ID
Ah, le mot du conseil lui donnait « cœur au ventre », si bien que « les choses n'allèrent pas trop mal » ; mais, encore un coup, que de labeurs ! et pourquoi ? pour de l'argent? certes, non pour l'honneur de la ville ! Le jour de l'entrée, tout le monde pouvait le voir suant sang et eau, s'agitant comme une « âme damnée » :
ensuite, il a consacré huit jours de travail à régler les comptes. Bref, il a passé plus de soixante-seize jours ; et, maintenant, on lui fait attendre son salaire, on lui donne moins qu'à ses ouvriers ! Et tout le monde qui disait : « Ah ! ah ! Jean de Paris sera riche, cette fois », et lui-même pensait que « sa science lui donnerait la vie » ! En réalité, il a dépensé dans sa maison 16 à 18 francs, et les gens sont ébahis, honteux, de le voir se plaindre, après tant de labeur et de soucis. Il demande 60 francs de supplément, pour l'amour de Dieu. Il déclare que c'est sa première demande, il espère que ce sera la dernière ; il ajoute qu'il est toujours aux ordres de la ville, qu'il a travaillé
gratis pour l'hôpital et les fortifications, car on lui a seulement accordé des exemptions d'impôts. On ne lui a pas encore payé Tentrée. du duc de Savoie, dit-il (c'est une erreur, mais Perréal, qui se piqua toujours de prétentions administratives, s'administrait lui-même assez mal et oubliait facilement ses demandes ou ses émargements passés). Il dépeignait enfin avec feu sa pauvreté, et priait le conseil de se dire : « Nous avons dans notre ville un homme tout à nous ; ce qu'il fait pour nous, il le fait de grand cœur : lui seul a réussi à contenter tout le monde, nous le contenterons! » Il ajoutait deux vers de latin macaronique, sur la joie de vivre.
Cette fois, nous connaissons notre homme. Les braves commerçants qui formaient le conseil municipal lui accordèrent 40 livres, sans d'ailleurs beaucoup goûter sa verve, un peu bizarre.
Un passage de la supplique trahit chez Perréal l'espoir d'un brillant avenir, et, jusqu'ici, on a affirmé que l'artiste était
Signature de Jean Perre'al en 1493 (Comptes de Lyon.)
entré en 1494 au service du roi Charles VIII, qu'il avait accompagné le roi à Naples, et, — une fois sur cette route, — on en a conclu qu'il avait rapporté d'Italie un faire très italianisé. On a confondu Perréal avec un autre Jean de Paris (Jean Bricet), chirurgien du roi. Au contraire, Perréal subit à ce moment une sorte d'éclipse, bien probablement due aux saillies assez accentuées de son caractère.
Le jeune roi fit peindre, au mois de juin 1494, sous ses yeux et sous sa direction personnelle, de pompeux étendards :
rien n'y fut épargné, on y dépensa 2,438 livres. Bonne aubaine! Eh bien!
Perréal n'y eut point de part. La commande alla aux peintres du roi Bourdichon et Liévain, et aussi, chose plus cruelle, au vieux Jean Prévost de Lyon, avec son acolyte Pierre d'Aubenas, que Perréal et Clément Trie croyaient bien avoir éclipsés * ! Bien plus, en 1496, au
1 . Voir, pour plus de détails, notre Histoire de Louis XII, pp. 49 et suiv.
retour de la campagne, Perréal figure dans un document officiel comme simple peintre lyonnais. Le 5 décembre 1496, Charles VIII fit célébrer un service funèbre en l'honneur du comte de Montpensier : nous avons retrouvé le compte de ce service ; on y voit que Perréal participa à l'honneur rendu à un Bourbon, mais pour une part très modeste, en noircissant les parties blanches des murs, besogne pour laquelle il reçut 12 sous 6 deniers ! C'est même un peintre lyonnais peu connu, Jean Boute ou Bonté, qui peignit les écussons \ Perréal n'était donc pas encore peintre du roi.
Par bonheur pour lui, le duc et la duchesse de Bourbon reprenaient à la cour une influence chaque jour plus grande. Nous croyons que le duc de Bourbon commanda alors à son favori
1. Bibliothèque nat., ms. fr. 1 196, f* 41 v # : « A Jehan de Paris, paintre demourant à Lyon, pour avoir renoircy ladite chappelle ardant es lieux ou elle avoit esté rabillée, pour cecy la somme de douze solz siz deniers ».
une œuvre exquise dont nous parlerons plus loin et qui devait attirer la faveur du monarque. Perréal, grâce à cette haute bienveillance, se trouve tout d'un coup hors de pair. C'est probablement lui qui obtint, dès le mois de décembre 1496, l'ordonnance royale qui confirmait les statuts des peintres de Lyon, puisque son nom figure le premier sur la liste des bénéficiaires. Il entra à la cour en 1497, et VHeptaméron, généralement fort exact dans ses récits, raconte l que, pour ses débuts, le roi l'envoya en Allemagne faire le portrait d'une beauté célèbre.
Ainsi Perréal devait sa faveur à un talent de portraitiste.
Louis XII le garda, avec Bourdichon, l'ancien peintre de Louis XI a , et le plaça bientôt parmi les « valets de chambre »,