CENDRILLON
Laissons notre ami Jean Revei s^abandonner aux suppositions les plus contradictoires ; et voyons ce qui se passait, le même jour, chez madame Dargis.
Forcée de partir le matin pour saint-Germain , où elle allait régler un reste de compte chez un de ses nombreux notaires ; madame Dargis avait laissé ses deux iSUes à Paris, en les prévenant que son absence se prolongerait sans doute jusqu^au soir.
Pauline et Henriette étaient donc depuis le matin les gardiennes de la maison.
La porte , rigoureusement consignée, les deux sœurs s'étaient retirées dans la chambre qu'elles habitaient en commun.
Cette chambre, meublée avec une extrême simplicité, n'offrait d'autre particularité remarquable, que presque tous les meubles étaient en double.
Mademoiselle Pauline avait sa toilette , son étagère et ses deux fauteuils; mademoiselle Henriette possédait en propre , deux fauteuils , une toilette et une étagère.
Une alcôve renfermait deux lits en palissandre.
Le piano appartenait pendant un temps déterminé , à celle qui étudiait.
Comme dans la pièce d'I/w monsieur et une Dame, la partie de gauche était à Henriette , celle de droite à Pauline. Or, s'il n'existait aucune différence dans l'élégance et le confortable de leur mobiUer, il y avait un contraste flagrant, dans le rangement, la propreté et l'ordre de ces deux propriétés mitoyennes.
Les fauteuils de mademoiselle Pauline étaient tachés de bougie ou éraillés; sa toilette encombrée de potiches dépareillées et de flacons d'essences ; une triple couche dépoussière couvrait les émaux, les ivoires et les verroteries de son étagère. Enfin, des albums de chant, et des modèles d'aquarelle encombraient les phaises et le tapis.
Dans le domaine d'Henriette , tout était brillant , propre, et rangé avec un soin minutieux.
Un observateur n'eut certes pas manqué de tirer, de cette dissemblance , des conclusions d'une haute portée morale ; mais si ses remarques s'étaient étendues, du mobilier, à la toilette des deux sœurs, il serait resté fort embarrassé dans ses conclusions.
Henriette était aussi simple dans sa toilette et aussi peu soignée, que sa sœur était élégante et recherchée.
Pour ne pas nous étendre davantage sur ce point , nous dirons que la préférence marquée, que Mathilde avait toujours eue pour Pauline, était l'unique cause de cette dififérence de caractère.
Habituée dès son enfance à ne faire que ce qui lui semblait agréable et facile ; ignorant les rouages les plus simples du ménage, Pauline se reposait entièrement sur sa cadette pour tout ce qui touchait aux soins intérieurs, aux besoins de la vie domestique.
Elle croyait de bonne foi que, lorsqu'une femme a donné ses ordres le matin à sa femme de chambre, à son cuisinier et à son cocher, elle a rempli tous ses devoirs de maîtresse de maison.
La question d'argent devait également se réduire à écrire au notaire , lorsqu'il ne restait plus que deux ou trois mille francs dans la caisse.
Henriette avait profité de cette journée de solitude pour ranger sa chambre, et changer quelques disposi-
lions intérieures , ce qui était pour elle un yéritable amusement.
L'idée de garder forcément la maison , et de ne recevoir personne, semblait avoir abattu toute Pénergie de Pauline. Elle commençait un dessin pour Tabandonner aussitôt , ouvrait et refermait son piano dix fois en une heure , et ne parvenait pas à chasser Fennui qni s'était emparé d'elle.
A bout de ressources, elle venait de s'asseoir devant la fenêtre , lorsque Henriette qui avait essayé vainement de la distraire , lui fit observer que Baslien ayant reçu l'ordre de dire que tout le m^nde était à la campagne; elle s'exposait, en se montrant, à blesser des susceptibilités, des amitiés ombrageuses. -
La réflexion était tellement juste que Pauline ne crut pas devoir résister; elle poussa un soupir, tira les rideaux , et prit un livre.
— Tu me fais vraiment de la peine, ma pauvre Pauline , dit Henriette en voyant le volume glisser bientôt de ses genoux sur le tapis, et je voudrais bien trouver un moyen victorieux de dissiper ton ennui.
