‹ Jean-Paul Marat (volume 2)Chapitre 34 sur 41 · C'EN EST FAIT DE NOUS · texte numérisé non relu

C'EN EST FAIT DE NOUS

Tel est le titre d'une brochure in-octavo de 8 pages, que répandent les colporteurs en criant : C'en est fait de nous! C'est, en effet, la voix de l'ami du peuple qui se fait entendre. Mais que s'est-il donc passé d'extraordinaire depuis l'apparition du numéro du jour, qui a paru comme de coutume ? Et chacun se presse autour des crieurs , chacun veut connaître le danger qui le menace ; écoutons :

C'est la dénonciation d'un complot formé par le Piémont , par l'Autriche et par les émigrés , pour marcher sur Paris. Voilà pour l'extérieur. C'est la connivence du comité municipal des recherches avec l'ennemi. Ce comité , averti du complot , muni des preuves , sommé par le comité des recherches de l'Assemblée nationale, n'avait pourtant rien éventé. a Je le dénonce , s'écriait l'ami du peuple , comme traître à la patrie. Lorsque le salut public est en danger, c'est au peuple à retirer ses pouvoirs des mains indignes auxquelles il les a confiés, car le salut public est la loi suprême devant laquelle toutes les autres doivent se taire. J'invite donc tous les bons citoyens à s'assembler immédiatement, à se transporter au Comité national des recherches, à demander communication des ordres donnés au Comité municipal des recherches , puis de se transporter à la Maison de Ville, de se saisir des registres de ce Comité, de lui

demander procès-verbal des perquisitions faites en conséquence de ces ordres, et sur son refus, de s'assurer de tous ses membres et de les tenir sous bonne garde. » Voilà pour l'intérieur. En résumé : trahison partout. C'est alors que la sentinelle vigilante s'écrie :

« Citoyens , les ennemis sont à nos portes , les ministres leur ont fait ouvrir les frontières , sous prétexte de leur accorder libre passage sur notre territoire ; peut-être dans ce moment s'avancent-ils à grands pas contre nous ; le roi va se rendre à Compiégne , où l'on prépare les appartements pour le recevoir, de Compiégne à Toul ou à Metz , la route peut se faire incognito ; qui l'empêchera d'aller joindre l'armée autrichienne et les troupes de ligne qui lui sont restées fidèles ? Bientôt accourront vers lui de tous côtés les officiers de l'armée, les mécontents et les féaux de Besenval, d'Autichamps , Lambesc , de Broglie. Déjà l'un des ministres, dont j'avais demandé qu'on s'assurât , l'infâme Guignard , dénoncé comme le chef des conspirateurs, vient de prendre la fuite; ses collègues ne tarderont pas à imiter son exemple et à se rendre dans quelque ville de la Loraine pour former le conseil d'État, le pouvoir exécutif

« Citoyens de tout âge et de tout rang, les mesures prises par l'Assemblée nationale ne sauraient vous empêcher de périr : c'en est fait de vous pour toujours si vous ne courez aux armes , si vous ne retrouvez cette valeur héroïque qui, le 14 juillet et le 5 octobre, sauvèrent deux fois la France. Volez à St-Cloud, s'il en est encore temps, ramenez le roi et le dauphin dans vos murs , tenez-les sous bonne garde , et qu'ils vous répondent des événements ; renfermez l'Autrichienne et son beau-frère, qu'ils ne puissent plus conspirer;

saisissez-vous de tous les ministres et de leurs commis, mettez-les aux fers ; assurez-vous du chef de la municipalité et des lieutenants du maire; gardez à vue le général, arrêtez l' état-major, enlevez le parc d'artillerie de la rue Verte , emparez-vous de tous les magasins et moulins à poudre ; que les canons soient répartis entre tous les districts , que les districts se rétablissent et restent à jamais permanents , qu'ils fassent révoquer les funestes décrets. Gourez, courez, s'il en est encore temps , ou bientôt de nombreuses légions ennemies fondront sut vous; bientôt vous verrez les ordres privilégiés se relever , le despotisme , l'affreux despotisme, reparaîtra plus formidable que jamais.

