QUI VIVRA VERRA
Honoré Bernaërt, personnage de second plan, jouai ce rôle si commun en province, de Tami des artistes.
Satellite sans valeur, il gravitait perpétuellement autour des planètes, et des étoiles des grands théâtres, ^ la monnaie et de Saint-Hubert.
C'était la providence des directeurs en quête de sujets; et des artistes sans engagement.
Possesseur d'une trentaine de mille livres de rentes, ^Hésœuvré comme un berger; il servait aux uns de
sergent recruteur pour Torganisation de leur troupe ; il était le placeur dramatique, le banquier, et Pamphitryon des autres.
Bemaërt tutoyait tout le personnel artistique de Bruxelles, et avait toujours cinquante à soixante mille francs dehors. Chose incroyable mais vraie, depuis vingt ans environ qu'il prétait sans le moindre intérêt, il n'avait jamais perdu un centime, pardon, un cens, nous sommes en Belgique.
Les jeunes premiers et les fortes amoureuses, se seraient bien gardés de brûler une aussi précieuse connaissance.
Uami des artistes^ avait ses grandes entrées dans les coulisses de tous les théâtres, dans toutes les loges d'actrices.
C'était la chronique vivante des aventures galantes du monde dramatique, depuis le siège d'Anvers.
Louis et Esther arrivèrent les premiers au rendezvous.
Bemaërt les fit passer dans un petit salon attenant à la salle à manger, et leur dit en deux mots quelle école il venait de faire, en invitant à la même table * Jean Revel, et le marquis, iElia et Olivia.
Le vieil Emmanuel était loin d'être sympathique an couple auquel il contait ses doléances : M. Louis promit toutefois de s'efforcer de maintenir la concorde entre les convives^
Jean Reyel et iElia entrèrent quelques minutes après.
—Bonsoir, mon petit Beruaêrt, dit ^Elia, en tirant de sa poclie une tabatière d^or et d'émail bleu. Je vous la souhaite bonne et heureuse.
-~Et que Dieu vous bénisse, ajouta Jean, en lui fourrant brusquement entre son gilet blanc et sa chemise, un gros bouquet de roses moussues.
— Comment! c'était ma fête? dit le quadragénaire en s'attendrissant.
— La Saint-Honoré t... Vous voyez que votre nez n'a pas été oublié.
— Oh ! je ne vous ai pas oublié non plus, mon cher ami, reprit à son tour mademoiselle Esther. Seulement, Pouvrier qui devait me monter le souvenir que j'ai brodé pour vous, a eu la sottise de me manquer de parole... Hais je m'inscris pour un porte-cigare.
Bemaërt embrassa pudiquement les deux femmes sar le firAit, pendant que les deux jeunes gens se serraient la main.
--Vous savez, Revel, dit Louis à mi-voix, votre ancienne est des nôtres, avec son marquis?
— Baht j'ai une ancienne dans le marquisat, dit Revel en riant.
U n'eut pas le temps d'syouter un mot de plus.
—Mademoiselle Olivia, monsieur le marquis Em-
manuel Dargis, annonça le valet de chambre de Bernaêrt.
— Mais c'est mon imbécile du boulevard du Régent, dit Jean bas à iElia.
Le marquis entra en donnant le bras à sa maltresse, avec le sérieux et la dignité, d'un ambassadeur, allant épouser par procuration une princesse autrichienne.
Les deux jeunes gens s'inclinèrent ; et Bernaërt se précipita à la rencontre des nouveaux venus, auxquels il serra cordialement les mains.
Emmanuel enveloppa Louis et Jean d'un regard hautain et provocateur.
Quant à Olivia, elle baissait les yeux comme une Rosière.
Bernaërt fit servir immédiatement. Les convives prirent place dans l'ordre suivant : Bernaërt ayant à sa droite Olivia et à sa gauche iËlia, le marquis entre Olivia et Louis, Revel à côté d'Esther et d'iStîa.
Jean et sa maîtresse, échangèrent un regard d'intelligence : Bernaërt commença à servir, pendant que le valet de chambre remplissait les verres de madère.
Cinq minutes s'écoulèréht sans qu'une seul mot eût été prononcé : cinq minutes qui durèrent un demisiècle pour l'ami des artistes.
Les convives s'observaient, sournoisement, comme
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ces latteurs , qui attendent pour commencer Tattaqne, que leur, adversaire ait fait un mouvement, ou une feinte.
Ce fut Louis qui ouvrit le feu.
