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DISCOURS DE MARAT

Sur la défense de Louis XVI, la conduite à tenir par la Convention et la marche alarmante que la faction royaliste s'efforce de lui faire suivre dans le jugement du tyran dé-trôné,

(In-8» de 22 pages.)

« Citoyens,

« Les attentats de Louis XVI sont constatés ; ils sont sans nombre comme sans excuse \ la nation vous demande vengeance, et vous ne pouvez vous dispenser d'envoyer le tyran au supplice.

« Ces vérités étaient écrites dans vos cœurs ; une faction ennemie se hérissant de scrupules , de craintes , de terreurs, et s'armant de vains sophismes, entreprend aujourd'hui de les renverser ; vous les avez vous-mêmes mises en question *, vous voilà devenus le jouet d'une poignée d'intrigants , coahsés pour sauver le despote et rétablir le despotisme.

« Mon devoir m'appelle à cette tribune , moins pour

fixer vos idées sur les crimes de Louis XVI que

pour retracer à la Convention les inconvénients de la marche qu'on lui a fait prendre dans ce grand procès , et les dangers de la marche qu'on s'obstine à lui faire suivre ; pour déchirer le voile et dénoncer aux fidèles représentants du peuple un horrible complot, qui allumerait bientôt parmi nous les torches de la guerre civile , si les véritables amis de la patrie ne s'empressaient de répandre l'alarme , s'ils ne se faisaient un

devoir sacré d'arracher le masque aux machinateurs , d'imprimer sur leur front le cachet de l'opprobre.

« Eh ! quels sont les hommes pervers qui ont osé tramer ces affreux complots au sein même de cette assemblée ? Ce sont ces lâches intrigants qui promènent dans tous les coins de la République le souffle empoisonné de la calomnie contre les meilleurs citoyens. Ce sont ces fourbes séditieux qui crient continuellement haro sur les apôtres de la liberté, qu'ils traitent d'agitateurs. Ce sont ces vils scélérats qui provoquent des décrets d'accusation contre les défenseurs de la patrie, assez courageux pour les démasquer aux yeux de la nation. Ce sont ces ' hypocrites féroces qui traitent sans cesse d'incendiaires les écrivains politiques qui ne craignent pas d'appeler sur la tête des traîtres les vengeances nationales.

« Citoyens , vous les vo3^ez chaque jour à l'œuvre au milieu de vous. Eh ! qui pourrait les méconnaître encore à leur marche tortueuse , à leurs basses menées , à leurs lâches intrigues, à leurs noires manœuvres, à leurs liaisons ministérielles , à leurs honteuses profusions , à l'opulence où ils nagent au milieu de la misère publique. Les perfides tremblent d'être démasqués. Avec quelle astuce ils se sont empressés d'étouffer la voix du peuple dans l'importante discussion qui nous occupe, pour empêcher que le torrent de l'indignation publique , se tournant contre eux , ne leur fît perdre en un instant le fruit de leurs longues machinations !

« Loin de moi le projet odieux de blesser les convenances et d'offenser de gaîté de cœur des méchants mêmes; mais je ne trahirai point mon devoir-, seriezvous moins fidèles au vôtre ? Non , citoyens , j'aurai donc le courage, pour le salut public, d'articuler ici de dures vérités , et vous aurez celui de les entendre.

« Dieu , qui connaît les cœurs , reçois mon serment : si jamais j'eus d'autre désir que celui de sauver la patrie ; si jamais aucune vue de cupidité entre dans mon âme ; si jamais je repousse des vues salutaires proposées par mes plus cruels ennemis; si jamais je retiens captives d'utiles vérités ; puisse la terre s'entr'ouvrir sous mes pas pour m'engloutir ! Que mes lâches détracteurs mettent la main sur leur conscience , et qu'ils répètent ce serment sans rougir.

« Dès la première lecture de l'acte énonciatif des crimes du monarque, pressentant les embarras dans lesquels vous alliez vous trouver, je vous invitai à restreindre les chefs d'accusations au petit nombre de crimes dont la preuve juridique était acquise , et notamment le massacre des Tuileries. Les ennemis de la liberté n'ont paru accueillir cette proposition que pour la repousser bientôt après ; mes craintes ne se sont que trop réalisées ; vous voilà engagés dans un dédale obscur dont vous n'apercevez encore ni les détours ni les issues. »

Ici Marat rappelle la découverte de l'armoire de fer , où les preuves de toutes les trahisons du monarque et de ses agents étaient écrites ou signées de sa main ; il entre dans le détail des manoeuvres employées par Roland et consorts pour opérer l'enlèvement des pièces qui pouvaient les compromettre ; il examine un à un les moyens astucieux employés par la faction de l'Assemblée pour ménager à l'accusé les moyens de se tirer d'affaire ; il examine ses réponses , retrace aux yeux de ses collègues le tableau des artifices employés pour obtenir l'impression de la défense de Louis Gapet et l'ajournement du vote définitif.

(c Bien instruit des menées de la faction royaliste ,

continue Marat, j'avais annoncé qu'aucun des meneurs n'émettrait son opinion sur le jugement de Louis Gapet et qu'ils se borneraient tous à en faire proposer une par leurs suppôts : c'est celle qu'ont établie Azéma , Ducos , Louvet , opinions dont Roland a inondé les départements , tandis qu'il interceptait celles des orateurs patriotes.

