‹ Jean qui pleure et Jean qui ritChapitre 20 sur 32 · LE MÉNAGE DE BRANNES · texte numérisé non relu

LE MÉNAGE DE BRANNES

L'appartement de Jean de Brannes ne se composait <pie d'un rez-de-chaussée, avec jardin.

Le mobilier, acheté à l'époque des prodigalités du vicomte, était élégant, confortable et admirablement bien conservé.

Un salon style Louis XIV : une chambre à coucher moderne, un boudoir dans le goût oriental, et enfin une salle à* manger en chêne sculpté, avec panoplies, et attributs de chasse.

Tel était en deux mots le devis de cet intérieur.

Une cuisinière et Georges formaient toute la livrée du vicomte.

Lorsque Pauline rentra chez son amant, elle le trouva à table : il n'avslit pas jugé à propos de l'attendre pour déjeuner.

Enveloppé dans une ample robe de chambre de soie rayée, qui dissimulait en partie le négligé peu décent de sa toilette ; de Brannes à demi renversé sur sa chaise, humait lentement Tarôme d'une tasse de thé.

— Ab ! te voilà, fit-il sans se déranger, Georges, faites mettre des œufs pour madame.

— Merci, dit Pauline, je n'ai pas faim.

— La petite n'est pas malade, reprit-il, tout en se V ersant une seconde tasse .

— Non, grâce au ciel !

— Tant mieux : tu vois bien qu'il ne faut jamais désespérer.

— Oui, dit Pauline avec un sourire amer, mais sans le dévouement d'Henriette et ses soins empressés; ma pauvre petite Jeanne serait jnorte depuis longtemps.

— Elle a du bon, cette chère Henriette, reprit le vicomte tout en choisissant dans son porte-cigares, le trabucos le. plus sec, c'est doomiage qu'elle soit aussi Puritaine.

En vérité je ne la comprends pas : quand elle aurait tout intérêt à bien vivre avec moi, ne fût-ce qu'à cause de toi ; elle s'obstine à jouer le rôle de prude effarouchée; et à me faire passer pour un homme sans cœur et sans loyauté.

— Tout en désapprouvant ma conduite, ma sœur a toujours mis une extrême modération dans le jugement qu'elle portait sur vous , et je ne sais en vérité qui a pu vous faire croire à son inimitié.

— Oh! j'en sais long sur ce sujet, mais brisons là. Je lui ai ouvert ma maison : je lui ai offert généreusement mes services; elle n'a rien accepté de tout cela. Libre à elle.

Qu'elle te rende un bon office rien de mieux, je lui en suis fort obligé, puisque tout cela te fait plaisir; mais quant au reste, je m'en soucie^ comme de ce bout de cigare.

— Vous me feriez de la peine en insistant, mon ami, fit-elle doucement.

— Non, continua le vicomte en jouant la brusquerie et la franchise, je sais très-bien à quoi tendent ses récnminations et ses grands airs.

Elle voit le but, sans voir les obstacles qui en dé. fendent l'approche. Que lui importe à elle que M. An-^ toine de Brannes, un vieillard égoïste et pudibond déshérite son neveUj parce qu'il aura épousé sa maîtresse. Est-ce qu'elle tient compte à un garçon de

cœur des efforts qu'il fait pour se créer par lui-même une fortune indépendante, qui lui permette de tenir le serment qu'il a fait : allons donc, ce qu'elle vent, c'est le mariage, le mariage quand même.

Pauline releva sur son amant un regard plein de douce résignation .

— Mais moi qui ai compris toute l'importance de ces exigences-là, je ne crois pas vous avoir adressé de reproches, mon ami.

— C'est vrai, je veux seulement te tenir en garde contre les fausses idées, de ta sœur.

— Du moment où moi, la première intéressée, j'ai toute confiance, je n'ai pas à discuter avec personne, la valeur de ce sentiment.

•— Tu es une^ bonne et excellente fille et tu ne perdras rien pour attendre, va, dit le vicomte en se levant de table, et en allant la baiser au front.

— Tu es glacée, qu'as-tu donc?

— Rien, dit Pauline en s'efforçant de sourire, j'ai eu froid dans la voiture en rentrant.

— Il y a du feu dans notre chambre, reprit de Brannes en passant son bras sous celui de la jeune femme.

