LES FIANÇAILLES MUETTES
Voici un des plus séduisants privilèges de la fortune. Une femme a vingt-neuf ans : sa beauté est assez médiocre, mais elle est yenve; elle semble devenir consolable, et n*a pas cessé d'être coquette : en conséquence, elle marcbe environnée d*une singulière quantité d*hommages.
Chaque année, à l'entrée de la belle saison, elle transporte ses pénates dans un rayon de quatre ou cinq lieues autour de Paris. Depuis quinze ans, un adorateur parisien, qui avait toujours cultivé les habitudes de touriste , et jamais la villégiature casanière, a la générosité de renoncer pour rété à ses périodiques excursions en Espagne, en Suisse, en Angleterre... Il vient louer un chalet dans le voisinage de la veuve, dont il se pose par cela même le pre-
mier amourenx ! On lui sait tellement gré de ee rare sacrifice, que, vers le commencement de septembre, on prend la résolution de -le lui épargner à demi. Pour cela, on décide que, dans la quinzaine, on se sera rais en règle devant Diea et devant les hommes, afin de pouvoir ensuite, légalement, ostensiblement, aller se promener au fond de rAllemagne avec ce monsieur.
Du reste, il possède quatre cent mille francs de biens immeubles : Madame compte plus de vingt mille francs de rentes, inscrites sur le grand livre. C'esl le cas de former nn rotai agréable de cinquante mille francs de revénnSt grftce à quelques achats d'actions en faveur. — En d^aotres termes, on veut, de part et d*autre, s*épouser.«.
Dans un commun désir de faire les choses avec simplicité... — Certains observateurs peu crédules oseraient dire : avec plus d'effet. ~ On se mariera dans sa paroisse de campagne. Néanmoins, tous les amis, toutes les connaissances de la capitale seront invités.
Les routes communales ne suffiront qu'à peine à la file des voitures de maître ; la place du lieu, moins encore, à la foule des spectateurs. L'église sera toute pleine d'one aftluence empressée de belles dames et de beaux messieurs. Les paysans et les paysannes regorgeront sur le parvis extérieur. L'éloquence de village que déploiera H. le Coré ne sera pas à la hauteur des recommandations louangeuses qui devront attendrir les époux, des ronflantes périphrases qui prétendront ébahir l'assemblée. Voilà qui est aa mieux !
En effet, un jour, il se trouva dans l'élise de Neailiysur-Hame, un tel encombrement de personnes élites,
oiinies de billets d'invitation, que, littéralement, on 8*é« . louffàit dans le saint lien; que les bedeaux furent placés . aux portes afin de les tenir closes dorénavant, et priés de débarrasser eux-mêmes Tintérienr, à titre de trop plein, n se réunit tant de fringantes calèches sur la place et aux j abords de la cathédrale rustique, que les habitants de Nenilly, hommes et femmes, en vinrent à craindre d*y séjourner davantage, au risque d'être culbutés par les chevaux ; que le spectacle même des toilettes parisiennes ne leur parut pas digne d^être acheté au prix des quolibets et des coups de fouet lancés par la livrée insolente au travers de cette plèbe campagnarde; si bien qu*ayant vu tous à l'envi s'acheminer entre la double haie d'équipages une voiture de déménagements chargée d'artifices, profitèrent du sillon tracé par ce lent véhicule, et rentrèrent à sa , suite dans leur logis.
La cérémonie, cependant, n'était pas encore commencée, lorsqu'on vit au loin s'arrêter sur la route, à peu de distance du clocher, l'omnibus de l'endroit ; omnibus qui des* serty depuis l'installation des lignes ferrées, les localités non favorisées qui n'ont point de station sur le parcours même des rails-ways.
D'abord, il en descendit un jeune homme aux gants paille, irréprochable de' tenue, et assez joli cavalier; ensuite, une jeune femme vêtue de gris et de blanc, simple mais charmante, dans sa parure de demi-deuil et de demi-fortune.
Tous deux étaient invités à la cérémonie, et accouraient en personnes retardataires.
