‹ Jean qui pleure et Jean qui ritChapitre 31 sur 32 · CE QUB VALENT LES NUANCES · texte numérisé non relu

CE QUB VALENT LES NUANCES

On recommande les trois axiomes suirants à tons les ménages, y compris ceux qui relèveat da treizième arroiH ^sèment.

1* Ëtudions-nons, arec les femmes, à une obsenration scrapniease des nuances. Dans leur commerce intime, les riens sont qoelqoefois tont ; et passer inconsidérément pardessos les piqûres d*aigaiiles, peut conduire A empoisonner deux existences^

2* D'un petit grief, la femme est susceptible de tirer une grande baine ; d'une courte inadvertance, un long ressen* timent. Beaucoup se yengent, avant même que de s'être dit : je désire me venger. Or, nous savons ce qu'est la vengeance du sexe faible ; une perfidie, qui vaut des coups d'épée.

V Comprendre et agir ne suffisent pas toujours. Uiaut deviner et prévenir.

Noos raarons prouvé tout à Theure.

M. et madame Bosoard sont en ménage depuis quatre ■lois. Il n*y a pas désunion , mais contrainte et froidear entre eux... Déjà I — Cependant le mari adore sa femme... Cependant mademoiselle Clotilde, quand elle est deyenue madame, n'était pas sans le désirer et sans une liberté entière de choisir... Pourquoi donc cet éloignement! D*oa partait les griefs? — C'est ce que M. Buscard cherche, depuis quinze jours, y compris les trois quarts des nuits, mais mfmctneusement.

Sur ces entrefaites, voici Thistoire de ce qui leur arriTa le 6 juillet 4848, vers trois ou quatre heures du soir, dans la rue de Yarennes, oà ils cheminaient du levant au coachant, seuls, ou pour mieux dire, à peu près seuls...

En effet, au coin de la rue de Vanneau, l'on voyait on étalage de marchands de melons, et, i cdté, les jambes de l'étalagiste assis ; car, de la tète ni du torse, rien n'était visible; ce brave homme les abritant contre le soleil, dans l'embrasure d'une porte sombre, d'où il avait l'œil sur son bien.

Ce taX grâce à l'absence de tout regard que madame Qo' tilde, personne très-scrupuleuse sur le décorum , s'enhardit

au point de faire une chose qui, pour n'être pas malséante

chez les gens du commun, n'en est que plus contraire aux lois des convenances dans d'autres positions; une chose qui, à la campagne, ou dans quelque ville bien arriérée, serait à peine du laissé-aller; mais qui, dans la capitale, vous met en infraction complète avec les belles manières ; une chose dont la nécessité n'est pas admise à lui iservir d'excase, parce que, justement, c'est le propre d'un certain monde,

qne ne pas subir de pareilles nécessités... Quelle chose donc? Eh bien!... elle venait d'aviser, à la porte d*un hôtel monumental, un banc de pierre ; et sur ce banc, excédée de fatigue... elle s*asseyaitl...

Une dame jeune et bien mise sur un banc, dans la rue! Prohf Pudorf — Le démon de Torgueil, le génie de l'éliqnette n'épargnaient point cette apostrophe traduite en français à madame Buscard, et ils ne se faisaient pas faute d*y ajouter nombre de paraphrases dans le même sentiment..,

— Est-ce possible que vous restiez longtemps ainsi , qaaud on voit, à chaque pas, des glaciers ou des cafetiers de laxe, madame, où votre mari peut vous mener prendre un siège avouable et commode, puisque vous êtes incapable de marcher davantage !.. Et puis, voyons! Si vous avez eu assez d'argent pour acheter ce beau chftle vert et ce beau chapeau rose, ayez-en donc pour faire qu'à aucun prix on ne vous puisse rencontrer au pied de ce manoir seigneurial, profitant de ce qu'un siège y fut taillé pour les vasseaux, les gens de peine ou les mendiants... Enfin, madame, par économie, si ce n'est par dignité, prenez garde! Ne souillez pas ce velours et cette soie à la place destinée aux sayons de bure...

