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LA POLÉMIQUE

Sur le mémoire de Pecquet, les avis des savants furent partagés : les uns se prononcèrent en sa

faveur, l’anatomiste danois Bartholin fut leur chef;

les autres, avec Riolan à leur tête, le combattirent

âprement.

Pecquet et Bartholin, — En 1651, Bartholin écrit de Copenhague à Coringius, professeur à Helms-

tadt: «Le Français Jean Pecquet a observé dans une dissertation récente, par un bonheur inouï au-dessus de son âge, un nouveau réservoir du chyle sous le mésentère, suçant le chyle des veines lactées du mésentère et le refoulant par des canaux-blancs d’un trajet continu jusqu'aux vaisseaux sous-claviers… mais vers le foie il n’a vu aller aucune veine lactée. » Bartholin refait l'expérience, retrouve le réservoir, mais persiste à croire que des chylifères se dirigent vers le foie. Arniseus de Copenhague exprime un

avis identique dans une lettre de mars 1652. Il ajoute

«Je vous avais dit le vif désir que j'avais de lire le nouveau mémoire de Pecquet dont je loue le bonheur et l’habileté. D'un coup, cette découverte renverse les objections de Galien et les petits raisonnements des médecins en faveur du foie. Nous devons donc

er

des louanges à Pecquet. » En mai 1652, Bartholin lui répond : «Je ne puis pas cependant encore abandonner le foie, quoique je sois favorable au cœur. Pecquet nie que les vaisseaux blancs d’Aselli aillent au foie ; cependant ils ont été vus par tous jusqu’à présent. Par Junon, je les ai montrés et pas une fois el encore je combats pour eux quoique mon esprit ait commencé à vaciller. J'ai vu bien des choses nouvelles et, si je ne me trompe, je présenterai bientôt un nouveau genre de vaisseaux dont je n’ose encore parler publiquement avant d’avoir confirmé mes pensées par de nouvelles recherches, si bien qu’à cause de celles-ci Pecquet pourrait avoir raison de ne pas admettre de chyÿlifères allant vers le foie. »

Ces extraits de lettres un peu longs montrent bien

l’évolution qui s’est faite dans l'esprit de l’anato-

miste danois et qui se traduit dans ses livres.

En 1652, c’est la « Dissertation des vaisseaux lactés thoraciques ». Bartholin vérifie la découverte de Pecquet chez des suppliciés, voit plus ou moins bien le réservoir qu'il appelle glandes lombaires, reconnaît qu'il ny a qu’un seul canal, à gauche,

mais soulient que des chylifères se rendent au foie

et se base sur ce fait pour assurer que le chyle se divise en deux parties qui se rendent respectivement, au cœur el au foie. On ne peut donc retirer à celui-ci la sanguification et c'est bien aux dépens du chyle qu'est éliminée la bile.

Au contraire, en 1653, les dernières objections à la théorie de Pecquet sont tombées et la découverte

de ce dernier l’a mis sur la voie d’une découverte plus importante encore, celle des lymphatiques. Dans son ouvrage « Vaisseaux lymphatiques et obsèques du foie », dédié à Riolan,il reconnaît avoir combattu Pecquet pour le foie. 1I a étudié ces fameux chylifères qui se rendaient au foie, il a cherché le sens du courant du liquide qu’ils contiennent et vu qu'ils se rendent du foie au réservoir : c'étaient les lymphatiques du foie. Il observe ces vaisseaux dans les membres, généralise sa découverte et ne peut s'empêcher de composer au foie, désormais dépouillé de ses principales prérogatives, une épitaphe burlesque.

