SAINT-OUEN
—Eh bien ! vrai, dit le vicomte en se renversant dans an fauteuil ; c'est une singulière fantaisie que tu as eue là, ma chère Pauline.
Mais comme Gervaise, Berthe et Ârmande sont de la partie, vous serez en force pour vous défendre... D'ailleurs, c^est aujourd'hui mercredi, TUe sera aussi déserte, (jue celle de Robinson.
— Berthe m'a parlé si souvent du plaisir qu'elle prenait à se promener sur l'eau, dans le canot
de son amant ; que j'ai voula essayer nne fois d'an exercice nouveau pour moi. Armande e^ elle, sont du reste, très-habiles à manœuvrer une embarcation.
— Oh 1 je sais, fit de Brannes en riant , la réputation de Berthe comme canotière est des mieux établie. Et conmient allez-vous à Saint-Ouen ?
— Dans la voiture de Gervaise, qui doit venir me prendre à midi, continua Pauline en achevant de se coiffer.
— Il faudra les ramener diner ici. Je donnerai des ordres pour cela.
— Merci de celte attention, dit-elle.
— A propos, t'ai-je raconté ce qui était arrivé à ce pauvre Lachesnay.
—Non f mais je le devine.
— Que devines-tu ?
— Il se sera sauvé en emportant l'argent de ses clients.
—Juste, dit le vicomte, il a filé samedi soir avec quatre cent mille francs. Le télégraphe en a été pour ses frais.
— Madame Gervaise fait demander si madame est prête, dit Georges en frappant à la porte de la chambre.
— Dites que je descends.
—Surtout, sois prudente, dit le vicomte en lui serrant la main.
— Oh I dit Pauline, avec un sourire forcé, les accidents n'arrivent qu'à ceux qui y mettent de la bonne volonté.
—Ace soir.
—Ace soir, répéta Pauline en laissant retomber derrière elle la portière de soie.
Une heure après, le coupé de Gervaise s'arrêtait devant le pont de Saint-Ouen.
— Ah ! voilà le canot de Gustave, dit Berthe en désignant une petite yole galipotée , amarrée sous les saules de l'île.
Vous m'attendrez sur la berge, pendant qn'Armande m'aidera à par^r l'embarcation. Ah! c'est vous, mère Catherine, dit-elle en voyant s'approcher une paysanne, qui portait un enfant dans ses bras.
— Vous êtes donc par ici aujourd'hui. Mademoiselle
Berlhe.
— Oui, nous venons faire, une petite promenade en
canot.
— Mon homme va vous porter les avirons et la barre.
— C'est cela^ dit Armande, et nous laisserons chez vous nos chapeaux et nos châles, qui nous gêneraient pour ramer.
— Entrons, continua Berthe, en montant les quelques marches de terre battue, qui formaient comme une sorte de perron, devant la maisonnette de Catàerine.
Les femmes commencèrent à se débarrasser de leurs mantelets et de leurs bijoux, que la paysanne enferma dans une grande armoire de chêne.
— Regarde-moi un peu cette grosse mère-là, fit Berthe en enlevant dans ses bras Tenfant de Catherine; et dis-moi si ta fille est taillée en force comme cela?
Une pâleur livide descendit comme un voile sur le visage de Pauline.
— Non, dit-elle en s'efforçant de sourire, ma petite Jeanne ne pourrait soutenir la comparaison.
Pierre, le mari de Catherine entra en secouant les cendres de sa pipe.
— La yole est parée^ dit-il, je l'ai remorquée contre mon bachot ; comme cela vous pourrez vous embarquer sans vous salir.
— • L'eau est joliment forte, reprit Berthe en entrant la première dans la yole.
— Oh ! vous aurez un rude courant à la pointe de Pile, fit Pierre, et il vous faudra souquer ferme, pour doubler les pêcheries.
— Voyous, reprit Berthe. Toi, Gervaise, tu vas te
coucher à l'avant. Pauline se mettra à la bare, et Armande et moi, prendrons les avirons.
— Mais, dit Pauline, je ne saurai pas vous diriger, moi.
— Bahl assieds-toi bien au milieu de ton banc : fais passer sous ton bras les tireveilles de la barre, et tire à droite ou à gauche, selon que je te le dirai. C'est simple comme bonjour^ et dans un quart-d'heure tu nous piloteras admirablement.
Les quatre femmes s'assirent dans la yole aux places désignées par Berthe.
— Allons-y, dit Berthe en posant son aviron sur le premier système de tribord.
— Bonne promenade, cria Pierre en poussant l'embarcation au large.
