‹ Jean qui pleure et Jean qui ritChapitre 23 sur 32 · scène · texte numérisé non relu

scène

Après avoir présenté officiellement Lachesnay à Jean Revel, et serré la main à mesdemoiselles Berthe et Annande; de Brannes fit prier Pauline de se hâter de Tenir faire les honneti^s de son salon.

Pauline entra, comme Georges allait s'acquitter de cette mission.

Elle était en grande toilette de soirée, et portait une robe de taffetas blanc, ornée de volants de dentelles.

Trois rubans de velours-cerise tranchaient sur sa magnifique chevelure noire, et formaient une coiffure aussi simple que gracieuse, qui rappelait les beaux

camées antiques.

Elle était d'une pâleur mortelle, ses yeux brillaient d'an éclat fiévreux, mais ses lèvres souriaient gracieusement.

A sa vue, Jean Reyel sentit comme un nuage lui passer devant les yeux. Il fut obligé de s'appuyer sur le dossier d'un fauteuil, pour ne pas chanceler.

Pauline se dirigea rapidement Ters le groupe f<H*mé par les trois femmes, leur tendit franchement la main comme à d'anciennes connaissances, et s'excusa de s'êlre fait attendre.

Lachesnay s'avança les bras arrondis et la bouche en cœur, pour lui débiter un complilnent, digne en tout point du Secrétaire des amants.

—Vraiment, dit Pauline en riant, je ne vous savais pas si respectueux, mon cher Lachesnay, vous avez des jours marqués de rose à ce qu'il paraît.

— Charmante l elle est charmante, s'écria le boursier, en pivotant sur ses talons.

De sa place, Revel s'inclina lentement.

Pauhne traversa le salon, et alla droit à lui.

— Merci, dit-elle, en lui tendant la main, je comptais sur vous.

Revel releva sur la jeune femme un regard glacé.

Cfette âssuràtice bouleversait sa raison.

Gervaise, Armande et Berthe s'étant emparées du divan, Pauhne, quitta le jeune peintre pour réclamer une place au milieu de ces dames.

Lachesnay et de Brannes, qui causaient avec animation près de la Ifenôtre, se rapprochèrent du groupe.

ET IKAN QUI lUT 269

Qadnt à Revel, il avait pns un journal, et semblait absorbé par la lecture d'un premier* Paris.

— Eh Jbien ! que dites-vous de neuf, Berthe, fit de Brannes, pour engager la conversation générale.

— Quelle bonne petite phrase , répartit Gervaise eu s'adressant à ses voisines. Que dites-vous* de neuf...

— Oui, fit à son tour mademoiselle Berthe, elle ouvre assez bien la scène. Armande qui est très-ferrée sur les jeux de mois, vous dirait que c'est la moitié do dix-huit... Mais moi qui me respecte, je vous mets au courant en trois mots : Gustave efet parti depuis huit jours, en me laissant l'intendance générale de sa voilure, de son singe, et de son canot.

— Eh bien, comment gouvernez-vous toutes ces choses, demanda Lachesnay ?

— Je prête la voiture à Edmond : je me débarrasse de Jules en l'envoyant canotera Saint-Ouen; et je fais bon ménage avec Jako, qui mange ses carottes dans mon salon, et couche la nuit avec mon kings^dog.

— Pourquoi cette faveur marquée, demanda Gervaise. .

— Ah f voilà ! c'est que Gustave adore son singe, et qu'il me peûe mille francs de pension pair mois, pour lui et son animal.

— Diantre I c'est peu, fil Gervaise.

— Maiî c'est comme cela : le jour où j'ai fait mine

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de trouver que Jako, était de trop ; Gustave a posé la question de cabinet.

— Moi, j'aurais .pris le Jako, sans le .. Gustave, dit Armande.

— C'est-à-dire que si cela continue, il le conduira dans le monde, reprit Berthe avec humeur.

— Et, fit Gervaise, s'il le fait habiller par son tailleur, on les prendra pour les deux frères.

 ce dernier trait, Pauline battit des mains avec une joie enfantine.

— Avouez que tout cela vous parait étrange, dit Gervaise en se penchant à l'oreille de Pauline, et que vous en riez, un peu par politesse, pour nous encourager.

— Non , dit Pauline, en cherchant à reprendre son assurance; l'esprit n'a pas besoin de lettres de noblesse, pour avoir droit d« cité.

