Histoire ecclésiastique, t. I, p
.'}. lîossuEr, Histoire des variations, éd. de 17 i7, (. II, p. 46-47.
4. J'en dois la traiisci'iption à robligcance infinie de M. Giraud-Mangin, conservateur de la bibliothèque de la ville de Nantes, que je prie d'agréer toute ma reconnaissance. La pièce avait été publiée déjà par M. Delaborde, L'amiral de Coligny, t. II. p. .318.
accusé, vous supplie très humblement, Sire, qu'il vous plaise ordonner qu'il soit donné pour son reg-ard pareil jug^ement et arrest, par lequel il soit déclaré innocent de ce faict et deffences faictes à tous de ne l'en appellerou inquiéter en quelque sorte que ce soit sur les peines contenues en l'arrest dudict seigneur Admirai. »
Et la pièce se termine par cette note mélancolique, probablement de la main de Soubise lui-même :
Il fault que pour la pacification de toutes choses il meure ung homme pour le peuple ou qu'il en porte la peine. Et ne donnera ledict seigneur de Soubise beaucoup au public pour ce, et aussi bien ne vivra il plus que deux ou troys mojs.
Soubise mourait, en effet, le l"'" septembre 1566.
Plus indécise et plus impénétrable encore que la participation de Goligny et de Soubise au meurtre de Guise reste une illustre complicité, celle de Catherine de Médicis elle-même. La mémoire de la Reine peut-elle être chargée d'une aussi lourde responsabilité ? Il me semble qu'il est permis au moins de poser et de discuter la question.
Disons-le tout de suite, parce que la chose est certaine, Catherine de Médicis fut, parles contemporains déjà, soupçonnée d'avoir trempé dans 1 assassinat du duc. Les ambassadeurs anglais se sont laits lecho formel des bruits qui circulaient à ce sujet '. Bruits de cour, objectera-t-on, calomnies d'ennemis. Je le veux bien et, pourtant, il y a dans son cas, à elle aussi, des détails bien singuliers. Je les ai recueillis et, sans avoir la prétentioji de rien résoudre, je voudrais les exposer. Ils me paraissent le mériter.
On a déjà fait ressortir l'intérêt évident que devait avoir la Reine à la disparition de Guise. Depuis quatre ans, elle le trouvait sans cesse sur son chemin, l'empêchant de saisir le pouvoir au moment où elle pouvait espérer y parvenir enfin. L'accession au trône de la nièce de Guise, Marie Stuart, la formation du triumvirat dont il avait été l'âme et le bras, ses derniers et éclatants succès militaires avaient, à trois reprises déjà, fait du duc l'arbitre des destinées du pays, au détriment de celle qui pouvait prétendre en demeurer enfin seule maîtresse.
I. Occurrences in France, 26 février \bi]:i 'Slule /in/iers nf the rciffii of EUs»hclli. \MVi. p. 162).
o6 PIEKRE DE VAISSIÈRE
Mais de là à tuer son rival, dira-t-on ?
Il y a loin, je l'accorde, et cependant, encore une fois, s'élèvent contre Catherine d'étrang-es présomptions. Un texte est surtout troublant. C'est la fameuse lettre latine adressée par un certain Albanus, confident de la Reine, à un autre de ses familiers, et qui, si elle était authentique, éclairerait d'un jour tout nouveau l'affaire de Poltrot de Méré.
Que suppose ce document ? Ceci, que la Reine a eu vent de l'offre faite par Poltrot à Colig-ny de tuer le duc de Guise, et du mécontentement de celui-ci de n'avoir pas reçu plus d'encouragements de l'Amiral, mécontentement poussés! loin qu'il s'est transformé, — la Reine en a été avertie, — en une véritable haine et une insurmontable méfiance à l'égard du chef du parti réformé. L'idée est alors venue à la Reine-mère d'exploiter ces sentiments, d'inciter Poltrot à commettre le crime, en lui persuadant d'accuser ensuite l'Amiral de l'y avoir poussé. Assuré par la Reine de l'impunité, lui, Poltrot, accomplirait ainsi ce qu'il croitètreson devoir et serait vengé des dédains et de la froideur de Coligny, et elle, Catherine, serait délivrée de Guise et peut-être bientôt aussi de Coligny qui ne pourrait se relever de la terrible accusation portée contre lui, vis-à-vis de la famille de Guise surtout dont il encourrait l'implacable inimitié.