« Lorsque cette opinion eut fait quelque progrès , vous les avez vu descendre à l'envi dans l'arène pour établir des principes destructeurs de toute constitution, vrais principes d'anarchie que Guadet avait jetés en avant comme une pomme de discorde. Ainsi, déterminés à sauver le tyran de quelque manière que ce fût , ils se sont bien gardés de faire d'abord connaître leurs vrais sentiments , dans l'espoir que la doctrine de l'inviolabilité absolue prévaudrait. Mais , bientôt détrompés sur ce point , ils ont assiégé la tribune pour

faire passer l'appel au peuple Dans le nombre de

ces anarchistes se sont signalés : Salles, Rabaut de Saint-Étienne, Buzot , Vergniaud , Brissot, Gensonné, tous ont reconnu que le tyran est criminel de haute trahison , mais tous ont prétendu que la Convention n'a aucune mission, aucun caractère pour le juger »

Marat examine l'opinion de chacun des meneurs, puis il reprend :

« L'appel au peuple, seul moyen de faire absoudre Louis le traître , est donc l'opinion bien prononcée de ces intrigants , qui s'étaient masqués avec tant de soin et qui voulaient faire passer pour royalistes les plus chauds patriotes de la Convention.

« Quant à ceux que la pusillanimité a empêchés de fronder l'opinion publique, tel que Barbaroux, ils se sont adroitement dispensés d'énoncer leur sentiment

« Mais quels sont ces hommes qui s'efforcent aujourd'hui de nous empêcher de punir le tyran, en nous faisant peur des puissances ennemies ? Ce sont les mêmes qui poussaient à la guerre il y a un an, en nous inspirant du mépris pour les puissances conjurées. Hypocrites déhontés, ils ont des maximes de commande pour chaque jour ; leurs principes se plient aux circonstances , aux temps , aux lieux , aux hommes ; hier ils nous prêchaient la guerre, aujourd'hui ils nous prêchent la paix

« Repoussons ce vain batelage, dont la pusillanimité, la cupidité , l'ambition , la crainte du châtiment s'environnent

« Aux alarmes qu'ils cherchent à nous inspirer , ils ajoutent un faux zèle pour la justice..... Écoutez-les, pour ménager au monarque l'impunité , invoquer à grands cris les formes conservatrices de l'innocence, faire du monarque un simple citoyen et réclamer en sa faveur la jurisprudence ordinaire. Quel est donc ce tendre intérêt qu'ils affichent pour un affreux despote, qui exposa tant de fois le peuple aux horreurs de la famine, qui fit couler le sang de tant de milliers de citoyens, qui entraîna tant de fois la patrie sur le bord de Tabîme, eux qui ne donnèrent jamais une larme aux malheurs des infortunés , eux qui n'élevèrent jamais la voix en faveur des opprimés, eux qui laissent gémir dans les cachots les innocents qu'y précipita l'ordre arbitraire des prévaricateurs , eux qui abandonnent sans pitié les soldats de la hberté à la tyrannie des chefs, eux qui voient d'un œil sec les désastres de la patrie, eux qui ont contemplé de sang-froid les massacres de Nîmes, de Montauban , de Caen , de Douai , de Nancy , du Champ- de-Mars, des Tuileries ? Eh quoi I leur cœur

s'émeut de pitié pour le tyran , et ils sont sans entrailles pour les innombrables victimes de la tyrannie ?

« D'où vient donc l'importance qu'ils attachent au jugement de Louis Capet , la fureur avec laquelle ils s'élèvent contre la prétendue précipitation de ceux qui demandent son supplice ? Faut-il le dire ? De ce qu'ils tiennent à son sort par des nœuds secrets, qu'ils s'efforcent de couvrir d'un voile d'humanité et de justice »

Un roi n'est qu'un homme, disent-ils avec un dédain affecté -, ou le peuple veut la mort de Louis XVI ou il ne la veut pas ; comment connaître son vœu , si ce n'est en consultant les assemblées primaires ? dit le bonhomme Pétion , circonvenu par Brissot \ la loi est l'expression de la volonté générale , et la volonté ne se représente pas , dit un autre ; alle^ exercer vousmêmes vos droits. Tels sont les vains sophismes mis en avant par la faction pour endormir le peuple et sauver le tyran.

« Ainsi , dit Marat , dans un gouvernement où leurs maximes seraient admises , le concours de tous les membres de l'État à chaque chose est indispensable -, et pour délibérer définitivement sur le don d'une épée, la création d'une place d'huissier, la vente d'une chaumière nationale ; il ne faudra pas moins convoquer la nation en assemblées primaires que pour sanctionner la Constitution.

« Qui ne voit que ces maximes sont destructives de tout gouvernement représentatif; que, dans un état de quelque étendue, elles ne peuvent qu'établir l'anarchie la plus affreuse? Or, dans un État tel que la France, admettez-les un instant et l'Empire est dissous

« Loin de nous ces rêveries politiques d'écoliers

ineptes ou plutôt de fripons déhontés ; laissons les hommes à leur place : le laboureur à sa charrue , le marchand à son comptoir , l'artisan dans son atelier , 4e savant dans son cabinet , le guerrier sous la tente.

« C'est au peuple à appeler des sages dans le sénat de la nation , et c'est aux sages à régler les intérêts du peuple , à consacrer ses droits.

« Faut-il donc, direz- vous, qu'il s'abandonne aveuglément à la foi de ses mandataires ? Non, assurément.

