‹ Jean qui pleure et Jean qui ritChapitre 15 sur 32 · LE MARQUIS · texte numérisé non relu

LE MARQUIS

Nous connaissons maintenant k personnage qai avait si vertement apostrophé notre ami Revel, au boulevard du Régent.

Cette voix aigre et pointue, appartenait au marquis Emmanuel Dargis.

Permettez-moi donc, de vous présenter le inarquis Emmanuel Dargis, car ce gentilhomme, dont on a beaucoup parlé, n'a guère agi jusqu'à présent.

L'hôtel da marquis était situé, avons-nous dit, sur le boulevard du Régent. L'extérieur avait cette tristesse morne, silencieuse et uniforme, des maisons de province.

Mais on était frappé, en entrant, de la coquetterie féminine, de l'étincelante propreté^ et du confortable élégant qui régnaient à l'intérieur.

Le caractère du marquis se reflétait tout entier dans le choix, et la disposition de l'ameublement.

Le vieux beau, était égoïste, prétentieux, insolent et débauché. .

Le mobilier était prétentieux, efféminé et licencieux, comme les boudoirs que rêvait cet autre marquis, ce singe fait homme, qui avait nom de Sades.

La scène suivante donnera à nos lec!eurs une idée plus précise du physique, du caractère, et des mœurs de notre personnage.

Le marquis, Olivia, et une jolie fille de dix-huit ans, étaient réunis dans un petit boudoir situé au second étage de l'hôtel, et ayant vue sur le jardin.

Ce boudoir formait un ovale parfait de trente-cinq pas de circonférence.

Le plafond en dôme était peint à la détrempe et représentait un ciel bleu- tendre, moucheté de petits nuages roses, et émaillé d'amours joufflus ; des guirlandes de fleurs et Ile fruits, couraient irrégulièrement sur la corniche dorée.

Une magnifique lanterne chinoise, se bfltançait ma" jestneusement au-dessous de cette voûte azurée. Un cordon de glaces cerclait la muraille à hauteur d'appui. La partie supérieure était tendue en soie bleiie, encMrée de baguettes d^or.

Un tapis turc couvrait le plancher*

Une pendule de vieux Sèvres, et des candélabres rocaille ornaient la cheminée de marbre blanc, finement sculpté.

De laides divans en soie pareille à la tenture, entouraient le boudoir.

Dans Tembrasore de la croisée fermée par une Immense glace dépolie, et sur une table [de bois doré : la collection choisie, des statuettes les plus décolletées de Pradier et de Clésinger, et un album de maroquin rouge avec fermoir à secret.

Et maintenant ({ue nous en avons fini avec le décor» occupons-nous des acteurs.

Le marquis était de taille moyenne, mais ses épaules voûtées plus encore par la débauche, que par Tâge, le faisaient paraître beaucoup plus petit, qu'il ne Pétait en réalité.

Sa tête, largement développée, par le haut, était couronnée d'une chevelure, d'une nuance si pâle et si décolorée, qu'il était difficile de distinguer, si elle était blanche ou blonde.

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Le nez était fin et droit, la bouche plate, pincée, et bordée de lèvres pâles.

Les yeux d'un roux clair et transparent offraient un curieux mélange de sensualité, d'impertinence et, de fausseté.

Myope, comme la plupart des vieillards, le marquis portait de petites lunettes d'or d'une finesse extrême.

Son visage et ses mains, avaient la teinte parcheminée et cireuse, de ces figures de vieux comédiens de province.

Il était en élégant déshabillé du matin.

Pantalon de molleton blanc à pieds, jacquette de bazin croisé, et pantoufles de maroquin vert.

Assis à califourchon sur une petite chaise de laque, il parcourait en sifflottant VIndépendance belge^ pendant que la jolie fille dont nous avons parlé, et qui remplissait auprès de lui les fonctions de camériste, lui mettait des papillottes.

Olivia, accroupie à la Turque dans l'angle du divan, feuilletait Talbum qu'elle venait de prendre sur la table, el*que le marquis lui avait ouvert.

Nous n'aurons pas l'indiscrétion de regarder pardessus son épaule, pour vous dire quel genre de dessins et de lithographies renfermait ce mystérieux recueil; mais nous sommes en droit de supposer que Devéria y occupait une large place.

