vous faites ici ? — Mon nom ne vous est pas inconnu : je suis l'ami du peuple, qui continue à travailler pour la patrie, et qui est dans la retraite pour échapper aux assassins. — L'ami du peuple ? ah , il est en sûreté parmi nous ; qu'il y reste, tous ses concitoyens sont prêts à le défendre. — A l'instant , ils renvoyèrent le détachement ; ils me conduisirent chez leur colonel ; à l'ouïe de mon
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nom , il m'offre sa maison pour asile et les secours dont je pourrais avoir besoin. Denis , Gavaud , vous frémissez à l'idée seule d'avoir failli livrer le défenseur du peuple ; et vous , généreux Lecointre , le modèle des vrais patriotes , vous vous chargiez de leur reconnaissance.
« Je désirais me rapprocher de Paris : je trouvai un asile dans ses environs (i). J'y vécus heureux pendant quinze jours; j'y recevais ma feuille, que j'avais trouvé moyen de faire reparaître à force de sacrifices. Des espions, mis aux trousses des libraires que j'employai, découvrirent mes presses -, elles furent saisies par le Comité de St-Étienne-du-Mont -, et celui de St-Andrédes-Arts , rempli d'indignes citoyens , de vils suppôts du despotisme , prêta son ministère pour faire enlever mon journal -, vaines recherches , dont il ne recueillit d'autre fruit que la honte de s'être démasqué et d'avoir affiché la bassesse de ses vues (2}.
« Des espions attachés sur les pas de quelques amis que je voyais découvrirent ma retraite , et samedi dernier ( 1 2 décembre ) , à la pointe du jour , je fus assailli , à nouveau , par un détachement de vingt
(1) Par VAmi du peuple, n° 96, page 8, nous constatons que cet asile était à Montmartre. — L'Oraison funèbre de Marat, par F.-E. Guiraut, prononcée le 9 août 1793, fait connaître que c'est dans les carrières de Montmartre que se réfugia l'ami du peuple.
(2) Par la lacune des n"« 41, 43, 44; 46 à 5o inclus ; 58 à 69 inclus; du 20 novembre 1789 au 10 décembre suivant, on peut juger de l'acharnement des poursuites comme des difficultés à les surmonter. Quant au numéro saisi sous presse par les Comités de St-Étienne-du-Mont et St-André-des-Arts, il fut réimprimé peu de jours après, sous le n° 78. Par le sommaire que voici : a Dangers imminents de la cumulation des différents pouvoirs que le Maire de Paris réunit dans ses mains. — Abolition proposée de la Mairie, comme place inutile et dangereuse », on voit d'où partait le coup et quel était l'inquisiteur.
hommes, sous la conduite du vice-président de St- Nicolas-du-Chardonnet. Mon hôte , à demi mort de peur , les conduisit à ma porte. J'allai leur ouvrir en chemise. — Qu'y a-t-il, Messieurs ? — Vous arrêter. — Votre ordre. Je vous suis ; permettez que je m'habille. Mes papiers sont enlevés. Je demande une voiture, et j'arrive au Comité des recherches. Je m'annonce moimême : l'Ami du peuple, Messieurs, qui vient vous voir. — Nous ne nous y attendions pas. — Combien devez-vous être pour former tribunal : — Trois. — J'attendrai. Et je pris un siège auprès du feu« Ces Messieurs m'avaient fait réveiller un peu brusquement, je n'avais pas déjeuné ; j'acceptai une tasse de chocolat et fis la conversation. Prêts à verbaliser, ils me demandèrent ce qu'ils savaient comme moi: pourquoi j'avais quitté Paris, où j'avais été, et combien de temps j'étais demeuré en chaque endroit. Mon interrogatoire fini, arrive M. de La Fayette. Messieurs du Comité me présentèrent à lui. — On ne m'a pas rendu justice , Monsieur, lorsqu'on a prétendu que j'ai attaqué vos principes (i) : vous avez combattu pour rompre les fers des Américains-, pourrait-on croire que vous vouliez en forger à vos compatriotes ? Je ne ferai pas le même compliment à tous les membres de votre état-major. — Qui sont ceux qui vous ont fait ombrage ? — Je vous dirai cela quelque jour dans un numéro.