Pendant leur trajet dans le véhicule public, ils n'avaient pas manifesté qu'ils fussent de connaissance, si ce n'est par
432 LES SECRETS W HÀSABD.
uû saltt4 trèskoérémonieiix et contraint ; mais eu descendant ils 86 troQTèrent côte i côte snr la oufgelk da chemiD.
Pressés qu'ils étaient l'an el l'antre, eomiae des gens obligés de recourir à l'usage du wagon et d'attendre son heure pour partir; attardés parce qu'enire les différents voyages du chemin de fer aucun ne s'était rencontré^ qai cbincidftt positivement avec l'heure de la cérémonie, il n'y eut rien d'étonnant à ce que le jeune homme s'élançftt en avant, sans s'occuper de la jeune femme qui, presque aussitôt, le suivit, n'ayant l'air de songer qu'à une chose : maintenir en descendant les plis de sa robe de soie. Mais on pouvait observer que, néanmoins» elle jetait vers lui de rapides coups d'œil à la dérobée.
Peut-être voulait-elle se hftter pour le joindre... Mais elle s'entendit rappeler en arrière par le conducteur d'omnibus, qui réclamait d'elle le cachet attestant qu'elle avait payé d'avance sa place de voiture à l'administration centrale ; et comme elle ne retrouvait plus, ni dans son mouchoir, ni à sa place, ni snr elle, cette preuve obligatoire dont l'absence entraînait un nouveau paiement, grande fut sa surf^ise et sa contrariété I Le jeune homme écouta; et, ayant compris au bruit des paroles échangées la question en litige, il modéra sa marche instinctivement.
Alors, ses yeux tombèrent sur un petit villageois qui se trouvait, par hasard, jouer dans une ruelle sombre, audessous du terre-plein en terrasse qui s'étendait entre les degrés de l'église et le perron du café servant de statlOD aux voitures. Il aperçut sous les doigts du gamin campagnard le morceau de carton rouge qui fadsait Cwle à la voyageuse II ne put s'empêcher de reculer d'un pas et de
lai crier qu'il eftt à rendre Tobjet réclamé; puis, comme il ne s'exécatait pas, il fallut interyenir d'une façon plus immédiate, le reprendre lui-même et le restituer à l'homme de l'administration.
La jeune femme s'inclina embarrassée, et murmura quelques paroles de remerctment. Mais le jeune homme reprit sa course, comme s'il n'eût pas enten^p.
Nous avons dit qu'éliminés du parvis, les paysans, — non sans maugréer, croyez-le, — suivaient, entre deux files de carrosses et de laquais, une voiture pesante qui fesait dans la foule une ornière et aidait à leur passage. Dans un moment, il fallut que cette voiture, arrivée à la porte du pa* Tillon où résidait la mariée, tournât sur elle-même pour enfiler la grille ouverte du jardin. Ceci arrêta en même temps les villageois d'un côté, et de l'autre, les deux arrivants. L'essieu d'une roue faillit atteindre la jeune femme à trois pas de sou co-voyageur, au moment où elle se hâtait de passer au-delà.
Impossible au jeune homme de ne pas suivre le premier mouvement si naturel dans cette position, qui fat de porter les bras en avant pour la retenir !.. Et dès lors, comme ils étaient obligés de fendre ensemble la foule des campagnards dont le flot poussé en sens inverse ne semblait pas vouloir faire grâce à la jolie parisienne d'un regard discourtois, d'un froissement brutal, il eût été de la dernière impolitesse s'il ne l'eût laissée appuyer son bras au sien, et chercher près de lui une protection qu'elle ne pouvait attendre que de lui seul.
Qai oserait se flatter que les circonstances ne lui feront jamais abandonner, de gré ou de force, un parti pris?..
Tandis qu'ils s'avançaient dans cette attitude, loavoyant avec peine au milieu de rencomhrement muUiple qui rendait leur marche plus lente qu'ils ne désiraient, une con- Tersation toute saccadée, pleine de réticences et de sous* entendus s'engageait entre eux.