— Ainsi, dit toat-à-coup le marqHis, ta ne ^enx pas venir à Paris avec moi, Olivia ?

-- Pourquoi faire? dit-elle sans lever les yeux.

— Pour ne pas me quitter ; il faut bien que je me décide à aller voir mes nièces avant l'hiver; voilà plus de six mois que je remets ce voyage4à.

—Alors, c'est qu'il peut se remettre; vous attendrez encore quelque temps.

— Non pas, je ne voyage jamais que dans la belle saison.

— n y a commencement à tout ; d'abord je veux aller au moins une fois cette année au bal de l'Opéra.

— Tu iras au bal du théâtre de la Monnaie.

— Ah ! oui, il est gai, votre théâtre de la Monnaie, nn faux Odéon.

— Enfin tu ne partiras pas demain, avec moi ?

— Non.

— Eh bien ! reste, ce sera une dépense de moins.

— ;Oui, reprit aigrement Olivia, vous serez libre ainsi, de me tromper tout à votre aise.

— Avec cela que j'aurai le temps de m'amuser; ma chère belle-sœur m'a taillé là une jolie besogne, en escomptant par avance l'existence de ses enfants. Si mon notaire ne trouve pas un moyen d'arranger celte belle affaire, je ne sais trop comment tout cela tournera.

Getle'petite phrase résolument débitée, eût certainement donné des vertiges à maître Moëser sMl avait pu l'entendre.

Mademoiselle Betty avait achevé de coiffer le vieux beau pendant cette conversation.

— Quelles jolies mains elle a cette Betty, dit le marquis en prenant la camériste par la taille, et en caressant sa petite main blanche et potelée.

— Betty est une fille adorable, fit Olivia en arrêtant sur FÂnglaise un regard si étrangement provocateur, que les joues de la jeune fille se .colorèrent d'un incarnat velouté.

— C'est dommage qu'elle soit sauvage comme une Irlandaise. Allons 1 viens t'asseoir près de moi, reprit le marquis dont les prunelles chatoyaient de reflets irisés.

Olivia, bondit sur ses pieds, jeta ses deux bras autour de la taille de Betty, et essaya de la renverser sur le divan.

— Non, non, laissez-moi, murmura Betty haletante, en la repoussant.

•L'arrivée d'un domestique mit fin à cette scène, que notre plume n'a fait qu'effleurer.

Betty s'enfuit les vêtements en désordre, et rouge de honte.

— M. Bemaërt, annonça le domestique.

— Il arrive mal à propos, dit le marquis avec humeur.

Un gros garçon à face réjouie, entra dans le boudoir, en frétillant comme un maître à danser. — Toilette exagérée et criarde, physique de commissionnaire en vins.

Tel était, en deux phrases, le signalement de ce per sonoage.

—Bonjour, ma toute belle, dit-il en allant baiser la main maigrelette d'Olivia.

—Bonjour, cher, bonjour, glapit le marquis, en se renversant sur le divan.

—Monsieur le marquis, je suis bien votre serviteur.

— Gillotl cria le marquis en voix de fausset, Gillot f

Le domestique qui avait annoncé Bernaërt, rentra de nouveau.

—Gillot, du madère.

—Vous savez que c'est pour ce soir, dit Bernaërt d'un air d'intelligence.

—Pour ce soir, quoi? demanda Emmanuel' tout en versant dans les verres.

— Le souper.

—Quel souper? reprit à son tour Olivia.

—Eh bieni le souper que j'ai perdu, vous savez, pour la petite Julia.

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-- Ah I j'y suis maintenaot^ est-ce qaHl sera drôle, votre souper? continua le marquis, tout en dégustant son verre.

—Mais, je l'espère, fit Bernaërt, avec importance.

— Qu'est-ce que vous aurez?

— D'abord un magnifique turbot comme entrée... puis...

— Est-il bête ce Bernaërt, s'écria Olivia en riant aux éclats. . on lui parle convives, et il vous répond turbot...

— C'est qu'il est absurde, ce cher ami, appuya le marquis.

— Nous serons sept à table : M. le marquis, mademoiselle Olivia, Louis et sa maîtresse, Jean, sa maitresse, et moi.

