‹ Jean-Paul Marat (volume 2)Chapitre 31 sur 41 · NOUVELLE DÉNONCIATION · texte numérisé non relu

NOUVELLE DÉNONCIATION

de M. Marat , L'ami du peuple , contre M. Necker, premier ministre des finances.

(In-8« de 40 pages.)

« Cet écrit , dit l'auteur , aurait suivi de très-près ma première dénonciation contre M. Necker , sans l'expédition militaire du 22 janvier. Quel que soit l'intervalle écoulé, il ne viendra point trop tard, tant que l'homme destiné à éclairer l'administration sera au timon des affaires.

« Il contient des preuves juridiques des inculpations du ministre des finances , preuves superflues pour le lecteur qui sait lire , et indispensables pour Je lecteur qui n'aperçoit que les objets qu'il a sous les yeux. Je ne doute nullement que des citoyens sans civisme ne taxent d'acharnement mon zèle à poursuivre M. Necker, et je me piquerais moi-même de moins de constance, si je connaissais moins son caractère ; je conviens qu'il ne serait pas aisé de le remplacer du côté des lumières : rarement trouverait-on un administrateur aussi instruit, aussi appliqué, aussi versé dans les affaires ; mais dans les circonstances actuelles, c'est précisément sa capacité qui m'alarme ; ce sont les ressources de l'esprit , la finesse, la subtilité, l'audace, la ténacité, qui rendent un premier ministre redoutable , quand il n'est pas animé de l'amour du bien public.

« Lorsque j'ai accusé M. Necker d'avoir amené sur la France les fléaux de la disette et de la contagion , en réduisant ses malheureux habitants à la cruelle nécessité de se nourrir d'un aliment gâté, dont ils ne

pouvaient pas môme apaiser leur faim ; lorsque j'ai accusé la municipalité parisienne d'avoir connivé avec le ministre des finances pour consommer ces forfaits odieux, je n'avais en preuve de ses malversations que

des faits indirects, mais notoires Dès lors, de zélés

citoyens m'ont fourni des preuves juridiques à l'appui de mes inculpations. Ces preuves sont développées dans différentes lettres authentiques qui se trouvent sous les scellés de mon appartement... ; je sens tout le poids qu'elles donneraient à cet écrit ; mais le temps presse , et si je me détermine à le mettre au jour , c'est que plusieurs faits notoires peuvent les suppléer, c'est que nos maux sont à leur comble, c'est qu'on ne peut trop se hâter d'y apporter un remède en proscrivant leur auteur. »

Ici, Marat entre dans quelques détails relativement au pacte de famine du 12 juillet 1765, lequel donnait à bail , pour douze années consécutives , le royaume de France , autorisant les sieurs Rey , de Ghaumont , Malisset et Goujet, prête-noms d'une multitude de seigneurs , de magistrats et d'hommes en place , bailleurs de fonds , à enlever tous les grains qu'ils pourront masser et de les faire exporter où il leur conviendra.

A cette compagnie d'accapareurs a succédé celle des Leleu , pour l'entreprise des moulins de Corbeil. Deux mémoires du chevalier de Rutledge , en faveur des boulangers de Paris , contre les sieurs Leleu , avaient mis sous les yeux du public des faits importants trèspropres à dévoiler les liaisons étroites qui existaient entre le ministre des finances et la compagnie de Corbeil... Les Leleu démasqués se mirent à clabauder, et leurs clameurs provoquèrent un arrêt du conseil ; arrêt sans date , sans signature , sans affiche , sans

publication , qui supprime néanmoins comme injurieux et diffamatoires les mémoires des boulangers. En couvrant ainsi de sa protection ces ouvriers d'iniquité , M. Necker s'associait à leurs forfaits; il fit plus, il chercha à les consoler du mépris public par le témoignage de son estime particulière, et il ne craignit pas de faire voir que ces accapareurs exerçaient leurs brigandages et affamaient le peuple sous les auspices de l'administrateur des finances.