— Vous me reconnaissez, M» deHarnoyt.. Je le suppose* demanda en balbutiant celle qui se sentait, pour ainsi dire, accuser tacitement, et que son émotion croissante rendait incapable d'un plus long silence.
-^ Oui mademoiselle, w Je vous reconnais<»é ou plutdt».. oui madame» répliqua de Marnoy \ quel est donc ie noua de votre mari, déjàî
— Le colonel Saint-Ëvroux.
-^ Ah! c'est juste... Un bien caduc» mais bienheunna vieillard, il y a quatre ans au moins, lorsqu'il devint l'époux de mademoiselle Céline Orneval, ajouta^t^il d'une voix pleine d'amertume I J'ai manqué à votre noce... Et, par cette raison, peut-être , on ne m'aura pas cru devoir un billet de faire part, à son décès ?
•— Monsieur.». Je ne suis pas veuve!
— Pardon ! mais à l'as^^ect de votre deuil, j'aurais natu^ rellement pensé... Voire mari doit avoir quatrevingtquinze ans*
— Quatrevingt-lrois, monsieur.
•— Vous-étes en deuil, madame, cependant?
— Oui. . . de mon père.
Il y eut une pause silencieuse et triste, de part et d'autre.
Après quoi, la jeune dame reprit la parole. En peu de mots, elle rappela que son père, ancien frère d'armes du
ci^nel Saint-Evroux, et son meilleur ami, avait cra assurer le bonheur de sa fille, à dix-sept ans, par un mariage avee son vieux compagnon. Ornéval était pauvre et malade : il se sentait mourir; et il n^avait à lui laisser qu'une existence précaire, insuffisante même, lorsqu'elle serait frustrée par sa mort de la pension de retraite qui formait presque tout son avoir.
Le colonel, octogénaire et criblé de blessures, il est vrai; mais très-généreux et comparativement fortuné, assurerait à la jeune Céline en l'épousant, le présent et l'avenir. Ce serait moins, pour lui, une femme qu'une garde-malade. Pour elle, il lui trouvait ainsi un second père...
Sans doute Orneval avait pu voir couler quelques larmes et soupçonné les regrets de quelque>mour sacrifié. — Mais qu'est-ce qu'un amour de dix-sept ans? Il n'en avait tenu compte , et elle s'était résignée silencieusement à accom«plir son devoir filial^ en achevant le sacrifice.
 dix-sept ans, il est bien entendu que la première vertu d'une femme est la docilité ; et l'on ne devine pas toute la puissance de l'amour qui s'immole en obéissant !
La sacrifice, du reste, avait porté ses fruits. Elle put se féliciter d'avoir à ce prix sauvé son père de toutes les privations qui, autrement, devaient l'assaillir et précipiter sa fin. Séjour à la campagne, médecins en renom, rien ne lui a manqué : sa vie s'est prolongée au-delà de toute espérance : il a fermé les yeux, paisible] et rempli d'une douce sécurité dans ce qu'il avait fondé de bien-être pour son enfant, de bonheur pour sou avenir.
— Et ce bonheur, il existe en effet pour vous ! s'écria le leune homme impétueusement.
nô* LES SECRETS DU HÀSABD.
Elle laissa tomber cette parole sans réponse ; mais aptes quelques Instants de silence, elle reprit :
— Les femmes ont un genre de bonheur que les hommes ne comprennent pas : tenir un serment qu'on leur a snrpriSf mener à fin une tâche qui leur est imposée, se concentrer, en un mot, dans le devoir. Je ne suis, et n*ai voulu être que la consolatrice et la garde-malade du colonel. Pour sa richesse, je lui promettais, et je lui garde mon dévoûment .. Celui que j'ai aimé avant mon mariage peut-il être jaloux d'une situation que je n'ai pas faite , mais que je dois fidèlement observer. Sa bien-aimée ne fût jamais à lui que de cœur ; et, de cœur elle est, elle sera toujours à lui !
