‹ Jean qui pleure et Jean qui ritChapitre 13 sur 32 · DIEU DISPOSE · texte numérisé non relu

DIEU DISPOSE

(Suite.)

Le docteur revint vers neuf heures.

La paralysie avait fait des progrès effrayants. Ainsi îu'ill'avait annoncé. Monsieur Lacroix pratiqua une seconde saignée , mais cette fois le sang ne coula pas.

De Brannes comprit que madame Dargis était perdue sans ressource.

Cependant le docteur prépara lui-même la limonade artrique , que la malade devait prendre pendant la

152 J£ÀN QUI PLEURE

nuit; et il engagea le jeune homme à faire provision d'éther, pour le cas où , madame Dargis venant à mou. rir, mademoiselle Pauline aurait une crise nerveuse.

Il se retira enfin , promettant de revenir le lendemain, de grand matin.

Jean de Brannes revint s'asseoir auprès du lit de la malheureuse femme , car madame Simon ne devait venir le relever de ses fonctions de garde-malade, qu'à onze heures.

Une pâleur livide couvrait son visage : la fièvre faisait battre ses artères.

Ce qu'il éprouvait : c'était l'impatience farouche , du meurtrier qui rampe dans le fossé de la route : du voleur de nuit qui regarde . s'éteindre les dernières lumières de la maison isolée , et qui marche dans l'ombre la main crispée sur la lame d'un couteau.

Les terreurs supertitieuses du méchant : et les désir charnels du débauché.

Hélas t pauvre Yorick ! comme dit Hamlet : la veille à pareille heure, cette créature si élégante et si belle, se promenait rieuse.et parée au milieu d'une fête et maintenant elle se meurt dans un lit d'emprunt.

Quel admirable drame intime f

Malheureuse femme qui, à mesure qu'elle marche ver^'éternité , voit s'effacer une à une toutes les illusions chimériques de sa vie ; et sonde l'abîme, creusé par elle , sous les pas de ses enfants.

En créant son Enfer ^ Dante Alighieri, n^a pas trouvé pour ses damnés, un cliâtiment comparable aux angoisses, de cette mère qui , devinant le danger qui menace sa fille, ne peut rien pour elle.

Paralysée et muette I !

Et en regard de cette malheureuse, cet homme, qui jetant son masque hypocrite , ne cherche môme plus à donner une espérance, une consolation, à cette créature qn'il regarde , comme une chose inerte , inutile ; qui , n'étant pas encore cadavre , n'a aucm droit à son respect.

A demi couché sur le divan et mâchonnant entre ses dents le bout d'un cigare éteint, il attendait 1

La chambre n'était éclairée que par la clarté vacillante d'une veilleuse de porcelaine bleue : au dehors des bourrasques de vent couchaient par moments la cime des arbres , et laissaient voir un ciel verdâtre , marbré de nuages noirs.

Soit lassitude , soit ennui, de Brannes finit par s'endormir : un léger craquement du plancher, le réveilla en sursaut.

Madame Simon était debout contre le lit de la malade, qu'elle regardait avec une attention inquiète.

— Que faites-vous ici 1 dit brusquement le vicomte à mi-voix , et pourquoi avez-TOUs laissé seule , la personne que je vous avais chargée de veiller ?

154 JEAN QUI PLEUKE

— La demolseHe repose , dit madame Simon , les quelques gouUes d'étherqueje lui ai fait prendre , ont calmé la crise.

-Et vous êtes certaine qu'elle dort? insista de nouveau le vicomte.

— Oui, Monsieur, d'ailleurs je vais remonter auprès d'elle; je venais seulement savoir des nouvelles de cette pauvre dame.

— Madame Dargis est toujours dans le même état. Hélas I je crains bien qu'elle ne passe pas la nuit!

Madame Simon joignit les deux mains, et courba tristement la tête:

De Brannes fit quelques pas pour sortir.

La brave femme le rappela du geste.

-- Comme elle est pâle, dit-elle , à voix basse en s'approchantdela malade.

Le vicomte alluma une bougie et se pencha sur le lit.