(i) L'assemblée des mandataires de la Commune avait offert au commandant général un traitement de i5o,ooo livres. Ce généreux citoyen, dont l'âme n'est ouverte qu'aux sentiments qui élèvent l'humanité, a repoussé le vil métal dont on voulait payer son dévouement à la patrie. Il a motivé son refus des besoins urgents de l'État, et du nombre prodigieux d'infortunés qui peuplent la capitale; motifs qui relèvent encore le prix de son noble sacrifice (Voir Y Ami du peuple, n° i5, du 25 septembre 1789).
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« Après une assez longue conversation sur divers sujets politiques , je passai dans une chambre voisine , et je revins au Comité des recherches par celui de police. Tous les yeux étaient fixés sur moi. — C'est l'ami du peuple, Messieurs, que bien vous connaissez. A l'instant ils se lèvent presque tous et m'entourent *, l'un me demande ce qu'il m'a fait pour lui avoir jeté un seau d'eau sur la tête ; l'autre me reproche de l'avoir exposé d'aller à la lanterne le 6 octobre. — Eh ! Messieurs , ne sentez-vous pas que ce sont là les petits désagréments du passage de la servitude à la liberté ; et croyez-vous bonnement qu'une révolution comme celle-ci ait pu s'opérer sans quelques éclaboussures ou quelques gouttes de sang ? Je n'ai aucun dessein hostile contre vous ; mais s'il fallait opter entre le deuil du Comité de police et celui de la liberté , mon choix est tout fait. Au demeurant, je vous donnerai un excellent secret pour ne point aller à la lanterne : c'est de vous montrer bons patriotes.
« Revenu au Comité des recherches , on procéda à l'examen de mes papiers. On en fit la liste ; il s'en trouva de très-forts qu'il m'importait de publier. Messieurs du Comité s'attendaient bien que je rendrais compte au public de ma comparution à l'Hôtel-de- Ville ; ils me le firent entendre , et je les assurai que ce serait mon premier soin : je leur tins parole. Tous mes papiers me furent rendus, en m'annonçant que j'étais libre. De l'Hôtel-de- Ville , je me rendis chez un ami. Aujourd'hui , je suis tranquillement chez moi , et ni M. de Joly , ni le Châtelet ne peuvent l'ignorer.
« Toutes les imprimeries de la capitale m'avaient été fermées par les ennemis de la liberté ; mon premier soin fut de réclamer mes presses saisies par le district
2l6 JEAN-PAUL MARAT.
de St-Étienne-du-Mont ; je les ai réclamées avec cette énergie qu'inspire toujours aux cœurs droits le sentiment profond d'un outrage. Si les opprimés doivent de la reconnaissance aux agents du pouvoir lorsqu'ils réparent leurs torts, je puis dire que je leur en dois beaucoup, car ils m'ont donné pleine satisfaction, tout m'a été rendu. Me voilà donc en état de faire paraître ma feuille, sans dépendre des créatures de l'autorité. Pour servir la patrie avec plus de succès, je me suis fait imprimeur, et je m'honore de ce nouvel état; mais je dois prévenir mes lecteurs qu'il ne sortira de mes presses que les productions de ma plume, et les écrits des vrais défenseurs de la liberté publique et de l'innocence opprimée ; car l'ami du peuple n'entend point faire de la typographie un métier de lucre » [Ami du veuple, 70 et 71).
Les lecteurs qui s'intéressent au sort de l'ami du peuple n'auront pas lu avec indifférence ce léger historique. Ceux qui n'y voient qu'un récit personnel ne sont pas faits pour le lire. Mais les observateurs judicieux, qui suivent la chaîne des événements pour en rechercher les causes, pour démêler les ressorts de la Révolution et développer l'influence de l'opinion publique sur les démarches des agents de l'autorité , y trouveront ample matière à réflexion. Ils y verront avec douleur des mandataires du peuple, des administrateurs publics et de graves magistrats, sourds à la voix de la raison et de la justice, se livrer à la fougue des passions, et faire des lois un instrument de fureur pour écraser un innocent dont tout le crime était de s'être dévoué pour le salut du peuple.
