‹ Jean Petitot et Jaques BordierChapitre 4 sur 25 · ID · texte numérisé non relu

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maux physiques, accrus par une réclusion prolongée, de multiples mesures de rii^ueur, entre autres le transfert dans un couvent et la mise au secret, la perspective imminente des galères, de la t(')rture, peut-être de la mort, triomphèrent de sa résistance et accomplirent, au bout de quelques semaines, l'œuvre néfaste, devant laquelle avait échoué la plus captieuse dialectique. De guerre lasse et dans un accès de désespoir, Petitot consentit à mettre sa signature au bas d'un acte d'abjuration. L'assistance à la messe lui fut toutefois épargnée, une preuve entre beaucoup d'autres, que le gouvernement royal se contentait, lors des prétendues rentrées dans le giron de T^glise, de manifestations purement extérieures.

Les magistrats de Cjenève n'avaient négligé aucune démarche pf)ur obtenir la libération de leur malheureux ressortissant, comme le témoigne une lettre écrite, le lo mai 1686, par M. Du Puy. le secrétaire d'Etat de la petite République, au ministre français des Affaires étrangères, le marquis Colbert de Croissy. mais les plus puissantes sollicitations échouèrent devant la volonté nettement arrêtée de Louis XI\', qui se montra toujours inflexible en matière de conversion.

Voici la teneur de la lettre écrite par Du Puy sur Tordre du Conseil.

Du il'"^^ May ii586.

A Monsieur de Croissy,

Monsieur,

Les parens du sieur Petitot, nostre citoyen, nous ayant représenté qu'il est arresté à Paris dans un couvent dès quelque temps et supplié de nous employer à luy procurer sa libération, nous avons creu que S. M, n'auroit pour désagréable que le dit sieur Petitot. étant né nostre citoyen et ayant tousjours supporté les charges de nostre ville, nous nous intéressions dans son eslargissement. C'est dans cette veue que nous nous adressons à V. E. pour la supplier très humblement, que, par son puissant crédit, nostre dit citoyen, qui se trouve dans un âge très avancé, puisse obtenir sa libération et la liberté de revenir en sa patrie pour y finir ses jours et jouir par ce moyen de la mesme grâce qu'il a plu à S. M. d'accorder à divers autres étrangers. C'est ce que nous espérons de la justice et de la bonté de S. M. "et des favorables inclinations que V. E. a pour nostre Estât. Nous ■uy en avons une très particulière obligation et

rechercherons toutes les occasions à luy témoigner que nous sommes, Monsieur,

(Carnet des Missives du Conseil, folio 201.)

A peine Petitot eut-il consenti à son acte de faiblesse qu'il en éprouva un violent remords et s'en excusa humblement auprès du Petit Conseil à Genève. Sa femme l'avait précédé, le3i mai 1686, dans cette voie, par une lettre tout à la fois des plus dignes et des plus touchantes, qui fait grand honneur à la solidité de ses convictions et à sa vaillance morale.

Messeigneurs,

Quoique, jusqu'à présent, la demande, que vous nous avez fait l'honneur de faire à M. de Croissy de M. Petitot comme vous appartenant, n'ait encore rien servi et qu'il a fallu qu'il ait signé comme les autres, pour sortir de l'affreux lieu où il a été un mois sans voir personne de sa famille, il ne laisse pas, ni moi non plus, de vous en avoir à tous toute la reconnaissance possible, espérant qu'avec le temps le roy, voyant l'obéissance qu'il a eue pour ses ordres, il fera quelque considération de la demande que vous avez eu la bonté de lui faire d'un pauvre homme qui ne se consolera jamais d'avoir été contraint par les accès de lièvre, qu'il a eus

dans le couvent, (appréhendant d'y demeurer), d'y faire ce qu'il y a fait, en déclarant que ce n'était que par force. Nous nous flattons encore qu'après ce chaos passé, nostre bon roy vous accordera, Messeigneurs, la prière que vous lui faites avec tout l'empressement possible, dont nous vous serons toute notre vie obligés, les uns et les autres, et particulièrement cette chère personne, qui est si accablée, qu'elle n'a pas encore la force de vous faire elle-même ses complimens. Vous les recevrez, s'il vous plaist, iMesseigneurs, de luy et de moi, puisque nous vous prions, avec tout le respect que nous vous devons, de nous tenir pour vos plus acquis serviteur et servante, Messeigneurs.