C'est à l'exécution de ce plan qu'Albanus, — dont on a voulu faire, sans preuves décisives, Arnaud Sorbin de Sainte-Foi, prédicateur du Roi, mort évèque de Nevers ', — aurait reçu mission de s'employer, et c'est de ses pourparlers avec Poltrot qu'il nous aurait laissé sous forme de lettre le récit publié pour la première fois, en 1872, par l'historien allemand F.-W. Ebeling -.
Ce récit est fort curieux par la précision des détails qu'il nous fournit et la vraisemblance de beaucoup d'entre eux. Sous des noms supposés, s'y trouvent désignés tous les acteurs du drame que je viens de raconter, et le principal, Poltrot, y est mis en scène delà façon la plus vivante. L'affaire elle-même et les projets de la Reine
1. Ce pseudonyme « d'Albanus ■> ne serait-il pas la forme latinisée de " d'Elbène >-? Pierre d'Elbène, familier de Catherine de Médicis, devint plus tard, on le sait, aumônier ordinaire du Roi. Je ne donne d'ailleurs cette supposition que sous toutes réserves.
2. Archivalische Beitriiye znr Geschichle Frankreichs unier Cari IX, Leipzig. 1872.in-8°.
POLTROT DE MÉRÉ, MEURTRIER DE M. DE GUISE o7
y sont déguisés sous la couverture assez transparente d'un procès à intenter à l'oncle (le duc de Guise) au profit des cousins dont le père (l'amiral de Coligny) est le chef, procès dont le patron, l'avocat seraPoltrot. L'entrevue entre Albanus et Poltrot est le fragment le plus intéressant de ce morceau '.
Je parvins donc à rejoindre le patron, raconte Albanus, et à lui ordonner de se rendre au lieu où nous nous étions rencontrés la dernière fois... Je l'avais invité de manière qu'il dût être bien disposé à me suivre. Il est venu. C'est un homme petit de corps, maigre et osseux, à face jaunâtre, âgé de plus au moins de vingt ans, mais avec le regard et la mine d'un homme plus âgé et souffreteux. Il a cet air que donne l'indigence dont jai entendu parler.
Il me fallut connaître d'abord ce qui en est de son caractère et de ses allures. C'est un esprit médiocre mais il a de la ténacité dans ses idées, de la persistance, il est ambitieux, absolument dévoué aux intérêts des hérétiques. Ce que voyant, je lui ai faitjurer solemnellemenl sur une portion (?)de la Bible qu'il garderait le plus profond secret au sujet de notre rencontre, même sous la menace de la question et du supplice. Je ne le crois pas capable de violer son serment, et d'ailleurs, quand même il le violerait, il ne pourrait produire aucune espèce de preuves, et nous serons toujoursen mesure de pourvoir à ce qu'il ne nous nuise point. Je le lui ai fait entendre clairement, encore qu'il n'en fût peut-être pas besoin; mais le plus sûr est toujours, selon moi, le meilleur.
En déclarant que je parlais par ordre de ma dame, je dis qu'elle avait compris qu'il voulait prendre en mains la cause des siens, et cela contre l'oncle... Il s'empressa de confirmer ma supposition. fJe lui dis: que ma dame se réjouissait fort de ce projet (de perdre i un homme qui avait conspiré de la même manière contre elle et les siens, et qui, comme je le lui ai exposé, était la seule cause des dissentiments entre les deux partis. Si l'oncle perdait son procès, madame ferait aux cousins toutes les concessions qu'ils réclamaient ; et elle le protégerait contre tout péril qui pourrait menacer le patron d'une telle cause et le récompenserait en proportion des services qu'il lui aurait rendus.