« Citoyens, il n'est qu'un moyen praticable de les forcer à ne pouvoir jamais porter atteinte à sa souveraineté : c'est de déclarer que tous leurs décrets seront simplement provisoires ; c'est de restreindre la sanction aux seules lois constitutionnelles, c'est de statuer solennellemejit pour dernier article de la déclaration des droits que tout décret portant atteinte aux lois constitutionnelles est absolument nul, illégal, vexatoire , tyrannique , et qu'il est licite de s'opposer à son exécution, même à main armée. Clause indispensable , mais toujours écartée , toujours omise par les législateurs infidèles qui voulaient rendre illusoires et les droits du citoyen et la souveraineté du peuple ....

« Il est donc vrai que, sous prétexte de maintenir la souveraineté nationale , ceux qui en appellent au peuple , po.ur jeter sur leurs crimes un sombre voile , anéantissent de leur autorité privée cette même souveraineté, en vous dépouillant des pouvoirs qu'il vous a conférés et en vous destituant de la mission dont il vous a chargés ; car si vous êtes sans mission et sans pouvoirs pour envoyer le tyran au supplice, vous êtes sans pouvoirs et sans mission pour extirper la tyrannie, pour changer la forme du gouvernement , pour abohr la monarchie et décréter la République

« Votre premier , votre grand , votre unique objet, dans la question qui vous occupe , doit être de remplir avec fidélité , courage et constance , les fonctions importantes de votre mission ; c'est de délivrer la nation d'un tyran dont elle ne sera affranchie que lorsqu'il sera renversé dans la poudre ; c'est d'ôter aux ennemis de la Révolution leur point de ralliement par la terreur que ce vspectacle jettera dans l'âme des machinateurs , et de rétablir l'ordre, la paix ; c'est de cimenter la liberté publique avec le sang du despote »

Pendant que Marat et les vrais amis de la liberté redoublaient de zèle pour écraser la faction royaliste , qui espérait au moins sauver les jours de l'ex-monarque, de nombreuses adresses patriotiques qui arrivaient de tous les points de la France sur le bureau du président de la Convention, rappelaient à leur devoir les lâches députés prêts à transgresser leur serment et leur mandat.

Fort de cet appui moral, Paris, l'avant-garde naturelle de la liberté, se tient prêt à venger les droits de la nation. Dans les rues , sur les places et jusqu'aux portes de la Convention , la foule anxieuse manifeste le vo^ national et réclame avec énergie la mort du tyran. Les chefs et les suppôts de la faction royaliste, voyant l'opinion publique qu'ils ont si longtemps égarée se tourner contre eux , tremblent d'être enfin écrasés eux-mêmes sous le poids de l'indignation nationale ; le peuple, au contraire, comprend qu'il a tout à redouter de sa faiblesse ou de sa lâcheté, qu'il n'y a de salut pour lui que dans son civisme , dans son énergie révolutionnaire -, que, pour rompre la trame des complots, attérer ses ennemis , glacer d'effroi les despotes conjurés, il faut faire rouler à leurs pieds la tête de Louis XVI, traître, parjure et assassin.

C'est SOUS l'empire de ces préoccupations, c'est sous l'influence de cette manifestation de l'esprit national que commence, avec le i5 janvier, le vote sur l'appel au peuple.

Autant la séance du 1 5 avait 'pénétré Marat et les patriotes de douleur et d'indignation à l'ouïe des artifices mis en jeu par les créatures de l'ex-roi , autant celle du i6 les avait remplis de consolation et de joie. Elle était destinée à prononcer par appel nominal à la tribune sur chacune des questions arrêtées :

Louis XVI est-il coupable de trahison envers l'Etat et d'attentat contre la sûreté individuelle ? A été décidée presque unanimement par l'affirmative.

C'était bien là le point fondamental du procès, celui sans lequel tous les autres ne pouvaient être agités -, mais ce n'était pas là le nœud de l'affaire , car ce vote pouvait être éludé par un autre vote qui aurait renvoyé au peuple la ratification du jugement. Or, à cet égard , les meneurs et les suppôts de la faction s'étaient flattés que leurs artifices assureraient leur triomphe ; mais le Ciel, qui se joue quelquefois des méchants, ne leur a laissé que la confusion et le remords -, l'appel au peuple a été rejeté à une majorité de 414, contre

Les mêmes motifs qui ont fait rejeter l'appel au peuple feront rejeter le bannissement , la réclusion , et voter pour la peine de mort.

Mais ne laissons pas intervenir le Ciel , lorsque les causes naturelles suffisent pour rendre raison des événements. J'ai dit quelque part, que quoiqu'il se trouvât parmi les meneurs de la faction beaucoup d'hommes pleins d'astuce et cousus de rubriques, il. ne s'y trouvait pas un seul homme de génie qui sût

prévoir les événements, calculer l'action et la réaction des ressorts mis en jeu , et prendre de grandes mesures. C'est ce défaut de prévoyance, cette impéritie, cette aveugle confiance attachée aux petites menées de fripons, qui les ont perdus.