PExrroT.

Les historiens n'ont pas, selon nous, mis suffisamment en lumière l'héroïsme calme et persévérant déployé par les femmes de PVance pendant les périodes successives de la Réforme. Je ne parle pas de celles qui occupent, dans les annales de leur pays, une place d'honneur, une Marguerite de Navarre et une Jeanne d'Albret, une Eléonore de Roye, princesse de Condé et une Louise de Coligny, veuve de Guillaume le Taciturne. J'entends

les modestes et pieuses représentantes du peuple et de la bouroeoisie, dont les noms seuls, faute de tout autre document certain, ont été recueillis par les doctes auteurs de la France protcstaiilc, sur les registres du Refuse pieusement gardés aux archives de Londres et de La Haye, de Berlin et de Francfort, de Lausanne et de Zurich, ignorées par le monde et d'autant plus chères à leur Père céleste. Au XVI'"^ siècle elles écoutèrent avidement la bonne parole annoncée par les messagers de Wittemberg et de Genève, entonnèrent de tout leur cœur les Psaumes, mis en vers par Clément Marot et Théodore de Bèze, et marchèrent avec une si joyeuse intrépidité au supplice qu'elles émurent toujours et convertirent souvent leurs bourreaux. Au XVII"''' siècle elles sacrifièrent à la profession du pur Evangile leur tranquillité, leur opulence, leurs plus chères alTections domestiques et firent admirer par l'étranger la science et la vertu calvinistes. Au XVIIl"''' elles se cachèrent, dans les broussailles et les rochers des Cévennes, pour entendre Paul Rabaut et les autres ministres proscrits et tirent retentir de leurs humbles cantiques les sombres voûtes de la tour de Constance. Grâce à Dieu, leur forte race sest

perpétuée dans notre Eglise. Puissent-elles, comme elles l'ont fait pour nos pères, travailler à l'instruction, à Tédification, à la consolation de nos descendants 1

La lettre de Petitot, envoyée quelques jours après celle de son épouse, gagne immédiatement la sympathie par le profond repentir dont elle témoigne et son sincère accent d'humilité.

Messeigneurs,

Les disgrâces, qui me sont arrivées, dès quelque temps, me seraient moins sensibles qu'elles ne sont, si je pouvais avoir assez de reconnaissance et de remerciements à vous rendre, Messeigneurs, des grâces et des bontés dont il vous a pieu m'honorer, n'ayant rien omis en tout ce qui pouvait me procurer du repos et la joie daller finir mes jours en ma patrie. La lettre qu'il vous a plu, Messeigneurs, d'écrire, par une grâce singulière, à M. de Colbert- Croissy en ma faveur, n'ayant rien pu obtenir près de Sa Majesté, laquelle a témoigné que je voulais être le seul en son royaume qui fut exempté et dit que les longues années de mon séjour en France ne le pouvaient permettre. J'avoue que cela m'a mis dans une sensible affliction et porté à la résolution de sortir

d'entre les mains des personnes, chez lesquelles on m'avait relégué, pour revenir en ma famille et avec elle chercher le pardon d'en haut et les consolations et le moyen d"y vivre éloigné de tout ce qui soppose à la pureté du Christianisme. La Providence nous a voulu rendre participans avec nos frères de la dernière désolation, en la perte de toutes les églises du royaume. Il faut avoir une grande soumission pour ses châtiments, étant l'œuvre d'en haut. Je prie le Seigneur, de toute la force de mon âme, de vouloir être le protecteur de votre République. Je ne cesserai jamais de faire des vœux et des prières ardentes pour sa conservation et sa prospérité, comme aussi, Messeigneurs, pour celles de vos personnes, mes souverains, desquels, avec un profond respect, j'ai l'honneur de me pouvoir dire, Messeigneurs. le très-humble et très-obéissant et fort oblig-é subject. o

'fe'

Sur le verso de la lettre se trouve une brève annotation du secrétaire Du Puy « Vu le 17 juin 1686 ».