— Mon Dieu 1 mon Dieu I continua madame Simon , en voyant l'immobilité effrayante, et la fixité vitreuse du regard de Mathilde.

De Brannes écouta le souffle de sa respiration , et souleva ensuite sa main qui peçâaît en dehors du lit.

Cette main était raide et glacée. Un frisson de terreur, fit tressaillir le jeune homme , qui lâcha le bras de la mnrtp. . et se recula vivement.

—Mortel elle est morte ! dit-il d'une voix sourde.

Un cri déchirant lui répondit comme un écho, à l'autre bout du salon.

De Brannes s'élança encore assez à temps pour recevoirPauline dans ses bras.

La pauvre enfant avait usé d'une ruse bien innocente pour éloigner sa gardienne, et connaître par elle-même

la rérité.

Les quatre mots prononcés par de Brannes lui avaien

appris en une demi-seconde, toute l'immensité de son malheur.

De Brannes alla déposer la jeune fille sur son lit, et après avoir tiré doucement les verroux, pour se délivrer des oflScieux plus embarrassants qu'utiles en pareil cas; il versa sur un mouchoir le contenu d'une petite fiole placée sur la cheminée, et l'appuya doucement sur les lèvres, et sur les narines de Pauline.

Un parfum éthéré se répandit aussitôt dans l'atmosphère. Dans son trouble il avait pris un flacon contenant du chloroforme. De Brannes reconnut aussitôt son erreur; mais une pensée infernale traversant son esprit , il continua à appuyer doucement le mouchoir sur la bouche de Pauline.

Un soupir de bien-être souleva sa poitrine ; ses yeux se rouvrirent peu à peu , et se fixèrent sur de Brannes avecune ineffable expression delangueur et de tendres" se. Son bras gauche, en s'étendant dans le vide, écarta le haut de sa robe, dont le corsage se dégraffa.

156 JEAIf QUI PLEURE

De Braanes tenta de soulever sa tête qai était retombée sur son épaule: Au contact de cette main qui effleurait sescheveux, Pauline fitun effort pour se relever, mais elle retomba aussitôt.

Dans ce brusque mouvement, son joli sein blanc s'était dégagé entièrement de son corset, et ses longs cheveux noirs ruisselaient sur ses épaules.

Un cri étouffé s'échappa des lèvres du vicomte , qui tomba à genoux au bord du lit, en cachant son visage entre ses mains.

La bougie qui se consumait dans le candélabre placé sur la cheminée , jeta en ce moment une dernière lueur, et Tobscurité s'étendit comme un voile dans la cham'bre.

— Pauline , je t'aime ! je t'aime I murmura de Brannes d'une voix frémissante, en serrant la jeune fille entre ses bras.

Pauline fit un dernier effort , pour vaincre ce sommeil terrible qui la livrait sans défense à son séducteur, et se renversa une seconde fois sur le lit, panteante et brisée .

DIEÏÏ DISI^OSE

(Suite,)

Le joar commençait à poindre, lorsque Pauline sortit enfin de cette fatale léthargie.

La mémoire lui revint avec la raison.

En apercevant de Brannes , elle poussa un cri désespéré , et , cachant son visage entre ses mains , se mit ^ sangloter.

Le vicomte s¥tait préparé à cette scène de larmes ; il se jeta aux genoux de Pauline , et lui jura , par les

serments les plus sacrés : sur Tâme de sa mère , sur leur amour, qu'elle serait sa femme.

II y avait un tel accent de vérité et de passion, dans ses paroles , que la pauvre enfant se laissa persuader, et reprit un peu de courage et d'espoir.

Oubliant sa position , pour ne s'occuper que de la perte irréparable qu'elle venait de faire ; elle se leva , s'habilla , et voulut descendre auprès de sa mère.

De Brannes chercha à l'en dissuader, ou du moins rengagea à attendre pour cela l'arrivée de sa sœur.

— Henriette ! murmura faiblement Pauline en courbant la tête , jamais je n'oserai paraître devant elle à

^ présent.