' Pauline s'étendit dans la chauffeuse que le vicomte venait de rouler dans l'angle de la cheminée.-

— Vous sortez ce matin, dit-^elle en le voyant se débarrasser de sa robe de chambre.

ET JEAN QUI RIT Ui

— Je vais à la Bourse.

Lachesnay m^a engagé à faire quelques affaires, c^est un garçon qui est toujours bieji informé, et dont les conseils peuvent m'être fort utiles. — A propos, je voulais te recommander d'être un peu plus gentille avec lui, tu le traites avec une sécheresse, une raideur...

— Je croyais vous avoir dit que M. Lachesnay avait osé prendre avec moi, un ton familier et protecteur, auquel je ne suis point habituée.

~r Je ne dis pas non, Lachesnay est viveur comme tons les'gens de Bourse, et partant il ne croit pas plus à la vertu...

— Qu*à la politesse, reprit Pauline avec une ironie méprisante, mais d'après ce que je crois comprendre, TOUS avez intérêt à ménager la susceptibilité de ce monsieur, cela me suffit.

— En vérité, je ne t'ai jamais vue si docile qu'aujourd'hui.

— Ah I c'est que j'ai beaucoup réfléchi depuis deux jours.

— Peut-on savoir sur quel sujet, demanda le vicomte, en venant se cravater devant la glace.

— Si je vous le disais vous croiriez que j'ai une arrière-pensée, ou que je veux soutenir un paradoxe*

— Je te promets d'ajouter complètement foi en tes paroles.

m JEAN QUI PLEURE

— Eh bien ! continua Pauline avec une gaité, que démentait la pâleur de son visage, je pensais que la différence, qui existe entre les maîtresses du monde, et les courtisanes, est complètement à l'avantage de ces dernières.

— Bah I fit le vicomte stupéfait de cette étrange réflexion.

Pauline reprit tout en polissant ses ongles avec le petit morceau d'ivoire qu'elle avait pris dans une coupe.

C'est bien simple : la jeune femme qui se souvient toujours de son éducation première, se ploie difficilement aux nécessités d'une existence nouvelle pour elle ; tout l'étonné, tout l'effraie. Elle n'a ni la galté insouciante qui amuse, ni l'élégance exagérée qui attire les regards; son esprit, paraît terne et décoloré auprès des hardiesses de langage, de ces fenmies qui se sont fait une célébrité aux clartés et aux bruits de l'orgie.

L'amant d'une femme du monde, a tous les ennuis, du mariage , sans jouir des bénéfices de considération et de respect qui s'y rattachent.

— Brava I s'écria de Brannes, tu me fais là une admirable physiologie de la viejntime. ^

— Tant mieux, si elle est vrai, dit Pauline.

— Pourquoi?

— C'est que, connaissant un peu mieux, l'humanité,

je serai plus heureuse, dans les efforts que je tenterai pour vous attacher à moi, mon ami.

— Oh I je sais que je puis compter sur ton amour, sur ton dévouement.

— Allez, mon ami, ces deux mots-là sont des grelots vides, on se fatigue vite de l'amour, et quant au dévouement, c'est une verlu de vieux domestique de château. Le reproche, ou pour mieux dire l'observation que vous m'avez adressée tout à l'heure, au sujet de votre ami Lachesnay, s'adressait à une convertie.

Oui, mon ami, jusqu'à ce jour, je vous avais refusé de me montrer en public avec vous, j'ai usé despotiquement de mon influence, pour vous éloigner de vos amis : c'était une maladresse, et j'en fais amende honorable ; je n'avais pas conapris qu'en vous forçant à chercher des distractions hors de chez vous ; je me privais d'une joie, d'un bonheur ; et que ma pruderie finirait par vous éloigner peu à peu de moi.

Aujourd'hui que l'expérience m'a rendue plus raisonnable, et que je sais que je puis compter sur voire promesse ; je vous supplie de reprendre vos habitudes d'autrefois. J'accueillerai vos amis avec bienveillance, et sans devenir pour cela la compagne de leurs maltresses, je les verrai avec plaisir.

Enfin le jour où il vous plaira de recevoir quelques intimes, c'est moi, qui ferai les honneurs de votre maison.