Pecquet, tenu au courant des recherches de Bartholin, avait de suite vérifié ses expériences et conclu à leur exactitude, Bogdan écrit. à Bartholin, de Paris, en 1656: « Pecquet soutient la nécessité des voies lymphatiques instituées par la nature pour recevoir la partie la plus légère du sang, tandis que les veines véhiculent la portion la plus épaisse. »

Ces deux esprits éminents, malgré la distance considérable pour l’époque qui les séparait, échangeaient entre eux le résultat de leurs recherches et se complétaient harmonieusement. Contre ces deux analomistes solidarisés par la communauté des idées se dressa un adversaire redoutable, le prince de l'anatomie, Jean Riolan (1580-165). |

Riolan contre Pecquet. — Professeur d’anatomie à la Faculté de Paris, il est le représentant de

fite

oa

de.

la science officielle et partisan absolu de l'autorité. Anatomiste de talent dont « l’Anthropographie » est remarquable, il aurail mérité, d'après Sprangel, le titre de Prince de la controverse. « Sorte de dictateur de l'anatomie, il repousse toutes les idées nouvelles contraires à la tradition. Nourri des doctrines de la Faculté de Paris, il s'était comme identifié avec Galien et il lui paraissait insensé qu'on songeàt à le contredire sur les points essentiels. » Il avait déjà combattu Harvey : « Tu as cherché à prouver beaucoup de choses absurdes et un plus grandnombre de fausses, les mouvements du cœur sont connus de Dieu seul. » Harvey, vieilli, s’élait assagi et rejetait la découverte d’Aselli. Dans une lettre au botaniste Morisson, alors à Blois, le 4 mai 1652, il admire l'adresse de Pecquet et la sûreté de son Jugement, mais il craint que ses facultés de raisonnement ne l’entraînent au delà de ce que le témoignage des sens permet d'affirmer.

Il était dévolu à Riolan de combattre « la licence des opinions modernes », D'ailleurs, nous l'avons vu, il avait des raisons personnelles de poursuivre Pecquet et ses partisans. Dès 1652, il publie un opuseule « Commentatio adversus novum de Venis lacteis commentatum » où il expose ses idées mai: tresses ; puis, Bartholin étant descendu dans l'arène, Riolan, en 1653, attaque ses deux adversaires dans son « Vooum Judicium de venis lacteïs ». La polémique alors bat son plein. Les arguments de Riolan sont toujours agrémentés d'attaques personnelles :

Pecquet est trop jeune, c’est un philiater qui a publié son livre sans prévenir les autorités compétentes, c’est-à-dire Riolan. Dans le livre dont on loue le style, on trouve les ornements littéraires des rhéteurs jésuites qui l’ont éduqué, autrement dit ce sont eux qui ont traduit son œuvre. C’est un Normand roublard, un prestidigitateur qui a truqué ses

expériences. Il importe à l'Ecole de Paris de châtier.

l'insolence de ce jeune homme qui ne doit pas être appelé, comme Bartholin l’a fait, médecin parisien «car notre Ecole n’a jamais produit ou supporté de tels monstres d'esprit ».

Pecquet el ses amis, nous le verrons, ne furent pas en reste d’amabilités avec l’ardent polémiste. Dans la préface de son premier opuscule, celui-ci pose les termes de la question. Selon les idées modernes,

«le foie dans notre corps est une partie sans activité,

obscure, et destinée, non pas à élaborer du sang avec le chyle mais à secréter et à collecter la bile, tandis que l'hématose, aux dépens du chyle, se fait dans le cœur ».Puis,Bartholin publiant l’épitaphe du foie, Riolanrépond par la « Plainte du foie enterréet ressuscité aux médecins parisiens». « Qu'il mesoit permis, ditil, d’en appeler à vous du jugement inique prononcé contre moi dans cette ville de Paris par un jeune Pecquet, juge téméraire etignorant, qui veut m’enlever la faculté de fabriquer le sang et me réduire à un vil ministère. » Riolan ne nie pas la découverte anatomique de Pecquet; le chirurgien Gayant luï a montré à lui-même les canaux lactés thoraciques chez un

