LES JEUX INNOCENTS
Le souper terminé , les convives passèrent au salon, où le domestique servit le café , les grogs et les cigares.
— Monsieur, j'aurais une explication à vous demander, dit le marquis bas à Revel.
— Tout à vos ordres , Monsieur, dit le peintre en ^'inclinant, vous plalt-il de passer dans le cabinet de Bernaërt?
— J'allais vous le proposer.
206 JEAN QUI PLBURB
— Allons, une partie de jeux innocents, s'écria Bernaërt, en titubant au milieu du salon, Emmanuel, Jean , prenez place.
— Mais , réclama le marquis.
— Asseyez-vous , je le veux , dit impérieusement Olivia en venant le prendre par le bras.
— Soit; mais je ne perdrai rien pour attendre, grommela le vieux beau.
En cinq minutes Estber, qui conduisait le jeu , eut une trentaine de gages sur ses genoux.
C'était à elle d'ordonner les épreuves.
Jean Revel et Olivia entraient bien à eux deux, pour la moitié des gages donnés.
Le premier par distraction.
La seconde par bêtise.
Une idée folle passa par la tête de la maîtresse de Louis. Elle se leva , et s'approchant de Jean qui causait avec iElia :
-— Vous allez entrer dans cette chambre avec mademoiselle Olivia, dit-elle avec autorité.
— Jamais, interrompit Enmianuel en se levant la figure bouleversée.
— Prenez garde d'être ridicule , mon cher, lui dit Bernaërt bas à l'oreille ; on vous observe.
Emmanuel se laissa retomber sur son fauteuil, en grinçant des dents.
— Et, qu'est-ce que nons ferons, demanda Jean avec une pointe d'inquiétude ?
— Vous Pembrasserez.
— Par exemple I s'écria à son tour Olivia.
— Et il faudra que nous deyinions, où il vous aura
embrassée.
— Hais puisque c'est le jeu, ma chère amie, ne vous faites donc pas prier, glapit le marquis, qui se serait plutôt laissé couper en morceaux, que de paraître ridicule.
— Et si vous ne devinez pas, demanda Jean ?
— Si nous ne devinons pas, par trois fois. -- Par trois fois I soupira Emmanuel.
— Tous vos gages vous seront rendus.
— Je suis à vos ordres, madame, dit résolument Revel, en offrant le bras à l'Espagnole.
Egther souleva la portière d'un second salon attenant au premier : le couple entra et se trouva dans une obscurité complète.
— Je crois, dit Revel, que ce que nous avons de mieux à faire, est de tâcher de raltrapper nos gages.
— Je le crois comme vous, dit sèchement l'amazone.
— Alors permettez, dit le peintre en efiBiSurant de ses lèvres, les lèvres de son ancienne : du diable s'ils
ûevinent.
208 JU» QUI PLEUBB
— Est-ce fait, cria Esther?
— C'est fait, dit Jean en rentrant avec Olivia.
— Faites le tour du salon, chacun dira son mot.
— Sur le dos, dit Bemaort, après avoir longtemps réfléchi. Le couple passa.
— Sur les cheveux, dit le marquis en s'efforçant de sourire.
— Sur le front, continua Louis.
— Sur Toreille, fit Esther.
— Et toi, devines-tu ? demanda Revel en s'arrètant devant iElia.
La juive lui fit une petite moue de reproche : elle • avait deviné t
— Sur la main, dit-elle généreusement.
— Revel entraîna de nouveau Tespagnole, dans la chambre noire.
— Je crois, dit-il, qu'ils n'oseront pas plus deviner, la seconde fois, que la première.
— Je l'espère, dit la jeune femme.
Revel fut peut-être plus consciencieux cette fois, dans l'accomplissement de ses fonctions, car Olivia poussa un petit soupir langoureux.
Personne ne devina.
Le couple rentra pour la troisième fois : mais Rerel n'eut pas besoin d'engager sa compagne à user de re-
ET iBAN QUI RIT 209
chef da procédé : Olivia se jeta dans ses bras, comme une cousine de province au sortir du coche de Pon-
loise.
—Est-ce fait? demanda Esther de sa plus douce voix, après deux grandes minutes d^attente.
Pas de réponse.
— Alors jjB vais vous chercher, dit-elle en soulevant
la portière.
Jean et Olivia apparurent pour la troisième et dernière fois.
Olivia était rouge comme une cerise, et ses yeux noirs brillaient de reflets dorés.
-^ En entrant elle enveloppa la juive d'un regard ironique, et triomphant.
— Elle a les oreilles écartâtes, se dit le marquis, je sais ce que cela veut dire : palsembleu I c'est par trop d'audace I
Cette fois Jean commença par ^Ëlia.
— Sur les lèvres, dit-elle à mi-voix, en regardant sa rivale bien en face.
Le couple passa t
— Sur le nez, dit Bernaërt.
— Sur les yeux.
— Sur les cheveux.
— On l'a dit, un gage I
210 JBAN QUI PLEURE
— « Sur... sar tt^ut, exhala le marquis avec une rage contenue.
— Un gage, ce n'est pas une réponse, fit Esther.
— Voyons, où l'avez-vous embrassée ? cria la galerie.
— Où? répéta Revel en souriant.
— Oui, oui.
Revel, tira de la poche de son gilet une petite bague d'or.
— Sur l'opale de cet anneau, dit-il avec un aplomb digne des héros de Boccace, et il remit la bague à l'annulaire de l'Espagnole.
Restait encore à épuiser les autres gages.
iElia s'assit la première sur la sellette.
Hais sur Tobservatioa que fit Bernaërt, que les dar mes pouvaient se faire remplacer par un patient de bonne volonté.
Jean Revel prit sa place.
