‹ Jean qui pleure et Jean qui ritChapitre 12 sur 32 · DIEU DISPOSE · texte numérisé non relu

DIEU DISPOSE

Pour la première fois de sa vie , Henriette insista auprès de sa mère pour être de la partie de FontenayauX'Roses ; mais Mathilde resta inébranlable dans son refus.

Madame Dargis et Pauline, partirent donc seules pour la campagne.

De Brannes les attendait à la station du chemin de fer.

Pour ne pas perdre de temps, Mathilde voulut d'abord visiter les propriétés , dont le vicomte lui avait

parlé; mais au grand déplaisir de ce dernier, madame Dargis ne trouva rien de convenable.

Ce qu'elle voulait , c'était un parc véritable, avec des prairies , des bouquets de bois , une pièce d'eau et trois chalets rustiques, le tout pour mille francs par an.

Pauline connaissait assez le caractère de sa mère, pour savoir qu'elle ne renoncerait pas à un seul peuplier, dans le devis fantastique qu'elle s'était fait.

Comme Louis XIV donnant les plans du château de Versailles, elle eut demandé volontiers aux propriétaires des sources naturelles, et des bassins de cent mètres de circonférence.

Cependant le vicomte fit bonne contenance, et lorsqu'ils eurent épuisé la liste des propriétés à louer; il rappela galamment à Mathilde, qu'elle lui avait promis d'accepter une collation sur ses terres.

— J'allais vous demander de nous ramener chez vous, lui dit-elle en s'emparant de son bras, je ne sais si c'est la chaleur ou la fatigue, mais j'ai comme des vertiges ; et elle ajouta en regardant Pauline, il ne faut pas t'effrayer de cela, mon enfant, je suis habituée, à ces petits accidents là.

Les deux dames remontèrent dans la voiture, et en quelques minutes de Brannes toucha i Aulnay.

Le vicomte introduisit la mère et la fille dans le salon du rez-de-chaussée.

Des fruits magnifiques, des gâteaux choisis, et des

flacons de Malaga et de Porto couvraient un large plateau d'argent, placé sur une table.

Hatbilde se laissa tomber sur le fauteuil que lui offrait le jeune houune.

—Comment vous trouvez-vous maintenant ma mère? dit Pauline en venant se placer à côté d'elle.

— Mieux, fit Mathilde en passant son mouchoir sur son visage, la réverbération du soleil sur le sable est la cause probable de ce malaise ; quelques gouttes d'eau fraîche sur les tempes et je n'y penserai plus.

Pauline trempa son mouchoir dans un verre d'eau fraîche, et le présenta à sa mère.

Le vicomte remarqua, non sans inquiétude, l'expression d'égarement qui se peignait alors dans les yeux de madame Dargis.

— Je me sens déjà mieux, reprit-elle en respirant à pleins poumons.

De Brannes ouvrit les fenêtres, qui ouvraient sur le jardin, et revint lui préparer un verre d'eau sucrée.

— En vérité, monsieur, je suis honteuse de l'embarras que je vous cause.

— Je crois qu'il serait prudent de retourner à Paris le plus tôt possible, dit Pauline en observant avec terreur l'altération progressive du visage de sa mère.

— Donnez-moi votre bras, monsieur de Brannes, dit Mathilde en se levant, un tour de promenade achè-

m JEAN QUI PLEURE

vera de dissiper cette mauvaise disposition ; et d'ailleurs je suis curieuse de visiter votre retraite, qui me paraît charmante.

Le vicomte s'empressa de satisfaire au vœu de sa belle visiteuse.

Appuyée sur le bras du vicomte, madame Dargis descendit le perron du jardin, et se dirigea vers un parterre de fleurs, qui formait une admirable corbeille au milieu de la pelouse.

— Les beaux dalhias, dit Pauline avec convoitise.