On ne saurait douter que les desseins criminels des meneurs de la faction ne soient conçus depuis longtemps, puisqu'à leur tête se trouvent Guadet , Gensonné , Vergniaud, ces trois intrigants de la Gironde qui ont eu la témérité de traiter avec le despote , le 25 juillet dernier, sans avoir eu l'attache du Corps législatif dont ils étaient membres. Or, on n'ignore pas que ce sont ces trois intrigants aussi qui ont fait passer le décret qui attribuait aux corps électoraux la nomination des députés à la Convention \ mode d'élection qui a remis entre les mains de ces ambitieux le choix d'une grande partie des nouveaux représentants du peuple. On sait tous les ressorts qu'ils ont fait mouvoir pour se faire élire, eux et leurs acolytes , Pétion , Lacroix , Lasource , Isnard , Sieyès , Lanjuinais , Brissot , Condorcet, que l'opinion publique dans la capitale où ils étaient bien connus repoussait de toutes parts. On sait avec quelle adresse ils opt profité des événements du i o août pour faire appeler au ministère leurs créatures , Servan , Roland et Clavières.

C'est avec ces derniers qu'ils ont conspiré dès l'instant de la nomination des députés du département de Paris. Alarmés d'y voir des hommes aussi clairvoyants qu'énergiques, des hommes à caractère, ils n'ont plus songé qu'à les diffamer et à s'en défaire. Ce système de diffamation a été suivi avec un acharnement inconcevable; cent libellistes à gage ont été

mis en œuvre pour égarer les sociétés populaires, les corps administratifs, les corps électoraux.

Les événements des 2, 3 et 4 septembre, prêtaient à la calomnie auprès des citoyens qui ignoraient les faits qui les ont provoqués; la faction en a profité pour rendre les parisiens odieux à toute la France , et faire redouter aux nouveaux députés le séjour de Paris. Quelques mots d'éloge insérés dans ma Feuille avaient fait dire à Guadet que je voulais porter à la dictature Robespierre qu'il détestait. En réchauffant ce conte bleu , la faction retendit aux membres les plus zélés de la députation de Paris qu'elle représentait comme des ambitieux , aspirant au pouvoir absolu. Elle fit circuler ce conte absurde dans tous les départements , et les nouveaux députés arrivèrent dans la capitale pleins de prévention contre ceux de Paris. La députation des Bouches-du-Rhône s'était presque toute coalisée (i), par l'entremise de Barbaroux, avec celle de la Gironde, du Finistère et du Calvados; aussi, dès les premiers jours de la Convention, se réunirent-elles contre celle de Paris. La dénonciation de ces bruits de dictature^ de triumvirat , ào. tribunat , fut un sujet d'alarmes simulées , et de discussions ridicules qui allaient au tragique. Mes collègues dénoncés se justifièrent en repoussant l'imposture. J'eus le courage de me dévouer pour eux, en attirant tout l'orage sur ma tête. Ma défense , mon calme et ma fermeté, déconcertèrent les intrigants, en imposèrent à leurs suppôts, désillèrent les yeux d'un grand nombre de membres prévenus, et mirent fin aux clameurs féroces de mes ennemis. Ils revinrent deux fois à la

(i) Excepté Rovcrc et Gasparin,

charge, et furent déjoués par les mêmes moyens. Bientôt ils se perdirent eux-mêmes par l'acharnement qu'ils mirent à nous perdre, Robespierre, Danton et moi , notamment. Trente folliculaires à la solde de Roland inondaient chaque jour tous les coins de l'État de diatribes sanglantes; et chaque jour des dénonciations ridicules, arrivées de toutes parts contre moi, fatiguaient l'Assemblée nationale. Le calme que les députés des départements virent à Paris, qu'on leur avait représenté comme un bois ; l'isolement où me laissèrent mes collègues, que la faction disait coalisés avec moi, leur firent reconnaître la fausseté des bruits répandus contre les Parisiens, et regarder comme une chimère ce parti aspirant à la dictature , dont les membres sans union n'avaient pas osé dire un mot pour la défense de leur chef prétendu. Mon courage, mon éloignement de toute intrigue, mes discours à la tribune, mes écrits, mon ardent civisme, achevèrent de détromper la Convention , et me ramenèrent tous les cœurs honnêtes. La prévention fut plus difficile à détruire dans les départements par le soin que prenait Roland de tenir la vérité captive , en interceptant à la poste tous les écrits patriotiques, et en m'enlevant mes souscriptions. Mais enfin les lettres des députés patriotes, et le petit nombre de mes Feuilles qui sont parvenues , ont suffi pour ramener les bons esprits. Et comment cela ne serait-il pas arrivé en voyant rester paisiblement à la Convention un homme accusé de tous les crimes, et toujours représenté comme prêt à être frappé d'un décret d'accusation, surtout en voyant un écrivain sans cesse décrié comme un atroce scélérat, dédaigner de répondre à ses détracteurs pour ne s'occuper que du bien public, déjouer les

complots , et arracher des milliers de victimes à la tyrannie.

J'avais fait tomber le masque à la faction ; déjà elle était bien connue à Paris ; elle commençait à l'être dans quelques grandes villes de la République qui venaient d'exprimer leur vœu sur le sort du tyran, qu'elle s'efforçait de soustraire au supplice, de manière à ne pas rassurer les machinateurs. Or, ce développement de l'esprit public, et la crainte de le voir devenir général n'a pas peu contribué à détacher du système de Y appel ail peuple beaucoup de députés préoccupés.

Les discours énergiques prononcés à la tribune, et les discours publiés contre ce système désastreux, en ont ramené un plus grand nombre encore. Mais rien n'en a tant fait revenir que les opinions motivées au moment de voter.