M. Camille Desmoulins , dans un mémoire intitulé : Réplique aux deux mémoires des sieurs Leleu, insignes meuniers de Corbeil, vient de les livrer à l'opprobre, en dévoilant le noir complot dont ils étaient la cheville ouvrière.

On voit dans ce mémoire le marché usuraire conclu par les Leleu avec le roi, pour l'entreprise des moulins de Corbeil. On y voit ces faiseurs d'affaires s'engager de fournir annuellement à la halle, pendant six mois consécutifs, 2 5, 000 sacs de bonne farine, du poids de 325 livres chacun, et d'avoir toujours en magasin 6,000 sacs prêts à être livrés , sans toutefois dégarnir les marchés voisins.

On y voit le chevalier de Bussi , courant les provinces pour faire, sous le nom de M. Necker, l'approvisionnement de Paris , enlevant tous les grains du Soissonnais, en mai et juin 1789, et les faisant passer à Rouen , où ils sont devenus invisibles.

On y voit les Leleu exporter en tonneaux une immense quantité de blés, user d'artifice pour détourner les meuniers de faire leurs provisions à Provins, et prendre le temps où ils les amusaient pour faire vider les halles de cette ville.

On y voit la compagnie Leleu, au mépris de ses

engagements, n'avoir, en septembre 1788, pas un grain de blé dans ses magasins et faire hausser considérablement le prix du pain.

On y voit les correspondants de la compagnie de Corbeil retenir en rade, dans la Manche, trois ou quatre mois, plusieurs navires chargés de blés , quoique la province en manquât elle-même, et que le pain s'y vendît 6 à 7 sols la livre.

Enfin, on voit les Leleu accusant eux-mêmes M. Necker d'être le grand accapareur, l'unique auteur de la disette.

Passant ensuite aux connivences du ministre avec la municipalité parisienne , Marat rapporte différents faits où des accapareurs ont été protégés par cette municipalité aux ordres du ministre : à Vernon, à Chaumes, à Lisy-sur-Ourcq. Il termine cette nouvelle série d'inculpations en rappelant que le sieur Berthier, intendant de la ville de Paris , a déclaré , lors de son arrestation , qu'il avait dans son portefeuille une lettre de M. Necker, où ce ministre lui ordonnait de faire couper les blés verts dans l'étendue de la généralité de Paris.

Tant de faits constatés démontrent les causes secrètes de la famine qui assaillait la France depuis si longtemps. D'autres faits vont dévoiler les horribles manœuvres employées à altérer la qualité du pain , qui répandait partout le royaume des germes de mortalité.

Ce sont surtout les perquisitions des commissaires du district de St-Martin-des-Champs qui ont dévoilé ces œuvres de ténèbres. Par leur procès-verbal du 16 octobre, dressé à l'école royale militaire, ils ont déclaré avoir trouvé 910 septiers d'orge, 1,011 de froment et 7,55o de seigle, dont plusieurs tas étaient de mauvaise qualité ; des sacs et des tonneaux de

farines pelotées , d'une saveur désagréable , et dans un tel état de fermentation , qu'elle exhalait une odeur infecte.

Ils y ont surpris des manœuvres occupés à faire le mélange de ces farines gâtées.

L'examen du registre du principal inspecteur, ouvert au hasard, constate l'entrée de 7,948 livres de marrons, sous la date du 28 août , et la sortie de 7,854 livres de farine de marrons; sans doute marrons d'Inde, à en juger par les farines qui ont servi à l'approvisionnement de la capitale.

Ainsi , tandis que l'administrateur des finances laisse passer la fleur de nos grains chez l'Empereur, il nous fait manger du pain d'orge et de seigle , du pain de féveroles et de vesce , du pain de farines gâtées , uniquement propre à délabrer la santé, et à produire des

maladies épidémiques Ce n'est là qu'un aperçu pris

sur les lieux ; que serait-ce s'ils avaient approfondi l'affreux mystère, s'ils avaient eu communication des registres d'entrées et de sorties que le directeur en chef leur refusa sous prétexte de travailler à un relevé pour le Comité des subsistances.