Pour achever cette peinture fidèle du caractère moral de l'ami du peuple, ajoutons que l'auteur, ayant aban-
donné les trois quarts du produit de son journal aux libraires chargés de la manutention et n'ayant pas touché une obole sur l'autre quart , a non-seulement trouvé , lors de son retour à Paris, la caisse vide, mais chargée de dettes. Déterminé à brouter l'herbe plutôt que de donner sujet à ses souscripteurs de se plaindre , en prenant sur lui le soin de les satisfaire, il s'est chargé seul de la publication de sa feuille , et il croit pouvoir répondre que le service s'en fera dorénavant avec ponctualité. Les souscripteurs recevront tous les numéros arriérés. Mais comme ce n'est qu'à la fin du trimestre qu'il sera libre de tout engagement désagréable , il les prie de ne point renouveler leur abonnement qu'ils n'aient reçu les numéros qui leur reviennent.
Souhaitons, lecteur, de trouver encore un publiciste, ami du peuple, comme Marat,
D'après ce qui vient de se passer aux Comités des recherches et de police de l'Hôtel-de- Ville , on est fondé à penser que Marat va jouir paisiblement, comme citoyen et comme publiciste, des droits que lui confère la Constitution , et qu'il pourra désormais continuer ses fonctions de censeur public sous la garantie des lois. Illusion , car le calme n'est point le partage des vrais défenseurs du peuple; leur récompense, c'est le martyre; leur tombeau , la brèche sur laquelle ils ont vaillamment combattu. Toute la vie politique de l'ami du peuple est dans ces quelques mots; cette étude en fera foi. Si nous voulions ne laisser échapper aucun des motifs de sa conduite , des enseignements qu'il ne cesse de donner, il nous faudrait reproduire tout l'Ami du peuple; mais nous n'avons pris d'autre engagement que celui de faire connaître l'esprit politique et moral de Marat. Nous laisserons donc dans l'ombre ses Réflexions en faveur
2l8 JEAN-PAUL MARAT.
des cojnédiens, victimes de nos barbaries préjugés; ses Remontrances au Maire de Paris, à V égard du libre colportage des écrits publics ; sa Proposition de supprimer les fonctions de maire, comme place inutile et dangereuse ; article qui provoqua la saisie du numéro, mais qui fut réimprimé quelques jours après, le 26 décembre 1789 ', ses Motifs pressants de refondre le Châtelet ou de l'abolir totalement ; enfin, nous nous abstiendrons , forcément , sur nombre de réclamations contre les abus d'autorité , et d'observations sur les travaux secondaires de l'Assemblée nationale.
Bornons-nous donc, pour le moment, à justifier la douloureuse assertion que nous avancions il n'y a qu'un instant sur le sort des défenseurs du peuple , en complétant le tableau des tracasseries dont Marat fut la victime.
11 n'y avait encore que deux mois et demi que Marat rédigeait son Ami du peuple , et déjà, sous le coup d'un décret de prise de corps, il s'était vu poursuivi dans sa retraite à Versailles, puis à Montmartre. Il avait recouvré sa liberté , il est vrai ; on lui avait rendu ses presses ; mais comme la reconnaissance n'implique pas la renonciation des principes, Marat avait repris la publication de sa feuille sans rien changer à ses vues politiques ni à son programme , développé dans le prospectus de son journal.
Lors de son arrestation et de sa comparution au Comité des recherches de l'Hôtel-de- Ville, on se souvient que, présenté à M. de La Fayette, commandant général de la garde nationale, Marat lui promit quelques
notes sur certains membres de son état-major. L'ami du peuple avait déjà tenu une partie de sa promesse en dénonçant, comme indigne de servir la patrie, un sieur Aubry, aide-major, et autrefois employé dans la police.