— Appuie ferme à droite, dit Berthe à Pauline.
L'embarcation vira contre le courant.
Berthe et Armande se courbèrent sur leurs avirons, et la yole fila à vingt pieds du bord.
— Où allons-nous, demanda Gervaise.
— Nous allons faire le tour de l'Ile, en commençant par le plus rude.
— Comme l'eau est glacée, continua Gervaise, en trempant le bout de ses jolis doigts roses dans le fleuve.
302 JEAN QUI PLEUEE
Un tressaillement nerveux glissa sur les membres de Pauline.
— Tu as froid, lui dit Gervaise, qui la regardait en ce moment.
— Non, dit-elle, mais cette eau court si vite autour de nous, que cela m'éblouit.
— Attention, dit Berthe, en tournant la tête, noas approchons des pêcheries.
— Ah çà mais, dit Gervaise, avec une pointe d'inquié" tude, il y a donc du danger.
— Oui, si on allait crever son bateau sur les piquets... Il y a là un tourbillon qui passe sous» nie à ce qu'on dit : toujours est-il, qu'il se noie là tous les ans, quatre ou cinq nageurs maladroits.
— Merci, allons d'un autre côté, cria Gervaise.
— Non I dit Pauline avec une exaltation singulière, il faut voir cela... Berthe me dira ce qu'il laut fairt), et tout ira bien.
3erthe et Armande, précipitèrent leur temps de nage, et en quelques secondes la yole eût doublé la pointe de Tile.
' — Tiens, voilà les pêcheries, dit Armande en montrant à Gervaise une trentaine de longues pei\:hes plan-
tées comme une haie, à rentrée da petit bras du
fleuve.
Pauline jeta un regard avide vers l'endroit que désignait Armande.
Le courant formait en cet endroit un remous blanchâtre qui tranchait sur la teinte verte du fleuve ; on entendait très- distinctement^ le clapotement de Teau contre les perches.
— Appuie doucement à gauche, cria Berthe en s'adressant à Pauline, il faut que nous passions entre lllot, et le tourbillon.
Pauline tira de toute sa force sur la tireveille gauche, la yole décrivit un demi-cercle et piqua droit sur les perches.
— Mais nous allons en plein sur le danger, cria Gervaise en pâlissant.
D'un seul coup d'aviron Berthe fit virer la yole qui, entraînée par le courant, rasa l'angle de la pêcherie.
— Mais, fais donc attention, Pauline, dit-elle avec colère.
La barre ne gouverne plus, dit Pauline en se penchant en dehors du canot, comme pour voir quel obstacle, entravait le jeu du gouvernail.
— Prends garde I cria Berthe avec effroi.
-— Seigneur ! ayez pitié de moi, murmura la malheureuse jeune femme en lâchant le plat-bord.
Un long cri retentit au loin.
Pauline était entraînée par le courant^ avec une effrayante rapidité.
— Oh! je la sauverai, cria Berthe en se levant, et en déchirant sa robe avec ses ongles.
— Berthe! Berthe! s'écrièrent les deux femmes, en l'enlaçant de leurs bras.
L'embarcation se coucha sur le flanc, et une lame passa par dessus le bord.
Gervaise se laissa retomber sur le plancher, en poussant un cri de terreur.
Le corps de Pauline reparut à vingt brasses, roulé dans le remous des pêcheries.
— Que Dieu me protège I murmura Berthe en montant sur son banc, et en s'élançant dans le fleuve.
— Courage ! Berthe ! courage, lui cria Ârmande en la voyant nager avec une vigueur surhumaine.
La yole entraînée par le courant, s'était arrêtée entre les racines d*un saule.
Berthe n'était plus qu'à trois brasses de la malheureuse, lorsqu'elle coula à fond.
— Je l'aurai, je l'aurai, murmura Berthe en plongeant aussitôt.
Une minute, un siècle d'angoisses s'écoula, avant que rien ne reparut à la surface du fleuve.
L'eau bouillonna enfin à quelques pieds da canot, et la tète de Berthe remonta lenteMent.
— A moi ! Annande, à moi t dit-elle d'une voix étranglée.
Àrmande loi tendit on aviron, et Tattira doucement à terre.
Elle fit quelques pas en chancelant, et tomba épuisée surPherbe.
Ses mains étaient déchirées et sanglantes.
Un cercle bleuâtre marbrait son col.
— Dieu m'est témoin que j'ai tout fait pour la sauve}^ dit-elle d'une voix saccadée... Mais elle voulait mourir, et mon dévouement me serait devenu fatal.