ve

chien et même, afin qu'on ne l’accuse pas d’être

. envieux, il propose d'appeler ces canaux, canaux de

Pecquet. Mais ce dernier s’est trompé sur leur usage el il accumule contre lui, non des expériences mais des citations d’Aristote et de Galien et des raisonnements basés sur des hypothèses. Des arguments anatomo-physiologiques d'abord : ces canaux sont insuffisanis pour évacuer la masse énorme du chyle; puis, si ces deux canaux sont obstrués ou rompus par une inflexion du rachis, c'en est fait de la vie ; la distance que fait le chyle pour se jeter dans la veine cave supérieure est beaucoup trop considérable, alors que des voies plus courtes vers le cœur s’offrent à la nature. Voici qui est plus grave encore : le chyle venant directement de l'intestin va arriver « ëncoclus », non cuit, non élaboré dans le cœur : celui-ci, noble siège de la chaleur vitale, n’est plus dès lors qu’une ignoble cuisine (chyli cacabus ollaque coquinaria ». Que va-t-il faire pour se débarrasser de ce chyle ? L’enverra-t-il au poumon par le ventricule droit ? Il va alors en infecter l’organe de la respiration. Le lancera-t-il dans l'aorte par le. ventricule gauche ? Ce sera pis encore ; il va pénétrer jusqu’au cerveau et y compromettre sérieusement la fabrication des esprits animaux.

Ergo; concluait-il, le chyle doit aller au foie comme par le passé. Quel est donc l'usage des nouveaux canaux découverts ? Riolan se perd en hypothèses : « Peut-être ce canal est-il destiné à fournir la partie

‘ fibreuse du sang ; peut-être produit-il un ferment

acide et chaud pour la vivification du sang artériel ; peut-être sert-il à la nutrition des glandes du cou, etalors ce serait une preuve de plus à l'appui de l'opinion des anciens qui disaient quela scrofule vient du mésentère, » Puis interviennentles argumentstirés de l’étude de la médecine. Pecquet réduit le foie à la secrétion de la bile. C’est donc à tort qu’on lui attribue la diarrhée hépatique,la cachexie, l'hydropisie ; c'est à tort que l’on cherche à combattre ses obstructions et ses engorgements. Hippocrate et Aristote n'ont fait que divaguer et se retournant vers Pecquet, cel hérésiarque, il ajoute : « Puisque tu prétends renverser toute l’anatomieet la physiologie, il faut donc que toiet ceux qui t’approuvent vous changiez toute la Ro ergo novum medendi methodam condere oportet. »

: On voit quesi le arguments de Ron manquaient de base sérieuse ses raisonnements ne péchaient pas par défaut de logique. Pecquet sentit qu'il fallait répondre à l'attaque de Riolan et en 1654 publia une deuxième édition appuyée de son titre de «Doctor médicus Monspeliensis ». En outre des mémoires et lettres déjà signalés dans la première CURE cet ouvrage contient :

Une nouvelle dissertation sur les vaisseaux lactés avec réfutation de Riolan par Pecquet.

Des lettres de Chatelain et d’Aletophile (pseudonyme de Sorbière), deux amis de Pecquet.

Une réfutation de Riolan par Hygino Thalassio San Germano, pseudonyme qui cache les régents

Mentel et de Mersenne, premiers approbateurs de Pecquet.

Enfin, un anagramme offert à Pecquet sur Jean Riolan.

Des nouvelles expériences de Pecquet, quelques faits sont à retenir. Il a vérifié les lymphatiques du foie découverts par Bartholin et les voit se jeter dans le réservoir. Il assure que les maladies attribuées au foie par suite des impuretés du chyle doivent simplement être altribuées aux impuretés du sang, sans aucun bouleversement de la médecine. Enfin, il voit ua rameau blanc se rendre du confluent sous-clavier à la mamelle d’une chienne qui allaitait. Du lait jaillit ; est-ce de ce rameau qu'il provient ? Pecquet n’a garde de conelure el conseille au lecteur d'expérimenter lui-même. Il avait laissé,à ses amis surtout,le soin de réfuter les arguments de Riolan. Ceux-ci rendirent Coup pour coup, insistant sur le mauvais état de la vue de Riolan responsable de ses erreurs, sur son caractère agressif et sa vanité démesurée. Pecquet, disent-ils, esl.un modeste et a le droit de se proclamer élève de Paris. C’est diminuer la gloire de cette Ecole que de lui refuser ce droit. Les arguments de Riolan ne reposent sur rien : Le chyle n’arrive pas au cœur brut et indigeste, mais «se distille le long des vaisseaux de Pecquet comme dans un alambic ». Que ce soit directement par les veines lactées ou après passage dans le cœur, les substances parviennent toujours au foie.