— Votre sœur ne saurait vous accuser d'une faute dont vous êtes innocente. D'ailleurs, je lui avouerai tout, et elle me pardonnera , quand elle saura combien je vous aime. Non, continua de Brannes avec passion, ne pleurez pas, Pauline, ne regrettez pas cette nuit, la plus radieuse de mon existence. Unis devant Dieu , nul pouvoir sur la terre ne saurait nous séparer. Vous êtes ma feinme, Pauline, ma femme adorée, et ma vie entière sera consacrée à votre bonheur.

Vous n'êtes plus orphelines , pauvres enfants , vous avez un mari, PauUne; vous avez un frère , Henriette.

— Que Dieu, qui vous entend et qui vous juge, bénisse vos paroles, si vous êtes sincère, dit une voix

triste et graye, à quelques pas d'enx.

— Ma sœur, s'écria Pauline en s'élançant dans les bras d'Henriette.

De Brannes renouvela aux deux jeunes filles, les protestations les plus énergiques de dévouement éternel, et d'inaltérable amitié.

La pauvre Henriette était arrivée trop tard pour fermer les yeux de sa mère , et sauver sa sœur.

Elle accepta ce double malheur, avec une force morale , et une résignation surhumaines.

Mais nous pouvons comprendre quelles angoisses devait souffrir ce noble cœur, pour dissimuler son désespoir, et son indignation.

Repousser saas pitié sa malheureuse sœur, l'abandonner à l'heure où, plus que jamais, elle avait besoin d'ane amie, c'était la vouer au désespoir.

Ce qu'un frère eût pu faire avec une épée , Henriette résolut de le tenter avec le cœur.

D'ailleurs , M. de Brannes semblait résolu à remplir son devoir, et l'apparence du doute eût été une faute irréparable.

Madame Dargis n'ftyant plus d'autres parents, que M. Emmanuel Dargis, son beau-frère, retiré à Bruxelles ; de Brannes voulut épargner aux deux sœurs des formalités sans nombre , des démarches pénibles , tant pour le transport du corps de madame Dargis à Paris, que pour l'acquisition d'un terrain, et le mar-

160 IBAN QUI PLEURE

ché à passer a?ecles pompes funèbres. Il se chargea de tout. Les deux jeunes filles ayant désiré que les cendres de leur mère reposassent dans le cimetière de Fontenay-aux-Roses , ce vœu simplifia sa triste mission .

Pauline et Henriette voulurent embrasser une dernière fois leur mère sur son lit de mort : mais on fut obligé de les arracher, à ces terribles adieux.

Au soleil couchant, le modeste convoi deMathilde Dargis, traversait les champs , suivi seulement par de Brannes , les domestiques de la maison , et quelques voisins.

Les deux sœurs prièrent toute la nuit pour Târae de leur mère.

GOURft AU CLOCHER

Noos sommes à Bruxelles t comme Ton dit en style théâtral.

Huit mois se sont écoalés depuis la mort de madame Dargis.

Pour se soustraire aux récriminations d^Henriette, de Brannes avait enlevé Pauline ; et, après un voyage de ({uelques semaines, il était revenu habiter avec elle 80D appartement de la rue du Bac.

Pauline fi'était pas coupable d'une première faute :

en abandonnant sa jeune sœur pour aller vivre avec son amant, la malheureuse femme espérait que ce qu'elle n'avait pu gagner par la persuasion, elle l'obtiendrait par l'affection, le dévouement, Fhabitude. •

Sa position devenait chaque jour plus difficile, et honte pour honte, elle préférait encore celle, qui pouvait donner un nom à l'enfant, qu'elle perlait dans son sein.

D'ailleurs, elle aimait Jean de Brannes^ et l'aveuglement de sa passion lui servait d'excuse.

Quant à Henriette, après avoir réalisé quelque argent par la vente du mobilier de sa mère, elle s'était mise courageusement à donner des leçons de piano, pour se créer des ressources, et ne pas escompter la petite fortune que devait lui laisser son oncle Emmanuel.

Henriette n'allait jamais chez M. de Brannes. Mais Pauline montait souvent dans le modeste appartement que sa sœur avait loué dans la rue de Grenelle-Saint- Germain. Les deux sœurs passaient alors de longues heures, à se dire leurs chagrins et leurs espérances.