« Alarmé de voir des hommes de cette espèce (i) commander les bataillons de la patrie, j'ai porté devant le public mes douloureuses réclamations. Le sieur Aubry n'a pas trouvé la leçon de son goût *, mais , au lieu de se plaindre hautement à moi et d'exiger réparation , après avoir prouvé son innocence , comme aurait fait un homme franc du collier , il s'est fait accompagner d'un gros compère , couvert de l'habit national , et que j'ai soupçonné , à son insolence , confrère du sieur Aubry. Ces particuliers, qui n'étaient connus que de la personne qui est à la tête de mon bureau , se sont présentés chez moi mercredi soir (6 janvier) pour demander le numéro du jour; on n'a pu les satisfaire , le compère a insisté. Surpris de son entêtement, je lui ai fait observer qu'il n'était pas en place , et il s'est retiré en me menaçant , tandis que son camarade n'a pas soufflé. Il peut crier à la calomnie , cette étrange conduite ne sera pas interprétée à son avantage. J'avais oublié le sieur Aubry, lorsqu'un bon citoyen vint m' avertir qu'un nombreux détachement allait m'enlever. Je passai chez un voisin et, vingt minutes après, je vis d'une croisée toute l'expédition.
« A onze heures et demie s'avancèrent au petit pas ,
(i) Il y a de quoi frémir de voir la composition de la garde nationale soldée et non soldée. C'e6t la voix publique que tous les anciens espions de la police y ont pris parti ; et il est constant qu'on y compte des valets du maréchal de Broglie , des fils d'ex-ministres, des aristocrates gangrenés.
dans la rue de l' Ancienne-Comédie, par celle St-André, plusieurs détachements de huit hommes, très-peu éloignés. Après le mot d'ordre donné à l'officier qui commandait le corps-de-garde qui est à ma porte , ces détachements s'y rassemblèrent ; et lorsque le dernier fut arrivé , ils en sortirent , se firent ouvrir la porte cochère, se répandirent dans la cour en silence et sur la pointe du pied, et se présentèrent à la porte de mon appartement, qu'ils trouvèrent fermée ; puis ils descendirent à mon imprimerie , demandèrent à mes ouvriers où j'étais, prirent des renseignements sur ma personne, sur les endroits où je pouvais me trouver, et enlevèrent plusieurs exemplaires de mon journal , et d'une Dénonciation , en règle, contre le Ministre des finances, prête à paraître. Ils avaient certainement à leur tête quelque espion bien au fait des personnes qui sont à mon service et des chambres qu'elles habitent. En montant l'escalier jusqu'au grenier, ils arrivèrent à la porte de ma retraite. Ensuite , ils entrèrent dans plusieurs pièces, firent d'exactes, mais inutiles recherches, et redescendirent dans la cour. Une demoiselle qui se trouvait chez le portier leur dit que j'étais sans doute dans mon ancien appartement, rue du Vieux-Colombier. Ils s'y rendirent tous à la fois, sans laisser un seul homme en arrière. Dès qu'ils furent éloignés, je descendis dans la cour , et j'appris qu'ils avaient présenté au corps-de-garde un décret du Châtelet, portant l'ordre de m'enlever partout où je serais. Cet ordre était écrit sur un chiffon de papier non timbré. Je quittai la maison et j'allai chercher un asile chez un ami de cœur. « Le lendemain matin, plusieurs témoins dignes de foi vinrent m'avertir de ce qui s'était passé rue du Vieux-Colombier. Ils avaient forcé la portière à leur
ouvrir mon appartement. Fâchés de ne rien trouver,
on les a entendu dire : Ce b , nous l'aurons mort
ou vif; on en a même reconnu quelques-uns du district de St-Étienne-du-Mont.