— H ne faut pas m'en vouloir, ma chère Henriette, tu sais , on a ses mauvais jours.
— Oui, je sais... reprit Henriette en souriant, et ces mauvais jours-là dureraient des mois , si on ne luttait pas courageusement. —Tiens , fais ton ménage, il en a grand besoin.
— Non , dit Pauline , je suis habillée. Ah i tu es bien
ET JEAN QUI RIT il5
henreose de prendre plaisir à respirer de la poussière, et à frotter de petites tasses de Chine , pendant des heures entières.
— Heureuse est le mot , car le temps ne me semble jamais long; reux-tu que je te dise, ce qui m'a donné cette énergie?
— Oui, demanda Pauline.
— Eh bien I c'est une réflexion que j'ai faite , un jour que ma broderie , mon piano et mes livres mennnyaient. J'ai pensé à ces pauvres malades qui sont couchés dans les hôpitaux , et qui n'ont pour unique distraction, que le son d'une horloge et la vue de leurs compagnons de misère Cette idée m'a tellement frappée que depuis ce jour, le mot ennui a été rayé de mon existence. Il m'arrive bien parfois d'être triste, mais ce n'est jamais sans motif sérieux.
Ainsi donc , si tu n'as pas de raison de t'affliger, surmonte bravement ta défaillance et ton dégoût, si au contraire tu as quelque chagrin secret , dis-le moi bien vite , jenete promets pas de te le faire oublier,mais tu trouveras dans mon affection , indulgence et consolation.
— Allons, tu es folle, dit Pauline en s'efforçant de sourire, et tu me fais là, des recommandations bien inutiles : je n'ai ni chagrins ni secrets.
— Tant mieux alors I dit vivement Henriette, en, venant s'appuyer sur le dossier du fauteuil de sa sœur; Tois-tu, Pauline, quand nous allons dans le monde , je
ne parle pas beaucotip , mais j'écoute ce que Ton dit autour de moi.
— Ahl fit Pauline en laissant retomber sa tête sur son épaule.
— Oui 5 continua Henriette , tout en caressant, de ses deux mains, la chevelure parfumée de sa sœur, surtoutlorsque Touparle de toi, et que j'entends faireréloge de ton esprit et de ton cœur.
— Tu es bien bonne en vérité d'attacher de l'importance à ces lieux communs de la conversation.
— Mais t continua Henriette , autant j'ai de joie à écouter ces bonnesparoles, autant j'éprouve de chagrin lorsque, dans un salon, ou ailleurs , je vois un étranger oublier le respect qu'il doit à ta jeunesse , et t'adresser de dangereux compliments.
— Je devine ton intention, interrompit brusquement Pauline; quand je posais pour mon portrait, tuas entendu monsieur de Brannes ?. . .
— Je croyais n'avoir nommé personne, reprit Henriette avec douceur.
— Mais, continua Pauline avec une certaine sécheresse , si tu t'occupais un peu moins de moi dans un salon , ou ailleurs ; tu pourrais voir que la galanterie respectueuse et amicale , est une chose plus qu'ordinaire, et que M. de Brannes n'est ni plus ni moins empressé avec moi, qu'il le serait avec toute autre demoiselle, avec laquelle il aurait dansé dans le monde.
Henriette sourit légèrement.
—Décidément, dit-elle, il paraît que M. de Brannes est sur la sellette. Eh bienl tant mieux, cela me permettra de te dire ce que je pense de lui.
~Eh bien, parle : quereproche-tu à ce pauvre jeune homme?
— Ce que je lui reproche , dit Henriette en baissant la Yoix, c'est de parler bas , quand il devrait parler haut; cequeje trouve indigne, c'est d'abuser de l'hospitalité, je ne te dirai pas qu'on lui a donnée, mais qu'il a prise; c'est enfin de profiter de l'absence d'une mère,, pour glisser sournoisement un billet dans le mouchoir d'une jeune fille qui devait être sacrée pour lui.
— C'est faux I s'écria Pauline en se levant.
— J'ai vul dit énergiquement Henriette.
— Alors tu as mal vu ! s'écria Pauline avec un mouvement d'impatience.
— Je voudrais pouvoir douter encore.