Revenons maintenant à notre ami Jean Revel, et à son ménage.

Jean n'avait pas perdu son temps en Belgique, et ce voyage d'agrément, lui avait donné l'occasion de mettre son talent à profit.

Ma, était devenue en quelques mois l'enfant gâté, des abonnés du théâtre Saint-Hubert.

Voici, comment Revel avait réglé son existence amoureuse et artistique.

Il avait loué en arrivant une petite maison sur le boulevard Botanique.»

MWdi habitait le premier étage ; le second servait d'alelierà Jean.

Le matin, il montait à cheval, et faisait le tour de la ville par les boulevards, après quoi il rentrait travailler jusqu'à la nuit.

Le soir, il dînait avec sa maîtresse, et l'accompagnait au théâtre lorsqu'elle jouait.

La comédienne avait tenu plus que sa promesse: une véritable transformation s'était opérée dans le caractère de Jean Revel, qui avait retrouvé sa juvénile gaîté.

Or, un matin que la belle juive rangeait ses cartons de costumes, Jean Revel entra^ ou pour mieux dire 86 précipita dans sa chambre, les cheveux en désordre et les habits souillés dépoussière.

—Ouf! dit-il en se laissant dévaler dans un fauteuil, je viens de l'échapper belle !

A sa vue, iElia poussa un cri d'effroî. Mais l'hilarité subite de Jean la rassura aussitôt.

- Tu es tombé de cheval, dit-elle vivement, Gudale, un verre d'eau sucrée, à la fleur d'oranger.

164 JEAN QUI PLBURB

— Non, crid Jean, une bouteille de madère ; cet antispasmodique me réussira mieux.

— Mon pauvre ami, continua ^Elia, en s'approchant de lui, et en commençant à épousseter la poussière qui ^e zébrait des pieds à la tête... tu n^s pas blessé, au moins ?

•—Physiquement, non, mais, moralement, je suis écrasé.

— Dis-moi bien vite ce qui s'est passé ?

— Il s'est passé, dit Jean, après avoir vidé un plein verre de madère, il s'est passé, que je viens d'essuyer une charge de cavalerie.

—Une charge de cavalerie?

—-Légère, interrompit Jean en s'essuyant le front. Voilà l'aventure: Je descendais bien tranquillement le boulevard de l'Observatoire, au petit trot, la bride lâche, le cigare entre les dents, comme un meunier qui regagne son moulin ; lorsqu'à deux cents pas de moi, je vois déboucher de la rue Schaebeck, une amazone, montée sur une grande haquenée lilas tendre I tu sais, une de ces couleurs absurdes ?

— La couleur ne fait rien à la chose. Après?

— Mon amazone descendait également le boulevard. Toutes les amazones se ressemblent à distance, n'est-ca pas? C'est toujours la même robe de drap nobr ou olive, le même chapeau et le même voile vert ou marroo*

ET JBilN QUI RIT 165

Eh bien i malgré la distance qui nous séparait et ma manyaise vue: je crus reconnattre celte écuyère... De Yagues pressentiments mMnquiétërent, j'eus comme rintuition des désastres qui allaient avoir lieu. Il n'y avait qu'une femme au monde, pour avoir ces omopla* tes anguleuses et ces petits mouvements brusques et nerveux. Il n'existe qu'une amazone en Europe, qui ose porter un feutre roux avec plume noire et boude d'acier... le sombrero de Mordaunt dans les Mousquetaires.

— Olivia! exclama la comédienne.

— En plume et en os, continua Revel.

—Pour être imprévue, la rencontre n'avait rien, après tout, de bien fâcheux pour toi.

— Je ne dis pas non ; mais, tu le sais, Olivia a été, pendant trois ans, pensionnaire de l'Hippodrome ; or comme je ne suis qu'un cavalier de troisième classe, je jugeai prudent, de tirer sur la droite pour éviter de lui donner le spectacle, d'une pincdtle chevauchant à TaDglaise.

— Faiblesse d'esprit.

