‹ Jean qui pleure et Jean qui ritChapitre 21 sur 32 · RÉSIGNATION · texte numérisé non relu

RÉSIGNATION

Après avoir erré par les rues'en marchant au hasard, lean rentra dans son atelier épuisé de fatigue, et en proie à cette douleur muette et sourde, qui pour n'avoir plas de larmes, n'en est que plus poignante.

Pauline aimait de Brannes ; elle acceptait ouvertement la position qui lui était faite.

De quel droit pouvait-il chercher querelle au vicomte? * •

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Pauline était mère I et cet aveu, qu'elle lui avait fait l'affermissait encore davantage dans la résolution qu'il avait pris, de rester maître de lui, et d'éviter une rencontre dont l'issue, quelle quelle fut ne ferait qu'aggraver la situation de la pauvre Pauline.

Le malheureux était enfermé dans un cercle de fer, dont il ne pouvait sortir ; car son amour et son désespoir, étaient aux prises avec sa raison, tt sa droiture de cœur.

n essaya de travailler pour oublier, mais la pensée incessante, implacable qui brûlait son cerveau, brisait ses forces, et son courage.

Cette absence volontaire qu'il s'était imposée quelques mois auparavant ; il ne l'envisageait plus comme un moyen de salut, maintenant qu'il ne lui restait plus d'espoir, plus d'illusion. Il se faisait au contraire une joie âpre et cruelle d'apprendre tous les détails de leur liaison, de voir par lui-même, ce qui devait achever de le désespérer.

Le nom d'Henriette était d'ailleurs aussi présent à son esprit que celui de Pauline. Car il cherchait dans son isolement à se rattacher, à tous ceux qui pouvaient lui parler d'elle.

Pauline l'avait bien deviné, quand elle disait à sa sœur : laisse-le partir, cela vaut mieux.

Elle savait, qu'il reviendrait bientôt dans ce salon où il avait appris si brusquement la fatale nouvelle : et qne

ET JEAN QUI Rît 251

là, de longues heures s'écouleraienl à parler du bonheur perdu , du bonheur à venir peut-être.

Étrange chose que cet égoïsme de Tamour, qui vous inspire une amitié fraternelle, pour tous ceux qui ont connu et aimé, ceux-là qui vous broient le cœur.

Quelques heures auparavant, Henriette n'était pour Jean qu'une simple connaissance, c'était maintenant une sœur; pour laquelle il se sentait capable de tous les dévonements, et dont il pouvait réclamer Tamitié la plus dévouée.

Cette consolante pensée avait pris un tel empire sur son esprit, que la quittant à peine, il songeait déjà à la

revoir.

Revel en était-là, lorsque de Brannes entra dans l'atelier.

A sa vue, un éclair de colère s'alluma dans les yeux du peintre, mais se maîtrisant aussitôt; il accueillit son rival avec une poUtesse affectée, dont l'intention n'échappa pas ^u vicomte.

— Diable! ^^mon cher, je vous trouve bien cérémonieux, dit-il, en s'asseyant, surtout pour un homme qui. n'a pas jugé à propos, de répondre à une seule lettre.

Revel s'excusa de son mieux, sans toutefois accuser ^lia d'avoir détourné sa correspondance.

25t OEAN QUI PLEURS

— Du reste, continua de Brannes, si vous n^avez pas donné personnellement de vos nouvelles; vous avez assez fait parler de vous là-bas, et votre nom a eu un retentissement, qui a trouvé de l'écho ici.

— Je vous serais vraiment obligé de '^ne pas revenir sur celte triste affaire, reprit Jean avec un peu d'aigreur, vous devez comprendre combien ce souvenir est pénible pour moi.

—Soit, mais par grâce, dites-moi ce que je vous ai fait, pour me recevoir avec cette froideur et cet aii' embarrassé. Avant votre voyage en Belgique, nous étions les meilleurs amis du monde. Je ne crois pas avoir démérité votre affection.

— Aussi est-ce une erreur de votre part, dit Ravel, d^un ton qui semblait démentir ses paroles.

— Tant mieux alors. Ce n'est que tout à l'heure seulement que j'ai su par Pauline, que vous étiez de retour. Vous voyez que je n'ai pas perdu de temps» pour venir vous serrer la main.

— En effet, reprit Jean avec un froid sourire, j'ai vu ce matin mademoiselle Dargis, chez sa sœur; et je me doutais bien qu'elle vous parlerait de cette rencontre.

— Oui, puisqu'elle vous a tout-dit...

Jean, posa une esquisse sur son chevalet, et commença à travailler pour se donner une contenance, e dissimuler plus facilement son émotion.

—Dites-moi, Revel, fit de Brannes après un silence, vous n'êtes pas jaloux du bonheur des autres, n'est-ce pas?

— Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Parce que, répliqua de Brannes, en hésitant à chaque mot, il m'a semblé que mon intimité, avec mademoiselle Dargis, vous affligeait, et que, vous me gardiez rancune.

Jean releva sur le vicomte ses grands yeux bleus, doux et francs et se croisant les bras sur la poitrine :

—Je ne suis ni le frère, ni le fiancé de mademoiselle Dargis pour juger votre conduite, de Brannes ; or, comme je n'ai aucun droit de me mêler de cette affaire, trouvez bon que je garde mon opinion pour moi.