Le masque hypocrite dont les suppôts de la faction s'étaient couverts ; ce saint respect pour la souveraineté du peuple qu'ils affichaient avec tant d'assurance, pour mieux trahir sa cause ; ce tendre intérêt dont ils se disaient si jaloux, pour mettre leurs commettants en possession de l'exercice de ses droits \ tout cela était bien propre à faire illusion , et à leur concilier tous les suffrages; ce qui serait infailliblement arrivé, si je n'avais depuis longtemps démasqué ces perfides , dévoilé leurs complots , leurs desseins , leurs projets. Connus comme ils l'étaient, leurs discours hypocrites démentis par leurs criminels procédés , n'ont fait que les trahir encore plus-, tandis que la force des discours ^ des patriotes motivant leurs opinions, et la chaleur du ton qui les accompagnait ont porté conviction.

Enfin, les suffrages ont entraîné les suffrages*, car plusieurs membres , pressentant la majorité , se sont

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décidés pour elle , malgré l'adresse qu'avait eue le bureau de choisir, pour commencer l'appel nominal, la députation du Finistère , toute gangrenée d'aristocratie.

C'est un morceau précieux pour l'histoire que les suffrages motivés des députés juges du tyran. Les meneurs de la faction qui ont appelé , et qui appellent à Paris la force armée, sous prétexte qu'ils n'y sont pas en sûreté, doivent bien rougir de leur lâche imposture, en voyant avec quelle liberté ils ont motivé leur opinion contre le vœu général. Où sera le vil calomniateur, qui osera désormais "dire que l'ex-monarque a été sacrifié ?

Revenons à la délibération sur le jugement du tyran.

L'appel au peuple ayant été rejeté, et un décret formel ayant statué que le jugement à intervenir, quel qu'il fût, serait définitif, il restait à appliquer la peine. C'était là le point décisif. La question devait être abordée à la séance du 1 6 ; mais, tout ce que l'astuce et l'hypocrisie peuvent employer de rubriques a été mis en œuvre pour éloigner la discussion *, comme ils avaient été mis la veille, pour interrompre les votes, empêcher la délibération et la rendre nulle en levant la séance.

Barbaroux, Guadet , Chambon , Huguet, Rouhier,

Bréard, Pénières, Lehardy s'évertuent tour à tour à

la tribune pour établir qu'une sourde fermentation

prépare des événements désastreux, qu'ils ne sont plus

^ libres, qu'ils délibèrent sous les poignards.

Indigné de tant d'astuce, de tant de folles menées, de tant de fantômes ridicules , Marat paraît à la tribune, dissipe les folles terreurs semées à plaisir par les suppôts du lyran , démasque aux yeux de leurs col-

lègues tous ces prétendus braves qui, durant des heures entières, entretiennent la Convention de leurs craintes , de leurs alarmes , de leurs transes ; de ces prétendus braves qui, il y a deux jours , maîtres de tout , prétendent actuellement n'être pas libres, se plaignent de délibérer sous la pointe des poignards, dont pas un des suppôts n'a reçu la moindre égratignure.

Lamarque achève de dévoiler le système de la faction , et l'Assemblée revenue à elle - même reprend solennellement l'appel nominal sur la peine à infliger à Louis Capet.

Dès que les votes sur la peine à appHquer aux crimes de l'ex-roi eurent été recueillis , le président de la Convention se leva pour déclarer que la peine prononcée contre Louis Capet était celle de moi^t. Jamais spectacle ne fut plus imposant.

Aussitôt Louis Capet, par l'organe de ses défenseurs, interjette appel à la nation elle-même du jugement de ses représentants. Tout appel est rejeté-, et après ces discussions , l'Assemblée lève à 1 1 heures de la nuit une séance qui durait, sans interruption, depuis trentesix heures.

A la séance du i8, nouveaux subterfuges par la demande d'un sursis à l'exécution. Le 19, la Convention décrète que Louis Capet sera exécuté dans les vingt-quatre heures* et le 21 janvier 1793, il expie sur l'échafaud les crimes de la royauté.

En prononçant la mort du tyran des Français , la Convention nationale s'est montrée bien grande, sans doute , mais , comme nous l'avons fait remarquer , c'était, le vœu de la nation , et la manière calme et digne dont le peuple a vu la punition de son ancien maître , l'a élevé bien au-dessus de ses représentants \

car , n'en doutez pas , les mêmes sentiments qui ont animé les citoyens de Paris et les Fédérés animaient aussi les citoyens de tous les départements.

Le procès de l'ex-roi avait fait tomber plus d'un masque, et il était facile, par les appels nominaux, de constater que même dans la Convention nationale qui avait voté à l'unanimité l'abolition de la royauté et la proclamation de la République , Louis Capet comptait encore de nombreux partisans drapés d'un hypocrite républicanisme. D'autre part, si nous suivons d'un œil inquiet les menées ténébreuses de cette race de vampires , nous la voyons aiguiser les poignards contre les défenseurs du peuple , et immoler à leur fureur Michel Lepelletier, pour avoir voté la mort du tyran. Mais le coup sous lequel tomba ce premjer martyr de la liberté a. déchiré le voile ;' et ces poignards, que feignaient de redouter les suppôts du monarque, n'ont plus paru dirigés que contre le sein des amis de la patrie. Dans son sang ont été lavées les nombreuses calomnies si longtemps répandues contre les défenseurs du peuple. Puisse sur son cercueil être déposées toutes les dissensions; puisse sa mort faire renaître dans leur cœur l'amour du bien public , et cimenter la liberté.