« Cinq à six cents têtes abattues vous auraient assuré repos, liberté et bonheur; une fausse humanité a retenu vos bras et suspendu vos coups, elle va coûter la vie à des millions de vos frères. Que vos ennemis triomphent un instant, et le sang coulera à grands flots ; ils vous égorgeront sans pitié , ils éventreront vos femmes, et pour éteindre à jamais parmi vous l'amour de la liberté , leurs mains sanguinaires chercheront le cœur dans les entrailles de vos enfants. »

Est-ce à nous , postérité , qui savons maintenant ce que l'histoire nous a appris , qui avons dépouillé l'armoire de fer, qui avons étudié les mémoires de Bouille et autres, est-ce à nous à nier l'authenticité de cette dénonciation , à la qualifier d'exagérée ?

« Je sais que ma tête est à prix , avait dit Marat ; cinq cents espions me cherchent nuit et jour ; eh bien ! s'ils me découvrent et s'ils me tiennent, ils m'égorgeront , et je mourrai martyr de la liberté ; mais il ne sera pas dit que la patrie périra et que l'ami du peuple aura gardé un lâche silence. »

Le 3i juillet, Malouet dénonce à l'Assemblée l'écrit C'en est fait de nous , et le numéro 35 des Révolutions de France et de Brabant. Fermont et Royer, autres députés , demandent qu'on y adjoigne les écrits royalistes ; un nommé Croy pense que ce serait porter atteinte à la liberté , que de dénoncer d'autres écrits que ceux dont la dénonciation a été motivée par Malouet. En conséquence : « l'Assemblée décrète que, séance tenante, le procureur du roi au Châtelet sera mandé, et qu'il lui sera donné ordre de poursuivre, comme criminels de lèse-nation, les auteurs, imprimeurs, colporteurs d'écrits excitant le peuple à l'insurrection contre les lois, à l'effusion du sang, et au renversement de la Constitution.

« Je ne relèverai pas le ridicule d'avoir fait un crime de lèse-nation du colportage... Je ne dirai rien non plus de l'absurdité de rendre responsables et imprimeurs et publicateurs d'un écrit dont l'auteur se nomme , surtout lorsque l'auteur est un homme connu ; car les rendre responsables , c'est les rendre arbitres des sentiments et des opinions de l'auteur; or, dès cet instant, la liberté de la presse est anéantie. Mais je demande si ce n'est pas le comble de la stupidité, d'ériger en crimes de lèse-nation les conseils donnés au peuple de veiller à son salut, d'ôter aux méchants les moyens de l'affamer, de le ruiner, de l'asservir et de l'enchaîner, de punir ses agents infidèles , ses mandataires perfides , et d'exterminer ses implacables ennemis, traîtres et conspirateurs...

« Quel plus affreux attentat que d'empêcher les hommes de se servir de leur raison dans les affaires publiques , celles du monde qui les intéressent le plus; quelle plus cruelle oppression que de leur donner notre volonté pour règle de la leur, et de les empêcher

ÉCOLE DU CITOYEN. 33o,

de réveiller des infortunés que nous allons faire périr ; quelle conduite plus révoltante que de réclamer pour nous un droit dont nous prétendons les priver... La liberté de tout dire n'a d'ennemis que ceux qui veulent se réserver la liberté de tout faire. Oui, je1ne crains pas de le dire : il n'est pas d'opinions dangereuses point d'opinions incendiaires, tant qu'elles sont libres; ces mots vagues et insignifiants qui laissent à chacun la faculté d'en faire une application arbitraire, ont été inventés par les agents du despotisme, comme le plus sûr moyen de proscrire , à ce titre , tout ce qui s'opposerait à leurs desseins. Gomment les entend-on répéter sous l'empire de la liberté ? Sans doute ce sont de simples opinions qui ont fait si souvent le malheur du monde -, mais ces opinions n'auraient eu aucune influence redoutable , s'il avait été permis de les combattre. Quand il est permis de tout dire, la vérité parle toujours et son triomphe est assuré ; ici le remède résulte du mal même •, or, si la liberté enfante les opinions insensées, elle enfante aussi la vérité qui les étouffe; l'erreur ne règne que parce qu'il n'est pas permis de mettre la vérité aux prises avec elle. Non, il n'est point de plus grand fléau pour l'humanité que l'ignorance ; c'est d'elle que naquirent tous les préjugés funestes, tous les préjugés destructeurs. Empêchez la libre communication des idées, bientôt le champ de la politique ne se couvre plus que de plantes vénéneuses qu'il plaît aux tyrans d'y laisser germer. Car, après avoir établi qu'il est des opinions criminelles , ils érigent aussitôt un tribunal pour les réprimer ; dès lors, ce n'est plus ce qui est dangereux qui est puni , mais ce qui offusque ce tribunal ; inconvénient terrible qui perdit toujours la liberté.