—Comme il vous plaira, mon cher ami.

—Me suis-je jamais immiscé dans vos amours, non, n'est-ce pas ? Pourquoi voulez-vous que je commence aiÇourd'hui?

Mademoiselle Pauline vous aime, et accepte toutes les conséquences de sa nouvelle existence, que voulezvous que je dise à cela?

254 JEAN QUI PLBURE

Après le malheur qui m^est arrivé, ce n'est pas à moi de me poser en moraliste. Il est d'ailleurs des situations, où Ton ne doit prendre conseil que de sa conscience, et où Ton n'a que faire de l'opinion des autres.

— Ma foi, mon cher Jean, je vous avoue humblement que ma conscience est fort embarrassée. Mais en voilà assez sur ce sujet.

Restez-vous notre ami?

— Moi, dit Jean visiblement troublé... Mais il n'a jamais été question, que je sache, de brpuille entre nous.

— Alors, mon cher Revel, comme nous aurons toujours grand plaisir à vous voir ; il faut sans plus tarder rompre la glace, et accepter l'invitation, dont Pauline m'a chargé pour vous ; car c'est elle-même qui a eu, la première, la bonne pensée de fêter demain soir votre retour par un thé d'intimes. Nous serons entre nous : Lachesnay, un brave garçon avec lequel je vous ferai faire connaissance, cette bonne Gervaise et Berthe.

— Ah ! dit Jean , vous recevez encore ces fiUes-lài

— Du moment où Pauline consent à les voir, je ne sais pas, pourquoi je serais plus bégueule qu'elle. Voyons, acceptez-vous ?

— J'accepte, dit Revel en prenant une résolution énergique, car il faut pensa-t-il que je sache , quel est le plus infftme des deux.

OSRVAISE

Ed sortant de chez Revel, le viCjPmte se fit conduire rue d'Isly , chez Gervaise.

Gervaise avait été une des premières clientes du vicomte j qui l'avait lancée huit ou dix ans auparavant, dans le monde galant.

Après avoir vécu pendant quelque temps de cette vie aventureuse et nomade des filles entretçAues; la pécberesse avait fini par faire la connaissance d'un

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jeune espagnol , coasa de piastres , et poitrinaire au premier chef.

Belle, expérimentée et corrompue, Gervaise ne pouvait laisser échapper une aussi belle occasion de faire for lune.

Les médecins ayant ordonné au jeune hidalgo le climat du midi ; Gervaise renonça aux plaisirs et aux enivrements de Paris , pour ijUer jouer à Nice , le rôle de garde malade , et de demoiselle de compagnie.

Le senor Calderon de Mendoza , était, avons-nous dit, castillan et phtisique : deux excellentes raisons pour être fortampureux sous le beau ciel du midi.

Gervaise avait trente ans , et un tempérament de mexicaine.

Au commencement du troisième hiver, le jeune castillan expira à l'hôtel du Bel-Air, ivre d'amour, et saturé d'huile de foie de morue.

Gervaise prit le deuil, et revint à Paris avec un testament olographe, qui lui constituait, une rente viagère de douze mille francs.

L'Espagnol avait lutté courageusement; mais la pécheresse n'avait pas perdu ses peines et son temps.

Son ambition complètement assouvie , elle résolut de faire de l'art, après avoir fait du métier.

Son esprit railleur,, et son scepticisme longtemps opprimés, par la domination financière, sous laquelle

elle avait vécu jusqu'alors : les concessions humiliantes que son intelligence avait dû faire aux fermiers insolents, dissolus et stupides^ qui exploitaient sajeunesse et sa beauté; avaient éveillé en elle les idées d'indépendance les plus révolutionnaires.

N'ayant plus besoin de compter sur la bourse des antres : simple et modeste , comme une bourgeoise, dans ses toilettes, et ses plaisirs. Gervaise déclara une guerre acharnée^ sans merci à ses anciens protecteurs, que la force de l'habitude ou l'attrait du plaisir, poussaient dans son boudoir.

Elle commençait par flageller avec un cynisme incroyable , un esprit de démon , leurs ridicules et leurs vices; après quoi, elle leur présentait la nouvelle carte de ses faveurs, dont le prix avait quintuplé.

La colère et la honte sont mauvaises conseillères, surtout quand elles servent de manteau à la luxure.

Les mondors pestaient au fond du cœur, mais finissaient toujours par payer, afin de trouver une sortie possible ; et d'avoir le droit de mépriser, celle qui venait de les humilier sans pitié.

Ce n'était-là , du reste, que l'exception , car la pécheresse avait renoncé à cette clientelle dorée ; pour choisir ses amants parmi les fils df famille sans fortune , ou que des parents intéressés laissaient sans argent.

Après avoir mangé le pain des autres, la pécheresse

trouvait une jouissance ioconnue : une joie impitoyable à prodiguer gratuitement ses faveurs , à faire partager ses plaisirs et jusqu^à son dîner, à ces étourdis sans eiipérience qui se grisaient avec un premier amoor; pour pouvoir leur dire le jour, où elle les jetait à la borne.