— Non de jarret. J'éperonne Brin-d' Amour pour spéculer par la rue Royale, 'Brin-d'Amour s'arrête court, lève la tête, hennit d'une façon singulière, et après une demi-douzaine de petites ruades tout-à-fait galantes, part comme une flèche, pour aller conter fleurette à la jument de l'héritière des Gomez de Sylva. Je réclame, Brin-d* Amour insiste: Je proteste des

poignets et des genoux, Brinrd' Amour va toujours son train; la femelle lilas^tendre, semble se douter de l'effet qu'elle produit, soit coquetterie, soit caprice, elle prend le galop, et alors commence une véritable course au clocher, une seconde édition, de la ballade de Biirger. Enfin Brin-d' Amour débouche sur le boulevard du Régent, ivre d'amour et souflQant comme un phoque. Non, les mots me manquent pour te dépeindre la scandaleuse conduite de ce drôle de Brin-d' Amour I non, c'est à n'y pas croire.

— Eh bien?

— Brin-d^ Amour se comporta comme un cosaque dans une ville prise d'assaut.

iElia se renversa sur un fauteuil en se pâmant de rire.

— Ah ! ah î mon pauvre Jean, quelle drôle de figure elle devait faire !

—La femelle lilas tendre?

— Non, l'Espagnole.

—Pivotant sur sa selle comme une toupie d'AUemagne,|elle s'est mise à faire pleuvoir sur Brin-d' Amour et sur moi, une averse, une grêle, une avalanche de coups de cravache.

Brin-d' Amour, contrarié au dernier point, a alors oublié complètement, les égards qu'il me devait, et m'a lancé par dessus ses oreilles t Voltige de la plus baute^cole.

Le reste n^est que confusion

— Que contusion, tu veux dire?

—Contusion, confusion I Après m'avoir passé sur le corps, Olivia est rentrée triomphalement dans un petit hôtel, situé juste 'en face du lieu du sinistre.

— Tu étais sauvé I

—Pas encore, il me restait le coup de pied de l'âne à recevoir. Au moment où je me remettais en selle, j'entendis une petite voix sèche et pointue qui criait à Olivia :

— Que te voulait donc cet imbécile-là.

Je relevai la tête pour voir d'où partait l'interrogation; rien; Une fenêtre venait de se fermer au premier étage de l'hôtel en question... C'était évidemment par cette ouverture que le mot avait été lâché. Mais comme je n'avais plus en face de moi qu'une paire de rideaux verts; je réfléchis qu'il était assez difficile de sonner pour dire au concierge :

« Mon bon ami, un de vos locataires vient de laisser tomber une rime mal sonnante, je lui en signerais volontiers un reçu sur la joue gauche.

L'hilarité d'iElia éclata plus bruyante, lorsque le peintre eût achevé le récit de ses infortunes.*

—C'est moi qui en ai assez du sport, reprit Jean en se frottant les reins, c'est-à-dire que l'on ne me ferait pas monter à présent sur un cheval de bois.

— Plains-toi, tu as revu ta belle amie, ton adorée, car tu Pas adorée, cette andalouse !

— Jamais, dit Revel en se récriant, jamais. C'était une pénitence que je m'étais imposée: je faisais maigre!

— Ingrat, elle aura appris, que tu étpis à Bmxellcsj et c'est pour te reprendre dans ses filets.

— Qu'elle m'a cravaché conmie un nègre.

— Oh ! la jalousie !

— iËlia, ne plaisantons jamais avec les filles de la Castille-Vieille ; c'est traître comme les canifs à six lames. Ça part au repos comme les fusils de gardechampêtres.

— Allons, avoue-le... tu as peur du stylet empoisonné qu'elle porte à sa jarretière.

— Le stylet, cela ne sert qu'à ouvrir les serrures dont on a oublié la clef, ou a débourrer les pipes ; il est tombé bien bas, ce pauvre stylet..

Ah ! mon Dieu 1

—Qu'est-ce encore?

— - Si elle allait te faire siffler.

MWb devint sérieuse comme Mercutio.

— Eh bien ! qu'elle essaie un peu, dit-elle avec une inquiétude mal déguisée; mais je suis bien bonne d'écouter toutes tes folies, |e suis adorée du public, et les siffleurs en seront pour leurs frais.