« Il est donc souverainement important de n'opposer d'autre barrière aux opinions insensées, aux faux systèmes, que les armes d'un esprit éclairé. Que toutes les opinions aient donc le champ libre; peu à peu la vérité germera au milieu d'elles ; puis , s'élevant tout à coup comme une reine majestueuse, elle régnera seule avec l'empire irrésistible de la raison.

« Ainsi, les discours et les écrits les plus indécents, les plus emportés , les plus violents , les plus atroces , les plus scandaleux , ne peuvent jamais faire des crimes de lèse-nation ; pour commettre ces crimes , il faut agir contre la nation , il faut travailler à lui enlever sa souveraineté, ruiner ses intérêts, porter atteinte à sa liberté , ou mettre son salut en péril.

« Concluons de là que les criminels de lèse-nation ne peuvent jamais se trouver parmi les écrivains patriotes, si souvent l'épouvantail de ces criminels » ( Ami du peuple , 181).

Dans cette honteuse entreprise contre la liberté de la presse, Dubois-Crancé et Pétion en rappelèrent, le 2 août au soir, du décret rendu le 3i juillet; Lameth fit très- judicieusement remarquer que le décret n'avait pour but que de fermer la bouche aux écrivains patriotes , et d'empêcher toute censure. L'Assemblée, rappelée aux vrais principes , amenda son décret , déclarant qu'il ne sera intenté aucune action , dirigé aucune poursuite , pour les écrits qui ont été publiés jusqu'à ce jour sur les affaires publiques, de quelque nature que ce soit *, à l'exception d'une feuille intitulée : C'en est fait de nous; charge ses comités de constitution et de jurisprudence criminelle réunis de lui présenter le mode d'exécution de son décret du samedi 3i juillet.

En fin de compte , Marat seul était sacrifié ; et c'est bien en vérité tout ce que voulait le royaliste Malouet et la majorité corrompue de l'Assemblée.

Que faire , dit Marat , regarder l'infâme décret comme non-avenu , se moquer de l'autorité injuste que prétendent usurper les traîtres à la nation qui dominent dans l'Assemblée nationale, aller son train en prenant les précautions d'usage contre les tyrans.

Par une coïncidence aussi singulière que fâcheuse, dans le temps même qu'on décrétait l'ami du peuple comme criminel de lèse-nation pour ses écrits, on annonçait que Marat faisait hommage à l'Assemblée nationale de son Plan de Législation criminelle.

Voici comment Marat rend compte de cette affaire : « La séance du lundi 2 août au soir, destinée à la dénonciation des écrits appelés incendiaires, mais entièrement consacrée à revenir contre le honteux décret, a été ouverte par l'annonce de la présentation de mon Plan de Législation criminelle. Il y a dix à douze jours qu'il fut remis à une dame de mes amies pour le faire passer au président de l'Assemblée •, je regrette beaucoup qu'il ait été présenté dans une conjoncture pareille -, je ne sais point faire de platitudes. Loin de rendre dorénavant à l'Assemblée aucun hommage, je n'aurai plus pour elle que justice sévère. Je ne lui donnerai aucun éloge; s'il sortait par hasard de son sein quelques bons décrets , elle n'aurait f5.it que son devoir; mais je serai toujours avec le fouet de la censure en main , à chaque mauvais décret qu'elle rendra ; et le nombre ne peut qu'en être effrayant , puisqu'elle est subjuguée par les ennemis du peuple. Au surplus, mon Plan de Législation criminelle ne lui a été présenté que dans l'espoir que le comité de

constitution profiterait de mon travail ; il a grand besoin de lumières, et plus encore de vertus.