— C'est moi qui recueille les accusations, s'écria le marquis en s'élançant au milieu du salon.
Emmanuel fit le tour du salon, écoutant avec un sourire méchant, le trait satjrique de chacun.
i}uand il eut achevé de recueillir les accusations, il marcha droit au jeune homme, et s'arrétant à deux pas de lui.
Il dit d'ane voix sèche et brève en jetant anx pieds de Revel la lettre anonyme écrite par Hoëser.
— M. Jean Revel est sur la sellette, parce que c'est on impudent drôle, qui s'est permis d'écrire cette leltre.
Jean bondit sur ses pieds, et parant le coup de Canne qui allait lui couper le visage; il repoussa son adversaire avec une telle vigueur, que le vieux beau alla rouler à dix pas au pied de la table.
iElia se jeta dans les bras de son amant, pour le défendre, et Louis et Bernaërt relevèrent le marquis.
— n est blessé I s'écria l'ami des artistes en lui soulevant la tête.
— La tempe gauche a frappé contre l'angle de la table, reprit Louis en cherchant à éponger avec son mouchoir, le sang qui s'échappait par une large blessure, et ruisselait sur le parquet.
— Vite un médecin, s'écria Bernaërt en s'élançant hors du salon, pendant qu'Esther cherchait à contenir Olivia, en proie à une violente attaque de nerfs.
— Mon Dieu ! l'aurais-je tué, murmura Jean en regardant avec terreur la figure décomposée du blessé, que Louis venait de déposer sur le divan.
Bernaërt rentra avec un médecin, qui habitait dans la même maison ; et auquel il raconta en deux mots la scène déplorable qui venait d'avoir Ueu.
Le médecin examina le blessé avec attention et se
retournant vers Bernaërt.
Si vous m'en croyez, dit-il, ne répétez pas au commissaire de police qui va venir, les explications que vous venez de me donner.
— Conmient cela? demanda Louis.
— Cet homme est mort, et pour avoir cent fois raison, ce jeune homme n'en serait pas moins exposé, à passer en jugement.
— Pardon, monsieur, interrompit le peintre qui s'était approché du groupe, je désire au contraire que celte affaire ne soit pas étouffée : cette lettre que monsieur Dargis m'attribuait, cette lettre, dis-je, n'est pas de moi, c'est une infâme lâcheté, dont l'auteur doit être recherché et puni.
— Revel a raison, dit Louis, et nous sommes té. moins qu'il s'est contenté de repousser ce malheureux, après en avoir reçu injustement, la plus grave de toutes les insultes.
Le mort fut ramené chez lui dans sa voiture.
Le lendemain de grand matin, Revel se rendit^ec Louis et Bernaërt chez le procureur du roi, auquel ils racontèrent l'événement dans tous ses détails.
La réputation du marquis était détestable, et le magistrat avait été saisi déjà de nombreuses plaintes, portées contre lui.
11 laissa Revel libre sur parole.
Deux mois après, l'affaire était portée devant le tribunal, et la cour, prononçait^ l'acquittement du peintre Jean Revel.
Quand il rentra dans son atelier du boulevard du Régent, il trouva iElia en train de faire ses malles.
— Tu avais compris ma pensée, dit-il, merci, après cette malheureuse affaire je ne pouvais rester un jour déplus en Belgique.
— Non, dit iElia , car ses conséquences en sont plus graves que tu ne le penses. La comédienne lui raix)nta alors les événements qai s'étaient accomplis à Paris depuis son départ : la mort de madame Dargis ; et les propositions que Moëser était venu lui faire, au sujet de l'héritage du marquis.
En apprenant qu'il était la cause indirecte de la ruine de Pauline et d'Henriette; le pauvre garçon se mit à pleurer comme un enfant.
— Quand nous sommes venus ici il y a dix mois, dit iElia d'une voix émue, je n'avais pour toi que de l'amitié et de l'estime : aujourd'hui que je t'aime, je te dis, pars, mon bon Jean, pars sans regret, sans arrièrepensée : tu as un devoir à remplir là-bas.
Dans quinze jours mon engagement sera terminé, je serai libre, et irai te rejoindre à Paris, non pour continuer à vivre avec toi ; mais pour te donner courage, et lutter contre les méchants qui viendront entraver tes projets.
— iï!lia, dit Jean en la regardant avec un étonnement mêlé d'admiration, est-ce ta raison, on ton cœar qui parle en ce moment ?
— Rèponds-moi d'abord, dit-elle, ne reste-t-il plus rien-là pour mademoiselle Pauline ?
-*- Si, dit Jean avec tristesse, la tête était guérie, mais le cœur saignait toujours. — Mais toi, ma pauvre iElia , je ne puis t'abandonner ainsi.
— Moi, fit la Juive avec un sourire amer; je n'ai jamais* été assez naïve pour prendre notre amour an sérieux; je t'aimaîs avec les sens,* et non avec le cœur.
Ne te l'ai-je pas dit : je ne crbis à rien.
Les blés sont coupés, les alloueltes ont pris leur vol.
— Non, dit Jean, tu ne saurais être méchante.
— Souviens-toi de mes paroles, Jean : ne souhaite jamais à ton plus implacable ennemi de devenir IV mant de la Juive iElia.
-- Allons, je serais fou de te croire.
— Ne crois qu'à mon amitié et à mon dévouement.
Il y a longtemps que je suis fatiguée de voir les bons souffrir pour les méchants, et, comme ces dompteurs de tigrée qu'une irrésistible attracfion pousse vers le danger, et qri trouvent une joie âpre et sauvage à bra-
ver la mort : je voudrais rencontrer nne de ces natures perverses, un de ces êtres forts dans le mal, pour lutter contre lui, et le broyer sous mes pieds.
Le soir même Jean Revel partait pour Paris.