ST JEAN Qtl RIT 169

— Qtfest-ce que ta fais ce soir ?

—Je me repose.

—Et demain?

—Demain, je joue le Domino,

A propos, tu sais que c'est demain soir que Ber- * naërtpaye le souper qu'il a perdu?

— Quel souper? demanda Revel en cherchant à rappeler ses souTenirs.

— Tu sais bien ! Bernaërt avait parié qu'avant deux mois la petite Julia aurait un amant.

-< Eh bien I elle en a quatre ?

— Non, elle a épousé, il y a trois jours, la première flûte du théâtre de la Monnaie.

— Ce qui vient de la flûte s'en retourne au tambour y dit sentencieusement Revel... Qu'est-ce qu'il y aura à ce souper?

— Bernaërt, Louis et sa maîtresse Esther, loi, moi et deux ou trois amis que Bernaërt doit nous présenter.

Ce sera gai.

— Tu crois donc que la gaîté se frappe à Tofiice comme le Champagne. Apprends, fille d'Israël, que la galté est une véritable sensitive ! Une figure allongée , Qn papier criard, trois bougies neuves économiquement conservées au milieu d'un candélabre enflammé , deux

170 JBAN QUI PLEURE

calembours et une chanson de table : et la sensitive referme ses pétales , tombe et meurt dans un verre de Sillery. Enfin qui vivra verra I

Où aura-t-il lieu ce festin ?

— Chez Barnaërt.

— On tâchera d'y faire honneur, dis donc nous irons, si cela vous agrée, Madame, dîner ce soir en tête-à-tête, à Anvers.

— Cela m'agrée , Monsieur.

— Eh bien I je v^îs dormir une heure ou deux dans mon atelier, pour me remettre un peu de mon aventure : tu me feras prévenir par Gudule , quand tu seras prête.

— C'est bien.

Au moment de franchir la porte du salon, Revel , laissa tomber ces mots d'une voix dolente.

— Imbécile ! il m'a appelé imbécile , comprends-tu cela , toi ?

-^ Dame t le mot n'a pas besoin de notes marginales.

— Ouï, mais, palsembleu! si jamais j'entends C6 timbre de castrat , je le reconnaîtrai , vertubœuf t et je lui solderai la note de coups de cravache que je viens de laisser en souffrance... Imbécile ! grommelait encore le joyeux garçon , tout en montant l'escalier de son atelier.

Gudule i Gudule I cria-t-il au momçnt d'entrer.

Monsieur, cna la servante (la qualification est éminemment Belge).

— Il n'y a pas de lettre de Paris pour moi?

— Non, Monsieur.

Depuis huit mois , Jean Revel adressait deux fois par jour, celte question à Gudule , qui y .répondait négativement avec la même régularité.

— Que diable a donc de Brannes pour ne pas lue répondre, dit-il en s'étendant sur son divan , il faut qu'il soit en voyage, ou enlevé par une américaine piastrée.

Jean Revel reposait depuis une heure à peine,

lorsqu'on carillonna à la porte extérieure de la maison.

^lia, souleva doucement le rideau de la fenêtre, pour reconnaître dans le réflecteur accroché au dehors, ce visiteur impatient.

— Mon oncle Moëser I dit-elle en laissant retomber le rideau , que vient-il faire en Belgique?

Deux minutes ne s'étaient pas écoulées, que l'oncle et la nièce prenaient place sur la causeuse du salon.

— Prévenez monsieur Revel , dit iElia à la servante.

— Non , fit le Juif; non , je serais au regret de déranger cet excellent jeune homme, et il ajouta à voix basse : j'ai besoin de causer d'abord avec toi. D'un signe la Juive congédia Gudule.

172 JEAN QOl PLEUIOS

— Maintenant , mon oncle , tous pouvez parler, ditelle en roulant un métier à tapisserie devant la causeuse.

Moëser se leva avec précaution , embrassa du regard toute rétendue de la chambre , en sonda tous les recoins, et revint s^asseoir auprès de sa nièce.

— Ohl fitiEtia entre ses dents, il prend trop de précautions; il va me proposer quelque opération commerciale )

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