— Tiens, mais on dirait qu'elle se forme ta femme, murmura Lachesnay au vicomte.

— Oh t je suis tranquille, avec Gervaise elle est à bonne école.

Georges ouvrit les deux battants de la porte de la salle à manger.

Pauline passa son bras sous celui de Gervaise, et l'entraîna vers la table, où une grande théière d'argent lançait au plafond des nuages de vapeur.

-r- Vous allez m'aider à faire les honueors de mon

eau chaude, dit-elle en désignant à la pécheresse un plateau chargé de petits gâteaux glacés, et de bonbons.

— Volontiers.

Les deux femmes commencèrent à servir.

— Ah ça I mais que diable avez-vous ce soir, mon cher Revel, dit le iiicomte en voyant le peintre refuser la tasse de thé que lui présentait Pauline. Vous avez la mine d'un héros de mélodrame.

— J'ai beaucoup travaillé aujourd'hui, répondit Jean en s'efforçant de sourire, et suis très-fatigué.

— Raison de plus pour prendre des forces, dit Gervaise en s'arrôtant devant Revel...

Ëljrennez-moi, mon bon monsieur, je n'ai pas encore fait mes frais, de la soirée.

Revel pritun quartier d'orange glacée, pour s'en débarrasser.

— Mesdames I reprit de Brannes en frappant sur l'épaule de Jean, je dois vous prévenir que ce gentleman que vous voyez-là, mon homonyme : est le garçon le plus joyeux que j'aie jamais rencontré.

— Bah ! fit Gervaise, qui faillit laisser tomber le plateau.

— Seulement il a ses heures de décroissance, comme la lune.

— Non, dit Revel, j'ai mes jours de deuil, comme les autres ont leurs jours de joie; et s'asseyant devant le piano^ il se mit à jouer le même quadrille.

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qu'HenrieUe avait exécuté dans son atelier qnelqnes mois auparavant.

— Une polka ! une polka I cria Gervaise en entraînant Pauline, au milieu du salon.

— Soit, reprit Jean, en frappant les premières mesures d'une polka nouvelle.

Les deux femmes s'élancèrent en tourbillonnant, aux applaudissements de la 'galerie.

— Bravo I Revel, cria de Brannes, vaut mieux tard que jamais ; et prenant le bras de Lachesnay, il descendit avec lui au jardin.

— Merci, M. Revel, dit Pauline haletante en venant s'appuyer contre Tangle du piano.

— Mon Dieu I mais vous soufTrez, madame, s'écria Jean, en la voyant pâlir et chanceler.

— Ce n'est rien , dit-elle en riant, un éblouissement, causé par le mouvement précipité de cette polka.

— Oui, oui, crièrent en ce moment Berthe et Armande en s'adressant à Gervaise, l'histoire de ton premier ankant.

Ûh I mais cela m'intéresse infiniment, dit Pauline, en se rapprochant vivement du groupe.

— Vous le connaissez, madame, demanda Gervaise un peu surprise.

— Oui, dit Pauline d'un ton dégagé, et comme le héros de votre histoire, est le même que celui de mon

roman; je ne serai pas fâch<^e de savoir par comparaison, à quel chapitre j'en suis arrivée.

— Vous le voulez, fit Gervaise après un silence.

— Oui, dit résolument Pauline, à charge de revanche.

— Perdue ! perdue ! murmura Jean d'une voix sourde, en s'élançant dans le jardin, pour cacher ses larmes.

Pendant que Gervaise racontait dans le salon Thistoire galante de ses amours avec le vicomte; Jean Reyel surprenait involontairement, le marclié infâme que de Brannes passait avec son ami Lachesnay.

Marché que nos lecteurs connaissent déjà, et dont le vicomte venait d'arrêter les dernières conditions.

De Brannes et son ami» rentraient par la salle à manger, au moment où debout, sur le seuil de la

porte du jardin, apparaissait Jean Revel pâle et défait, les lèvres contractées par un sourire de dégoût et de pitié.

Gervaise venait d'achever le récit de ses aventures lorsque Jean s'avança lentement vers le cercle formé par les femmes, et au milieu duquel de Brannes et Lachesnay venaient de prendre place.

— Vous oubliez un chapitre, dit-il d'une voix éclatante.

— Lequel, demanda Gervaise.