Les députés amis de la paix s'étaient flattés que toutes les dissensions qui ont divisé jusqu'ici le sénat de la nation se seraient éteintes sur la tombe de Lepelletier. Vaine attente -, le soir même de son enterrement, elles ont éclaté avec fureur au sujet de la nomination d'un nouveau président; aucune des

marques de mépris et de haine que les deux partis ont coutume de se prodiguer n'a été épargnée , de sorte que l'illusion du rétablissement de la concorde n'a duré qu'un instant.

Vouloir que des hommes ennemis de la révolution par sentiment, par principes, par intérêts, se sacrifient de bonne foi à la patrie , c'est prétendre la chose impossible-, car les hommes ne changent pas de cœur comme le serpent change de peau. Attendons-nous donc à les voir sans cesse lutter contre les amis du bien public, toutes les fois qu'ils n'auront pas à craindre d'être notés d'infamie. 11 ne sagit donc plus de vivre en paix avec eux, mais de leur déclarer une guerre éternelle, et de les contenir par la crainte de l'opprobre, ou de les forcer au bien par le soin de leur propre salut. J'aurais fort désiré pouvoir déposer le fouet de la censure, mais il est plus de saison que jamais ; je renouvelle donc ici l'engagement sacré que j'ai pris à l'ouverture de la Convention , de rester dans son sein non-seulement pour vouer les traîtres à l'exécration publique, mais pour noter d'infamie les ennemis du bien public, les faux amis de la liberté. . . .

Quoique déterminé à imprimer le cachet de l'opprobre sur le front de tout ennemi déclaré de la patrie , je n'en suis pas moins jaloux de ramener sur mon compte mes collègues intègres qui pourraient avoir quelque prévention contre moi. Ayant besoin de leurs suffrages pour faire le bien , je me fais un devoir d'aller au devant d'eux, et de dissiper les impressions défavorables qu'on a cherché à leur donner en me peignant comme une tête exaltée , et un cœur féroce , pour avoir conseillé quelquefois d'immoler les coupables au salut public. S'ils prennent la peine d'examiner avec

soin dans quelles circonstances ce conseil , que commandait le malheur des temps, est parti de ma plume, ils reconnaîtront que je suis le plus humain des hommes. Car, si c'est le comble de la barbarie d'exposer cinq cent mille bons citoyens à être égorgés, c'est un trait d'humanité assurément que d'immoler cinq cents scélérats pour les sauver, pour sauver la nation entière. Je sens bien que ce conseil a dû jeter l'épouvante dans l'âme des machinateurs ; aussi n'est-ce pas pour les rassurer que je l'ai donné.

Si j'avais à parler à des pohtiques profonds, je me servirais du même exemple , pour démontrer que je suis la tête la plus froide de la République. Dans la position alarmante où les traîtres avaient mis l'État, le moyen que je proposai était le seul efficace pour mettre fin aux désordres, écarter tout danger, et assurer le salut public.

Quoique chacun parmi nous se targue du titre de républicain, peu d'hommes ont assez de lumière et de courage pour avouer ces vérités •, ayons donc recours à d'autues preuves plus à portée du commun des esprits.

Je dois observer ici comment les suppôts de la clique Roland se sont fourvoyés sur mon compte depuis l'ouverture de la Convention jusqu'à l'époque de la condamnation du tyran. Comme ils me jugeaient une tête fougueuse, qui leur donnerait à tout instant prise sur moi, et matière à me perdre, ils m'accordaient la parole avec une facilité qui avait lieu de surprendre les patriotes irréfléchis ^ mais ayant bientôt reconnu que je ne disais jamais que ce que je voulais dire , que j'étais toujours en mesure avec les événements du j^our , et que je n'ouvrais guère la bouche sans les dé-

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masquer ou les écraser; ces Messieurs prirent le parti de m'écarter de la tribune et de me condamner au silence. J'ai un trait plus saillant, mais moins connu. On sait avec quelle tartuferie les meneurs de la clique Roland avaient formé le complot de décrier la députation de Paris, de diffamer les membres les plus énergiques, auxquels ils prêtaient ridiculement des projets de dictature.

On sait avec quelle constance ils en ont poursuivi l'exécution pendant plus de quatre mois. J'étais le principal objet de leurs calomnies quotidiennes. Qu'ai-je fait , je les ai mis en fureur et les ai poussés hors des gonds , en les provoquant de temps en temps par de graves dénonciations -, aussi cinquante plumes vénales étaient sans cesse occupées à vomir contre moi mille horreurs, à me peindre comme un scélérat couvert de tous les crimes , comme un monstre que la Convention n'expulserait pas simplement de son sein , mais qu'elle allait d'un instant à l'autre frapper d'un décret d'accusation , et mettre sous le glaive des lois. .

Cependant ce décret d'accusation, tant de fois annoncé ne venait pas ; et l'homme représenté comme un malfaiteur restait fort tranquille au sein de la Convention, à braver se^ calomniateurs et à démasquer les ennemis du peuple. La conséquence nécessaire qui se présentait à tout homme d'un sens droit, c'est que le prétendu scélérat était un innocent calomnié , un zélé patriote , un intrépide défenseur de la patrie persécutée. J'avais prévu cette conséquence, et je l'avais préparée avec soin.