Ils arrivaient devant l'église, au pied des marches do parvis. Là, deux bedeaux fesaient fonctions de sentinelles et barraient le passage. On eut beau leur dire, leur démontrer pièces en main, que l'on avait droit d'être introduit dans la nef : aucune place n'y restait disponible... Us avaient pour consigne expresse de ne rouvrir la porte à qui que ce fût.
La jeune dame insistait vivement. La mariée était sa meilleure amie de pension : iine lettre spéciale et infini* ment pressante lui avait été envoyée. Elle avait quitté le deuil de son père, et vêtu ce demi-deuil , pour venir, non pas tant prendre part à la pompe du mariage, que solliciter les grâces du ciel en faveur des nouveaux époux. Elle ne demandait qu'à pouvoir, de loin, d'une chapelle latérale, d'une tribune même, joindre ses vœux à la bénédiction da prêtre.
Ces dernières paroles ouvrirent une idée féconde an bedeau' sacristain. Il dirigea les pas de madame Saint-
Evroux et de M. de Marnoy, (qu*il prenait pour mari et femme, assurément...) vers une porte latérale, dépendant du presbytère. De là, on entrait dans une petite chapelle en réparation» derrière un échafaudage de planches et de madriers qui en formaient comme une sorte de tribune isolée ^ obscure, et mas(iuée du reste par deux piliers maîtres* C'est là que monsieur et madame furent conduits par le bedeau et installés cAte à côte.
En fesant le triyet, en gravissant les montées, ils avaient fini de se comprendre, et M. de Mamoy ne pouvait plus que plaindre et que pardonner ! — • Ainsi qu'il arrive généra* ment pour un premier amour, il n'avait jamais perdu tout son attachement, quoiqu'il en regardât l'objet comme infidèle. Il avait usé de toutes les distractions du monde pour s'étourdir, mais sans oublier. Il avait fui soigneusement les occasions de revoir madame Saint-Evroux ; occasions bien rares, au surplus , car elle ne sortait pour ainsi dire jamais, sinon pour se rendre à l'église, ou promener son mari, le soir, dans les régions perdues de Monceaux qu'ils habitaient. Mais aujourd'hui, rapprochés par hasard; et, contre toute prévoyance humaine, obligés de venir à des explications sur le passé, ils s'étaient repris l'un et l'autre à s'aimer. L'un et l'autre retrouvaient la trace, longuement interrompue, de leur premier penchant; il s'y abandonnaient sans y songer, également impuissants à se raidir contre un si doux et si naturel entraînement.
Lorsqu'ils furent arrivés à la chapelle sombre, et que le sacristain en eût quitté le seuil, M. de Marnoy resta sur le degré d'où cet homme venait de disparaître ; et là, il se tint appuyé silencieusement contre W des piliers , tandis que
^n LES SECRETS DU HÀSABD.
Saîni«E?roiiz s'agenouiUait si^r les dalles de
Poidaiit qnèlgaes minutes, elle {Mrîa; pnls, se retomvAQ^ ▼ers son ami, elle lui demanda à voix basse :
— D'oi Tîait, M. de Marnoy, ^e yoos ne priez pas? *^ Je connais fort pen le marié, dit«il ; ear s'il m'a Mt
une in?itatioD , e*esi uniquement pàpcè qu'il appartiait à un cercle dont je suis membre... et presque le seul memlire présent dans la capitale ea cette saison. La mariée, je ne la eonnais en aucune façon... Iles prières, d^aiileors, seraient de peu de poids, je suppose, de? mit Dieu, qui ne me voit guères qu'une fms l'année dans ses temples.
— G^ndant, si vous figuries iot pour votre propre compte... si vous éties le marié... par exemple... est-ce qu'il ne vous viendrait pas dans le cœur et aux lèvres, une prière?
— Probablement : surtout, madame, en une circonstaoce qui, pour mon malbeur, ne peut désormais...
— Supposez que cette eireonstance existe... et venez... et priez avec moi...
A son tour , le jeune homme posa tes genoux sur les dalles, et joignit sa prière muette à celle de madame Saint- Evronx.
