‹ Jean qui pleure et Jean qui ritChapitre 14 sur 32 · QUINZE POUR SANG · texte numérisé non relu

QUINZE POUR SANG

— Voyons , mon enfant , dit Moëser en lui preaant la main, parle-moi bien franchement, es-tu heureuse dans ta nouvelle position?

— Dame I mon oncle, fit iElia en jouant la franchise, je gagne de bons appointements; et M. Revel, en outre de l'argent qu'il me remet chaque mois pour les dépenses de la maison , me donne tout c6 qu'il me faut pour ma ioilelte.

—Enfin tu économises tes gages?

— Mes appointements , vous voulez dire î

— De sorte que l'année Ihéâtrale achevée , tu reviendras à Paris avec quelques économies.

— Je Pespère !

— Il faudra que tu sois bien raisonnable , bien économe , en attendant le renouvellement de ton engagement.

— Oui , mon oncle, c'est bien mon intention. Tous les commencements sont difficiles^ vous le savez; l'engagement que je signerai pour l'année prochaine , sera plus avantageux.

— Ah I ma pauvre Jllîa, il est triste de penser qu'une belle fille comme toi, pleine d'esprit et de talent, soit exposée à manquer des choses les plus nécessaires ; surtout quand on voit tant de pimbêches qui n'ont rien pour elles, vivre comme des duchesses et s'amasser des rentes pour l'avenir.

— Est-ce pour me proposer un entreteneur, que vous vous êtes dérangé, mon oncle? interrompit iElia , en fixant sur le brocanteur un regard moqueur.

— Ces choses-là ne me regardent pas , reprit Moëser en rougissant de pudeur; je n'ai pas de conseils à te donner, tu es assez grande pour savoir ce que tu as à faire ; je te dis seulement ce que je vois.

— Et qu'est-ce que vous voyez^ mon oncle? Contezmoi donc cela.

—Je vois, je vois , dit moëser, des grands seigneurs qui se rainent pour des filles sans beauté et sans esprit.

— Vraiment? Je voudrais bien les connaître ces dignes geotilsbommes.

-- Ob l ta n'as pas besoin de chercher bien loin ; ton voisin, le vieux marquis Emmanuel Dargis, fait des folies pour une certaine Olivia.

—Ah! oui, une ancienne à Revel, qui l'a plantée là. Elle lâcherait son marquis comme un vieux bouquet fané, si Jean lui faisait seulement un signe.

Moëser tordit sous ses doigts sa lèvre inférieure, et parut réfléchir profondément.

— Vous avez raison , continua la juive d'une voix saccadée, il y a des gens qui payent fort cher la défroque des autres.

Ce mouvement d'humeur n'échappa pas à Moëser.

—Enfin, dit-il avec une feinte résignation , le monde est ainsi fait. Il y a des femmes qui savent faire leurs affaires, comme il y en a d'autres qui gaspillent leur jeunesse et leur beauté.

— Est-il envoyé par le marquis, se demanda iElia, ou cherche-t-il seulement à semer pour l'avenir ? Je le

^ forcerai bien à s'expliquer.

— Qae voulez-vous , mon oncle I reprit-elle avec insouciance, je ne suis pas meilleure qu'une autre, et si je trouvais jamais un marquis Emmanuel à exploiter ;

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je rattraperais le temps perdu, mais pour cela il faudrait que je fusse libre... Ah t si Revel me quittait, je n'hésiterais past

Vous croyez donc bonnement que je fais fi de l'argent? Allons donc I je serais indigne d'être Juive f

— A la bonne heure t s'écria Moëser radieux, je te reconnais enfin.

— Allons, mon cher Moëser, fit-elle résolument, voilà assez longtemps que nous jouons aux propos interrompus : franchise brutale et absolue.

— Soit ! dit Moëser en reniflant la prise qu'il roulait depuis un quart-d'heure entre ses doigts.

— Le vieux marquis Emmanuel vous a chargé de me faire des offres ?

— Non, pas précisément, mais je sais qu'il t'a vue au théâtre, que tu lui plais beaucoup, et qu'il te donnerait bien mille à douze cents francs par mois.

— J'avoue que ce serait amusant de supplanter une seconde fois mademoiselle Olivia. Ah ça t mais le marquis ne sait donc pas que je suis avec Revel?

— Si.

— Que Revel est d'une jalousie incroyable?

— Je connais le marquis , il était duelliste dans sa jeunesse, et le danger d'une rivalité, ne ferait que l'exciter, que l'aiguillonner.