— Ce que tu as pris pour un billet, était tout simplement une lettre de mademoiselle Blanche , notre modiste, qui réclame à notre mère un ancien compte soldé depuis longtemps; je m'étais chargée de lui répondre et j'avais pris sa lettre sur moi; elle est tombée dans ''atelier, et pour ne pas me déranger, M. de Brannes l'a placée dans mon mouchoir.
— Tu ne m'as jamais menti , n'est-ce pas, Pauline?
— Non , dit-elle d'une voix mal assurée.
— Je serais donc 'indigne de ton amitié si je doutais de toi : ce billet était de mademoiselle Blanche? Maintenant, je vais te dire ce qui m'a fait te parler ainsi, ma bonne sœur : tu es en Age de songer à te marier, et ce dé§ir si naturel peut te faire concevoir certaines espérances, dont la réalisation rencontrera malheureusement de sérieux obstacles. Tu sais si, malgré sa sécheresse, sa dureté même, j'aime* notre mère, et lui suis reconnaissante de tout ce qu'elle a fait pour nous ?
— Oui, dit Pauline, et je souffre bien souvent dé cette préférence injuste qu'elle a pour moî.
— Eh bien ! malgré mon respect et mon amitié, c'est avec une véritable douleur, que je la vois s'engager sur une route qui la conduira à la ruine. Pour soutenir un train de maison au dessus de notre position, elle compromet son avenir et le nôtre ; si bien qu'il arrivera un jour, où ses ressources venant à lui manquer, il nous faudra trouver dans le travail un moyen de subvenir à son existence.
Il y a deux jours, tu as signé un acte par lequel tu engages la part d'héritage qui doit te revenir de notre oncle Emmanuel: dans deux ans, lorsque j'aurai atteint ma majorité, ce sera mon tour à m'engager aussi, et alors, que tout l'avenir sera escompté, que le juif Moëser n'aura plus de garantie ; il cessera d'être notre banquier.
Notre mère encore assez jeune, et assez belle pour
se remarier, est trop jalouse de son indépendance, et de sa liberté pour y songer; et d'ailleurs elle ne possède que sa pension, qui cesserait le jour même où elle se remarierait. En supposant encore que ses intentions vinssent à se modifier, elle n'épouserait qu'un homme qui lui apporterait une fortune considérable. Or, connais-tu beaucoup d'exemples de gens riches, qui épousent une veuve sans fortune avec deux filles à marier, et à doter.
Ces prétentions qu'elle aurait pour elle, elle les aura pour nous à plus forte raison. Hélas ! ma pauvre Pauline, les mariages d'amour sont rares dans le temps où nous vivons; et la pauvre jeune fille qui n'apporte môme pas en dot une espérance lointaine de fortune, ne doit plus guère compter que sur le rare désintéressement d'un orphelin, ou l'amour égoïste d'un vieillard.
Tu me diras que nous pouvons nous marier plus simplement, et choisir pour compagnon de notre existence, un modeste employé, ou un artiste dont l'affectation sincère et le courage seront une garantie de bonheur pour l'avenir. Mais alors voici ce qui arrivera... notre mère conservant toujours cette espérance irréfléchie de fortune, cette aveugle croyance dans le hazard, s'engagera à aider le jeune ménage ; les promesses ne lui coûteront pas parce qu'elle sera de bonne foi en les faisant; mais le jour où son gendre rencontrera un premier embarras d'argent, le jour où par le fait de la naissance d'un enfant, les charges de
la maison seront trop lourdes pour sa position présente, il comprendra qu'il a élé trompé et qu'on a menti indignement à une parole donnée, à un engagement sacré.
Alors cet homme en perdant le point d'appui si nécessaire à son avenir, perdra du même coup sa gaieté et sa confiance : aux prises avec la nécessité, les besoins d'êlres qui lui sont chers, il luttera bravement ; mais il rendra sa belle-mère responsable de ses fatigues, de ses veilles et de ses souffrances ; il s'en éloignera peu à peu, jusqu'au jour où, après une explication brutale, il rompra avec elle des relations mensongères.
