‹ Jean-Paul Marat (volume 2)Chapitre 28 sur 41 · DENONCIATION · texte numérisé non relu

DENONCIATION

faite au tribunal du public , par M. Marat , l'ami du peuple, contre M. Necker, premier ministre des finances.

( In-8° de 69 pages. )

Un article emprunté au Courrier de Paris et une lettre de Marat à M. Necker servent d'introduction.

Le Courrier de Paris rapportait avec emphase que « M. Necker avait prié son district de lui faire connaître tous les écrits qui ont été ou qui seront publiés contre lui, afin qu'il puisse y répondre et se justifier. » — Et Marat , s'adressant à M . Necker , répondait : « Vous venez de consacrer mes principes ; vous venez de reconnaître solennellement que c'est au tribunal du public seul que les agents du pouvoir doivent se justifier des inculpations dont on les charge. Conséquence dont je prends acte contre vous. »

« Je vais descendre dans l'arène Si la calomnie

m'attribuait quelque raison de malveillance, dit l'auteur, à coup sûr elle serait en défaut. M. Necker , que je n'ai vu de mes jours , que je ne connais que par la renommée , par quelques-uns de ses écrits et surtout par ses opérations , ne peut être à mon égard qu'un agent de l'autorité , je ne peux être à son égard qu'un simple citoyen ; tout différend entre nous ne peut avoir qu'un intérêt public. »

Cette dénonciation se divise en cinq chefs d'inculpations que nous allons analyser :

i° Complicité avec la cour dans la tentative de blocus contre Paris insurgé pour la Révolution.

A qui fera-t-on croire , dit l'auteur en résumant les

faits , que M. Necker n'ait eu aucune connaissance de ce qui se tramait dans le cabinet , à supposer qu'il n'y ait pris lui-même aucune part ? Et à qui persuaderat-on qu'il a ignoré les mouvements de troupes qui devaient bloquer Paris -, qu'il n'a pas été instruit de leur approche, de la marche d'une armée de cinquante mille hommes ? Les ordres de faire avancer ces troupes avec des trains d'artillerie n'ont pu être expédiés que

par le ministre de la guerre , et les ordres de fournir

aux frais immenses de cette horrible équipée n'ont pu être donnés que par le directeur général des finances. Il savait donc parfaitement ce qui se passait, et il s'est tu !

20 Protection aux accapareurs de grains qui affamaient les provinces et Paris.

Il est certain que la France est remplie d'accapareurs qui font monter très-haut le prix du blé , qu'ils en exportent une énorme quantité dans la Flandre autrichienne , que le gouvernement n'a pris aucune mesure sérieuse pour s'y opposer. Or , ne faut-il pas renoncer au sens commun pour prétendre que ces coupables manœuvres sont des spéculations individuelles ?... C'est en vain qu'on chercherait à se faire illusion , à disputer contre l'évidence ; il est incontestable que ces accaparements ne peuvent se faire ni à l'insu , ni contre la volonté du gouvernement ; et il n'est pas moins incontestable que ces exportations ne peuvent se faire que par ses ordres. Tel est le résumé succinct des motifs de ce deuxième chef d'inculpation.

3° Atteinte portée à la fortune publique par des projets désastreux , et en particulier par celui de la contribution du quart des revenus.

Entrons ici dans quelques détails. Tout le plan de

M. Necker pose sur cette base : « Établir un rapport certain entre les revenus et les dépenses fixes. » Grand principe des dissipateurs , qu'ils énoncent de cette manière : « Il faut égaler la recette à la dépense. » Et pour y réussir, il n'a garde de toucher aux paisibles jouissances des heureux du siècle ; des déprédateurs , des concussionnaires , des sangsues de l'Etat ; mais il forme le dessein de pressurer le peuple , et il exhorte l'Assemblée nationale de déployer toutes ses forces ^pour accrocher aux malheureux le dernier lambeau , le dernier aliment. Ici , Marat entre dans la réforme des abus dont il avait déjà parlé dans les numéros de l'Ami du peuple des 5 et 6 octobre, et du 2 3 novembre; puis revenant au projet de M. Necker, il ajoute : Il porte atteinte à la fortune des négociants , et il arrache aux citoyens gênés une contribution au-dessus de leurs moyens, en piquant leur amour-propre. Puis, il n'est effectif qu'à l'égard des propriétaires fonciers et des rentiers, dont la fortune est apparente-, tandis qu'illusoire à l'égard des capitalistes , dont la fortune est cachée, il est tout en leur faveur...-, mais c'est pour les particuliers qui n'ont qu'une petite fortune, qu'il est vraiment oppressif-, car au possesseur de 5o, îoo, 200, 400,000 livres de rente, il n'ôte qu'une portion du superflu ; au lieu qu'au possesseur de 2 à 0,000 livres de rente , il ôte une portion du nécessaire et les moyens d'élever ses enfants s'il est père de famille. Que dirons-nous à l'égard des citoyens qui n'ont pour vivre qu'un revenu de 4 à 5oo livres , lesquels n'y sont pas moins assujétis , quoique libres de fixer leur quotité ? Que dirons-nous à l'égard des infortunés qui ne possèdent rien , et qui n'ont que leurs bras pour subsister ? car personne n'est exclu

D'autres opérations du ministre sont encore discutées , mais le cadre restreint de cet ouvrage nous oblige de les passer sous silence.