Malgré les actives démarches de ses protecteurs, l'artiste octogénaire ne put sortir qu'en 1687 de la maison conventuelle où il était ri-

goureusement détenu. Louis XIV, lorsqu'il eut été informé de sa conversion apparente, ne s'opposa plus à sa libération, mais répondit, avec une dédaigneuse froideur, à un de ses fils, le remerciant pour la grâce finale, qu'il comprenait, après tout, qu'un vieillard désirât être enseveli auprès de ses ancêtres. Au commencement de cette même année 1687, Petitot, accompagné d'une partie de sa famille, quitta Paris où il n'avait pas séjourné moins de 37 années, pour gagner Genève au risque de sérieux périls.

Le Consistoire de l'Eglise de Genève, aussitôt qu'il fut prévenu de l'arrivée du malheureux apostat, délibéra sur la procédure qu'il adopterait à son égard. Il convient d'observer que les arrêts de cet illustre corps, s'ils furent quelquefois empreints d'une rigueur excessive, furent toujours pris avec une impartialité absolue; nobles et roturiers, riches et pauvres, forts et faibles, étaient égaux devant lui; jamais il ne lit acception de personne. Nous lisons, à la date du 22 mars 1687, dans les Notes Extraites des Registres du Consistoire de l'Eglise de Genève 1541-1814, par le syndic Cramer :

« A été représenté que M. Petitot, de retour « depuis peu de jours en cette ville avec partie

« de sa famille, et comme ils ont été obligés « par la force de la persécution, de signer une « forme d'abjuration. S'il ne suffisait pas qu'ils « en fissent la réparation par devant M. le pasa tcur du quartier, sans les obliger de venir « céans comme citoyens? Advisé de se conu tenter de la voie particulière à son égard, a parce qu'il conste qu'il n'a point été à la « Messe «.

Il ressort de cet extrait que le redoutable tribunal disciplinaire tint compte au malheureux artiste des circonstances dramatiques dans lesquelles s'était produit un acte momentané de faiblesse, immédiatement expié par plusieurs mois d'un sincère et touchant repentir, renonça à le faire comparaître solennellement à sa barre et se contenta de la voie plus bénigne d'un entretien confidentiel avec un pasteur de la paroisse de Saint-Gervais.

La réclusion et les angoisses avaient profondément altéré la constitutiiMi si vigoureuse de Petitot. I/atmosphère salubre du pays natal et la réintégration au sein de l'Eglise Réformée lui rendirent, avec ses forces, l'ardeur au travail et la confiance en sa vocation artistique. Jean Sobieski, le glorieux vainqueur des Turcs devant \'ieniie et la reine de Pologne, sa com-

pagne, désireux de posséder une de ses œuvres, lui envoyèrent leurs portraits, pour qu'il les reproduisît sur émail. Le peintre octogénaire s'acquitta brillamment de sa mission et livra un travail qui ne le cédait en rien, pour la fermeté des lignes et Téclat du coloris, aux meilleurs parmi ceux qu'il avait exécutés dans sa jeunesse. Les deux personnages, par une ingé^ nieuse combinaison, sont représentés sur la même plaque, la reine étant assise sur un trophée guerrier et tenant dans la main droite l'effigie de son glorieux époux. Le prix convenu s'éleva à loo louis d'or. Le Musée Rath a hérité, de la Bibliothèque de Genève, la reproduction d'un tableau célèbre de Lebrun : la famille de Darius aux pieds d'Alexandre. La pièce, sur or et de fort grandes dimensions, puisqu'elle mesure i3,i cent, de long sur 9,2 cent, de large, est malheureusement restée inachevée et aurait réclamé au moins deux ou trois feux supplémentaires, pour atteindre la perfection habituelle de ses congénères.