Ce n'est pas tout : tandis que les suppôts de la clique n'étaient occupés qu'à me diffamer par mille impostures, je ne m'occupais qu'à déjouer leurs complots , et à travailler au bien du peuple.

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Je n'ignorais pas que Roland avait soin d'inonder l'État de libelles contre moi, et d'intercepter mes écrits à la poste ; mais je n'ignorais pas non plus que quelque peine qu'il prît d'égarer la nation et de tenir la vérité captive, il était impossible qu'il parvînt à empêcher quelques - unes de mes feuilles de circuler dans les départements ; or j'étais bien convaincu qu'elles suffiraient pour détruire les impressions funestes des calomnies qu'il avait répandues contre moi , car il faudrait être stupide pour ne pas sentir qu'un délégué du peuple qui dédaigne de répondre à ses vils détracteurs, pour ne songer qu'à défendre les droits et les intérêts du peuple, est nécessairement un homme de bien ; tandis que les lâches qui passent leur vie à le diffamer sont nécessairement des scélérats stipendiés. C'est exactement là ce qui a sauté à tous les yeux. J'ai donc poussé les libellistes à gages de Roland à se décrier eux - mêmes , ce qui n'a pas peu contribué à culbuter la faction. Les opinions que ces meneurs ont soutenues et publiées sur le jugement du tyran ont fait le reste.

Voilà, ajoute Marat, un petit échantillon de ma manière d'opérer. S'il m'était possible de déduire ici les raisons qui m'ont déterminé à tel ou tel acte de vigueur , que les hommes bouchés ou pusillanimes ont regardé comme des coups de tête, sans en excepter le conseil que je donnai de dresser huit cents potences pour y accrocher les traîtres Constituants, je ne doute pas qu'ils ne les regardassent bientôt comme des traits de sagesse , calculés sur les circonstances , l'opinion publique, des moyens de produire de fortes impressions sur les esprits , et de détruire toute fatale sécurité. C'est ce que je m'engage à prouver, si jamais je trouve le

loisir de donner dans des notes sur L'Ami du peuple, les motifs qui m'ont déterminé dans chacun de mes prétendus écarts.

Quel que soit l'intérêt qu'offre l'article que nous venons de reproduire pour justifier les mesures extralégales , et délasser l'esprit de la fatigue qu'aurait pu causer le long épisode du procès de Louis Gapet, il est temps de rentrer dans l'examen des faits historiques, où nous trouverons de nouveaux motifs d'étonnement ou d'admiration dans la conduite de l'intrépide défenseur des droits du peuple.

Un mot seulement sur Roland, la cheville ouvrière de la faction royaliste. La mort de Louis Capet l'a réduit au désespoir *, mais l'indignation publique l'a fait exclure du ministère où il espérait mourir, s'il eût réussi à sauver son maître.

Ce n'est donc plus de Roland que nous avons à parler, mais des machinations éternelles de ses acolytes, des scènes tumultueuses, des scandales, des collisions mêmes qu'elles provoquèrent dans la Convention nationale. Le jour de la comparution de Louis Capet à la barre, les membres de la Montagne furent réduits à colleter les suppôts du tyran, qui étaient venus les insulter et les menacer. Le jour où l'on agita la question de juger Louis Capet, les patriotes furent réduits encore à colleter les royalistes qui les insultaient grossièrement. Le jour de l'apothéose de Lepelletier , assassiné par un fanatique , pour avoir voté la mort du tyran , le patriote Legendre fut réduit à repousser manuellement l'aristocrate qui était venu l'insulter à la tribune. Enfin l'Ami du peuple fut réduit, jeudi 21 février, à employer le même expédient contre l'aristo-

crate Génissieux ; non pour repousser quelque insulte personnelle, mais comme l'unique moyen de prévenir le rapport d'un article capital du décret qui confère aux soldats la nomination de leurs officiers ; on répète partout, écrit Marat, que je lui ai apostrophé deux arguments manuels, pour défendre la tribune dont il voulait m'éloigner -, il faut bien le croire puisqu'on l'affirme.

Mais toutes ces luttes n'étaient que le prélude de faits plus graves. Paris depuis longtemps était dans la plus vive inquiétude sur l'état des subsistances ; le bruit courait que la farine allait manquer, que la famine menaçait, tout semblait concourir à accréditer ces bruits répandus par la malveillance *, les vivres de première nécessité étaient à des prix exorbitants, et le peuple sans remonter à la cause réelle, en accusait les accapareurs.

Le 24 février, le conseil-général de la Commune de Paris, considérant l'urgence, arrête que les administrateurs au département des subsistances prendront toutes les mesures que leur sagesse leur suggérera pour approvisionner la ville, de manière à ne laisser aucun prétexte aux ennemis de la tranquillité publique.

Une nombreuse députation de citoyennes se présente au corps municipal pour être autorisée à se présenter à la Convention, pour solliciter la diminution du prix des comestibles, et dénoncer les accapareurs.

De son côté, la Commune de Paris, pour inspirer une plus grande sécurité aux fournisseurs , avait demandé à la Convention une avance de quatre millions à prendre sur les sols additionnels de l'exercice de 1793. A cette demande, grand scandale de la part des Girondins : Duperret s'écrie que c'est ainsi qu'on dilapide les finances de l'État; et les hommes d'État

de répéter en chœur : c'est infâme! — Je demande, reprend Duperret, l'envoi du décret aux quatre-vingttrois départements.

