L'ŒUVRE DE PECQUET
Nous avons vu que Pecquet avait cultivé avec ardeur les sciences physiques, la géométrie, De nombreux principes de physique sont exposés dans ses théories de la circulation. Il aurait publié un trèsrare Traité de l'équilibre des liquides. Nous avons vu aussi que les analyses de liquides organiques, d'eaux minérales ne le rebutaient point et sa controverse avec Mariotte montre l'étendue et la diversité de ses connaissances. Toutefois, l’œuvre par laquelle il a mérité de passer à la postérité c’est la découverte, non de la seule citerne qui, assez bizarrement, a immortalisé son nom, mais de toute la circulation du chyle. Pour bien saisir la portée de ces travaux, il est nécessaire de rappeler en quelques mots l’état des sciences anatomiques au début du xvir siècle en ce qui concerne le sang et, comme l’on disait alors, la sanguification. s
Pour Galien, c’est un organe unique, le foie, qui forme le sang ; c’est le foie qui le répand dans toutes les parties de l’économie : pour les parties inférieures par la veine cave inférieure et par la veine porte, pour les parties supérieures par l'oreillette droite du cœur, organe-source de la chaleur animale. Quant aux
artères, elles sont remplies, grâce à la porosité de la cloison interventriculaire, d’un sang subtil qui a pour fonction de porter partout le mouvement et la vie. La circulation elle-même se fait par une sorte d’oscillation, de marée qui, partie du foie, se transmet vers la périphérie et réciproquement. Le foie
suce le chyle par les veines mésaraïques et les «Lac-
tés », les intestins, attirent le sang par les mêmes veines pour leur nourriture ; leur contenu varie suivant l'heure. Le foie filtre le chyle : la vésicule biliaire en attire les parties les plus légères, la rate les plus épaisses, le rein les parties aqueuses. Le chyle purifié se transforme en sang « de même que le Dan de raisin mis en cuve se change en vin ».
Telles étaient les formidables erreurs qui régnaient dans les esprits au début du xvir siècle. Mais il faut . bien dire que l’obscurité commençait à se dissiper lorsque Pecquet se mit au travail. Après la découverte de la petite circulation par Servet en 1553, William Harvey, en 1628, avait démontré la circulation du sang. Sans doute, on ne comprit pas dès le début toute la portée de ces notions et Harvey fut l'objet de violentes attaques de la part de Riolan. Cependant, c’est hanté par cette grande découverte que Pecquet va effectuer la sienne. Guidé par l'es prit philosophique, l'esprit d'examen et de critique, dont les inspirateurs sont Descartes et Pascal, il va. . achever de détruire le monument des théories galé. niques en démontrant que le chyle n’aboutit pas au foie,
Pecquet avait eu des précurseurs. En 1563, Eustachi, professeur à Rome, avait vu le canal thoracique du cheval dont il méconnut l'origine et la fonction. En 162%, date mémorable, Aselli, professeur à Pavie, découvre les chylifères, les veines lactées; il distingue fort bien le courant du chyle vers la racine du mésentère, mais fait aboutir ses veines lactées dans les groupes ganglionuaires, le pancréas d’Aselli ; 1 croit qu’elles se dirigent ensuite vers le foie. La dignité du foie était sauve. Harvey cependant méconnaît la valeur de la découverte d’Aselli en écrivant : « Il est évident que le chyle est porté des intestins au foie par les veines mésaraïques et il n’est pas nécessaire que nous cherchions une nouvelle voie par lés veines lactées, »
Telles sont les données sur lesquelles Pecquet édifia son œuvre. « Il manquait, dit le régent Mentel dans une lettre à l’auteur, un couronnement à la découverte d’Aselli et un point de départ à celle d'Harvey ; c’est toi, Pecquet, qui, au grand bénéfice de la médecine, a soupçonné, puis découvert cette nouveauté nécessaire. » On ne peut que souscrire à cette opinion qui résume bien l'œuvre de l’anato-
miste français.
C’est en 1651 que parut en latin le livre de Pecquet, « Joannis Pecqueti Diepæi Experimenta Nova anatomica. Nouvelles expériences anatomiques par lesquelles sont découverts un réceptacle du chyle inconnu jusqu'alors et les vaisseaux lactés allant à travers le thorax jusque dans les vaisseaux sous-
claviers avec deux figures ». 11 fut rapidement reproduit : à Amsterdam en 1651, petite édition in-160; à Gênes en 1653 dans l'œuvre d’un certain Munier. Il en publia lui-même une deuxième édition à Paris en
Les exemplaires de’ l'édition de 165r sont assez rares; il en existeun à la Bibliothèque Sainte-Geneviève et un autre à la Bibliothèque Nationale. C’est sur celui-ci qu'a porté notre étude. Ce volume in-4, de 108 feuillets, comporte une épitre dédicatoire à François Fouquet et trois lettres d'approbation des docteurs Pierre de Mersenne, Jacob de Mentel el Auzoux. Quant à l'ouvrage proprement dit, il se divise en deux parties : dans la première, la plus intéressante, est relatée la découverte des voies lymphatiques et du réservoir du chyle ; la deuxième comporte une dissertation sur la circulation du sang et du chyle.