4° Complicité avec la Cour dans la conjuration dite des 5 et 6 octobre 1789.

L'auteur nous montre le ministre favori engageant la municipalité de Versailles à demander des troupes , sous le prétexte de soulager la garde bourgeoise , et agissant pour y faire arriver le seul régiment qui eût refusé de prêter serment de fidélité à la nation. Ici viennent s'ajouter les détails trop connus de cette conjuration qui avait pour but l'enlèvement, ou plutôt la fuite de la famille royale à Metz. Cette affreuse conspiration , dit l'auteur , a été préparée et consommée sous les yeux du ministre favori. Qu'a-t-il fait pour s'y opposer ? qu'a-t-il fait pour empêcher le roi de s'y trouver ? qu'a-t-il fait' pour l'empêcher de se préparer à la fuite ? Non-seulement il n'a rien fait , mais à en juger par les réponses du monarque , lorsque les décrets constitutionnels furent présentés à l'acceptation, n'est-il pas évident que s'il n'a pas trempé directement dans cette conspiration, il en a profité pour rendre le roi absolu... Eh! quel est donc l'auteur de cet exécrable dessein ? Un homme en qui la nation a mis toute sa confiance , un homme que le peuple a pleuré comme un père, qu'il a redemandé comme son défenseur, qu'il bénit comme son bienfaiteur, et qu'il adore comme un dieu.

5° Le cinquième et dernier chef d'inculpation reproche à M. Necker d'avoir poussé le roi à sortir de son caractère de bonté, pour se montrer un despote, et prendre bientôt après le ton d'un suppliant.

Je viens de donner la mesure des sentiments de

2 3û JEAN-PAUL MARAT.

M. Necker pour le peuple, de ses titres à l'estime et à la reconnaissance de la nation. J'ai fait ma tache, dit l'auteur, qu'il fasse la sienne.

« Je terminerais ici cet écrit , dit Marat, s'il n'importait à la cause de la liberté que le public ne soit pas la dupe des artifices employés pour le prévenir défavorablement contre son incorruptible défenseur.

« Gomme ma plume a fait quelque sensation , les ennemis publics, qui sont les miens , ont répandu dans le monde qu'elle était vendue...; il suffit de jeter les yeux sur mes écrits , pour s'assurer que je suis peutêtre le seul auteur depuis J.-J. Rousseau qui dût être à l'abri du soupçon. — Est-ce à l'Assemblée nationale, contre laquelle je me suis élevé tant de fois, dont j'ai attaqué plusieurs décrets funestes, et que j'ai souvent rappelée à ses devoirs ? Est-ce à la couronne , dont j'ai toujours attaqué les odieuses usurpations , les redoutables prérogatives ? Est-ce au ministère, que j'ai toujours donné pour l'éternel ennemi des peuples , et dont j'ai dénoncé les membres comme traîtres à la patrie ? Est-ce aux princes , dont j'ai demandé que le faste scandaleux fût réprimé , les dépenses bornées aux simples revenus des apanages , et dont j'ai demandé que le procès soit fait aux coupables ? Est-ce au clergé, dont je n'ai cessé d'attaquer les débordements, les prétentions ridicules, et dont j'ai demandé que les biens fussent restitués aux pauvres ? Est-ce à la noblesse , dont j'ai frondé les injustes prétentions , attaqué les privilèges iniques, dévoilé les perfides desseins? Est-ce aux parlements, dont j'ai relevé les projets ambitieux, les dangereuses maximes, les abus révoltants, et dont j'ai demandé la suppression ? Est-ce aux financiers , aux déprédateurs, aux concussionnaires, aux sangsues