— Dites-moi, Bemaërt , vous qui êtes bien informé, est-il vrai que nous ayons cette année un cirque d'hiver?
— Parfaitement vrai , dit Tami des artistes ; c'est Christian qui a obtenu le privilège , il doit établir son hippodrdme en dehors de la porte de Flandre.
— Eh I demanda Esther, sans se douter qu^elle allait mettre e^ branle les lignes ennemies , a-Ml une bonne
troupe ?
Bemaërt se retourna galamment vers Olivia.
— Je vous présente une de ses pensionnaires, dit-il, ex-premier sujet de l'hippodrome de Paris.
— Vous^ouvez compter, que nous irons applaudir à yos débuts , dit Esther, n'est-ce pas , Louis ?
— Certainement, d'abord j'adore les chevaux, et vous, Jean, aimez-vous les chevaux?
— J'aime les perroquets... gris.
Emmanuel regarda Revel par dessus ses lunettes, essayant en vain de comprendre le sens de cette étran*ge réponse.
-- Serait-ce indiscret à moi de vous demander pour-
qaoi TOUS aimez les penroquets. Monsieur? fit-il tout en servant sa voisine.
— Nullement : je les aime , parce quMls ont le nez et la voix de polichinelle , et que, comme lui, ils sont égoïstes , sensuels , bavards et poltrons , jusqu^à cent quinze ans. — Tenez , Monsieur, j'ai connu un vieux kakatoès, fort mal élevé d'ailleurs , mais qui avait une façon tout à fait... gentilhomme de lancer les épithëtes de maroufle et d'imbécile.
. — Eh I mais , répliqua le marquis , j'achèterais fort cher cet animal-là , il m'éparperait souvent une besogne fatigante.
— Hélas I Monsieur, dit Revel, cette bonne bête appartient à une jeune Brésilienne , qui ne consentira jamais à» s'en séparer.
Emmanuel devint livide , mais il se contint.
— Vous avez été charmante ce sok dans ledonUno, ma chère iElia , reprit Bemaërt en envoyant une aile de faisan à la comédienne.
-- Taisee-vous, abominable flatteur!
— Madame préfère sans doute les rôles passionnés , répartit Olivia tout en tendant son verre à Louis ; je suis certaine que vous auriez beaucoup de succès, dans le grand répertoire, où la beauté plastique ajoute un chtirme ie plus au mérite de Tartiste.
— Pas trop mal... elle a fait des progrès, pensa Revel.
— Vous êtes réellement trop bonne, Madame, rtprit ^lia toqjours souriante , mais Je crois naï?ement , que le talent est la première condition da succès : et que ce qui est indispensable à la ville, n'est qa*an accessoire sans valeur au Théâtre.
ToQt en parlant , iElia relevait les dentelles de sa manche gauche , sous prétexte de refermer son bracelet, et laissait voir son joli bras rond, potelé et élégant.
Emmanuel jeta sur la belle Juive un regard de faune sentimental.
— Travaillez-vous beaucoup , Revel? demanda Ber- Daêrt, pour engager la conversation dans une voie nouvelle.
— Je viens d'achever deux portraits pour le comte Frédéric Drekker, deux adorables têtes d'enfant^i.
•— Un garçon et une petite fille, fit Louis, je les vois quelquefois avec leur père , à PAUée-Verte.
— Vous devez aimer les enfants , monsieur Jean , .
dit Esther en regardant le peintre avec un sourire affectueux.
— Jusqu'à Tadoration, dit Jean , et je plains sincèrement les gens qui n'en ont pas , à conmiencer par moi.
— Commet, par vous, réclama Esther, mais dans votre position^ un enfant serait un embarras; [vous pouvez vous marier un jour.
— Jamais , dit Jean avec une gaieté forcée , et c'est
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pour cela que je voudrais aroir près de moi , un brave (jfirçon qui m^aimerait comme son vieil ami , el écouterait , sans trop bâiller, le récit de mes aventures de jeunesse. Or, comme je n^ai pas la prétention de vivre jusqu'à soixante ans avec iElia , je retomberai fatalement un jour dans la gouvernante, ce qui est triste^ n'est-ce pas Bemaêrt?
— Quoi?
— Yersez-moi du bordeaux , cela vaudra mieux que de causer vieux.
— Moi 9 je connais des vieux très-agréables , dit Louis.