Us suivirent avec recueillement toutes les cérémonies, de la bénédiction nuptiale. Quand le prêtre adressa aux nouveaux mariés son homélie, tous deux s'en appliquèrent tacitement les paroles... En un mot, entre leurs deux ftmes qui vibraient à cette heure dans un parfait unisson, il s'accomplissait en quelque sorte une sympathique et muette alliance qu'on aurait pu quaUâer de mariage mystérieux.
La cérémonie terminée, ils se relevèrent ensemble, ayant chacun les yeux voilés par des larmes d'attendrissement, des larmes qu'ils laissaient doucement couler sur leurs mains réunies dans une afifectueuse et longue étreinte.
Les conjoints officiels qui venaient d*ajuster, Tun ses trente-cinq ans et ses 100,000 francs avec les trente ans et les vingt mille livres de rente de sa voisine de campagne, n'étaient tous deux, au contraire, que bien superficiellement émus. La veuve n'essuyait du coin de son mouchoir de fine baptiste brodée, qu'un peu de sueur le long de ses joues. .. Elle était si serrée dans ses atours I — Le mari, de mime y ne sentait qu'une moiteur incommode sur son front. La cérémonie avait été si longue ; et si pesante, l'éloquence du curé I...
En réalité, devant l'œil de Dieu , le mariage qui venait de se célébrer dans cette église, c'était les fiançailles des deux amants I
Ils descendirent d'un pas rapide, et se trouvèrent, dans la sacristie, à temps encore pour venir féliciter, selon les formes de la politesse parisienne , chacun celui des époux qui l'avait convoqué à la cérémonie... Chacun^ tout bas, et du fond de son âme, le remerciait chaudement pour cette occasion si imprévue, si précieuse, si décisive dans sa destinée I
Quelques phrases prononcées dans le groupe des dames, attirèrent tout d'un coup l'attention de M. de Marnoy. La nouvelle mariée demandait à son amie d'enfance, peut-être avec plus d'étourderie que d'effusion :
— Mais, je n'aperçois pas le colonel? Quoi I tu es donc venue sans ton mari, ma chère belle?
140 LES SECRETS DU HiSARD.
*- Mon mari ne sort plas de la chambre^ depuis quatre mois.
— Ainsi, nous ne t'aurons pas à dîner, à notre fête de nuit?
— le suis en deuil... Ce soir, d'ailleurs, le colonel aura besoin de rassembler tout ce qui lui reste de forces pour se rendre en voiture jusqu'à la poste, et se faire transporter jusqu'aux bains d'Aix, en Savoie, qui lui sont nécessaires...
— Ahl en d'autres termes, le médecin se défait, par avance, d'un condamnai.. Que c'est donc aimable à toi, trës-cbère, de ne point m'avoir oubliée dans un tel embarras I s'écria la jeune mariée acec une nouvelle pétulance.
Et puis elle l'embrassa vite, pour tourner son radieux visage vers d'autres embrassements féminins.
Jusqu'ici, M. de Marnoy avait douté^ comme instinctivement; disons-mieux, il avait voulu douter, si le deuil que portait madame Saint-Evroux n'était pas , quoiqu'elle en eût dit, celui du colonel aussi bien que celui de son père. — Un double deuil ne se cote pas en noir sur les vêtements... -^ Ainsi donc , il ressentit une espèce de désappointement et une sorte de dépit, lorsqu'il lui fallut admettre la pensée qu'une éventualité incertaine, une catastrophe lugubre suivie d'un deuil nouveau, suspendaient nécessairement, d'ici à un laps de temps plus ou moins long, le bonheur qu'il attendait. Sa physionomie se nuança malgré lui d'une teinte plus triste ; et quand il sortit après la jeune femme, qui s'arrêta pour lui offrir l'eau bénite, il se contenta de la saluer avec une profonde inclination de tête... Mais, dans la i'oule des piétons et des équipages, tandis qu'elle échangeait
qaelqaes mots avec une vieille baronne, amie du colonel, qui lui faisait une place dans sa voiture pour regagner Paris, M. de Marnoy se retrouva tout proche d'elle... nous n'oserions dire par hasard, mais sans but arrêté.