— Celui où un misérable sans cœur et sans âme, trafique de l'amour de sa maîtresse; et la vend comme une marchandise à un drôle sans pudeur.

A ces mots qui le soufiîetaient en plein visage, de Brannes se leva pâle de colère, et fixant sur son adversaire un regard haineux.

— Et vous connaissez cet homme? demanda-t-il d'une voix brève.

— J'ai cette honte, dit Revel.

— Ayez donc au moins le courage de le nommer, qu'il puisse vous tuer sans remords.

— Ohl fit Revel, en riant, vous êtes bien pressé, vicomte. Si je ne gardais pas ce nom ponr la fin de mon histoire ; ces dames n'y prendraient aucun intérêt. Ne meprésentiez-Tous pa& to«t-ihrbeiire eonme

on baladin des plus amusants, laissez-moi donc jouer mon personnage.

— Ah ! par pitié I taisez-vous ! murmura Pauline, d'one voix suppliante.

— Cela va mal tourner, dit Geivaise à l'oreille de sa voisine.

— Monsieur, votre conduite est celle d'un rustre, fit lachesnay en venant se placer en face de Jean, et je TOUS défends d'ajouter un seul mot.

— Bah! dit Revel, est-ce que par hasard M. de Brannes , vous aurait donné la maison par dessus le marché , pour commander ici.

Le boursier recula de quatre pas , altéré p^r cette réponse.

— Alors, c'est à moi de vous chasser! s'écria le vicomte en indiquant la porte à Revel... Vous êtes ivre, ou vous êtes fou , sortez !

— Oh! pas avant de vous avoir fait connaître, s'écria Jean. Vous me tuerez demain, soit, mais je vous aurai déshonoré ce soir.

Allons ! ne faites donc pas tant de façons , volts êtes ici en famille, vicomte, et ces dames seront indulgentes.

Bêrthe et Armande se serrèrent l'une contre l'autre avec effroi.

Quant à Gervaise, elle regardait le jeune homme avec admiration.

— ■ Voyons , dit Lachesnay avec un geste menaçant.

— Ah I dit Jean, je ne vous engage pas à essayer de la force brutale.

— Que feriez-vous donc î

— Je n'attendrais pas à demain pour vous tuer, dit Revel d'une voix ?ourde.

— Oui 5 fit le vicomte , à coups de poings, n'est-ce pas, comme vous avez tué le marquis Dargisà Bruxelles.

Il parait décidément que c'est votre manière.

— Vous aimiez cet homme , reprit Jean en s'adressantà Pauline, et vous croyiez encore en sa loyauté, en son honneur ! Eh bien I vous n'étiez pour lui que la dernière des tourlisanes ; et comme ces êtres sans nom, qui rampent dans la fange de la société : il spéculait sur votre beauté pour s'en faire un marchepied de fortnne.

Un cri déchirant s'élança des lèvres de la malheureuse femme , qui se laissa retomber sur le divan.

— Démentez-moï donc si vous l'osez, continua Jean en s'adressant au vicomte.

— OIÎ! je vous tuerai!

— Ah ! oui , vous êtes brave l'épée à la main , n'estce pas. Eh bien ! moi qui vous ai vu trembler et pâlir devant un homme: moi que yous avez abandonué lâchement quand un valet accourait pour me défendre... Je vous dis que vous êtes un lâche!... Tenez,

voyez comme la peur décompose son yisage I et comme ses mains tremblent. . .

Et Jean bondissant jusqu'aux panoplies suspendues contre la muraille, décrocha deux épées de combat et en jeta une aux pieds du vicomte.

— Enfin! s'écria de Brannes en ramassant Parme. Les deux adversaires mirent habit bas.

— Mais c'est de la folie, s'écria Lachesnay en cherchant à s'emparer de l'épée du vicomte , ce duel est impossible ici.

— Place, fais- moi place, dit le vicomte avec rage; c'est devant vous tous qu'il m'a insulté : c'est devant tous qu'il faut que je me venge. Vous êtes témoins que je n'ai agi que dans le cas de légitime défense.

— Allons , dit Jean , votre moyen n'est guère ingénieux : nous sommes les meilleurs amis du monde, C'est une simple leçon d'escrime que vous allez me donnet.

Un des fleurets se sera démoucheté dans la chaleur de l'assaut, voilà tout.

La justice ne se donnera même pas la peine de faire une enquête... Les maladresses ne l'intéressent point.

