En vertu d'une ordonnance du i3 janvier
une nouvelle réduction \ Il glana aussi un autre petit profit; il devint grénetier du sel, c'est-à-dire participant aux distributions gratuites, à l'instar de personnages distingués comme les deux écuyers Sala, mais surtout côte à côte avec des seigneurs de très faible importance, dont la promiscuité, dans cette circonstance, ne lui parut pourtant pas à dédaigner \ Dès lors, ses succès ne se comptaient plus. A l'entrée du roi à Lyon, le 10 juillet, c'est lui qui fit tout : dessins des représentations, cartouches à légendes, peut-être même les libretti, et, par conséquent, les dessins d'une célèbre médaille aux effigies du roi et de la reine, qui passe pour un des meilleurs produits de cette illustre époque 3 . Cette fois, il
i . Rolle, op. cit.
2. Distribution du i5 décembre i5o6 : «A Jehan de Paris, paintre du Roy, IIII q. » (Bibl. nat., ms. fr. 261 10, 729).
3. Modelée, comme celle de 1494, par Nicolas Leclerc, mais avec l'aide de Jean de Saint-Priest; exécutée par Jean le Père.
accompagna authentiquement le roi audelà des monts. Il s'agissait d'un voyage pacifique et triomphal en Lombardie :
Perréal assista de la sorte à la mémorable entrée de Louis XII à Milan, en 1499; le chroniqueur Jean d'Auton, qui tenait la plume, a décrit avec enthousiasme cette belle journée, dont retentissent tous les récits contemporains. Perréal tenait le crayon. Nous n'avons plus ses dessins; mais il nous reste un basrelief qui en est peut-être inspiré, sur le tombeau de Louis XII à Saint-Denis.
Perréal profita du voyage pour luimême. Il s'éprit de la pureté de la décoration antique et remplit de dessins ses portefeuilles, nous le savons par son propre témoignage. La situation du peintre français à Milan présentait un côté bien délicat ; tout proclamait dans cette ville la gloire éclatante de Léonard ; les Français, et Louis XII en tête, ne marchandaient point l'enthousiasme et les regrets; d'un autre côté, le cardinal d'Amboise estimait Mantegna le premier
peintre du monde. Perréal, cependant, ne fit pas mauvaise figure ; cette simple constatation nous paraît aussi à son honneur que les dithyrambes dont on l'entoura plus tard. A Milan, le marquis de Mantoue, l'ami de Mantegna, lui demanda un tableau : notre portraitiste s'excusa sur la multiplicité de ses occupations '.
Au retour, nous perdons un instant la trace de Perréal ; nous savons pourtant qu*il s'orienta de la bonne façon, car il ajouta au titre de valet de chambre du roi celui de valet de chambre de la reine.
La reine Anne de Bretagne possédait une grande fortune dont elle usait libéralement ; elle aimait les arts et s'y entendait bien. Elle devint la grande protectrice de Perréal.
Elle méditait précisément l'érection d'un monument qui devait à la fois flatter son amour-propre, servir ses arrière-
i . Notices et documents de la Société de l'histoire de France, p. 297.
pensées et répondre à un besoin bien naturel de son cœur, un monument somptueux et triomphal, œuvre de piété filiale et de patriotisme indigène, le tombeau des derniers duc et duchesse de Bretagne, ses père et mère, dont elle voulait doter la ville de Nantes. Elle chargea Perréal d'en dessiner le plan, ce qui fut fait en i5oi, puisque l'exécution commença en i5o2. Perréal n'eut pas à se faire violence pour entrer dans les pensées d'Anne de Bretagne, dès qu'il s'agissait de faire largement les choses. Il adopta le parti pris traditionnel : un cénotaphe oblong, surmonté de statues couchées, mais dans des proportions grandioses, et avec quatre statues d'angle, de six pieds de haut, détachées de l'ensemble, et qui lui donnent une amplitude extrême. Le procédé décoratif ne présente pas moins de pompe et de richesse. Pour le goût, pour le fini, Perréal relève de l'antique, mais sans s'y asservir, sans rien emprunter; on ne trouvera là aucun de ces motifs anecdotiques, sou-
vent hors de saison, qui étonnent et distraient sur certains tombeaux de la Renaissance, notamment sur celui des enfants de Charles VIII ; tout se tient, tout est sérieux, subordonné, un. Peut-être arrivera-t-il au spectateur de soupçonner une légère malice (et encore n'est-ce qu'un soupçon) dans la ressemblance d'un reptile qu'étouffe tranquillement la Force, avec la salamandre, emblème de Louise de Savoie et de son fils \ . .
Soit scrupule, soit tournure spéciale d'esprit, Perréal ne se fiait qu'à lui-même et ne croyait ni au hasard ni aux collaborateurs. Il fit exécuter le tombeau de Nantes sous sa dictée, au point qu'il embaucha au mois le grand Michel Colombe pour la sculpture et qu'il tint lui-même les comptes.
Il n'enchaîna pas non plus sa liberté personnelle. En i5o2, le crayon à la main, il accompagna derechef le roi dans
i. Et de la branche cadette de la maison d'Orléans.
un beau voyage en Lombardie, et le digne Jean d'Auton, quoique très sobre de détails sur son brillant compagnon, raconte qu'il vit à Milan Perréal montrer au roi et à la cour le dessin d'un enfant mort-né monstrueux \ A Gênes, Perréal put choisir des marbres pour Nantes. Il les fit ensuite venir à Lyon par eau, — à grands frais ; — de là, on les véhicula à Roanne, d'où on les transporta par la Loire jusqu'à l'atelier du sculpteur à Tours.
Après ce voyage, Perréal ne retourna pas à Blois, et nous le voyons encore à Lyon, en mars i5o3, présider à l'entrée de l'archiduc Philippe le Beau. On sait du reste que, sous Louis XII, Lyon était devenue, en fait, la capitale du pays, la métropole du commerce français et international, la place d'observation pour toutes les affaires politiques ou militaires d'Italie, et, après Blois, la principale résidence de la cour.
i. T. II de notre édition des Chroniques, p. 102.
Perréal profita de la prospérité pour donner carrière à son goût pour les petits profits et à sa parfaite serviabilité, deux traits saillants de son caractère et sans doute inséparables : il agrandit son hôtel, il obtint une nouvelle exemption d'impôts. En i5o5, en i5o6 \ en i5o8 a , le glorieux peintre du roi ne dédaigne pas d'appuyer, ou même de négocier auprès du consulat de Lyon les petites affaires des tiers. En i5o5, la ville elle-même a recours à ses bons offices auprès du roi pour une nomination de capitaine.
C'est alors qu'apparaît aux côtés de notre artiste un personnage passablement intrigant, Jean Lemaire, jadis attaché, dans un grade infime, aux bureaux financiers de Moulins, où il avait dû connaître Perréal. Lemaire, voyant dans la poésie, bien maniée, le chemin de la fortune, s'était mis à versifier, avec des prétentions et une boursouflure incontestables,
i. 28 juillet i5o6.