Cette opinion leur permet d’affirmer qu'il est inutile

de refondre la médecine complètement : c’est toujours au foie que doit s'adresser la thérapeutique. La réfutation se termine par des compliments au savant qu'est, malgré tout, Riolan. Malheureusement, elle est suivie d’un anagramme qui transforme Joannes Riolanusen ZLanius ore insano, boucher au langage insensé,.

Riolan ne manqua pas de relever ces aménités. Le 30 août 1655, Gui-Patin écrit à Falconnet : «Le livre de M.Riolan contre Pecquet sera bientôt achevé. On dit que Pecquet menace de dire bien des injures à M. Riolan ; c’est signe qu'il n’aura guère de raison de reste. » En 1655, en effet, Riolan publia deux réponses, l’une à Pecquet, l’autre à ses approbateurs.

Aucun nouvel argument ne s’y trouve ; le ton est.

plus acerbe que jamais : Pecquet a attrapé la rage en disséquant ses chiens et l’a communiquée à ses deux

admirateurs Mentel et de Mersenne qui cachent leur

insuffisance sous le voile d’un pseudonyme.

La discussion touchait à sa fin. Le Noble, médecin

. ee ’ de Rouen, essaya de concilier tout le monde en

envoyant une partie du chyle au foie, l’autre au

cœur. Riolan lui-même s'était résigné à celte opinion moyenne. Quant à Pecquet, il se tutel Gui-Patin, toujours malveillant, lexplique ainsi dans une lettre du 6 novembre 1659 à Ch. Svon : « C'était un jésuile

qui lui fitson premier livre, un autre son second et.

qui sont morts tous deux ; c’est pourquoi il n’a pu

répondre au dernier livre de M. Riolan. » Bartholin

publia (1655) sa longue Defensio adversus Riola-

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us — num. En 1655, la mort de Riolan mit fin à la polémique.

En réalité, les idées de Pecquet triomphaient. Dés 1654, Mathieu Chatelain, docteur de Montpellier. écrivait : « Il est très vrai que des troubles graves ont été provoqués dans cette Ecole au moment où le cœur était proclamé comme l’unique siège de la sanguification… Mais enfin, vaincus par la vérité même, et le tumulte épuisé, les contradicteurs ont été forcés

- defs’incliner et de vouer votrenom àl’immortalité, »

La discussion dans le public. — Ces diseus-

-sions n’élaient pas resireintés au monde médical et

scientifique, elles s’étendaient aux salons et même bientôt à la scène, grâce à Molière, La découverte d’une inversion des viscères dans une autopsie, accueillie par Pecquet el ses partisans comme une

vicloire sur l’infaillibilité des idées des anciens, ne

fut pas ignorée du célèbre auteur comique qui la porta à la scène dans le Médecin malgré lui. € Nous avons changé tout cela » dit Sganarelle à Géronte, qui s'étonne d’une anatomie fantaisiste.

Fouquet, lui-même, ne se désintéressait pas de

ces luttes ; il était, bien que protecteur de Pecquet,

anti circulateur et aimait à dire des idées nouvelles : « Ce sont de Jeunes personnes et me voilà devenu si vieux que ce n’est pas la peine de faire connaissance avec elles. »

Boileau composa avec le médecin Bernier son

arrêt burlesque : « Altendu qu’une inconnue nom-

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