LE BILLET D'HENRIETTE
Revel n'eut qu'à faire viser , à la légation Belge , le passeport qui nous a servi déjà à crayonner son portrait , pour être complètement en règle avec les Gendarmes de Quiévrain.
Cependant M. de Brannes n'avait pas mis le pied dans l'atelier depuis deux jours , et quoique trèspeu susceptible de sa nature ; Jean Revel se consultait pour savoir s'il ne prendrait pas congé de lui par un simple mT)t , jeté à la poste, le soir même de son départ.
Le vicomte arriva enfin le troisième jour, comme le peintre achevait sa malle.
— Vous partez? dit-il d'une voix dolente... moi qui comptais vous einmener pour deux mois à la campagne.
— Merci, dit Revel en souriant... Il y a longtemps que j'ai le désir de voir la Belgique et la Hollande ; et comme c'est autant un voyage d'étud© qu'une partie de plaisir ; je ne veux pas remettre cette excursion à l'année prochaine... Si le cœur vous en dit, de Brannes, accompagnez-moi.
— J'irai peut-être vous rejoindre.
— Ah I fit le peintre , j'oubliais que vous avez des affaires à Paris.
— Oh I elle n'ont pas l'importance que vous leur prêtez , reprit le vicomte sans comprendre le sens que Revel attachait à ses paroles.
— N'importe , fit Jean en allumant un cigare , si vous vous ennuyez ici, prenez le chemin de fer du Nord : je vous déclare que vous trouverez là-bas un plus joyeux compagnon qu'à Paris.
Vous le savez , de Brannes , il y a des gens qui voya gent parce qu'ils ont le foie malade ou une névralgie de la mâchoire; moi, ma santé, c'est ma gaieté, c'est mon insouciance. Or, je suis gai comme un mirliton, le lendemain de la fête à Saint<Cload, et insouciant comme un débiteur cerné par un quadrille de gardesMu com-
merce. Il faut donc que je fasse quelque chose pour celte folle raisonnable , qui me console quand j'ai du chagrin , et me montre l'avenir au travers d'un transparent couleur de rose. — Les grelots se rouillaient , voyez-vous, j'en vais faire poser d'autres là-bas. — Du train dont allaient les choses , je tournais tout bêtement à l'association des enfants d'Apollon. Je vous épargne la honte d'avoir pour ami un membre de la société des Fik de la gaudriole.
— Quand partez-vous?
— Après demain soir.
— Alors , fit de Brannes , vous accepterez l'mvitatioD que je suis chargé de vous porter de la part de madame Dargis t
— Madame Dargis vous a chargé de m'inviter? reprit Jean en regardant de Bpannes avec un étonnement naïf... et à quoi faire?
De Brannes parut visiblement embarrassé pour trouveras termes de sa réponse.
— Hais , dit-il après une seconde d'hésitation , j'ai rencontré hier madame Dargis...
— Chez elle? interrompit Revel.
— Non, aux Tuileries, où je passais par hasard... et comine dans la conversation je lui ai dit que je comptais vous voir aujourd'hui, elle m'a prié de vous inviter à Tenir passer la soirée chez elle, jeudi prochain. Vous acceptez, n'est-ce pas?
— Je refase.
— Ce n'est pas sérieusement que vous parlez, vous ne pouvez faire une semblable impolitesse, à une femme qui n'a eu que de bon procédés à votre égard.
— Je refuse, répéta résolument Jean... je ne vais jamais dans le monde , vous te savez bien; et comme je n'ai aucun motif de modifier cette détermination en faveur de madame Dargis ; je vais lui écrire pour la remercier, et m'excuser.
Quant aux bons procédés dont vous parliez , je ne pense pas être son débiteur sur ce chapitre-là ; en ne lui demandant que mille francs pour le portrait de sa fille, je n'ai pris que la moitié de la somme que je fais payer mes pastels.
— Après tout, mon cher ami, vous êtes assez grand garçon pour en agir à votre guise... acceptez ou refusez, vous êtes parfaiteme!>t libre.
— Pardonnez-moi ma brusquerie, reprit Jean en tendant la main au vicomte , je ne sais vraiment ce que j'ai depuis quelques jours pour être aussi irritable... c'est Olivia quim'aurajetéunsort en partant.
— Oh I je ne vou^ en veux pas I répondit de Brannes en reprenant son chapeau , et la preuve, c'est que j'irai vous serrer une dernière fois la main au chemin de fer.
— C'est une bonne pensée que vous avez là.
La fille de madame Pâturai entra dans Patelier comme de Brannes en sortait.
Elle apportait à Revel ses jonmaux et ses lettres.
— A propos, dit le vicomte en se retournant sur le seoO de la porte , j^ai vu un joli chien dans votre antichambre; est-il à vous?
— Oui , reprit Jean , un épagneul de chasse qui est tombé de la lune , dans mon atelier ; le pauvre animal mourait de faim quand il est arrivé ici... depuis , madame Pâturai a eu beau s'informer dans le quartier, personne ne le réclame. — Ici, Almanzor, ici, cria Revel en entr'ouvran! la porte de llantichambre.
— Est-ce que vous chasserez là -bas ? demanda de Brannes , tout en caressant le chien qui gambadait autour de ses jambes.
—-Non.
— Alors laissez-moi votre chien , je l'amènerai à la campagne avec moi.
— Très-volontiers , dit Jean , vous me rendrez service et à lui aussi ; n'est-ce pas , Almanzor ?
— je loferai prendre demain par mon domestique.
— Rentrez-vous maintenant ?
-Oui.
— Eh bien I sifDez-le, il vous suivra parfaitement. C'est un drôle de chien , allez ; il fait des tours de force conune un clown; entre nous , je le soupçonne
lOS JEAN QUI PLEURE
fortement de jouer le domino avec une grande supériorité.
— Au revoir, Revel , à vendredi.
— Allons, Alinanzor, suivez votre nouveau maître , lit Revel en désignant le vicomle au chien, qui semblait vouloir lire dans ses yeux.
L'épagneul se dressa sur ses pattes de derrière, et après avoir léché les'mains de Tartiste , partit conmie une flèche pour rejoindre le vicomte qui le sifflait dans l'escalier.
Revel jeta les journaux sur la table, et ouvrit une première lettre.
C'était un billet anonyme, d'une écriture presque illisible.
•^ — Ah ! fit Revel avec dégoût, on m'engage à me défier de monsieur de Brannes qui voulait me souffler mademoiselle Olivia , ~ la personne qui s'intéresse à moi m'en donnera la preuve , si je réponds poste restante à madame M"* de G"*. — C'est ignoble et bête! et Revel déchira le billet avant de l'avoir achevé.
La seconde enveloppe qu'il décacheta , renfermait les lignes suivantes :
« Votre ami, monsieur de Brannes, a dû vous inviter » de la part de ma mère à la soirée que nous donnons » jeudi ; venez, et je vous dirai encore une fois merci I
» Henriette Dargis. »
Revel relut plusieurs fois ce billet avec une attention singulière.
— J'irai, dit-il après quelques secondes de réflexion.