— Soit , dit le vicomte en tombant en garde.

— Arrêtez I par pitié I par grâce ! s'écria Pauline d^one voix déchirante.

Lachesnay prit les deux mains de la jeune femme ,

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pendant que Berthe et Armande s'élançaient vers la porte du jardin.

Gervaise seule resta calme , et alla s'asseoir à l'autre bout du salon !

— Courage! dit-elle, en passant ania'ès de Revel. Les deux adversaires tonxbèrent en garde à trois pas

de distance.

Le vicomte était un des meilleurs élèves deRaymondi, et sa légèreté était citée à la salle d'armes: Revel n'avait pour lui qu'une grande vigueur de poignet.

A la troisième passe , de Brannes ût une feinte de coup droit pour se fendre sur son adversaire , et lui porter un coup de seconde.

Mais Jean para la botte avec une telle force , que l'arme du vicomte , chassée par le fort de l'épée de son ennemi, bondit sur le tapis.

De Brannes poussa un cri de rage , et écarta de sa main gauche l'épée de Jean, qui venait de lui effleurer la poitrine.

Sur le terrain et en présence de témoins sérieux, cette violation des règles du duel eut été flétrie comme elle le ménisàt.

— Vous voyez bien que vous êtes un lâche , s'écria Jean en arrachant Parme des mains du misérable. Allons, ramassez votre épée et continuons.

— Ma pauvre petite Jeanne ! ma pauvre petite fille!

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dit Pauline en tombant à genoux , et en cachant son visage dans ses deux mains.

A ce cri si touchant de la malheureuse femme, Revel chancela comme s'il vennit d'être frappé au cœur.

— Non I dit-il entre ses dents , je ne le tuerai pas.

— Mais finis-en donc avec lui, cria Lachesnay avec emportement.

Les deux épées s'enlacèrent et le frôlement de l'acier contre l'acier, grinça de nouveau.

— Touché! s'écria de Brannes en détachant un coupé, qui alla frapper Jean en pleine poitrine.

Le coup avait été porté avec une telle violence , que

Revel alla trébucher contre la muraille.

— Casse-cou , dit Lachesnay avec un cynisme révoltant.

A la vue du sang qui rougissait la chemise de Revel , les fenmies poussèrent des cris d'effroi , et se jetèrent sur le vicomte pour arrêter le combat; pendant que Lachesnay fermait avec soin toutes les portes.

Pauline seule s'élança vers le blessé qui était resté debout contre la muraille , l'œil fixe, une main crispée sur le cœur.

L'épée du vicomte lui avait traversé le poignet gauche, et avait pénétré de quelques lignes dans la poitrine.

— Malheureuse , c'est moi qui ai tout fait I murmura

Pauline avec désespoir; et déchirant son mouchoir, elle

releva doucement le bras du blessé et commeDça à baudenla plaie.

— Le coup était bon , dit Revel dont le visage prit subitement une expression de gaité insultante , mais il y a un Dieu pour les braves gens...

Vous m'excuserez , M. Lachesnay, si je ne fais pas demain votre partie. Mais rassurez-vous, vous n'aurez

rien perdu pour attendre.

De Brannes s'approcha de la cheminée, et agita le cordon d'une sonnette.

— Georges , dit-il , faitc^s avancer une voiture.

— Non, ditGervaise en se levant, je mets mon coupé à la disposition de ce brave jeune homme. Cette voiture , n'a jamais charrié que des filles comme moi , ou des vicomtes comme... Le sang d'un homme de cœur, ne peut que le purifier de toutes ses souillures.

— Cinq minutes après , Jean Revel qui venait de s'évanouir, était transporté dans le coupé de la pécheresse.

— Où faut-il le conduire, demanda Gervaise, en reprenant son chapeau et son mantelet.

— Chez toi, au diable, dit Lachesnay.

— Rue de Berlin, 19, fit de Brannes, en s'asseyanl ea face de son ami, et en commençant une partie d'écarté.

— Non y murmura Pauline bas à Toreille de Gervaise, chez ma sœur, rue de Grenelle-Saint-Germain, 128.

— Ah f très-bien , se dit la pécheresse en s'élançant dans sa voiture , c^était Tamant de cœur : c'est égal , il y a au bagne des bandits , qui ont plus de générosité et de pudeur, que ce de Brannes et ce Lachesnay.

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