Il repoussa celte idée d'une récompense, donnant pour raison que ce qu'il ferait, c'était pour la cause du droit, qu'il n'avait pas besoin d'y être excité et que rien ne l'en pouvait détourner, qu'il avait de vraies visions et se sentait appelé comme par une vocation d'en haut à marcher et agir
1. Je le publie d'après la traduction française qui a été donnée de la lettre d'Albanus dans le Bullelin de la Sociélé du proiestanlisine français, 1801, p. 147-1J2.
pour cette cause. Cependant il me paraît certain qu'il serait beaucoup moins insensible qu'il ne le dit aux offres de ma dame.
Alors je lui ai demandé s'il s'était entretenu avec les chefs de son parti touchant cette matière et s'ils avaient été d'accord avec lui. Il répondit qu'il en avait conféré avec beaucoup d'entre eux, que les uns l'avaient encouragé, que les autres avaient insisté sur les difficultés et les obstacles, que personne ne l'avait détourné. Il avait aussi parlé de ses projets au père, lequel avait fait semblant de ne pas comprendre où il voulait en venir, et de ne pas vouloir discuter avec lui cette chose. Et cependant il croyait qu'elle lui importait beaucoup, à moins qu'il ne soit un homme fourbe et perfide. Le patron fut (donc) très mécontent du père.
Voilà l'argument par lequel j'ai dû poursuivre dans ses derniers retranchements cet hérétique insensé. J'ai donc dit que, pour peu que le père voulût sincèrement le bien de son parti, il devait désirer que l'oncle perdît son procès, pourvu seulement qu'il atteignît lui-même le but de ses désirs. A la vérité, ne se souciant que de ses projets personnels, il ne se ménagerait la sympathie des cousins que pour la faire servir à ses intérêts et à ceux du fils. Son silence équivalait à un assentiment au projet du patron ; certainement un sentiment de prudence lavait seul empêché de donner ouvertement son adhésion : de la sorte si les choses tournaient mal, il serait en sûreté ; en outre, son orgueil, la supériorité de sa situation, sa dignité et ses honneurs l'avaient empêché de s'expliquer sur le projet.
Ce dernier argument parut assez vraisemblable au patron, mais l'autre l'étonna, et il ne fut pas disposé à me croire; j'arrivai cependant à fortifier ses soupçons, et il ne put arriver à contenir sa colère. Après donc l'avoir convaincu des dangers auxquels les cousins seraient exposés si le père gagnait le procès, — savoir que ceux-ci iraient comme de la fumée aux flammes, que la défaite de l'oncle profiterait surtout au père et au fils et non au parti, ni aux cousins, sans que les atTaires de madame en aillent mieux pour autant, — je lui expliquai que le seul moyen de faire tourner son projet au bien à la fois des siens et de madame, serait qu'il accusât publiquement les chefs du parti et, en premier lieu, le père d'avoir été les instigateurs du procès ; ceci tournerait contre eux la haine implacable de la famille de l'oncle, de ses amis, de ses alliés, ce qui suffirait pour faire aboutir les bons projets de ma dame et avorter les dangereuses intrigues du père.
Quant au patron lui-même, il fallait qu'une fois le procès terminé, il se précautionnât et fît savoir à ma dame en quel lieu il se serait retiré, afin qu'elle lui fit tenir la récompense promise et un peu plus tard, quand les esprits se seraient apaisés, qu'elle le fît jouir de l'honneur qu'il aurait mérité, .\lors, s'il entendait désigner comme insti-
POLTROT DE MÉRÉ, MEURTRlliK DE M. DE GLISE 59
gateurs surtout les chefs et le père, il n y contredirait ni en public, ni en particulier, que ce fût devant beaucoup de personnes ou seulement quelques unes, ni devant âme qui vive, ni par paroles, ni de quelque façon que ce fût. Et s'il lui arrivait de ne pas échapper à la poursuite des proches de l'oncle et de tomber aux mains des ennemis, il se présenterait comme instrument uniquement du père et deschefs, et il n'en démordrait pas, sous le coup de n'importe quelle menace, fût-ce celle de la mort, quoi qu'il eût d supporter ; nous et madame l'arracherions des mains des ennemis, et plus ilaurait souffert, plus il aurait été valeureux, plus grande serait la récompense. Il ne devait se laisser ébranler par quoi que ce fût, ni avoir aucune crainte; en tout cas la vie, la récompense, l'honneur lui seraient assurés.