Il était permis à Marat, après le décret rendu exclusivement contre lui le 2 août, de croire qu'il ne soulevait tant d'animosité que parce qu'il touchait aux plaies vives de l'arbitraire. « Au demeurant, le triomphe même des ennemis de la liberté n'a été qu'incomplet, la clause conservée étant le seul objet qui tînt au cœur des ennemis de la révolution , elle est honorable pour l'ami du peuple ; elle seule suffirait pour démontrer à quel point ils redoutent sa plume. Ils le savent , tant qu'elle sera libre , ils n'avanceront pas , comme ils le voudraient, et les intérêts du peuple ne seront pas sacrifiés impunément. Tout est licite pour réveiller un peuple de sa léthargie, le ramener au sentiment de ses droits, lui inspirer le courage de les défendre ; on ne saurait être factieux , quand on ne crie que pour les intérêts de la nation. Enfin, quelque véhément que l'on soit, on n'est jamais écrivain incendiaire , quand on s'adresse au public par la voie de l'impression. L'écrivain n'a alors sur le public que l'autorité de la raison ; s'il déraisonne, il est traité en imbécile , s'il extravague , il est traité en fou ; s'il a raison , il est applaudi; s'il persuade, il entraîne et il est justifié {Ami du peuple , i83). »

L'article qui va suivre aurait déjà trouvé place dans cette étude, si l'attentat contre la liberté de la presse n'avait commandé dé nous arrêter aux réflexions de l'ami du peuple sur l'écrit C'en est fait de nous. Mais quoique tardif, il est assez intéressant, sous divers

points de vue , pour être mis sous les yeux du lecteur.

« Grâce aux précautions prises par les mandataires provisoires de la commune , et les patriciens du Comité de constitution, les suffrages de la milice parisienne étaient assurés au sieur Bailly et aux administrateurs municipaux ; aussi , la capitale vientelle d'avoir sous les yeux le douloureux spectacle d'une élection civile emportée par le militaire. Le maire, de provisoire qu'il était, vient d'être confirmé, et il en sera immanquablement de même de ses subalternes. Triste aurore du prétendu règne de la liberté.

« Ce n'est pas la force ; ce sont nos vices, la soif de l'or , l'avidité , la rapacité , la vénalité qui perdront la chose publique. Mais à l'époque des élections municipales, l'ignorance est encore plus à redouter que la corruption. Si les citoyens prenaient la peine de réfléchir, ils sentiraient combien il leur importe de faire un bon choix de leurs mandataires , premiers défenseurs de leurs intérêts , et premiers gardiens de leurs droits.

« Examinons donc un mode d'élection propre à toutes les places civiles, politiques et militaires.

« Parmi les -différentes classes de citoyens qui peuvent être appelés aux emplois , il en est plusieurs dont la chose publique a tout à craindre ; ce sont les robins, les académiciens, les avocats, les procureurs (i) , ennemis mortels de la Révolution; ces gens-là se

(1) Je ne parlerai pas des huissiers, des inspecteurs et des exempts de police, ces espions indignes du nom de citoyens, n'auront pas le front de se mettre sur les rangs; mais s'ils en avaient l'impudence , citoyens, repoussez-les avec ignominie; ces gens-là vous perdraient, ils sont vendus au despotisme.

tenaient cachés pendant les jours de danger; s'ils se sont enfin montrés dans les districts , çà été pour intriguer et s'emparer du bureau. Aujourd'hui , ils cabalent pour se faire élire aux places de la munici-' palité. On connaît leurs principes-, ils suffiraient seuls à l'homme qui pense, pour les éconduire avec indignation ; mais l'aisance à bavarder en public , que l'habitude a donnée à ces marchands de paroles, en impose toujours à de pauvres bourgeois , peu faits pour apprécier un jargon vide de sens, et, qui pis est, rempli d'absurdités et de maximes funestes.