« Voilà le fil du labyrinthe; je ferai entendre plusieurs témoins, et l'instruction de la procédure servira sans doute à découvrir les auteurs de cet affreux complot [Ami du peuple , o,3). »
Le premier soin de Marat fut de protester contre l'inique décret du Châtelet, et d'en appeler à l'Assemblée nationale. Quant au marquis de Lafayette , commandant général de la milice nationale parisienne, il lui adressa, en date du 10 janvier 1790, une lettre
de laquelle nous extrayons ce qui suit : « reste
une observation bien sérieuse à vous faire , et dont personne n'est mieux fait que vous pour sentir tout le poids; c'est que le détachement nombreux, chargé de violer mon asile, et de m'arracher de mes foyers, a été envoyé par le Châtelet. Si ce tribunal peut impunément faire marcher , sans votre attache , les soldats de la patrie pour opprimer les citoyens , et les charger de la vengeance de sa querelle , qui l'empêchera de déployer les forces nationales contre le public ? Que deviennent alors vos fonctions de commandant général? Et que pensera la nation, qui vous regarde comme son vengeur ? Un pareil abus tendrait à faire passer les forces nationales dans les mains de nos ennemis, à tourner les citoyens contre les citoyens , à allumer la guerre civile, et à écraser la liberté publique par ses propres défenseurs. Je vous requiers , Monsieur , de prendre les mesures les plus promptes et les plus efficaces pour réprimer cet abus alarmant, et défendre que dans la suite aucune expédition militaire ne puisse
se faire sans votre visa; seul moyen d'empêcher les malheurs terribles qui résulteraient infailliblement de cette usurpation de pouvoir... » (Ami du peuple, ç}5).
Tout autre que Marat, dans ces conjonctures, aurait capitulé ou abandonné un poste aussi périlleux; lui, au contraire , redouble d'audace , et au lieu d'une attaque sur la généralité des conseillers au Châtelet, il les prend individuellement à partie , et réduit les Tory et Boucher d'Argis à se garder de la juste indignation publique. De leur côté, les représentants de la Commune de Paris, épousant la querelle du sieur Boucher d'Argis contre l'ami du peuple , chargeaient son procureur-syndic de rendre plainte, et sollicitaient du Châtelet un nouveau décret de prise de corps qu'ils se proposaient, cette fois, de faire exécuter nuitamment par les forces réunies de quatre districts. Mais, instruits du nouvel attentat dont il était menacé, de bons patriotes s'empressèrent de prévenir Marat. Un d'eux lui avait écrit : « Les vrais patriotes , Monsieur , frissonnent à l'idée des dangers que vous courez. Au nom du ciel , prenez toutes les précautions possibles pour que vous ne leur soyez pas enlevé. Il se trame d'affreuses perfidies contre vous ; on court de boutique en boutique pour débiter que vous êtes un aristocrate , et que vous insultez la garde nationale dans votre journal ; les bons citoyens qui la composent se laisseraient-ils tromper par les mauvais sujets qui s'y sont introduits ? Je vous en conjure encore une fois , conservez-vous pour le bonheur de vos infortunés concitoyens, que vous défendez si courageusement. »
L'horizon politique se fait sombre, et l'orage s'accumule sur la tête de l'ami du peuple.
Dans son arrêté du i5 janvier, la Commune avait
déclaré qu'elle prenait M. Boucher d'Argis sous sa sauvegarde. De son côté , le district des Cordeliers , le plus patriote sans contredit, justement alarmé des attentats multipliés des ennemis publics contre les écrivains patriotes , prenant l'ami du peuple sous sa protection spéciale , vient de nommer quatre commissaires conservateurs de la liberté des citoyens de son arrondissement , sans la signature collective desquels on ne pourra mettre à exécution aucun ordre de nature à priver un citoyen de sa liberté ; se réservant de démontrer, dans un autre arrêté, que le Ghâtelet ne saurait se constituer juge dans sa propre cause , sans blesser à la fois toutes les lois de la justice , de la raison et de la pudeur.
