APPEL A LA NATION
Par J.-P. Marat, l'ami du peuple.
( In-8° de 67 p. )
« Du rivage où m'a jeté la tempête, nu, froissé, couvert de contusions , épuisé par mes efforts et mourant de fatigue , je tourne avec effroi les yeux vers cette mer orageuse sur laquelle voguent avec sécurité mes aveugles concitoyens; je frissonne d'horreur
des districts, les chefs de la ville, de la garde bourgeoise, et tous ceux qui pouvaient s'y opposer. Aveugles citoyens ! voilà l'emploi d'une partie de vos dons patriotiques (Appel à la nation).
à la vue des périls qui les menacent, des malheurs qui les attendent; je gémis de ne pouvoir plus leur prêter une main secourable; mais dans l'impuissance où le cruel destin m'a réduit, il ne me reste que de vaines réclamations contre les pilotes perfides et barbares qui exposent le navire à périr, et qui m'ont fait jeter à l'eau , en feignant de vouloir appaiser la tourmente.
« Parlons sans figure. Martyr de mon zèle pour le salut de la patrie , je ne porterai plus mes réclamations à l'Assemblée nationale ; les hommes superbes et vains qui se parent des dépouilles du peuple, les hypocrites qui l'égarent, les gens de loi qui lui vendent la justice , les intrigants qui cherchent à l'asservir , les fripons qui travaillent à l'affamer , les scélérats qui s'efforcent de le replonger dans l'abîme , et , pour tout dire en un mot, les ennemis publics qui dominent le Corps législatif se soulèveraient à mon nom seul ; aveuglés par leurs passions et sourds à la voix du devoir , ils immoleraient sans pitié l'homme intègre qui osa dévoiler leurs noirs projets et défendre contre eux la cause de la liberté. Qu'ils jouissent de leur triomphe , je ne les fatiguerai plus de mes plaintes : c'est à la nation que j'ose les adresser, c'est pour elle que j'ai combattu, c'est pour elle que je me suis fait anathème. Si elle pouvait oublier mon dévouement, je me soumettrais sans murmure à la rigueur du sort; mais avant de tomber sous les coups de la tyrannie , j'aurai la consolation de couvrir d'opprobre mes lâches persécuteurs; j'envelopperai ensuite ma tête de mon manteau, et je présenterai le cou au fer des assassins.
« L'ami du peuple poursuivi comme un malfaiteur par le ministère public ! Pourrait-on le croire, si le
ministère public n'était composé des ennemis du peuple ? Ce qui doit le plus affliger un homme de bien , victime de sa vertu , ce n'est pas d'être exposé à succomber sous les artifices des méchants , c'est de voir soupçonner son innocence. »
Ici , Marat entre dans l'exposé des raisons urgentes de destituer Necker, cet administrateur astucieux et prévaricateur , de purger la municipalité , le tribunal du Châtelet, ou plutôt d'abolir ce tribunal, véritable repaire des suppôts du despotisme. Puis il ajoute : « Je crois avoir quelque titre à la confiance publique ; pardonnera-t-on à mes alarmes pour le salut de la patrie de rappeler les principaux.
« Qu'on suive mes dénonciations, même celles qui furent d'abord regardées comme des rêveries , et l'on verra que je n'ai malheureusement que trop bien rencontré.
« A l'ouïe des motions provoquées le 4 août par le vicomte de Noailles, j'ai réclamé contre les acclamations de l'aveugle multitude pour dénoncer une faction de conjurés qui dominait les États généraux , faction perfide qui n'est que trop redoutée aujourd'hui.
« En voyant augmenter la disette du pain après une riche récolte, je n'ai pas craint de dénoncer le ministre des finances comme l'auteur des accaparements : j'ai été traité de visionnaire ; dès lors les preuves ont été acquises , aujourd'hui elles sont irrésistibles.
« J'avais senti que les accaparements ne pouvaient se faire sans le concours des municipalités, qui s'étaient saisies des forces nationales ; voyant l'inaction de la municipalité parisienne au milieu de la détresse du peuple pour avoir du pain , et les faux bruits qu'elle faisait circuler dans le public sur les causes de la
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disette, je l'ai inculpée de conniver avec le gouvernement ; dès lors une foule de preuves juridiques a justifié l'inculpation.