« Si quelque honnête citoyen était tenté de leur donner sa voix ; je le prie de ne point perdre de vue les observations qui suivent.

« Les procureurs ne sont pas aussi couverts d'opprobre ; à quel degré d'abjection néanmoins ne sont-ils pas descendus! De tout temps, l'opinion publique fut soulevée contre eux , même sous les règnes de la servitude. Qu'on songe à ce nombre infini de clients dont ils ont délabré les affaires; à cette multitude de familles qu'ils ont plongées dans la misère, à cette foule de pupilles dont ils se sont appropriés les titres , à ces légions d'infortunés qu'ils ont réduits au désespoir; qu'on réfléchisse à cette multitude d'actes qu'ils ont soustraits ou anti-dates; à cette multitude de dépôts qu'ils ont niés, de faux témoins qu'ils ont subornés ; puis qu'on nous dise où est le citoyen honnête qui ne doive frissonner d'horreur à la simple idée d'appeler des procureurs au maniement des affaires publiques ; où est le citoyen assez téméraire pour donner sa voix à des hommes qui , par état et par habitude , font métier de souffler les feux de la discorde entre les familles , qui se font une arme du mensonge , du par-

jure, des faux, de la perfidie, de la trahison, pour opprimer l'innocence et faire triompher le crime ?

a II est possible qu'il y ait quelques exceptions à faire parmi eux , mais elles sont extrêmement rares , et je n'en connais aucune. Pour avoir droit de n'être pas confondus dans la tourbe , il leur faudrait des preuves éclatantes de probité et de civisme. Or, comme elles sont à peu près impossibles à trouver , j'invite les bons patriotes à proscrire indistinctement tous procureurs des places municipales. Ils vendraient la patrie à qui voudrait les payer.

« Quant aux avocats, ils ne sont pas à comparer aux procureurs; il est parmi eux un grand nombre d'exceptions honorables ; moi-même j'en connais plusieurs remplis de connaissances, de droiture, de probité, de délicatesse. Les fripons mêmes qui déshonorent leur ordre ne sont pas aussi abjects que certains procureurs dont on ne dit rien. Avec tout cela, ils ne sont guère moins dangereux. Étrangers à la politique, ils manquent également des lumières nécessaires à l'établissement et au maintien d'une bonne Constitution. Habitués à regarder des règlements imparfaits comme la mesure du juste ou de l'injuste, et à suivre servilement les formes, ils ne savent point fouler aux pieds les préjugés, s'écarter de la routine , remonter aux premiers principes , et s'élever aux lois de la justice éternelle. Gomme leur fortune tient à leur réputation , et leur réputation à leurs succès, ils courent après les grandes causes, qu'ils se font un devoir de gagner à quelque prix que ce soit-, au défaut de bonnes raisons, ils ont recours aux sophismes , et ils deviennent nécessairement chicaneurs , trompeurs et brouillons. C'est à ces titres qu'il faut les écarter du maniement des affaires, à moins

qu'ils n'aient donné des preuves particulières de capacité et d'intégrité. Citoyens , sauvez-nous de ces gens-là , ils perdraient sans ressource la chose publique.

« Il n'existe point de liberté dans la nomination aux emplois , s'il est licite de solliciter les suffrages , à plus forte raison s'il est licite de les acheter ; toute influence étrangère au mérite des candidats doit donc être proscrite et former un titre suffisant de récusation contre ceux qui y auraient recours.

« Mais pour faire triompher le mérite, il est indispensable d'arrêter un mode convenable d'élections. En voici un qui me paraît devoir aller au but; faisons-en l'application aux municipaux.