— Vous comprenez, lui dit à voix basse madame de Saint-Evroux, que ce qui vient de se passer entre nous deux m'oblige, envers mon mari, à plus de soin et d'abnégation... Je m'en ferai, plus que jamais, un devoir.
— Voulez-vous offrir à ce jeune homme d'être notre cavalier ? dit la baronne, qui n'avait pas entendu, tout occupée à ranger sur les coussins de l'équipage ses jupes empesées.
— Monsieur, je crois, répliqua madame Saint-Evroux, reste ici pour la journée. Il ne partira qu'après le feu d'artifice. Il me disait adieu tout à l'heure. .. N'est-ce pas?
— Permettez... Au revoir, si le ciel nous prête vie, comme j'ose l'espérer... Et même, à bientêt, madame.
Elle ne répondit que par un geste : mais en même temps, de ses yeux, glissait timidement un tendre regard... L'équi^ page s'éloigna aussitôt.
De Marnoy ne rentra pas dans l'église. Car s'il eût prié de nouveau, il lui eût semblé ne pouvoir plus le faire, sans mêler involontairement, tacitement, parmi ses prières un vœu de mort à l'adresse du colonel.
Cependant il resta solitaire dans le pays jusqu'à la fin de la journée, repassant un à un émotions, souvenirs, espé-* rances. Il fuyait la fête ; mais il était comme rivé aux lieux mêmes où elle s'agitait près de lui.
Si quelqu'un trouva la promenade de Neuilly monotone, les bords de la rivière insignifiants, les heures longues, ce
442 ue» sEcnEjs DD maw>'
tai de Bfvnoy ! Si qoelqu'an vit d'an œil soumot U tam-
bte de la nuit et plus tard les fusées du fea d'artiflee; ^ quelqu'un a'attaeha à observer, au centre d'une gerbe de flammes, deux cours symboliquement encb^inés, ee fut encore de Marnoy ! Car il se trouvait qu'un cbiffre et les lettres initiales de son nom et du nom de Céline Orneval iguraient, par hasard, au sommet de l'auréole^ ->* C'éuit une surprise, pour lui bien fortuite, mais i laquelle madame Saint-Evroux, peut-être, avait $0Dgé!
Cependant, sans vouloir dire qu'elle s'exagéret le regret de s'être laissée entratner trop loin par Toecasion et l'attrait, si difficile à vaincre, d'un premier sentiment resté nnique dans la vie, c'était chose remarquable combien, à la suite de ce court instant d'oubli, elle tint à honneur de redoubler de sollicitude auprès du vieillard. Elle crut qu'elle ne devait pas moins à elie-mèoi^, à ses scrupules d'épouse. Il lui eût semblé que, ne point agir de la sorte , c'eut été donner accès dans son cœur à un sentiment criminel; et, après avoir senti que son bonheur dépendait de la perte de son mari, coopérer pour ainsi dire à en précipiter l'évéueinent,
Le soir donc, & l'heure du départ, elle le couvrit d'uoe pelisse ample, chaude, ouatée.
Elle recommanda au domestique qu'elle envoyait chercher nne voiture, de la choisir bien close et bien douce, quoique la destination de eette voiture ne fût autre que de les conduire à l'administration des postes dont la chaise eût été trop dure sur le pavé de la capitale, et qu'ils ne devalent joindre qu'à la barrière. -^ Car il avait été décidé dana la journée qu'on préférerait à la célérité des chemiQS
LES SEC&EirS btJ HÂSÀRp. i4K
de ter, Pavantage de se reposer dans les villes, de voyaget par cornes étapes et de couchef dans un lit.
Dans le cours du trajet, on devait passer à Nenilly-sur- Marne. — Qai sait encore, si madame Saint-Evroux n'y avait pas songé?... Notre devoir est de nous en tenir au doute, sur ce point, elle-même, peut-être, ne se rendait qu*à demi compte de sa pensée... Mais il est certain que, dès le bas de la colline qui monte au village elle jetait sans cesse verâ le clocher des regards de reconnaissance et d^adien.