Cet exemplaire de la Bibliothèqne Nationale fprésente une particularité curieuse : on a relié à la suite du texteen latin une dizaine de feuillets qui, selon l'inscription portée en tête du premier, seraiént de la main de Pecquet et qui sont un résumé en français de sa découverte et aussi un feuillet intitulé € Rapport du chirurgien Bertrand qui a fait la dissection d’un corps dont les parlies internes étaient transposées. » Ù
De l’épitre dédicatoire retenons quelques idées : Pecquet ne se fait pas d'illusions sur l'accueil qui attend son livre. Il a « hésité longtemps avant de le publier et a forcé d’impélueux élans à s’elfacer
devant un silence plein de sécurité ». Puis une proclamation de foi, nouvelle pour l’époque : « La nalure de ce livre est de se fier entièrement au témoignage des sens, peu au raisonnement. » Nous allons maintenant exposer ses découvertes, nous appuyant tantôt sur le texte latin, tantôt sur le résumé en français dont la rédaction semble bien être de Pecquet.
Le mémoire de Pecquet
CHAPITRE PREMIER.— Pecquet rend justice à Aselli « Non ei parum debes ». Mais celui-ci fait aboutir les chylifères dans les glandes, le pancréas d’Aselli. D'autres, comme Riolan, ‘les font aller partie au foie, partie au tronc de la veine cave ou de la veine porte ; c’est leur mauvaise chance qui leur a fait mal voir, plutôt que leur négligence. N'importe qui peut voir le réceptacle du chyle. « De là, le chyle arrive aux rameaux sous-claviers et, par la veine cave supérieure, est précipité dans le gouffre du cœur, pour y être brassé et transformé en substance alimentaire. »
CHamTRe Il. — Après une profession de foi de modestie « sa découverte est un présent de la fortune jouant avec un ignorant », Pecquet explique .comment il y a été amené. Il ne recherchait pas le trajet du chyle, mais laissant de côté les dissections « science muelte et glacée v, il voulut expérimenter sur les animaux vivants et, guidé par la
découverte d'Harvey, se mit à étudier les mouve-
ments du cœur.Laissons-lui la parole: « J'avais levé
le cœur d’un chien que j’ouvris tout vif pour le voir battre sur une table et ne songeais à autre chose
qu’à compter les systoles et les diastoles, lorsque
j'aperçus une substance blanche comme lait et qui découlait de la veine cave supérieure dans le péri-
carde. J’examine cette substance et n'ayant pu découvrir aucun abcès qui l’eût pu produire, comme j'en avais eu la pensée, j'ouvris la veine cave .
supérieure en sa longueur et je m’aperçus que celte substance qui n'avait d’autres goust, odeur, couleur que le chyle, venait des rameaux sous-claviers où je trouvais un peu au-dessus des jugulaires les trous par où cette liqueur laiteuse entrait dedans la veine cave. » Mais l'écoulement cesse avec la vie de l'animal ; d’où provenait le liquide ? Pecquet presse le cou, le thymus, remue les membres antérieurs sans résultat. « Je crus que le mézentaire pouvait avoir envoyé ce laict par des canaux qui jusque alors étaient inconnus. À peine eus-je un peu pressé sur le mézentaire dont les lactées n'étaient pas du iout épuisées que je vis sortir le laict tout pur de ces deux sources que j'avais remarquées dans les sous-claviers ». |
Quelle route suivait le chyle du mésentère aux vaisseaux sous-claviers ?
CaPirRe III. — Pressé par l’impatience des
spectateurs, Pecquet ouvre un autre chien ; on ne voit même pas les chylifères, « Les censeurs renfro-
gnés et graves nient leur existence et sourient d’un air méprisant. » Pecquet ne se décourage pas. « Je continuay de rechercher ces vaisseaux lactés dans une infinité de chiens que je nourris à ce dessein. » Enfin, il ouvre un chien qui avait fait un bon repas quatre heures avant ; il concentre ses observations sur le thorax, rabat le poumon droit sur la gauche pour observer à loisir la région thoracique profonde. «Je porte mes regards, dit-il, sur les faces latérales des plus hautes vertèbres dorsales et je ne sais
2 quelle chose blanchâtre, semblable aux canalicules
du chyle apparaît à mes yeux, déroulant ses sinuo- . sités, rampant un certain temps contre la colonne vertébrale. » Pecquet lie ce canal un peu au-dessous de la clavicule ; il s’affaisse au-dessus de la ligature, se gonfle au-dessous. « Comme le moindre oubli serait une faute, comme je n’ose croire à mes yeux pour porler un jugement définitif, j'interroge le côté gauche de la colonne vertébrale et je trouve un deuxième canal que je lie au même niveau quele précédent, Laschant la mesme ligature qu'ils portaient, j'ouvre les veines sous-clavières et observe d’un œil avide ; les ruisselets lactés s’écoulent en quantité dans la véine cave. Je conduisis ces canaux depuis ces trous jusqu’au diaphragme avec grand
soin et les trouvay étendus sur l’épine du dos,tantôt
se réunissant, tantôt s’envoyant des branches l’un à l'autre ; j'en trouvay deux pour l'ordinaire. »
Sur l’exhortation des spectateurs, on regarde si aucun canal lacté ne va vers la tête ou les membres ;
les valvules des jugulaires barrent leur accès au chyle. Pecquet conclut que tout le chyle conflue dans les vaisseaux sous-claviers.