« Dans un Comité formé d'un membre de chaque section siégeant dans une vaste salle , iraient se faire inscrire, pendant vingt-quatre heures , tous les aspirants. On formerait un tableau de leurs noms, qualités et demeures. Au bout de trois jours, on enverrait des copies imprimées de ce tableau à chaque section, pour être exposé dans la salle de leur assemblée; afin de mettre le public à même de juger contradictoirement de la capacité et du civisme des candidats, chaque citoyen aurait le droit de proposer ses raisons d'improbation , en alléguant simplement les faits qui les justifient, s'ils étaient notoires, et en signalant l'imputation, si ces faits n'étaient que de notoriété publique. Après avoir été exposé huit jours entiers, ce tableau , chargé des notes des électeurs , enregistrées dans chaque section , serait rapporté au Comité , qui jugerait publiquement sous huitaine les raisons de récusation (1), retrancherait de la liste les candidats qui

(1) Peut-être on fera redouter les haines qui résulteraient de ces reçu-

ne sortiraient pas blancs comme neige de l'examen , ferait le dépouillement de ceux qui n'auraient pas été proscrits, et formerait un second tableau de leurs noms, à côté desquels seraient rappelés les services connus , que chaque candidat aurait rendus à la patrie. Ce tableau serait replacé dans la salle de chaque section , et l'on procéderait au bout de deux jours aux élections, chaque citoyen donnant son suffrage en écrivant son nom dans le livre destiné au candidat qu'il croirait le plus méritant.

« De ce mode d'élections résulterait l'avantage inappréciable de forcer les citoyens à s'instruire , de leur inspirer du civisme , de réformer les mœurs, de ne confier la gestion des affaires publiques qu'à des mains habiles et pures, de faire florir l'État, et d'y établir le règne de la liberté et de la justice » {Ami du peuple, 184).

L'impulsion une fois donnée à l'esprit de liberté , toutes les classes de la société marchèrent résolument à la conquête des droits de l'Homme et du Citoyen. Le noble exemple des Gardes Françaises , refusant d'obéir aux ordres sanguinaires de leurs chefs, avait sauvé la liberté naissante et relevé la dignité morale de nos soldats ; à l'exception des satellites étrangers armés pour la défense du trône , l'armée manifestait partout le besoin de participer aux bienfaits d'une révolution qui venait de briser les chaînes du despotisme. Aussi, depuis que l'Assemblée nationale, en voie de réaction, avait rendu au roi l'antique privilège du droit

gâtions; mais les suites en sont nulles dans les Etats où les citoyens ne peuvent ni se faire redouter, ni exercer impunément leurs vengeances.

de paix et de guerre et celui de commander les armées. Marat saisissait toutes les occasions de rappeler les soldats aux principes de l'intérêt public , unique but de leur institution. Pour arracher des mains du despote cette arme terrible , il sapait par la base le vieil édifice en démontrant la honte et la barbarie de l'obéissance passive, en réclamant sans cesse la nomination hiérarchique des officiers sur le même principe que l'élection civile oi%politique.

Cette doctrine, qui annonçait la chute prochaine du despotisme royal, était la terreur de la Cour ; aussi , pour arracher au législateur une loi qui enchaîne toutes les troupes au joug du despote , les ministres jetèrentils maintes fois les hauts cris dans l'Assemblée nationale au sujet de ce qu'ils appelaient l'insubordination ou la révolte des troupes.

Le seul fait que nous allons mettre en lumière donnera une idée de cette lutte passionnée et des moyens employés de part et d'autre.

A la séance du 6 août 1790, La Luzerne, ministre de la marine, se répand en plaintes amères contre l'insubordination des matelots , et termine par demander un projet de discipline pour le substituer à celui de l'ancien régime, qui, de. fait, avait cessé d'exister. Peu après, La Tour-du-Pin , ministre de la guerre, vient se plaindre que l'insubordination la plus complète règne dans presque tous les régiments; et, comme son collègue de la marine , conclut à une prompte répression de ces excès.

Immédiatement après , un sieur Emery s'empare de la tribune , renchérit encore sur les faits dénoncés , et finalement fait accoucher sa poche d'un long projet de décret, bien calculé pour remettre les choses sur

l'ancien pied ; projet que la majorité adopte sans discussion.