De brannes quitta le bras de Mathilde, et, malgré les prières et les supplications de la jeune fille, il se mit à couper les plus belles fleurs du parterre, dont il fit en quelques minutes un superbe bouquet qtfil offrit à Mathilde.

— Merci, dit-elle en s'avançant pour prendre les fleurs, mais la main quelle tendait, retomba contre son corps ; un cri de suprême douleur s'élança de sa poitrine, et elle tomba sans connaissance.

— Ma mère I ma pauvre mère t s'écria Pauline éperdue.

— Ah î j'étouffe, je meurs, balbutia Mathilde d'une voix étranglée.

De Brannes enleva la malheureuse femme entre ses bras, et la déposa sur le divan du salon.

Georges et le jardinier étaient accourus aux cris de Pauline.

— Georges, courez vite chercher un médecin à Sceaux, crevez les chevaux s'il le faut, mais que dans un quart- d'heure vous soyez de retour.

Le domestique s'élança au dehors^ et comme la voiture était encore attelée, il eut bientôt gagné la ville.

Le médecin ,n'étdit pas chez lui^ mais on lui dit que le docteur Lacroix, de Fontenay-aux-Roses, venait de passer dans sa voiture pour se rendre à Châtenay...

Cinq minutes après, il arrêtait le docteur sur la route, et tous deux reprenaient au galop la route d'Aulnay.

Trois quarts-d'heure s'étaient écoulés* depuis le départ de Georges, et madame Dargis n'avait pas repris connaissance.

A genoux sur le tapis, Pauline . sanglotait , la tête

entre ses mains.

— Le docteur ! cria enfin Georges en entrant.

— Ah ! monsieur, sauvez ma mère, sauvez-la ! s'écria la pauvre enfant en tendant les bras vers lui.

Le docteur s'approcha de la malade, et après lui avoir tâté le pouls, tira un étui à lancettes de sa poche.

— Vite, dit-il, une cuvette et un ruban.... un mouchoir, n'importe, il faut que je la saigne immédiatement; du courage, Mademoiselle, et surtout du calme.

— Ma panvre mère, mon Dieu! s'écria 'la malheureuse, en voyant le médecin relever la manche de la robe de sa mère, et faire la ligature avec le mouchoir que lui présentait le domestique .

— Emmenez cette jeune fille, monsieur, dit M. Lacroix, tout en faisant ses préparatifs, avec une incroyable rapidité.

Pauline venait de perdre connaissance.

De Brannes la porta dans sa chambre, et la laissa sous la garde de la femme du jardinier, madame Simon.

Quand il rentra au salon, le médecin venait d'ouvrir là veine de la malade. Un filet de sang noir coulait lentement dans le vase de cristal que tenait Georges.

— Je suis arrivé bien tard, dit le docteur, en secouant tristement la tête.

— C'est donc bien grave, docteur, demanda de Brannes en pâlissant.

— Oui, une congestion cérébrale, tout le côté droit du corps est complètement paralysé. — Cette dame est une de vos parentes?

— Non, docteur, une connaissance, une amie.

— Elle se ranime un peu, continua le médecin en commençant à bander la saignée, pendant que de Brannes soutenait la tête de Hathilde, et lui nK)uillait les lèvres et les tempes avec de l'eau vinaigrée.

— Faites monter un lit dans ce salon, dit encore H. Lacroix à voix basse ; dans Tétat où elle est, on ne peut songer à la transporter dans une autre chambre.

Georges et le jardinier exécutèrent promptement les ordres du docteur. En quelques minutes tout était prêt, et Mathilde reposait doucement dans le lit qui Tenait d'être apporté.

Elle avait complètement repris connaissance, mais ce fut en vain qu'elle essaya de prononcer quelques mots, la paralysie l'avait rendue muetle.

Un gémissement plaintif souleva sa poitrine, ses yeux se voilèrent peu à peu,. et de grosses larmes, filtrant au travers de ses paupières, roulèrent sur ses joues. .