Cependant le hasard était en voie de produire, ce soir-là, dans sa vie, des résultats étranges. Il fit que la chaise de poste achevait de gravir la côte de Neuilly, au même instant où Ton comtnençail, dans la propriété de madame X., à tirer en l'honneur des mariés un splendide feu d'artifice. .. Il fit que les premières bombes éclalèrent avec un fracas tellement formidable, que les chevaux, prisàTimproviste, se cabrèrent et coururent pendant quelques secondes, efl'arés, éperdus.
Un d^eux s'abattit : le timon se brisa... Le postillon se laissa adroitement glissera terre. .. Personne ne fut blessé : mais madame Saint Ëvroux ayant apposé au devant du colonel son bras gauche, pour le soutenir au moment où il paraissait que la secousse allait le jeter en dehors ou lui briser la tête contre les parois de la voiture, ce bras de femme, obstacle suffisant pour modérer le choc, subit une pression trop violente pour sa faiblesse. Une assez forte luxation en fut le résultat. Mais elle avait poussé jusqu'à Tabnégation le courage du devoir ! Et elle taisait sa souf -france...
Cependant on était descenda, te postillon prit un des
cfievanx poar coarir au plus voisin charron de Neniliy et k ramener an pins vite. •• Malheureusement celui-ci ne pat» en moins d'une heure, avoir remis le timon à peu près en état Dans cet intervalle de temps, la fatigue et le froid que monsieur Saint-Evroux avait progressivement gagnés en stationnant debout sur la route, à ce moment de crépuscule et de fraîcheur nocturne; l'émotion de la catastrophe subie, la découverte des vives douleurs que la jeune femme ne pouvait plus comprimer, et qui se trahissaient malgré elle à chaque mouvement ; l'inquiétude causée par cette luxation qui devenait menaçante faute de soins, quoiqu'il sembl&t incontestable qu'elle n'avait rien brisé ; c'était assez eC trop d'assauts, et au physique et au moral, pour un si débile vieillard !
Abrégeons... Il fallut s'arrêter à Êtampes, le lendemain matin. La fièvre ne tarda pas à le saisir, et elle fiit rebelle à tons les efforts du médecin. Après six jours d'agonie, M. Saint-Evroux sentit ces avertissements intimes qui annoncent la dernière heare. Il en profita pour supplier sa jeune femme de lui pardonner s'il n'avait pu la rendre tout à fait heureuse ; il lui conseilla de ne pas se remarier avant qu'elle n'ait rencontré un homme à qui il fût donné de faire mieux que lui, et qui eût tout son amour; depuis, il la baisa au front comme un père ; il la bénit au nom de celui devant lequel son âme allait comparaître... Et il expira...
Toutes ces circonstances, naturellement, demeurèreot inconnues à de Mamoy , qui , dans l'instant m&ne où Thomme qu'il considérait comme l'obstacle entre loi et sa bien -aimée rendait le dernier soupir, se creusait la cerrelle pour s'expliquer dans quelle pensée Madame Saint-Evrc^^'
ne loi avait pas même iadiqaé sa demeure présente ; et elle devenait libre, tandis qa'il ne pouvait réprimer une certaine inquiétude en se demandant combien de jours, d'an* nées il plairait à la providence de lui faire attendre son bonheur.
Par exemple, il ne lui venait pas même Tidée de se préoccuper de ce vers proverbial depuis François V
Souvent femme Tarie!
Et certes, le passé lui en avait donné le droit.
Au bout de treize mois environ, sa surprise fut grande, et sa joie inexprimable. •• il faut Tavouer, lorsqu'il reçut le faire part de la mort du colonel à Aix.
Trois semaines plus tard, la jeune veuve et lui, dûment fiancés dans une des mairies de la capitale, vinrent louer un pied à terre à NeuiUy-sur-Marne. — La semaine d'après, sans bruit, sans apparat, — comme pour être tout au bonheur, — ils voulurent se donner l'anneau conjugal et recevoir la bénédiction du prêtre, là même où ils avaient déjà tacitement confondu leurs lyues et échangé leurs voeux.
Se*.-