A compter du jour de l'insertion dans l'Ami du peuple de l'arrêté des Cordeliers , Marat ne cesse de battre en brèche celui de la municipalité parisienne , le tribunal du Ghâtelet, le maire, et M. Boucher d'Argis, son protégé. S'il y fait trêve le 22 janvier, ce n'est que pour combattre un désastreux projet contre la liberté de la presse, présenté à l'Assemblée nationale par l'abbé Siéyès.
Si les dénonciations de Marat contre les infidèles représentants de la Commune attirèrent sur lui animadversion et vengeance; si ses dénonciations contre les députés anti-patriotes de l'Assemblée nationale les soulevèrent contre lui, furieux et vindicatifs-, si ses dénonciations contre les juges iniques du Châtclet en firent autant d'ennemis acharnés à sa perte ; que sont ces haines , ces vengeances , rendues quelquefois im-
puissantes par l'énergie des patriotes, auprès de celles qu'il souleva contre lui en dénonçant l'idole de la nation française, M. Necker , premier ministre des finances.
Les inculpations articulées contre ce ministre dans le journal l'Ami du peuple parurent si graves , que de tous côtés on adressait à Marat des lettres où on le sommait de produire ses preuves , sous peine de passer pour calomniateur. Marat, il est vrai, n'avait donné à l'appui de ses accusations que des faits indirects , mais notoires, et des inductions irréfutables tirées de la marche des affaires comparée aux événements : inductions toujours sûres pour l'observateur qui connaît les ressorts de la politique , le jeu des passions humaines , les rubriques des agents du pouvoir , mais insuffisantes pour cette classe nombreuse de citoyens peu clairvoyants qui laisseraient plutôt compromettre le salut de l'État que de mettre en suspicion ou d'accuser un fonctionnaire sans pièces probantes et juridiques ; comme s'il ne suffisait pas que des ordres coupables soient émanés de lui , ou n'aient pu s'exécuter sans lui ; comme s'il ne suffisait pas de connaître ses vues , ses relations avec les malversateurs -, comme s'il ne suffisait pas le plus souvent de la marche générale des affaires publiques pour le traiter en criminel.
Marat se mit en devoir de répondre aux injonctions pressantes de ses correspondants, et le 4 novembre il pouvait dire : je vais m'expliquer de manière à être entendu de tout le inonde. Mais l'infatigable censeur avait compté sans les coups d'autorité, armes favorites des tyrans; et sans la pusillanimité des imprimeurs, qui tous refusèrent de mettre sous presse le redoutable
mémoire; pour le faire paraître, il fallut qu'il se fit imprimeur.
La dénonciation contre M. Necker était prête à être jetée dans le public, il y avait plusieurs jours que les premières feuilles avaient été emportées de l'imprimerie par le détachement de grenadiers venu dans la nuit du 6 janvier suivant pour enlever Marat. Une seconde expédition nocturne ayant de même échoué , on chercha par un autre moyen à le gagner. Le iG janvier , en effet , cinq particuliers , dont un décoré de la croix de St-Louis, se présentèrent au bureau de l'ami du peuple pour l'entretenir en particulier. L'un d'eux lui dit qu'ils avaient besoin de sa plume et qu'ils s'adressaient à lui , comme étant le seul écrivain qui
aurait le courage de prendre leur défense puis,
qu'il s'agissait pour eux d'une affaire de soixante millions , pour laquelle ils désiraient un mémoire de sa façon , et qu'ils y mettraient un prix assez haut pour faire sa fortune Nous voulons, dit l'interlocuteur , vous faire un sort , fallût-il aller à un million.
L'entretien dut convaincre les émissaires de M. Necker que Marat n'était pas homme à vendre sa plume ou son silence.
Enfin, le 18 janvier 1790, après deux mois et demi de scandale causé par les tentatives impuissantes du ministre inculpé, parut l'écrit dénonciateur. Tant d'entraves apportées par un premier ministre à la publication de l'écrit d'un simple citoyen suffit pour faire connaître l'empressement avec lequel il fut accueilli de la population parisienne. Il avait pour titre :