De Brannes et le médecin se penchèrent sur son chevet pour lui parler, et lui donner un peu de courage et d'espoir.

— Je reviendrai ce soir, dit M. Lacroix en prenant son chapeau.

— Voyons, docteur, fit de Brannes quand ils se furent éloignés de la malade, ne me cachez rien, l'état de madame Dargis est désespéré? ^

— Je le crains. Si la seconde saignée que je compte faire ce soir, ne dégage pas la tête, tout espoir est perdu.

— Ah I pauvre femme, pauvre femme I murmura le vicomte avec chagrin.

— N'oubliez pas que, dans la situation où elle est, une émotion violente entraînerait les plus fatales conséquences. Si votre titre d'ami vous donne un peu d'influence sur mademoiselle Dargis, obtenez qu'elle ne reste pas auprès de sa mère; en ce moment, sa présence ne ferait qu'aggraver le danger.

— Vos instructions seront rigoureusement suivies, dit le vicomte en prenant congé de lui.

De Brannes alla retrouver Pauline. En l'apercevant, la pauvre enfant se jeta dans ses bras.

— Je veux voir ma mère, s'écra-t-elle avec désespoir, par pitié laissez-moi près d'elle.

Sur un signe du jeune homme, madame Simon se retira.

— Pauline, dit de Brannes en prenant les deux mains de la jeune fille, si vous aimez votre mère, si vous m'aimez, ne me demandez pas une chose impossible.

— Impossible I répéta Pauline avec stupeur.

— En ce moment, du moins; sans être en danger, votre mère est très-sérieusement malade, et la préoccupation, l'inquiétude qu'elle aurait en vous voyant, lui seraient funestes... le docteur vous le dira luimême ce soir, si vous ne me croyez pas.

— Oh I je vous crois, monsieur, fit Pauline avec élan, mais enfin que dois-je faire ?

— Attendre courageusement, et avoir confiance.

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- Et ma pauvre sœur, que va-t-elle penser de notre absence ? Il faut que je lui écrive tout ce qui s^est passé : qu'elle vienne ce sc^r même.

— J'allais vous proposer de l'envoyer chercher par

Georges.

— Merci, dit-elle en s'asseyant devant un petit bureau, et en écrivant à la hâte quelques lignes, qu'elle remit au vicomte.

— Dans deux heures mademoiselle Henriette sera près de vous, dit de Brannes avec bonté.

'Pauline regarda la pendule qui marquait six heures, et tendit la main au jeune homme.

— Pauline, dit-il en la regardant avec une expression d'ineffable tendresse, vous êtes ici chez vous; et personne ne franchira le seuil de cette porte sans ▼oire permission. . Avez-vous assez de confiance et d'amitié dans celui qui sera votre époux, pour lui permettre de venir ce soir, vous parler de notre mère ?

— Je douterais de Dieu, si Je doutais en ce moment de vofre honneur et de votre loyauté.

De Brannes appuya ses lèvres sur le front de la jeoDe fille, et s'élança hors de la chambre.

Au moment où il traversait la salle à manger, il se croisa avec Georges qui venait prendre ses instructions.

— Georges, dit le vicomte, en lui donnant la lettre

de Pauline, vous allez partir pour Paris à Pinstani même et, vous remettrez cette lettre à mademoiselle Henriette Dargis, que vous ramènerez avec vous.

— Mais, objecta timidement le domestique, le cheval de monsieur, est bien fatigué, pour faire rapidement un pareil trajet.

— Vous mettrez deux heure s pour aller à Paris reprit le vicomte, et quatre pour en revenir. Il faut que Mademoiselle Henriette n'ardve à Aulnay, que cette nuit à une heure au plus tôt.

Georges chercha en vain à lire dans la pensée de son maître ; de Brannes reMait impénétrable.

— Monsieur le vicomte sera content de moi, dit le valet en s'inclinant.

— Allons, fit le jeune homme quand il se fut éloigné, la partie est trop belle pour ne pas la jouer.

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