‹ Jean qui pleure et Jean qui ritChapitre 24 sur 32 · HENRIETTE · texte numérisé non relu

HENRIETTE

Pauline avait eu raison de compter sur l'inaltérable dévouement de sa sœur.

Quand la pécheresse lui eût raconté en détail , les événements de la soirée ; la pauvre enfant sentit son cœur se briser dans sa poitrine , et sa douleur fut si vraie et si toudiante , que Gervaise elle-même en fut touchée.

— Voyons, dit-elle, ce n'est pas le moment de nous attendrir, commençons par nous occuper de ce pauvre diable.

«— Oui, oui , dit Henriette , il faut le faire porter ici.

— Mon cocher est fort comme un hercule, il le montera dans ses bras.

— Moi je vais préparer un lit dans le salon, dit Marcelle en commençant à ranger les meubles.

— Que faudra-t-il dire au concierge , demanda Ger vaise, qui , du premier coup d'œil, avait vu à qui elle avait affaire.

— Dites-lui que ce jeune ho*mme est mon frère , et qu'il s'est blessé en jouant avec un pistolet... Peu m'importe du reste , l'opinion du monde Je passe bien déjà, pour avoir un enfant.

Une heure après , Jean Bevel était couché dans le lit que Marcelle venait de préparer pour lui; et Gervaise rentrait avec son médecin qu'elle était allée chercher, en brûlant le pavé.

Le médecin sonda la plaie, et posa le premier appareil.

La blessure que Jean avait reçue à la poitrine n'était , à vrai dire, qu'une simple égratignure; mais celle qai lui trouait le poignet de part en part, présentait une certaine gravité.

L'homme de l'art répondait de la vie du malade, mais il désespérait de rendre le mouvement à la main gauche.

Revelpouvaitrester estropié toute sa vie.

Raminé par les soins du docteur, Jean ne tarda pas à reprendre connaissance; pour retomber presque aussitôt, dans une somnolence et une prostration complètes.

Pendant le trajet de la rne dn Bac à la rue de Grenelle, il avait perdu une quantité énorme de sang.

— Il est probable qu'il aura un peu de délire cette nuit , dit le docteur, ne vous effrayez pas et faites-lui boire la potion que je vais vous envoyer.

— Ma voiture va vous ramener chez vous , docteur.

— Vous restez , Gervaise ?

— Oui, dit-elle, si madame veut bien mû permettre de rester cette nuit , auprès de notre malade.

— Merci, dit Henriette. J'accepte avecreconnaissance.

Marcelle roula un fauteuil auprès du lit de Jean , et réclama avec tant d'instance le soin de veiller le blessé, que les deux femmes durent céder.

Henriette fit passer Gervaise dans sa chambre à coucher.

La petite Jeanne dormait dans son berceau.

— La jolie petite fille , dit Gervaise en se penchant sur le berceau, pour la regarder en souriant.

— Oui , dit Henriette , c'est Penfant de ma sœur.

— Ah ! fit-elle avec un soupir, elle est bien heureuse! moi aussi j'ai eu un enfant , mais le bon Dieu me l'a repris.

— Pauvre femme! dit Henriette avec bonté.

— Allez 5 ne me plaignez pas I elle eût rougi de sa mère , peut-être , ou se serait perdue un jour... comme moi... Et Gervaise ajouta d'une voix émue... Elle est mieux là où elle est.

S88 IKiN QUI H<BUIUS

Henriette avança «ne eausevise auprès du fea, et rengagea à se reposer.

— ScHt, dit-elle en s^enveloppaul dans son diâle, mais je veillerai.

Henriette s'agenouilla devant le berceau de la petite Jeanne, et après être restée quelques minutes en prières, se jeta toute habillée sur son Ut.

La tête ile la courtisane retomba bientôt sur son épaule, et ses yeux allourdis par la fatigue, se voilèrent peu à peu...

— Ah I misérable nature, dit-elle en essayant en vain de lutter contre le sommeil, tu n'as de force et de courage, que pour la fatigue d'une nuit d'orgie, que pour le mal.

La nuit s'acheva sans accident.

Le lendemain, Gervaise partit au petit jour, en demandant la permission d'envoyer dans la journée savoir des nouvelles du blessé.

Lorsque le médecin revint pour lever l'ai^areil, Jean Revel avait repris toute sa connaissance. En apprenant par Marcelle, chez qui on l'avait transporté, un éclair joyeux illumina son visage.

— Elle viendra! je la verrai encore, dit-il arec émotion.

Henriette s'approcha du malade.

— Oui, si vous êtes raissonable, et si vous vous laissez bien soigner.