de l'État, à qui j'ai demandé que la nation fît rendre gorge ? Est-ce aux capitalistes , aux banquiers , aux agioteurs , que j'ai poursuivis comme des pestes publiques ? Est-ce à la municipalité, dont j'ai découvert les vues secrètes, dévoilé les desseins dangereux, dénoncé les attentats, et qui m'a fait arrêter ? Est-ce aux districts, dont j'ai attaqué l'alarmante composition, et proposé le besoin de réforme ? Est-ce à la milice nationale , dont j'ai attaqué les sots procédés , et la sotte confiance dans des chefs suspects ? Reste donc le peuple, dont j'ai constamment défendu les droits, et pour lequel mon zèle n'a point eu de bornes. Mais le peuple n'achète personne; et puis, pourquoi m'acheter? je lui suis tout acquis ; me fera-t-on un crime de m'être donné... Hé ! pour qui me suis-je fait ces nuées de mortels ennemis ? pour le peuple ; ce pauvre peuple épuisé de misère, toujours vexé, toujours foulé, toujours opprimé. C'est pour avoir épousé sa cause que je suis en butte aux traits des méchants qui me persécutent, que je suis dans les liens d'un décret de prise de corps, comme un malfaiteur. Mais je n'éprouve aucun regret; ce que j'ai fait, je le ferais encore, si j'étais à commencer. Hommes vils , qui ne connaissez d'autres passions dans la vie que l'or , ne me demandez pas quel intérêt me pressait : j'ai vengé l'humanité , je laisserai un nom, et le vôtre est fait pour périr.

« Je me flatte d'en avoir dit assez pour dégoûter les échos de la calomnie ; je laisse libre carrière à mes diffamateurs , et je ne perdrai pas à les confondre , dit en terminant l'ami du peuple , un temps que je dois à la patrie. »

A l'ouïe de cette dénonciation , le tigre rugit dans

son antre. M. Necker , au lieu de répondre aux écrits publiés contre lui , et se justifier , ainsi qu'il l'avait promis à l'Assemblée du district des Filles- Saint - Thomas, le 20 octobre 1789, M. Necker appelle auprès de lui le chef de la municipalité , celui de la garde nationale , le procureur du roi au Ghâtelet -, il évoque devant eux le souvenir des récentes blessures que leur a fait à chacun L'ami du peuple , leur ennemi commun *, leur peint en traits de flamme l'ordre civil compromis par les dénonciations ; l'anarchie , sous le nom de Marat , se substituant à leurs lois bienfaisantes , la vie des fonctionnaires compromise et l'État prêt à être bouleversé par la faction populaire.

L'Assemblée , moins entraînée par l'éloquence du ministre que par le besoin de sa sûreté personnelle, se concerte ( on délibère , et le 22 janvier , c'est-à-dire quatre jours après l'apparition de la Dénonciation de Marat contre Necker, le Châtelet, qui tenait soigneusement en réserve son mandat d'amener, renouvelle l'ordre de traduire Marat à son tribunal , mesure nécessaire pour déterminer à prêter main-forte au pouvoir tous ces hommes bornés à qui suffit un morceau de papier revêtu d'un sceau quelconque pour légitimer toute violation.

De son côté , Bailly , en administrateur qui connaît toute l'importance des formes légales , autorise le général Lafayette à choisir un certain nombre de bataillons dévoués ; on prépare ensuite l'opinion publique par les bruits les plus absurdes et les plus extravagants , et quand toutes les dispositions sont bien en règle, on prend jour pour l'expédition.

« C'est le sort du peuple, dit Marat, d'être pris dans les pièges même les plus grossiers ; et l'un des plus

familiers aux ennemis publics est de rendre suspects les vrais patriotes, en leur donnant leur propre nom. Les suppôts du despotisme ministériel , les valets de l'administration municipale, les déprédateurs de l'État, en un mot tous ceux qui sont intéressés aux désordres publics, accouraient dans les cafés répandre le bruit que j'étais un perturbateur du repos public, aux gages des proscrits -, ils couraient de boutique en boutique pour ameuter contre moi la garde nationale, dont plusieurs chefs se concertèrent ; et telle était leur ivresse que l'un d'eux eut l'impudence de parier que sous peu je serais au réverbère.

« Cependant, dix mille calomniateurs répandus de tous côtés répétaient que le district des Cordeliers, ligué avec l'aristocratie, avait formé un parti redoutable pour opérer une contre-révolution -, que l'ami du peuple devait se mettre à la tête , qu'on avait fait chez lui des amas d'armes et que sa cour était garnie de canons.

« Quand les têtes furent échauffées , on prit jour, pour la scène tragique. La veille, on distribua des cartes dans les halles aux personnes de bonne volonté pour les inviter à se rendre rue Montmartre, n° 22, à un bureau désigné , où on leur donnerait de l'argent en leur disant ce qu'on exigeait d'elles dans la soirée. Le bureau fut ouvert ; un citoyen du district de Ste-Opportune en informa le comité de police ; deux commissaires , accompagnés de fusiliers , s'y rendirent ; ils écoutèrent à la porte : une femme qui exigeait vingt-cinq louis finit par en accepter un ; une autre , qui demandait un louis, se contenta de douze livres \ elles s'engagèrent à demander l'ami du peuple, lorsqu'il serait à la Ville, pour le traîner au réverbère. Donneurs et receveurs d'argent furent conduits au Comité -, ceux-ci déclarèrent

tout : on leur demanda s'ils auraient tenu parole. — Oh bien oui ! répondirent-ils , nous avons pris leur argent et nous le boirons à la santé de l'ami du peuple.