Il affirma de nouveau que la mort ne lui faisait pas peur et qu'il savait à quels maux il s'exposait, en exécutant son projet ; quand même des hommes pourraient le condamner. Dieu, qui connaît les cœurs, certainement lui donnerait sa récompense.
Après un entretien qui dura un quart d'heure, au cours duquel je lui fis encore bien des recommandations, il me promit de se conformer à ce que je lui demandais et pouvais demander d'après nos conventions. Il n'y a pas de doute qu'il plaidera le procès. Si quelque chose pouvait l'y fortifier, c'était bien cette conversation; il est plein de confiance. Si l'affaire a l'issue que laissent prévoir les préparatifs et la persévérance du patron, ma dame aura la plus entière satisfaction.
Tout cela, dira-t-on, e.st du pur roman, et quelle confiance peuton accorder à un document, dont, — il faut en convenir dureste, — nous ne possédons plus l'original '? F. -W. Ebeling, qui l'avait acquis vers 1830, s'en dessaisit, en effet, après l'avoir publié et il est depuis resté introuvable, son dernier propriétaire ayant toujours ignoré en quelles mains il avait passé.
Il a été de nouveau publié et traduit dans le Bulletin de la Société du protestantisme français, et je crois qu'on ne peut que souscrire au commentaire si prudent dont Ta accompagné M. Erich Marcks. Comme cet auteur, je ne nierai pas l'obscurité de certains passages du texte, les tortueux et compliqués calculs qu'il suppose, mais comme à lui aussi, il me semble qu'on aurait tort de rejeter absolument un document dont, — s'il est un faux, — on ne voit à qui a pu profiter la fabrication; « qui concorde non seulement avec une partie de la tradition, mais encore avec les soiirces manuscrites. — sur le portrait physique et moral de Poltrot de Méré par exemple et tout ce ([u'on sait de lui; — ([u'on ne réussit pas à faire jurer
avec le milieu historique auquel il appartient » ', et qui, enfin, peut être corroboré par des détails auxquels il est possible que l'on n'ait pas prêté jusqu'ici assez d'importance.
Encore une fois, je ne veux pas accuser formellement Catherine de Médicis de l'assassinat de Guise. Mais, aussi bien que M. Erich Marcks, je ne puis m'empêcher d'être frappé de faits, de petits faits isolés auxquels donnerait corps et qu'expliquerait la complicité de Catherine de Médicis.
Tout d'abord, le mot singulier échappé à la Reine lors du premier interrogatoire à Saint-Mesmin, car, comme « elle demandoit au prisonnier qui l'avoit poussé, il répondit l'Amiral ; et s'il voudroit en faire autant à l'Amiral qu'il avoit fait à M. de Guise, il répondit que oui. La Reine se prit alors à sourire, disant qu'il voudroit bien estre quitte et échapper par là » '; — en second lieu, l'émotion extraornaire qui, au moment de jeter l'eau bénite sur le corps de son rival, s'empara de cette femme si froide et si maîtresse d'elle-même, au point que, comme je l'ai dit, elle s'évanouit et serait tombée par terre, si on ne l'eût soutenue ^; — ensuite toute une série, sinon d'aveux, au moins de mots imprudents sortis de cette bouche d'ordinaire si impénétrablement close : on connaît celui au maréchal de Tavannes : « Ceux de Guise vouloient se faire roys; je les en ay bien gardés devant Orléans » 4; mais on sait moins le propos tenu à l'ambassadeur de Savoie, au mois d'avril 1563 : « Voilà les œuvres de Dieu; ceux qui voulaient me détruire sont morts » ■' ; et cette réflexion rapportée par l'ambassadeur vénitien, que, « si M. de Guise avait péri plus tôt, la paix se serait faite plus vite » *^. Dans le même ordre d'idées, plus significatif encore est l'aveu fait par la Reine, les derniers jours de mars 1563, au prince de Condé, « auquel elle dit que la mort du duc de Guise ne l'avait pas moins
1. Erich Marcks, Catherine de Médicis el Vussassinul du duc François de Guise (1563) {Bulletin de la Société du protestantisme français, 1891, p. 160).
2. Discours sur rexamen de Poltrot (Bibl. nat., fr. i2.it'29, fol. 170).