— Jean! j'ai eu un cocher quiVappelait Jean, dit Emmanuel.

— Et moi, j'ai eu un Jean pour amant, soupira l'Espagnole tout en regardant les amours du plafond.

— Ce Jean-là, n'est ni votre cocher, marquis, ni votre ex-amant, sénora : c'est un peintre.

— iTn peintre I s'écrièrent à l'unisson le marquis et Olivia.

— Oui; Jean Revel, répliqua Bernaërt, en les regardant avec un étonnement hébété.

—ren étais sûr, glapit le marquis en éclatant comme une bouteille de Champagne. Ce barbouilleur, ce cuistre, était ici I

—Monsieur le marquis, riposta l'Espagnole avec une dignité du plus haut comique, en insultant Thomme que j'ai aimé, vous me déconsidérez, moi.

—Je me fiche bien de votre considération, riposta le marquis, toujours plus aigre et plus criard, je comprends, maintenant, pourquoi vous vouliez rester seule à Bruxelles.

— Vous me faites pitié.

— Voyons, la paix! dit Bernaërt en cherchant à cahner le couple exaspéré.

—Laissez, mon ami, dit Olivia avec une fausse résignation, il n'y a pas de raisonnement possible avec un caractère semblable. Vous voudrez bien m'excuser, je n'irai pas à ce souper.

—Pourquoi donc? pourquoi donc? fit le marquis, en faisant parcourir à son organe une vérilable gamme chromatique ; c'est cela qui serait curieux à voir.

—Voyons, mon ami, du calme, murmura Bernaërt, je suis au désespoir...

— D'avoir invité M. Jean Revel? j'en suis ravi moi, nous allons donc le connaître enfin ce beau blond, ge Raphaël, cet Apollon Sont on m'a tant parlé.

—Mon ami, je vous, jure Et puis d'abord Jean

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est ici avec iEIia^YOus savez, iElia la débutante de Saint- Hubert... lien est fou.

L'Espagnole se mordit les lèvres jusqu'au sang.

—Un modèle d'atelier, dit-elle avec dégoût, une ignoble Juive.

— Là, tu le vois, Bernaërt, elle enrage, parce que tu lui dis qu'il aime cette fille ! Eh bien t palsembleu I qiiand je devrais te faire traîner par mes domestiques, tu iras à ce souper I

Le souper ou la porte : choisis.

— Vieux brigand I dit-elle en serrant les dents, j'irai, mais je te ferai payer cher cette humiliation. . . .

Le même soir, à onze heures, comme le marquis s'habillait dans son cabinet de toilette, Gillot entra mystérieusement, sur les pointes.

' — Monsieur le marquis, dit-il à voix basse.

— Qu'est-ce que tu veux, animal?

— Monsieur le marquis m'a recommandé, ainsi •qu'à Betty, de lui remettre toutes les lettres qui pour" . raient venir, pour mademoiselle Olivia.

—Eh bien?

'—En rentrant tout à l'heure, un jeune homme s'est approché de moi, et m'a gUssé dans la main cette pièce de vingt francs, et ce petit billet.

• Pour toi l'argent, le billet pour mademoiselle Olivia, m'a-t-il dit ; si tu es adroit tu peux faire de bonnes affaires avec moi.

Le marquis arracha le papier des mains du valet, et dévora les lignes suivantes.

« Viens ce soir où tu sais ; — dans le cas où notre fl rendez-vous de Lacken ne tiendrait plus : pose tes ■ gants %ur la table pendant le souper.

— Gillot, dit le marquis, du Ion d'un général qui demande son cheval de bataille, prenez sur ma crémaillère ma canne de baleine fondue f

Le domestique s^empressa d'exécuter cet ordre, et remit au marquisla canne demandée, en même temps que ses gants et son chapeau.

Emmanuel se coiffa en casseur, et fit une demidouzaine de moulinets avec sa badine, après quoi il descendit chez Olivia.

Cinq minutes après la calèche qui les em()ortait, tournait au grand trot Pangle de la rue de la Loi.

Maître Moëser avait joué son dernier atout, et Ton a pu voir qu'il maniait assez galamment la lettre aifonyme.

Quant à Gillot, il venait de débuter pour la première fois, dans les Frontins lugubres.

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