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LA PETITE JEANNE

Son premier soin, en arrivant, fut de se rendre rue de Castellane, pour avoir quelques renseignements sur les deux jeunes orphelines.

Mais il vit tout de suite aux réponses embarrassées de la concierge qu'il ne pourrait en tirer, autre chose qne radresse de mademoiselle Henriette.

Comme il était de trop bonne heure pour se présenter chez elle, le peintre rentra à son atelier, et attendit.

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Voyons ce qui se passait dans cette même matinée chez mademoiselle Dargis.

Ainsi que nous l'avons dit, Henriette habitait depuis la mort de sa mère, un petit appartement rue de Grenelle-Saint-Germain .

Cet intérieur était aussi simple, et aussi soipé que celui de la rue de Castellane.

Le petit salon dans lequel Henriette recevait ses élèves, était meublé avec une élégance, et un confortable, dont le mobilier de madame Dargis avait fait presque tous les frais.

Quant à la chambre à coucher, elle était en tout semblable à celle que les deux sœurs habitaient en commun.

Henriette avait fait placer dans l'alcôve fermée le lit de sa sœur à côté du sien.

Ce lit servait à la nourrice de la petite Jeanne, dont le berceau était placé au chevet d'Henriette.

Qu'est-ce que la petite Jeanne? me demanderezvous?

La scène suivante vous l'apprendra, si vous ne l'avez pas deviné déjà.

Henriette était assise dans une chauffeuse, devant la cheminée dans laquelle pétillait un bon feu de bois ; de son bras gauche elle soutenait sur un oreiller la tête d'une jolie petite fille, âgée d'un mois, à peine, et réchauffait ses petits pieds.

La pauvre femme à laquelle Revel avait si généreusement donné un de ses boutons d'améthyste, en sortant de chez madame Dargis, allait et venait dans l'appartement et préparait les langes et les brassières de Fenfant.

Les cent francs de Revel, lui avaient porté "bonheur — Son mari avait trouvé un petit emploi dans une usine ; quant à elle, après avoir fait ses couches dans son pays, elle s'était placée comme nourrice à Paris.

Hasard étrange, qui faisait que cette femme donnait son lait, à la fille de celui qui lui avait refusé une aumône.

Au léger coup de sonnette qui retentit dans Pappartement, Henriette releva la tête et regarda la pendule :

—Dix heures, c'est Pauline, dit-elle, allez ouvrir , Marcelle.

Pauline entra, et sur un signe de sa sœur, traversa la chambre en marchant sur les pointes.

— Elle dort, dit Henriette en lui montrant l'enfant qai reposait sur ses genoux.

Pauline se débarrassa lestement de son châle et de son chapeau ; et vint s'asseoir sur un petit tabouret placé en face de sa sœur.

—Je te permets de l'embrasser, dit Henriette, mais bien doucement, pour ne pas la réveiller. — La jeune mère appuya légèrement ses lèvres sur la petite main de l'enfaiit,

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— Comment a-t-elle passé la nuit? demanda-t elle à mi-voix.

— Aussi bien que possible, seulement comme elle se refroidissait, nous Pavons enveloppée dans une ouate... pauvre chère petite Jeanne...

— Voyons, Marcello, reprit Pauline en observant avec une attention inquiète, le visage de la nourrice, vous qui avez' élevé deux enfants, dites-moi bien franchement, si je dois craindre encore pour ses jours.

— Rassurez-vous, ma chère dame, dit Marcelle avec conviction, votre petite fille vivra : cette faiblesse et cette somnolence qui vous ont tant alarmée, proviennent, comme vous l'a dit le médecin, de votre délivrance avant terme. Les enfants qui viennent après huit mois de grossesse sont moins forts que les autres, et ont besoin de plus de soins. Voyons, tranquillisez-vous, et prenez confiance.

— Bonne Marcelle, je veux vous croire, car la pensée de perdre ma chère petite fille, me rendrait folle.

— Allons donc, qu'est-ce que c'est que ces idéeslà ? interrompit Henriette, avec un accent de doux reproche.

— Oui, continua Pauline comme en se parlant à ellemême: le médecin avait raison: si j'a^vais cédé aux instances de Jean, si j'avais envoyé mon enfant hors de Paris, je ne l'aurais jamais revu.