Indignes mandataires qui, dans leur haine aveugle contre Paris, ne voient pas qu'ils vont Justifier contre eux-mêmes l'inculpation trop fondée qui causera leur perte, et les fera honnir de la postérité.

Pendant que cette question s'agitait à la Convention, l'émeute rugissait dans la ville : le peuple réduit à la plus affreuse misère par le prix excessif des denrées , faisait main-basse sur les magasins de comestibles, les épiciers et les chandelliers. Ce jour même , le journal L'Ami du peuple , répondant aux cris des affamés , disait : « Il est incontestable que les capitalistes, les agioteurs, les monopoleurs , les marchands de luxe, les suppôts de la chicane, les robins, les ex-nobles, etc. , sont tous, à quelques-uns près , des suppôts de l'ancien régime , qui regrettent les abus dont ils profitaient pour s'enrichir des dépouilles publiques. Comment donc concourraient-ils de bonne foi à l'établissement du règne de la liberté et de l'égalité. Dans l'impossibilité de changer leur cœur, et désespérant de voir le législateur prendre de grandes mesures pour les y forcer, je ne vois que la destruction totale de cette engeance maudite , qui puisse rendre la tranquillité à l'État. . .

a En attendant que la nation, fatiguée de ces désordres révoltants , prenne elle-même le parti de purger la terre de la liberté de cette race criminelle \ que ses lâches mandataires encouragent au crime par l'impunité; on ne doit pas trouver étrange que le peuple, poussé au désespoir , se fasse lui-même justice. Dans tout pays, où les droits du peuple ne sont pas de vains

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titres, consignés fastueusement dans une simple déclaration, le pillage de quelques magasins, à la porte desquels on pendrait les accapareurs mettrait bientôt fin à ces malversations, qui réduisent cinq millions d'hommes au désespoir, et qui en font périr des milliers de misère. Les députés du peuple ne sauront-ils donc que bavarder sur ses maux, sans en présenter jamais le remède.

« Laissons-là les mesures répressives des lois, il n'est que trop évident qu'elles ont toujours été, et qu'elles seront toujours sans effet; les seules efficaces sont les mesures révolutionnaires. Or, je n'en connais aucune autre qui puisse s'adapter à nos faibles conceptions, si ce n'est d'investir le Comité actuel de sûreté générale, tout composé de bons patriotes, du pouvoir de rechercher les principaux accapareurs , et de les livrer à un tribunal d'État formé de cinq membres pris parmi les hommes connus les plus intègres et les plus sévères, pour les juger comme des traîtres à la patrie.

« Je connais une autre mesure qui irait bien plus sûrement au but : ce serait que les citoyens favorisés de la fortune s'associassent pour faire venir de l'étranger les denrées de première nécessité, les donner à prix coûtant, et faire tomber de la sorte celui auquel elles sont portées aujourd'hui, jusqu'à ce qu'il fût ramené à une juste balance ; mais l'exécution de ce plan suppose des vertus introuvables dans un pays où les fripons dominent, et ne jouent le civisme que pour mieux tromper les sots, et dépouiller le peuple. . .

« Infâmes tartufes , qui vous efforcez de perdre la patrie sous prétexte d'assurer le règne de la loi, montez à la tribune me dénoncer , ce numéro à la main, je suis prêt à vous confondre (i33). »

Le lendemain à la Convention, le versatile Barrère, organe à ce moment du parti Girondin , insinue qu'un fil d'or conducteur de Paris à Londres, a bien pu provoquer les désordres qui viennent d'agiter la capitale.

Salles , allant droit au but , dénonce Marat comme l'instigateur des troubles ; et à l'appui de cette inculpation donne lecture du numéro précité.

Une discussion des plus vives s'engage à l'occasion d'un décret d'accusation demandé contre Marat. Eh bien! dit Marat, je provoque moi-même ce décret contre moi pour vous couvrir d'infamie... Les hommes sages à qui vous livrerez ma tête compareront le passage de ma feuille avec votre décret d'accusation, et diront que vous ne savez pas lire.

Le ban et l'arrière-ban des hommes d'État^ après avoir longtemps lutté contre les patriotes de la Montagne , obtiennent le renvoi de la dénonciation aux tribunaux ordinaires, chargent le ministre de la Justice de faire poursuivre les auteurs et instigateurs de ces délits, et d'en rendre compte tous les trois jours à la Convention.

Nous aurons bientôt occasion de montrer le résultat judiciaire de cette inculpation jointe à d'autres ; notons seulement en passant , que le numéro incriminé fut tellement recherché à cause du scandale de la clique , qu'il se vendit jusqu'à douze livres, et que l'auteur dut le faire remettre sous presse quelques jours après , avec l'avertissement que voici : « Comme tous les ennemis de la patrie, et les meneurs de la faction des hommes d'État qui s'agitent en ce moment pour me dénigrer , paraissent se prévaloir de la rareté du numéro dénoncé pour dénaturer mes expressions ; je me suis déterminé à le faire remettre sous presse, afin

que le lecteur puisse juger d'après lui de la perfidie de mes délateurs et de la simplicité de leurs dupes. »

Rompons un instant avec cet incident, pour signaler un livre qui , annoncé au Journal de la République^ depuis le 24 février dernier , vient enfin de voir le jour, le 23 mars 1793.

Il s'agit d'une nouvelle édition, mais cette fois en français, de The chains of slavery, ouvrage dont nous avons rendu compte au commencement de cette étude.

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