« Le lendemain matin, 22 janvier, le Châtelet renouvela de force le décret officiel. On craignait que le peuple, qui ne s'était pas laissé corrompre, ne s'opposât à mon enlèvement ; on craignait d'éprouver de la résistance de la part du district des Gordeliers. Le commandant général eut ordre d'appuyer le Châtelet avec des forces suffisantes ; douze mille hommes furent commandés ; trois mille , tant fantassins que cavaliers , entremêlés à cinq mille espions , investirent le territoire du district ; l'infanterie occupait les principales rues de l'arrondissement, depuis le carrefour de Bussi jusqu'au Théâtre-Français (aujourd'hui l'Odéon)-, la cavalerie occupait la place de la Comédie \ un gros de cavalerie , placé au bas du Pont-Neuf , et un corps de garde I soldée , posté devant le péristyle du Louvre , étaient prêts en cas de besoin , tandis que six mille hommes , postés à l'entrée du faubourg St-Antoine et St-Marcel,

devaient empêcher les habitants d'accourir

« Sur les neuf heures , les huissiers se présentèrent au corps de garde du bataillon des Cordeliers , l'indigne décret à la main... Les espions qui accompagnaient la garde se répandaient en calomnies et en menaces contre l'ami du peuple; ils invectivaient les citoyens du district , tandis que la plupart des officiers , à l'exemple du sieur Charles (chef des agents de police), les défiaient par des propos insultants , comme s'ils eussent cherché à provoquer une action. La sagesse et la modération des citoyens les garantirent du malheur affreux que le plus léger ressentiment aurait

amené ; et à quoi en a-t-il tenu que des flots de sang n'aient coulé !

« Trente officiers entrèrent alors dans mon appartement, l'épée à la main, et le fouillèrent complètement ; ils étaient déterminés à mettre tout en pièces ; furieux de l'inutilité de leurs recherches , ils fouragèrent et se mirent à empocher journaux , dénonciations et manuscrits , malgré les remontrances du commissaire , qui se piquait d'honnêteté pour les faire rougir. Des pandours en pays ennemi en auraient usé moins librement que ces indignes prétoriens en usèrent chez un de leurs concitoyens , dont tout le crime était d'avoir voulu les empêcher de périr.

« Je leur pardonne l'aisance de leurs manières , si du moins ils ont respecté les pièces qui feront un jour preuve de conviction, de l'infidélité et des complots du ministre adoré. Commissaires, huissiers et gardes restèrent chez moi jusqu'à minuit. En se retirant, ils installèrent un gardien ; et telle est la bizarrerie des événements de la vie , que le lit de l'ami du peuple servit à un espion de police (i).

« Presque toute la troupe avait été jusqu'alors sous les armes, elle se retira à l'exception d'un détachement de trois cents hommes, qui alla se poster près de la Comédie , où l'on me croyait réfugié ; ils n'y restèrent que quelques heures.

« Ainsi finit cette honteuse expédition (2) : elle eût déshonoré un gouvernement despotique ; elle a signalé

(1) Tous les détails relatifs à l'évasion de Marat, et les moyens par lesquels il échappa à ses persécuteurs , sont rapportés par luimême dans son Ami du peuple, n" 170, du vendredi i'i juillet 1790.

(2) On prétend qu'elle a coûté plus de 5oo,ooo livres au Trésor public ; car il a fallu acheter les chefs des comités de la plupart

l'aurore du prétendu règne de la liberté ; et ce sont les mandataires de la Commune, les gardiens des lois, les défenseurs du peuple qui l'ont ordonnée ! Pouvoir irrésistible des vanités mondaines , seras-tu toujours recueil de la sagesse et de la justice ? »

On venait de briser ses presses, de saccager son imprimerie , de saisir ses collections , de voler ses manuscrits , de détruire les preuves de culpabilité contre le ministre inculpé , d'intimider libraires et colporteurs-, le pouvoir était resté maître de la place ; l'ami du peuple n'avait plus qu'à s'exiler.

Il se réfugia en Angleterre , où quinze années auparavant, également la victime du despotisme ministériel, il avait été acclamé par les sociétés patriotiques, les loges maçonniques et les sociétés savantes. C'est de cette patrie des exilés, berceau de sa jeunesse et le théâtre de ses premiers exploits politiques, qu'il s'adresse encore à sa France bien-aimée.

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