—Dam I pour ça, c'est vrai, Madame, dit Marcelle,

mais mad^noiselle Henriette était là, et comme elle voulait consenrer sa petite nièce ; elle n'a pas hésité à la prendre avec elle.— Elle n'est pas si déQcate que M. de Brannes ; et les cris de cette chère petite créa^ ture ne lui agacent pas les nerfs..

— Marcelle I dit sévèrement Henriette.

Pauline couvrit de baisers la tôte de la petite Jeanne qui venait de se réveiller, et, la remit ensuite à Marcelle qui lui donna le sein.

—J'ai à causer avec toi, Pauline, dit Henriette. Les deux sœurs entrèrent dans le salon.

—Henriette, dit Pauline d'une voix suppliante, je t'en prie, ne me parle pas de M. de Brannes.

—Non, répondit-elle, avec résignation, l'homme qui a refusé de reconnaître son enfant ; n'épousera jamais la pauvre fille, qu'il ne supporte comme maîtresse que par habitude.

—Je ne lui demande plus rien, dit Henriette en baissant la tête.

—Cette réhabilitation que j'espérais pour toi, et pour laquelle j'eusse donné dix années de ma vie ; je la regarderais aujourd'hui comme un malheur.

Le rouge de la honte monta aux joues de la jeune femme.

—Mais que veux- tu que je fasse maintenant, ditelle avec découragement.

— Je veux, dit Henriette en prenant la main de sa sœur, que tu ne descendes pas le dernier échelon du déshonneur !

* Après t'avoir cachée à tous les yeux, M. de Brannes a fini par se lasser de l'existence sédentaire que vous meniez ; il a repris peu à peu ses anciennes habitudes, de. débauche et de désordre; et n'a pas craint, de te donner pour compagnes, des filles perdues : les maltresses de ses amis.

Tant que la passion t'a aveuglée, tant que tu as pu conserver une espérance, j'ai été indulgente pour toi, j'ai eu pitié de ta faiblesse. Maintenant je ne puis te laisser mener plus longtemps cette honteuse existence.

Il faut que tu oublies cet homme, et que tu rompes pour jamais avec le passé, pour ne plus t'occuper que de ton enfant, que de toi. La mort de notre oncle ne m'a pas donné une fortune ; mais avec de réconomie, et du travail nous pourrons vivre honorablement.

Voyons, maAontfe sœur, promets-moi d'avoir de la résolution. '

—Oui, dit la* jeune femme, je te le promets, accorde, moi encore un mois, un seul, pour tenter un suprême effort ; et si je n'obtiens rien de lui : si la crainte d'une rupture définitive ne le touche pas ; si mes supplications et mes larmes ne peuvent enfin le décider à remplir son devoir : tout sera dit.

— J'ai la promesse : n'oublie pas que c'est au nom de ton enfant que je t'ai parlé.

—Tu ne me verrais pas si résolue, si cette pensée n'était pas à présent le mobile de ma vie.

—Aussi je suis tranquille, dit Henriette en allant embrasser sa sœur, tu ne voudrais pas, que notre petite Jeanne ait un jour une préférence pour sa tante Henriette.

Marcelle rentra en ce moment, en portant l'enfant dans ses bras.

Pauline prit sa flUe sur ses genoux, et après l'avoir dévorée de baisers, se mit à la bercer doucement pour l'endormir.

— N'aviez-vous pas quelques petites emplettes à faire, Marcelle? fit Henriette.

— Oui, dit la brave femme, et je profiterai du sommeil de la petite pour descendre, dans une demi-heure je serai de retour. ,^

—Allez donc, je vous attendrai, reprit Pauline avec bonté.

Les deux sœurs rentrèrent dans la chambre à coucher, pour ne pas exposer l'enfant à une température trop froide.

Pauline posa doucement, Jeanne dans son berceau,

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et prit ensuite, un journal, sur la table de travail de sa sœur.

C'était un numéro de VIndépendance belge.

— Ah ! dit-elle, après l'avoir parcouru rapidement, c'est le compte-rendu des débats qui eurent lieu après la mort de 'notre oncle.

— Oui, répondit Henriette, ce journal m'a été envoyé de Bruxelles; et j'ai eu la consolation d'apprendre que ce jeune peintre, M. Jean Revel, n'était pas aussi coupable que nous l'avions cru d'abord.

— Ah ? dit Pauline avec une ironie amère, homicide par imprudence.