A ces manœuvres honteuses , viennent s'ajouter les dépenses énormes où l'on a constitué l'État pour en dérober la connaissance au public.

Pour réduire le peuple au désespoir et le forcer, par la crainte de la misère , à se rejeter dans les bras du despotisme , c'est trop peu pour le ministre des finances de l'accaparement des grains et de la falsification du pain , il a aussi recours à l'accaparement du numéraire, devenu déjà si rare par la perte du crédit public. Ici, l'auteur examine toutes les opérations financières : la quantité de billets en circulation , leur cours forcé ,

les rubriques employées par la caisse d'escompte pour retarder le paiement de ses billets, les agiotages des intrigants empressés à profiter des malheurs publics , etc. Puis, s'adressant à M. Necker : l'horrible entreprise d'affamer et d'empoisonner un peuple qui implorait vos soins paternels, vous rendra pour toujours l'exécration des Français , l'opprobre du genre humain. Quant aux hommes qui pensent , ils vous regardent comme un heureux intrigant, un adroit faiseur d'affaires ; mais vous avez déchiré le voile qu'ils ont soulevé , vous vous êtes mis à votre place, et vous n'êtes plus à leurs yeux qu'un fourbe de premier choix , le tartuffe par

excellence, le roi des charlatans Si cet écrit ne

suffisait pas pour dessiller les yeux de nos aveugles concitoyens, ma plume est libre encore, et tant que vous serez au timon des affaires, elle vous poursuivra sans relâche ; sans cesse , elle dévoilera vos malversations, vos funestes projets, vos attentats; pour vous ôter le temps de machiner contre la patrie , elle vous arrachera au repos , elle rassemblera autour de votre chevet les noirs soucis , les chagrins , les craintes , les transes, les alarmes, jusqu'à ce que, laissant tomber de vos mains les chaînes que vous nous préparez , vous cherchiez vous-même votre salut dans la fuite.

On voit pourquoi le ministre et la municipalité, tremblants de voir leurs malversations exposées au grand jour, ont été si empressés de se mettre à couvert derrière le rempart de la loi martiale ; pourquoi ils ont ensuite été si ardents à persécuter les auteurs qui les avaient démasqués ; pourquoi l'ami du peuple a été décrété ; pourquoi le chevalier Rutledge a été emprisonné; pourquoi MM. Martin et Duval ont été jetés dans des cachots. On voit pourquoi ils ont si violem-

ment attenté à la liberté de la presse , arrêté tant de colporteurs , enlevé tant d'écrits patriotiques , gratifié tant d'espions ; et pourquoi , voulant enchaîner pour toujours la plume des amis de la patrie, ils viennent de corrompre la foi des imprimeurs , en promettant un salaire double à ceux qui livreront au comité de police les manuscrits des patriotes.

Si jusqu'à présent nous avons suffisamment cité les écrits de Marat pour les faire connaître , apprécier et désirer ; si nous avons ébranlé de funestes préventions et contribué à faire rendre quelque estime à l'ami du peuple outragé , méconnu , nous avons , en partie , atteint notre but. Le besoin d'un plus ample informé provoquera de nouvelles lumières ; alors , comme l'a très-judicieusement dit à ses juges l'estimable auteur de Marat, l'ami du peuple, A. Bougeart : « La France pourra désormais revendiquer , dans la personne de Jean-Paul Marat, un grand citoyen de plus; l'humanité compter un monstre de moins. »

Détournons nos regards de dessus l'affligeant tableau des honteuses machinations du ministre des finances, pour les reporter sur un nouvel incident de la vie de Marat, sur son retour en France , en mai 1 790.

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