Jetons un coup d'œil rapide sur chacun de ses articles :

L'article premier dit : Les lois et ordonnances actuelles seront strictement observées jusqu'à la promulgation de celles de l'Assemblée nationale. — Soldats, s'écrie l'ami du peuple , en attendant qu'on écoute vos griefs, vous continuerez à gémir sous la tyrannie des anciennes ordonnances qui ont excité vos plaintes , vos réclamations, et qui vous ont poussés à rompre vos fers ; ainsi le veulent les ministres.

L'article second défend aux soldats de s'assembler pour délibérer sur leurs affaires. — En quoi donc consisterait le droit de citoyen actif, attribué aux soldats par le septième article du présent décret, si on leur interdit toute délibération sur ce qui les intéresse ? A obéir en aveugles , à se soumettre en esclaves ; fort bien. Mais croit-on que des hommes sensés , qui ont les armes à la main, se paieront de mots dérisoires, comme des enfants. Imaginerait-on que de pauvres soldats , à qui l'État donne à peine de quoi vivre , en échange du sacrifice qu'ils lui font de leur liberté, de leur repos , de leur sang , soient encore exposés à être pillés par leurs officiers ? C'est néanmoins contre ces friponneries trop réelles qu'ils réclament avec force.

L'article troisième leur indique un moyen de redressement; et comme si l'Assemblée craignait qu'il fût efficace, elle oppose les -principaux officiers de chaque régiment à quatre soldats qu'elle autorise à répéter ce qui est dû à leurs camarades.

Les quatrième et cinquième articles annulent les congés infamants dont les officiers récompensaient les

soldats patriotes ; et , comme si l'Assemblée voulait rendre illusoire cette ordonnance , elle ne rappelle point dans leurs corps quarante mille soldats , tous pour fait de patriotisme , licenciés ignominieusement , après avoir éprouvé toutes sortes de mauvais traitements, et quelques-uns même après avoir été mutilés ; rappel que la raison conseillait et que la justice ordonnait.

L'article six est un modèle du despotisme militaire le plus révoltant. Il enjoint aux soldats une obéissance absolue aux ordres de leurs officiers , sous peine d'être punis suivant toute la rigueur des ordonnances tyranniques de l'ancien régime. — Quoi donc , des soldats citoyens seraient tenus d'obéir aveuglément à leurs chefs, quand ils leur ordonneraient de marcher contre leurs compatriotes , d'égorger leurs frères , leurs parents (i), leurs amis, et de mettre la nation dans les fers ! et c'est du conseil des pères de la patrie qu'est émanée cette ordonnance barbare ! N'en doutez pas , les soldats feront toujours ce qu'ils ont déjà fait : ils commenceront par mettre bas les armes , et si on a la

(i) Je n'ai jamais été à même de m'entretenir familièrement avec quelques officiers de troupe de ligne, sans les avoir fait convenir qu'ils étaient prêts à obéir aux ordres du roi, s'il leur commandait de mettre le feu aux quatre coins d'une ville et d'en égorger tous les habitants. J'ai même connu très-particulièrement un lieutenant des gardes-ducorps à qui j'ai fait avouer plus d'une fois qu'il éventrerait sa mère plutôt que de se révolter contre les ordres du prince. Je frissonnai d'horreur. — Et vous, répliqua-t-il, que feriez-vous à ma place? — Et moi, reprit Marat, je poignarderais tous les rois de la terre, plutôt que de porter mes mains sur les auteurs de mes jours, plutôt que d'attenter à la vie d'un innocent. Tels sont les sentiments de l'ami du peuple; et tels doivent être les sentiments de tout homme libre, de tout homme qui pense ; sentiments que je voudrais inspirer à tous les Français, sentiments que j'ai professés publiquement il y a nombre d'années [Ami du peuple, no 170, du 2 3 juillet 1790).

folie de recourir à la contrariété, ils les tourneront contre leurs officiers.