— Pardieu i moi aussi ; le vieux pomard, d'abord; le vieux sèvres , ensuite ; et enfin , le vieux Bernaërt ; car ne vous y tronipez pas , Mesdames , Bernaërt est vieux comme le Manneken, le plus ancien bourgeois d^ Bruxelles.
— J'ai en quarante et un an le 10 juillet...
— La veille de la bataille de GuUoden , dit Louis.
— Dernier, acheva Honoré Bernaërt.
— Eh bien 1 vrai, il est bien conservé, fit iElia avec, admiration.
— Il n*y a que les blonds pour se soutenir comme celat reprit Jean ; — ils se frippent mais ils luttent.
— Monsieur t cria Emmanuel , est-ce une personnalité?
— Venillez m'excaser, monsieur le marquis! répliqua Jean , ayec une feinte humilité , je ne pensais plus , qae vous aviez été blond.
Emmanuel comprit que la botte portait à fond , et qu'il allait s'enferrer jusqu'à la garde.
-- Je vous souhaite d'être un jour ausssi vert , que le marquis ^ dit Bemaërt avec conviction; il est impossible d'être mieux conservé.
— Oh I oh I fit Jean bas à sa voisine , j'ai vu au musée Egyptien des momies.
— De sa famille ? demanda Esther .
— On ne parle pas bas t cria l'amphitrion ; un gage.
— D'amour? Tenez, voilà mon bracelet, dit-elle en jetant le joyau sur la table.
— On bracelet de cheveux 1 s'écria iElia en le regardant curieusement ; nnsoùvenir^ ahl c'est attendrissant!
— Ce sont les cheveux de mon Louis , fit Esther en arrêtant sur son amant un regard velouté.
— Regarde un peu bondir l'Emmanuel, dit Jean , bas à iËlia.
— Laisse-le donc tranquille.
— J'ai mieux que cela moi , fit le peintre sur un ton confidentiel.
Vous connaissez tous la légende de la Toison-d'Or, n'est-ce pas?
— Hofisieur i cria Emmanuel , il y a des dames , ici, je vous somme de ne pas raconter celte légende malséante.
— Rassurez- vous, mon anecdote n'a aucun rapport avecPEspagne. Écoutez bien cela, Louis, et frémissez, imprudent Samson que vous êtes t
— Encore quelque méchanceté I dit Esther.
— Et vous aussi, Dalila... Il y environ un an, c'élaif ..
— Par un beau soir d'automne , poursuivit Louis.
— Précisément.
— Dites donc , elle m'ennuie votre histoire , interrompit Bernaërt qui commençait à y voir trouble. Et vous, Olivia, est-ce que vous trouvez ça amusant?
— Moi, je ne m'occupe pas de cg que dit Monsieur.
— Eh bien, faites un tour dans les vignes, Bernaërt, vous rentrerez à l'épilogue , dit iElia en remplissant son verre.
— Bast! dit gaiement l'amant d'iElia. Je passe tout de suite aux^inquième tableau ; ceux qui voudront savoir le commencement demanderont la brochure... Oncques n'avais revu ma brune maîtresse, avec laquelle j'avais rompu en fa mineur, lorsqu'on fouillant dans mon secrétaire...
— Hé ! hé I il a un secrétaire , ricana Bernaërt complètement ivre , c'est un homme d'ordre.
^ Honoré , si vous êtes sage , je vous conterai une histoire , qui sera à la hauteur de votre abrutissement.
— Dans mon secrétaire, poursuivit Jean, je trouvai une mèche de ses cheveux, oh t mais une mèche d'un mètre de long, et noire comme Paile du corbeau, comme aurait dit feu Bernaërt.
— Hein I
— Je suis un homme d'ordre, et pour conserver ce souvenir d'un étemel amour I j'en ûs tresser une laisse pour mon chien.
— Quelle horreur I s'écria Esther.
— LHnconsiance enchaînant la Fidélité,
Une explosion de rire accueillit cette extravagance, que mademoiselle Olivia prit au sérieux, car elle lança au peintre un regard vipérin.
Le marquis, se contenta de hausser les épaules..
— Mon histoire, je veux mon histoire, réclama Bernaërt.
Jean vida d'un trait un verre de Champagne, et se penchant vers lui.
— L'empereur Commode entra un matin chez son secrétaire qui gardait le lit y et, se laissant tomber sur h bergère placée entre la causeuse et la table , il s'écria: Ami, guéris donc (3uéridorC)\ Trois histoires comme celle-là, et l'on peut vous extirper une œillère sans douleur, vous êtes chloroformé à fond.