— Ah , ça ) mais , mon cher, de quel droit vous fâchez-vous? je vous ai logé, nourri, et vous ai diwné des épingles de cravate : que diahie voulez*vous donc de plus?... Demandez-donc à votre papa, qui conoati lui aussi la couleur de mon ciel de lit : commet on nomme les amoureux , qui ne payent pas nos faveurs.

D'ailleurs, en disant que Gervaise avait été lancée par le vicomte, nous avions tout dit déjà , pour les esprits clairvoyants.

De Brannes avait conservé pour Gervaise une véritable amitié ; et la pécheresse professait pour lui une sorte de culte.

C'était son chef d'école.

Elle eût rencontré une plus mauvaise nature que lai, que cette admiration n'eut pas manqué de tomber à plat : mais depuis dix ans le vicomte tenait encore la corde.

Il y avait bien huit ou dix mois, que de Brannes n'était allé lavoir : en l'apercevant, Gervaise courut à \m les bras ouverts , etl'embrassa sur les deux joues.

ET JfiAN QUI RIT 261

• —Je savais bien, s'écria- t-elle , que tu finirais par jouer, à mon bénéfice la dernière scène de Tenfant prodigue... Tu vas bien, du reste.

— Parfaitement , dit le vicomte en s'alongeant dans on fauteuil.

— Mais, que diable es-tu devenu depuis le siècle qu'on ne t'a vu ?

De Brannes mit rapidement la courtisane au courant des événements.

— Ahf oui, je me souviens, dit-elle, tu avais la toquade des femmes du monde : Eh bien 1 est-ce amusant?

— Heu! Heu! fit-il , tout en tirant les pointes de son faux col, et en secouant la tête.

— Un four, dit Gervaise en riant.

— Ta sais , la chose a du bon , et du mauvais, reprit de Brannes d'un air profondément ennuyé.

— Oui y oui ^ le bon , c'est le triomphe de Tamourproprel la roue du paon , et les premiers huit jours de Inné de nûel. Le mauvais : c'est l'excès de distinction , c'est l'amour discret, pudibond et embêtant, c'est le pot au feu, enfin.

-Voilà!

— Je connais qela^ va, sans compter le mariage qui est toujours susipendu sur votre tête comme l'épée à% Damoclès.

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Ah ! je comprends que lorsqu'on est à ce régime-là , on ait besoin de prendre des toniques , de temps en temps.

Tout en parlant y la pécheresse regardait le vicomte avec un sourire singulièrement provocateur,

De Brannes n'eut pas Pair de comprendre , et alluma un cigare.

— Je venais, dit-il , tïnviter pour demain swr , si tu n'as rien de mieux à faire.

Gervaise regarda le vicomte avec un véritable étonnement.

— Ta maltresse ne fait doncpas nid commun ?

— Au contraire, et je vais t'expliquer, ce que j'attends de ton amitié.

— Tu permets, interrompit Gervaise en prenant dans son armoire à glace , des bas de soie gris-perle et des bottines de chevreau à petits talons évidés.

Le vicomte fit un signe affirmatif, et lorsque la pécheresse se fut chaussée avec le sans-façon le plus encoti' rageant , un sourire approbateur passa sur ses lèvres.

-— Je ne te savais pas aussi bien faite, dit-il , en lorgnant son ex-amante.

Gervaise frappa du pied pour assurer l'aplomb de ses bottines, et relevant ensuite jusqu'au genou les volants de dentelles de son peignoir, elle regarda ses jambes et ses pieds, avec une véritable satisfaction.

— Oui, dit-elle , je suis assez bien campée sar mes ergots.

Nous devons reconnaître qae cette opinion n'avait rien d'exagéré;

Gervaise avait une fig[ure plate et commune, tnais elle était remarquablement belle de furmes.

— Voyons , mon bon , reprit-elle en prenant une cigarette sur la cheminée, tu veux que je vienne chez toi demain soir.

-Oui.

— Pourquoi faire?

— Hais , je te Pai dit , pour passer la soirée avec Dons : boire du thé et manger des babas.

— Très-bien , je n'ai pas besoin d'autre explication à présent , je sais ce que tu veux.

— Que comprends-tu donc ?

— Je comprends que du moment où je ne dois paâ sortir de chez toi à dix heures du matin , avec mon corset roulé dans un journal ; ton invitation a un but pi as sérieux.

Tu me connais trop bien pour savoir à quel danger tu exposes ta maîtresse, en me présentant.

— Gervaise î fit de Brannes avec admiration , tu es le démon le plus adorable que j'aie jamais connu.

— Allons, rassure-toi, nous tâcherons de la dégourdir un peu, cette petite princesse là , et de lui faire

comprendre ses devoirs. Voyons, sois franc? y tienstu beaucoup?

— Je tiens à ne pas l'épouser, dit le vicomte en se levant.

. — C'est de la générosité de ta part.

— Merci.

— Eh bien , mon cher, je te féponds que dans un mois, madertïoiseUe PaWine, n'aura pltfs envie de felire une semblable école.

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