A la vue d'Henriette, de grosses larmes coulèrent sur ses joues décolorées ; et il resta quelques minutes, avant de pouvoir parler. Marcelle se retira discrètement.

Henriette ignorait complètement la résolution déses-

pérée de sa sœur ; et, lorsqu'elle apprit de la bouche même de Jean à quel degré d'avilissement elle était descendue ; elle ne put trouver une seule parole pour la défendre.

—Maintenant, dil-elle d'une voix altérée, elle est perdue pour vous, comme pour moi. Dieu m'est témoin que j'ai fait tous les sacrifices, que j'ai eu tous les dévouements pour elle... Et Henriette raconta alors à Jean, l'existence qu'elle s'était imposée pour élever près d'elle l'enfant de Pauline. Ses inquiétudes, ses souffrances, et chose plus cruelle encore, la perte de l'estime de tous sos amis, qui l'accusaient d'encourager les désordres de sa sœur.

—Ah î fit Jean qui semblait dévorer toutes ses paroles, vous étiez le bon ange de la famille. Oui, vous avez raison, je dois oublier jusqu'à son nom, elle est morte pour moi à présent. Mais pourquoi m'a-t-élle fait transporter ici, voilà ce que je ne puis m'expliquer.

—Fallait-il donc vous laisser mourir sans secours, dit Henriette avec bonté, vous n'avez ni parents, ni amis pour veiller près de vous^ et vous consoler. Elle a bien fait de penser à moi pour reniplir .ce double devoir.

— Merci! murmura le blessé en arrêtant sur la jeune fille un regard reconnaissant.

— Maintenant, dit Henriette en se levant, il faut que je vous quitte pour aller donner mes leçons: Marcelle restera auprès de vous en mon absence.

— Vos leçons, dit Revel qui n'avait pas compris.

— Oui, dit Henriette en souriant, il faut bien que je gagne les mois de nourrice de ma petite nièce.

— Oh ! tenez, s'écria Jean avec élan I vous êtes un ange!....

Lorsque Henriette rentra quelques heures après, Marcelle lui remit une lettre et une carte.

La carte portait le nom de Gervaise.

La lettre était de sa sœur. Pauline lui annonçait qu'elle allait passer huit jours à Fontainebleau avec de Brannes , lui reconunandait d'avoir bien soin de son enfant, et s'excusait enfin de ne plas aller prendre des nouvelles du blessé.

Henriette froissa la lettre, et la jeta au feu.

— C'est bien, dit-elle, et comme le berceau était vide, où donc est la petite ? continua-t-elle, en s'adressant à Marcelle.

—Avec M. Jean, dit Marcelle en soulevant la portière du salon.

Le blessé était accoudé sur ses oreillers, et portait à ses lèvres la petite main de l'enfant, qui lui souriait comme à un ami.

Henriette les contempla pendant quelques secondes en silence.

— Allons, Marcelle, cria Jean, ma petite amie, va se fâcher, reprenez-la bien vite, avant qu'elle ne pleure.

Henriette entra et prit l'enfant dans ses bras.

—Vous me la rapporterez, n'est-ce pas, dit Jean en souriant, elle est si gentille, et nous faisons si bon ménage...

C'est à regret que nous -sommes forcé de passer rapidement sur les événements qui s'accomplirent pendant la longue convalescence de notre ami Jean.

Ce tableau d'intérieur, eut été une véritable bonne fortune pour notre plume ; mais il ne pouvait entrer dans le cadre que nous nous sommes imposé.

La reconnaissance acheva rapidement ce que l'amitié et l'estime, avaient commencé.

Jean Revel devina bientôt le secret d'Henriette.

Les soins empressés de la jeune fille, son dévouement sans bornes, la tristesse que lui inspirait la pensée d'une séparation prochaine : rien n'avait échappé au jeune homme.

Quand le souvenir de Pauline venait parfois lui serrer le cœur, il regardait Henriette; et la douce séréuité de ce visage angélique lui rendait le calme et la raisen.

Un autre Iten rattachait encore ces deux êtres Tun

à Patitre : Taffection qu'ils portaient à Penfant de Pau- Une.

La petite Jeanne était devenue l'inséparable compagne de Jean, pendant les longues absences d'Henriette ; et sa tendresse pour elle était si démonstrative, si vraie, si «ommunicative, que lorsqu'une souffrance passagère venait à arracher à l'enfant des cris de douleur ; Jean n'avait qu'à la prendre dans ses bras, et à lui parler pour la calmer aussitôt.