L'article sept dévoue à l'infamie , aux châtiments et aux supplices , les instigateurs , fauteurs et complices d'insurrection contre la discipline militaire. Mais cette ordonnance tyrannique ne servira qu'à afficher l'ineptie et la vénalité du comité militaire, exposer l'État aux commotions , faire massacrer les officiers imprudents. Ce n'est pas envers des hommes armés , instruits de leurs droits et prêts à les défendre, que l'on peut impunément se permettre des injustices atroces. Non, non, ils ne se laisseront pas punir bêtement du mal qu'on leur a fait.

Enfin , pour leur ôter toute raison apparente de se soulever et de s'assembler , V article huit leur permet d'adresser directement leurs plaintes aux supérieurs , aux ministres, à l'Assemblée nationale \ mais ils savent à quoi s'en tenir là-dessus-, ils ont vu le cas que l'on a fait de leurs réclamations...

« Quel esprit de vertige égare l'Assemblée nationale ? Je l'ignore. Les gangrenés et les ministériels se croiraient-ils assez en force pour brusquer les événements ? Qu'ils cessent de s'abuser, leur décret sera foulé aux pieds. La rigueur quelquefois en impose à des citoyens intéressés à la paix, jaloux de leur bien-être, et retenus par leurs parents , leurs femmes, leurs enfants-, mais des hommes qui font profession de mépriser les dangers , qui affrontent la mort pour cinq sols par jour , des hommes aigris par le sentiment des injustices qu'on leur fait , et soulevés contre leurs oppresseurs , se laisseraient-ils intimider lâchement par des menaces ? Non assurément, ils feront justice de leurs chefs , si leurs chefs sont assez téméraires pour user de rigueur.

« Que si on a la guerre et qu'il faille marcher à l'ennemi , soyez-en sûrs , au premier engagement , il ne resterait pas un officier oppresseur sur pied, et c'est peut-être ce qui pourrait arriver de plus heureux. Lorsque toutes les barrières du préjugé sont renversées , pour retenir les hommes , il ne reste plus que l'empire de la justice et de la raison. Or, il n'est pour les soldats qu'un moyen d'assurer leur bien-être, c'est d'avoir la nomination de leurs officiers ; qu'ils la réclament donc comme le premier de leurs droits » (Ami du peuple, 186).

La patrie était attaquée de tant de côtés à la fois par ses ennemis , la liberté et la sûreté publiques recevaient tant d'atteintes cruelles de la part même des représentants de la nation, que les bons citoyens ne savaient plus sur quels dangers arrêter leurs regards , ni les écrivains patriotes quels attentats dénoncer.

Essayons pourtant d'en dégager ceux qui menacent le plus immédiatement la liberté, ceux qui touchent à l'intérêt public, et voyons les différents moyens employés par l'ami du peuple pour conjurer les uns, pour prévenir les autres.

Le lendemain même du jour où l'Assemblée nationale, docile aux suggestions des Ministres de la marine et de la guerre, avait décrété la répression des soldats soulevés contre leurs officiers , pour cause de déprédation ou de tyrannie , le procureur du roi au Ghatelet , Boucher-d'Argis, à la tête des membres de ce tribunal, fit à la barre de l'Assemblée un long réquisitoire contre les inculpés dans les affaires des 5 et 6 octobre 1789.

On voit par là que ce tribunal anti-révolutionnaire n'avait point abandonné les vengeances de la Cour , surprise en flagrant délit de conspiration contre la nation ; mais , selon que les événements rendaient au peuple ou aux royalistes l'influence prédominante, le Châtelet semblait abandonner ou reprendre l'accusation.

C'est à cette occasion que parut, comme supplément au numéro quotidien de Y Ami du peuple , du 9 août 1790, un nouvel écrit de Marat, inspiré par la crainte de voir le peuple se laisser prendre au piège que voulaient lui tendre ses implacables ennemis; comme aussi par l'indignation que soulevait dans le cœur de l'ami du peuple la mise en accusation des citoyens qui avaient sauvé la patrie, en empêchant la fuite du roi , le 6 octobre.

Cette publication avait pour titre : .

Page 1