Henriette courba la tête pour cacher son embarras.

— Moëser lui eut donné une priq^e, qu'il n'eut pas mieux réussi à me ruiner, continua Pauline avec une .colère contenue; aussi je lui suis bien reconnaissante de tout ce que je lui dois : le déshonneur d'une ' part, la misère de l'autre.

~ Pauline I ne parles pas ainsi, ce malheureux est innocent des fautes dont tu l'accuses : s'il n'eut tenu qu'à lui, tu serais la femme de H. de Brannes. Quant à la question de ce juif, tu avais répondu pour notre mère, il fallait toujours finir par payer un jour.

— C'est vrai, mais si notre oncle avait vécu, je pouvais m'entendre avec lui, et prendre des arrangements avec ce marchand d'or.

— L^existence que menail notre oncle deyait fatalement Pexposer, à une semblable fin.

NoU'e mère nous a raconté vingt fois les tristes exploits de M. Emmanuel Dargis: ce que Pépée d^n bretteur n'avait pas fait, le hasard Ta accompli. De quel droit serions-nous plus sévères que les juges^ qui ont acquitté celui qui, fort de sa conscience, est venu se livrer de lui-même.

Pauline attacha sur sa sœur un regard sérieux.

—Tu aimais notre oi^ple, reprit-elle.

— Oui certes, et sa mort m^a causé une grande douleur.

— Alors, je comprends maintenant pourquoi tu défends M. Revel.

—Que comprends-tu? dit doucement Henriette.

— Tu me promets de ne pas te fâcher ?

— Oui , car j'ai deviné ta pensée , tu crois que j'aime ce jeune honune.

— Pauline fit un signe affirmatif.

— Eh bien I oui je l'aime, dit-elle avec élan, je Paime, parce que je l'estime profondément*; je l'aime, parce que j'ai compris la délicatesse de sa conduite , à l'époque où il faisait ton portrait.

Si je te parle aussi franchement , c'est que ne devant jamais le revoir, je puis te dire , sans arrièrepensée, Popinion que j'ai de son cœur et de son esprit..

Je serais libre : je n'aurais pas consacré mon existence , mon travail, ma fortune , tout mon être enfin , à Pavenir de ton eiffanl : que je regarderais comme le suprême bonheur, de devenir la femme de ce jeune homme.

— Et tu ne m'en avais jamais parlé, dit Pauline d'un ton de doux reproche.

— A quoi cela eut-il servi , dit Henriette en souriant, ce sont de ces rêves dont on a presque honte, tant ils sont insensés.

— Mais , reprit Paulme , si je me mariais , tu n'aurais plus de raison de te sacrifier ainsi.

— Si tu te mariais, dit vivement Henriette, la joie que j'éprouverais me ferait oublier tout le reste.

— N'importe, continua Pauline sans se rendre compte de la portée de ses paroles , de Brannes est l'ami de M. Jean Revel , et . .

— Ne lui parles jamais de ce jeune homme , s'écria Henriette, le souvenir de leur amitié, est un chagrin pour moi.

Pauline baissa la tête sans répondre.

Marcelle entra dans la chambre, haletante et joyeuse.

— Ah! Mademoiselle ! dit-elle, si vous saviez, comme je suis heureuse! Je l'ai revu, il est là, dans le salon.

— Qui donc? demanda Henriette.

— Ce jeune Monsieur qui m'a donné le beau billetde cent francs.

— Jean Revel I s'écria Pauline qui connaissait celte histoire de longue date.

— Et tu n'as rien dit au moins? reprit Henriette en Tarrêtantparle bras.

— Mais je n'ai rien à dire, fit simplement Marcelle. ~ Est-ce à ma sœur, ou à moi qu'il désire parler?

— Il a demandé mademoiselle Henriette Dargis.

— C'est bien , prie-le de m'attendre.

Henriette passa à la hâte un peignoir de soie , mais au moment d'entrer dans le salon , elle s'arrêta :

— Je ne sais , dit-elle , ce que ce jeune homme peut a?olr à me dire , mais après l'aveu que ja viens de te faire: je désire, tu entends bien, je désire que tu entendes tout ce qui va se dire ici.

— Chère sœur I dit la jeune femme en lui serrant la main.

Du geste Henriette lui indiqua la portière de soie qui séparait les deux pièces.

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