Quinze jours s'étaient écoulés sans que Pauline eut donné de ses nouvelles et Henriette commençait à concevoir de sérieuses inquiétudes ; lorsque la jeune femme entra un matin chez sa sœur.

Henriette venait de sortir pour faire quelques emplettes.

PauUne avait vieilU de dix années pendant ces quinze jours, et Marcelle fut effrayée de l'altération de son

visage.

. — Ma fille! montrez-moi ma fille, dit-elle en se laissant tomber dans un fauteuil.

— Marcelle posa doucement l'enfant sur ses genoux.

Pauline la serra avec égarement sur son sein, tout en la couvrant de baisers.

— Voyons, parle-moi donc, Marcelle, dis-moi qu'il est sauvé.

— Oui, dit Marcelle, et cela, grâce à mademoiselle Henriette, car le médecin avait eu an moment de se-

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rieuses inquiétades pour sa raison. Mais il va tout- àfait bien maintenant.

— Ah ! tant mieux, dit Pauline avec émotion. . Ma bonne Marcelle, tu as pour ce jeune homme un dévouement sans bornes.

— Oui, dit la nourrice, et c'est au nom de la reconnaissance que j'ai pour lui, que je vais vous parler, Madame.

Je ne suis qu'une pauvre femme sans éducation, et je De sais pas tourner de belles phrases, pour obtenir ce que je veux.

Hais c'est à genoux que je vous supplie ; c'est au nom du bonheur de votre sœur que je vous implore. Madame.

— Oh I je te comprends, va : Il l'aime, n'est-ce pas, dit PauUne, dont le visage rayonna d'une joie soudaine.

—Oui, dit Marcelle, mais s'il vous voyait, il oublierait peut-être ses bonnes résolutions.

—Dieu soit béni I murmura Pauline, j'ai réussi.

—Hélas! non, il pense toujours à vous; pendant son sommeil, votre nom s'échappe encore de ses lèvres. . .

— Mais, que puis-je faire de plus, dit Pauline avec désespoir, si son amour est plus fort que son mépris.

—Partez! partez Hen loin, dit Marcelle.

— Tu as raison, reprit-elle après avoir réfléchi, nous partirons» ensemble, Marche, avec notre ange adoré.

—Ah 1 TOUS voulez reprendre la petite?

— Oui, dit Pauline, pour lui consacrer ma vie eiitière. Mais qu^as-tu donc à hésiter : ne suis-je pas sa mère.

—Sa mère, reprit doucement Marcelle, vous êtes sa' mère, c^est vrai... Mais vous ne pourrez jamais lui donner un nom.

— Ahl murmura Pauline frappée au cœur, ta es cruelle.

—Non I car c'est pour son honheur à venir.

Allez, vous n'êtes pas la seule à aimer cette chère petite ; et si vous aviez assez de courage et de volonté pour la laisser ici... Elle aurait bientôt une famille, un nom.

—Ils Padopteraient? dit Pauline haletante d'émotion.

— Oui, fit Marcelle, c'est leur vœu le plus cher !

— Mais si loin que je sois, il y aura toujours un moment, où je voudrai embrasser ma fille, où mon amour sera plus fort que ma raison.

— Non, reprit Marcelle, car ce jour-là vous songerez aux conséquences fatales de votre retour; et vous ne voudrez pas compromettre le repos de votre sœur, et Favenir de votre enfant.

' —C'est vrai.t c'est vrai i... et j'étais insensée quand je voulais enchaîner son existence à la mienne.

Je n'aurais jamais été qu'un embarras ou qu'une

honte pour toi, pauvre petite 1 ah! je yeux que tu soie heureuse, un jour.

— Voyons, calmez- vous. Madame ! fit Marcelle avec bonté, vous avez tout le temps de prendre une résolutioD.

Pauline détacha de son col une petite médaille d^argent, et la passa à celui de son enfant.

— Cher ange ! c'est l'image de la vierge Marie, elle le portera bonheur, dit-elle en prenant entre ses mains la tête de la petite Jeanne et en la couvrant de baisers.

Vous en aurez bien soin, n'est-ce pas, Marcelle, vous ne la quitterez jamais.

— Jamais.

—Merci, dit Pauline en serrant avec force la main de la brave femme. Allez, vous serez contente de moi, Marcelle.

•—Vous n'attendez pas votre sœur ?

—Non! dit Pauline, vous lui remettrez ce petit bouquet de violettes; en lui disant que je reviendrai bientôt.

Laissez-moi l'embraç&er encore une fois, dit-elle en se penchant sur le berceau.

Au revoir, Marcelle 1 au revoir.

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