— C'est bien embarrassant, savez-vous, continua

ET /EAÏf QUI RIT 177

Ma arec an accent de vérité admirable... Jean est fort mauvaise tête , il cherchera querelle au marquis.

Les petits yeux glauques de Moëser étincelêrent comme des émeraudes.

— Bah I dit-il en riant.

— Et le tuera en duel , continua la juive , en étudiant l'effet de se% paroles.

Un soupir à demi-étouffé dilata la poitrine de l'usurier.

—Oh ! se dit iElia en se mordant les lèvres pour se contenir, je comprends , maintenant ; madame Dargis est morte , et ses deux filles , sont les seules héritières du marquis.

Lui mort , Moëser touche immédiatement Pargent qu'il a avancé à madame Dargis

iElia avait vu sur le bureau de son oncle l'acte signé parHathilde et par Pauline, le jour où elle était allée lui reporter les deux mille francs.

— Voyons que décides-tu? reprit Moëser après un silence.

— C'est bien grave, savez-vou», d'avoir la mort d'un homme à se reprocher.

— • Allons donc 1 est-ce que tu crois à ces niaiserieslàî

— Je vous le répète /mon oncle ^ si je quitte Jean

Revel, Use battra avec le marquis, et le tuera.

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— Alors > fit brusquement Moëser^ tant pis pour le marquis s^il est maladroit.

— Et bien qui me donnera les douze cents francs par mois, si mon entreteneur est tué le lendemain du soir où nous aurons soupe ensemble pour la première fois? continua la juive avec un calme parfait... Vous qui êtes fort en affaires , mon oncle , soyez donc assez bon pour m^expliquer les avantages, que je retirerai de cette spéculation-là.

Il se fit un silence de quelques secondes.

Les yeux de la Juive semblaient cloués sur ceux de Tusurier.

— D'abord, je te le répète Je ne crois pas à un duel. M. Revel prendra galment son parti , comme un garçon d'esprit quMl est; et les choses ne tourneront pas au tragique , comme tu le crains.

— Permettez, mon oncle, les affaires rie se traitent pas ainsi.

— Eh bien I pour te rassurer complètement, interrompit Hoëser, je m^engagerai par écrit, à te compter quinze mille francs comptant, pour le cas où le marquis serait tué par ton amant.

— Quin-îe mille francs? dit ^Elia.

— Quinze mille francs, répéta Moëser, c'est-à-dire, un peu plus que ta première année de pension.

-- Je calcule mieux sur le papier, dit simplement la

Jaire en allant prendre dans son secrétaire un crayon, et une lettre encadrée de filets noirs.

— Voyons, reprit-elle, tout en chiffrant sur ses genoux, M. Emmanuel Dargis a soixante ans, il peut vi- Tre encore quinze ans, — mettons quinze ans ; maintenant les intérêts de deux cents mille francs, pendant quinze ans, donnent cent cinquante mille francs, plus les intérêts des intérêts ; en me comptant quinze mille francs pour faire tuer ce pauvre M. Dargis, c'est environ quatre-vingt-dix mille francs que vous me carottez, mon cher oncle.

iElia I balbutia Moëser, blême de colère , en enfonçant son chapeau sur s.a tête.

— Otez votre chapeau, monsieur, dit-elle sévèrement, j'espère que vous ne me faites pas l'injure de me considérer encore, comnje de la famille.

Moëser haussa les épaules, et se découvrit.

— Tenez, dit-elle en jetant à ses pieds le papier sur lequel elle venait d'écrire... tous pouvez vérifier, si Taddition est exacte.

Moëser jeta machinalement les yeux sur la lettre.

C'était le billet mortuaire de madame Dargis, envoyé par deBrannes à Jean Revel; billet qu'elle lui avait toujours caché.

— Blainlenant, reprit la Juive en indiquant la porte à son oncle, sortez de chez moi, pour n'y jamais rentrer.

— Malheureuse t cria Moëser d'une voix étrangrlée par la honte et la colère, tu chasses le frère de ta mère.

— Je ne sais pas si yous êtes le frère de ma mère, mais je sais que roas êtes cent fois pins vil, et plas lâche, que les voleurs de grand chemin.

Moëser marcha sur elle en faisant un geste menaçant; i£lia lui saisit le poignet, et appuya de Tantre main sur le bouton d'un timbre.

— Priez M. Revel de descendre près de moi, dit-elle à Gudule.

— A présent, choisissez ; la porte ou la fenêtre.

— Sois maudite I fille de Juda ! s'écria le Juif en lui

montrant le poing.

— Allez, pauvre méchant, dit-elle en le regardant s'éloigner, vos malédictions doivent porler bonheur.

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