Tous les étrangers de distinction, qui séjournaient à Genève, et ils étaient nombreux à cette époque, se faisaient un- devoir et un plaisir de visiter l'illustre artiste. Leur affluence augmenta même dans de si fortes proportions,

Madame de Montespan

Madame de MoNTftAzoN

Collection du Louvre.

que Petitot craignit d'être troublé dans le recueillement indispensable à la fin d'une laborieuse existence. Vevey, dont l'admirable situation n'avait pas encore été gâtée par la multitude des touristes et leurs malencontreuses créations architecturales, lui parut une retraite plus propice. Ses dernières années se partagèrent entre la pratique assidue de son art et la méditation des vérités éternelles. Une attaque de paralysie, survenue le 3 avril 1691, le terrassa au cours de sa quatre-vingt quatrième année, pendant qu'il fixait sur l'émail, pour la dernière fois, les traits aimés de sa fidèle et vaillante épouse. Si nous ne nous trouvions pas dans un austère milieu calviniste, nous évoquerions la fable charmante de Philémon et de Baucis.

Paul Petitot, qui se chargea de continuer le journal de famille, y écrivait à la date du 8 avril: « Puisque notre père a mis, dans le commen- « cément de ce livre, une partie de ce qui lui « est arrivé, il est juste que nous y ajoutions « ses derniers moments, lesquels n'ont pas été <( moins pieux et saints que pendant sa vie, « puisqu'il n'a jamais eu autre chose dans sa « pensée, jusqu'au dernier moment de sa vie, « que de donner gloire à Dieu et d'embrasser

son Sauveur, et qu'il a eu pour dernière parole : «Viens, Seigneur Jésus, viens bientôt! » Après quoi le bon Seigneur reçut son esprit, lequel il rendit, après quelques heures d'agonie, le jeudi 3 avril 1691, à 7 heures du soir, et a été mis le samedi 5, à 9 heures du matin, dans la tombe de M"'^ de Blonay, dans réoflise de Saint-Martin, à Vevev. Il avait quatre-vingt et quatre ans, quand il est mort, et travaillait le mardi de la semaine, dans laquelle il décéda le jeudi, au portrait de notre mère, qui est ce qu'il a toujours demandé à Dieu, de pouvoir travailler jusqu'à son dernier jour, ce qui lui a été accordé, puisqu'il n'a été qu'un jour malade. » Tout commentaire serait superflu après ce récit, si émouvant dans sa simplicité. L'incontestable mérite artistique de Bordier et de Petitot est rehaussé par leur caractère franc et loyal, soutenu par de fortes convictions religieuses, leur scrupuleuse délicatesse pécuniaire, l'absence, chez eux, de toute malsaine ambition et de toute vulgaire intrigue.

Une dernière question se pose à notre curiosité. Pourquoi les portraits exercent-ils une irrésistible attraction sur l'historien ? La réponse me semble aisée et je n'hésite pas à dire :

à cause de Tabondante et vive lumière qu'ils jettent sur ses études favorites. Nous sommes introduits par Bordier et Petitot auprès des hommes les plus distingués et des femmes les plus charmantes de la cour de Louis XIV. Avec Holbein nous pénétrons dans la Bâle de la Renaissance groupée autour d'Erasme, de l'ipiprimeur Froben, du jurisconsulte Amerbach, du bourguemestre Meyer. Aucun psychologue n'est entré plus avant dans l'intimité de Léon X que Raphaël dans le chef-d'œuvre du palais Pitti. Si riches et si précises que soient les archives vénitiennes, nous ne connaîtrions pas entièrement les doges et les provéditeurs de la sérénissime république sans les images que nous ont laissées d'eux, Véronèse, Tintoret, Titien. — Rembrandt, d'un geste superbe, appelle à l'existence la société hollandaise du XYjjme siècle: tous ses membres, soldats et marchands, pasteurs et rabbins, crudits et magistrats, joyeux convives et vieillards moroses, sortent de leurs tombeaux, pour se graver dans nos mémoires en traits indélébiles. La décadence de l'Espagne sous Philippe I\' et (ahuries II rencontra en Velasquez le plus puissant et le plus sagace des observateurs. L'intelligente et tière aristocratie, qui, à la tin du

XVin"'^et au commencement du XIX""^ siècles, présida aux destinées politiques de l'Angleterre, défile devant nos yeux charmés dans les toiles de Reynolds et de Gainsborough, de Lawrence et de Raeburn. Plus rapidement et plus sûrement que les plus doctes et les plus exacts annalistes, les maîtres de Tart ont prouvé, par la magie de leur pinceau, que l'histoire est une évocation du passé, une vivification, une résurrection.

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