« En voyant le Châtelet constitué tribunal d'État, j'ai pressenti que des juges ennemis de la Révolution , par principes autant que par intérêt, mettaient tous leurs soins à sauver les malversateurs , les conspirateurs , les traîtres à la patrie et à sacrifier ses trop zélés défenseurs •, et j'ai annoncé ces craintes qu'une triste expérience n'a que trop justifiées.
« En voyant proposer le décret de la loi martiale, j'ai prédit qu'elle ruinerait la liberté en liant les bras aux classes du peuple qui ont amené la Révolution , prédiction que l'événement n'a que trop justifiée.
« En voyant l'organisation de la milice nationale , l'énormité des appointements prodigués à l'état-major soldé , l'indigne choix de l'état-major non soldé , j'ai prédit que l'uniforme perdrait la liberté , et que l'on se servirait pour enchaîner la nation des mains mêmes qui avaient rompu ses fers , prédiction qui n'a encore été que trop bien justifiée.
« En voyant le commandant général de la troupe parisienne (Lafayette) si soumis au pouvoir municipal, j'ai pensé que ce citoyen équivoque profiterait des sots préjugés du public en sa faveur, pour lier la patrie , jusqu'à ce que le moment fût venu de lever le masque*, souvenez-vous du 22 janvier.
<t Puisse le passé nous servir de leçon ; puisse la voix de l'ami du peuple réveiller de leur léthargie ses compatriotes; puisse-t-elle leur faire ouvrir les yeux, puisset-elle prévenir la ruine dont ils sont menacés.
« L'ami du peuple n'a porté ses réclamations au tribunal de la nation , que parce qu'elles sont liées à
la cause publique et qu'il importe au triomphe de la liberté que l'un de ses plus zélés défenseurs ne soit pas immolé par les agents du pouvoir. On lui fait quelques reproches. Peut-être a-t-il passé les bornes de la modération en attaquant les ennemis du bien public ; il ne s'en défend pas, il sait qu'il porte jusqu'au délire l'amour de la justice, de la liberté et de l'humanité-, mais au milieu des écarts que les gens froids et tranquilles lui imputent , son cœur fut toujours pur , et jamais il ne songea qu'au bien du peuple , jamais il n'eut en vue que le salut de la patrie : c'est pour travailler à rendre la nation libre et heureuse , qu'il mène depuis treize mois un genre de vie qu'aucun homme au monde ne voudrait mener pour se racheter d'un supplice cruel ; c'est pour elle qu'il est descendu dans l'arène; c'est pour elle qu'il a si souvent abandonné le soin de ses jours. De rigides censeurs, qui veulent absolument retrouver l'homme dans le patriote , ont cherché à ternir la pureté de son zèle ; il avoue que son cœur n'est pas insensible à la gloire -, faiblesse dont il ne rougit pas, et dont l'austère vertu ne peut lui faire un crime.
« Tel est l'ami du peuple. Lorsque le songe de la vie sera prêt à finir pour lui, il ne se plaindra point de sa douloureuse existence , s'il a contribué au bonheur de l'humanité, s'il laisse un nom respecté des méchants et chéri des gens de bien ( Appel à la nation). »
Les persécutions que Marat avait endurées pour s'être constitué le défenseur des opprimés, le préjudice énorme que lui avait causé les coups d'autorité , les sacrifices qu'il avait dû s'imposer pour vaincre la
pusillanimité des imprimeurs , la vie errante , les privations, les tortures morales, l'exil même, n'avaient pu triompher des nobles sentiments du patriote. Semblable à un vaillant soldat tombé sur le champ de bataille, il ne cesse, quoique blessé, d'exhorter ses frères d'armes à redoubler de courage pour couronner le but de leurs glorieux efforts ; son regret le plus amer est de ne pouvoir partager encore leurs périls , pour assurer le triomphe de la cause qu'ils défendent. Son Appel à la nation, une Lettre contenant quelques réflexions sur l'Ordre judiciaire, et une Nouvelle dénonciation contre M. Necker, tous écrits sur la terre d'exil, en font foi.
De ces trois publications, nous avons fait connaître par extraits Y Appel à la nation; examinons maintenant celle intitulée :