Ui JEAN QUI PLKURE

Je vous ai préyena, ne cherchez pas la cause de ce changement là où elle ne se troure pas.

Je vous aime, et veux que vous soyez heureux^ c'est tout le mystère.

—Merci, ma chère PauUne, merci, s'écria le vicomte, sans vouloir en entendre davantage. Je savais bien que tu étais une fille d'esprit, et que tôt ou tard nous finirions par nous entendre .

Comme il venait de prendre son chapeau pour sortir, Pauline continua du ton le plus indifférent.

—J'avais oublié do vous dire, que j'ai rencontré ce matin, chez ma sœur, un de vos bons amis:

— Qui donc? demanda le vicomte en relevant la tête.

— M. Jean Revel.

—Jean Revel est de retour, s'écria de Brannes radieux, tant mieux, je passerai lui serrer la main, et lui demander l'explication de son silence.

— Faites mieux, continua Pauline ; réunissez demain quelques amis, nous fêterons son heureux retour.

—Excellente idée.

Il parut réfléchir et se raviser.

— J'aurais voulu cependant le préparer doucement aux événements qui se sont accomplis. Notre liaison va être pour lui le thème d'un interminable sermon.

— NoD, dit Pauline, car je lui ai tout appris ce matin ' •

~ Et qu'a-t-il dit ?

— n m'a souhaité franchemeot, et comme un brave garçon qu'il est, tout le bonheur possible.

—Eh bien, vrai, je suis ravi de lui voir accepter aussi bien la chose ; je craignais qu'il n'eût des remords de conscience.

—Approuvez-vous ce que j'ai fait, mon ami?

— Complètement. J'écrirai à Revel, de venir prendre le thé avec nous demain soir.

Lachesnay, Berthe, Gervaise et Félibien seront également de la partie; puisque tu veux bien me faire cette concession.

Le vicomte donna à sa maîtresse une double p oignée de main à l'anglaise, prit son chapeau et sortit.

— Mais c'est qu'elle devient charmante, se dit-il en lui-môme, et me sert à souhait. Allons, dans trois mois ce sera une fille lancée -, et du diable ma foi, si elle parie encore mariage, quand elle sera l'amie in- Ume, la confidente des Berthe et des Gervaise.

Elle me trompera probablement, mais je suis bon prince, et ça sera toujours moins ennuyeux que de jouer au ménage.

Bast! après moi elle trouvera quelque vieux Nabab ^ s'intéressera à ses malheurs, et lui.fera des rentes.

Tout en faisant ces réflexions, le vicomte entra à la Bourse, et se dirigea vers la coulisse.

Lachesnay pérorait au milieu d'an groupe de faiseurs : il tendit la main au vicomte et sortit avec lui.

Physiquement, Lachesnay ressemblait à on ténor italien, de la forte rac^.

C'était un de ces grands et gros bellâtres, à barbe bleue: qui font retourner les femmes de quarante ans.

La sottise, Pignorance et la débauche étaient les trois points saillants de son caractère.

— Le mobilier a fait hier 1485, dit-il, à mi-voix, ma foi, j'ai tout vendu. Vous toucherez douze mille balles à la liquidation, mon bon : je n'ai pu faire mieux.

— Merci, dit le vicomte, en grimaçant un sourire de satisfaction.

— Pauline va bien ?

—Très-bien.

— Quelle drôle de fille; je lui gagne un argent fou, et elle m'a en horreur.

—Je crois, dit de Brannes, que ses sentiments se sont un peu modifiés à votre égard.

— Bahl fit Lachesnay avec un rire épais.

—Du reste vous en jugerez demain soir, car elle compte sur vous.

— Ah t mon cher, soupira le coulissier, vous pouvez vous vanter d'avoir là, une jolie fille.

r-Oui, reprit de Brannes, elle me fait honneur. Ce qui ne m'empêche pas de trouver qu'elle n'est pas toujours amusanfe.

—Eh bien! quand vous en aurez assez, faites-moi signe; je vous promets de vous rendre la monnaie de cette perle-là.

—Bahl je ne dis pas non: si je perds au change du côté de la distinction et de la beauté , j'y gagnerai probablement sous d'autres rapports.

— DamI mon cher, dit Lachesnay en secouant les breloques de sa montre, si ça vous va pour fin courant, il y a demandeur !

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