Voilà, ma bonne Pauline, ce qui arriverait, si nous ne mettions en commun, notre intelligence et notre confiance, comme nous mettons notre cœur. Je t'ai montré le côté difficile et douloureux de notre existence, je t'ai fait toucher du doigt la réalité, parce que j*ai peur de cette exaltation qui couve au fond de ton âme, et que je veux f épargner de cruelles déceptions.
Nous pouvons nous marier, un jour honorablement, je le crois sincèrement parce que notre éducation, notre conduite, et notre beauté peuvent être des raisons assez puissantes pour décider un homme de cœur; mais je te le répète, nous ferons exception à la règle commune.
Si je t'ai parlé de M. de Brannes en termes aussi durs, c'est que j'ai cru m'apercevoir que tu recevais
avec plaisir les hommages de ce jeune homme ; et que je pense moi, que M. de Bi^annes n'est pas de ceux qui épousent une fille sans fortune.
— Si je discutais cette opinion-là, tu croirais que j'ai un intérêt secret à te contredire.
— Aussi, reprit vivement Henriette, je suis heureuse d'apprendre que je me suis trompée.
La femme de chambre de madame Dargis entra en ce moment dans la chambre des deux sœurs.
— Que voulez-vous, Jenny? demanda Pauline.
— Mademoiselle, c'est un commis de chez Delisle, qui apporte un mantelet pour madame votre mère, fautil lui dire de revenir.
—Non, dit Henriette, qu'il laisse ce mantelet et qu'il vous remette sa facture, je vais la payer.
La femme de chambre s'inclina et sortit.
Henriette s'approcha de sa table, et après avoir choisi une clef dans son trousseau, elle ouvrit un petit coJfret de bois de rose, exactement pareil à celui qui se trouvait sur la table de sa sœur.
— Mais , dit Pauline en souriant, tes économies suffiront-elles pour cette avance ? ^
— Oh î je suis riche î reprit Henriette en fouillant dans le coffret sans regarder, j'ai encore les deux cents francs, que mon oncle Emmanuel m'a envoyés pour ma fête. En glissant sous les gants et les dentelles renfer-
122 JEAN QUI PLEUftE
mes dans la botte, ses doigts rencontrèrent un papier ployé en quatre.
— Qu'est-ce que cela? dit-elle à mi-voix en le déployant.
Un cri s'échappa de ses lèvres, et elle froissa la lettre entre ses mains.
— Qu'as-lu donc? dit Pauline en la voyant pâlir, et chanceler.
— Moi ..rien... rien... dit-elle d'une voix altérée. Jenny rentra avec la facture acquittée.
— J'ai réfléchi, dit Henriette, ma mère ne m'a pas laissé d'ordre ; priez ce jeune homme de revenir demain. Dites-moi, Jenny, est-ce vous qui avez mis en ordre cette chambre, ce matin ?
— Non, mademoiselle.
— Alors, je ne comprends pas comment il se fait, que le coffret de ma sœur, soit à la place du mien ?
Une pâleur mortelle, passa sur le visage de Pauline.
Henriette attendit que la porte se fut refermée, sur la femme de chambre ; s'approchant alors de Pauline, et la regardant avec une douloureuse compassion, elle laissa tomber le billet sur ses genoux.
— Que dois-je penser, dit-elle sévèrement, de la sœur qui ment à sa sœur : de la jeune fille qui conserve un billet, où l'on ose lui parler d'amour, et lu^ demander un rendez-vous ?
— HeDrieite, ma bonne sœur ! sMcria Pauline, en cachant son visage entre ses mains.
Henriette reprit la lettre de M. de Brannes, (nos lecteurs, ont deviné déjà que le vicomte était l'auteur de cette déclaration,) et alla la brûler dans la cheminée.
Pauline regarda la flamme s'élever au milieu des cendres froides du foyer, et de grosses larmes coulèrent silencieusement sur ses joues.
— Allons, reprit Henriette, je t'aime trop pour te voir souffrir ; d'ailleurs les reproches seraient inutiles maintenant... tu aimes M. de Brannes?
— Oui, murmura faiblement la jolie enfant.
-« Et tu crois qu'il songe à demander ta main ?
— Quelle autre intention pourrait-il avoir ? dit Pauline avec digilité.
— Je te le dirai demain soir, répondit Henriette en la serrant contre son cœur.