Vains reproches!

Le démon de l'orgueil, quoique de mime souche que la peur, car elle procède de l'appréhension d'une critique on d*an ridicule, le démon de l'orgueil n'a pas, comme la peur, le privilège de redonner des jambes.

Et pour venir de la rue de Harlay du palais, jusqu'au quartier des Invalides^ elle a tant marché! El, du qua*--

tier des Invalides à son domicile, làrbasau ddida Pont-Neof, le retour est si long I Elle 7 pense tout bas ayee époaftntal

An surplus, faire des réflexions de oe genre à M. Bas* card, étranger pour son compte à la vanité, à l'étiquette, et même aux atteintes du simple respect humain, elle le désirerait, sans doute; mais le moment serait mal cboisii i la vérité, lorsqu'il se prélasse sur ce banc vulgaire avec aa* tant d'abandcm et de complaisance qu'un sénateur en chaise cnrule, et qu'il répète à sa femme :

— Âhl parbleu I moi qui suis bon marcheur, Qotilde, je suis un peu las. U fait si chaud! si chaud!

Ce disant, il avait développé son moucbcHr, et il l'agitait, d'une main, autour du visage de madame Buscard, en guise d'éventail. Son autre maintenait sur ses genoux an objet comestible dont il avait fait achat quelques minâtes auparavant. Primeur des plus chères, parfum très-saTOureux, d'accord I U n'en est pas moins vrai, selon madame Buscard, que ce fut une chose nu peu trop bourgeoise que de s'être chargé soi-même de l'emplette et du transport d'un melon I . . D'après oe qui précède, on se figurera aisément la contrariété de cette dame, lorsque tout à coup unç voiture élégante, débouchant de la rue Barbet de Jouy, arriva au grand trot vers la place où ils étaient assis ; chacun saura compatir à. sa mortification cruelle, lorsqu'elle put discerner à la couleur, à la livrée, que c'était la voiture d'une parente, madame de la Ville-aux-Giercs.

Eh bien 1 Justement, le malheur de monsieur Buscard. ce fut de ne pas apprécier son dépit ni partager son trouble, au moment où l'équipage s'arrêta devant la porte d'an Mtel eontigu an banc de pierre, quand la veîx coimna d'au

LB8 8BGRET8 DU IfASAM. Ht

domestique s'écria : porte s'il vous pMt; et quand elle aperçut enfia derrière, les glaces des portières, sa riche, cousine elle charmant Ludovic, son fils 1... Le tout sans qu'elle ait put faire autre chose, sinon essuyer, ou plutôt cacher son visage avec le mouchoir de son mari. Ce mouchoir, il le lui abandonnait sans comprendre ; car, à Taspect de ses regards de détresse, de ses gestes précipités, il n'avait su que la considérer, tout ému d*une inquiétude empressée, et se lever en face d'elle ; éloignant toutefois le cantalou avec un mouvement qui, vu de dos, le rendait semblable, en petit, à Gharlemagne soutenant dans sa droite le globe de l'univers,

A peine entrée, la voiture ressortit. Les visiteurs, n'ayant trouvé personne, avaient déposé seulement leurs cartes chez le suisse de l'hÔteL

Au bruit des roues, madame Buscard (non de la Villeaux-Qercs), madame Glotilde , soit dit pour abréger, eut encore à souffrir la même commotion pénible. Elle prit vivement le globe à cdtes des mains de son mari, et se mit à Tenvelopper dans le mouchoir, inclinant beaucoup la tête, de manière à dissimuler son visage. ^ En mê me temps, d'un mot, elle lui suggérait tout bas de se découvrir, et de s'occuper en homme qui examinerait les effets de la chambre obscure dans la coiffe de son chapeau.

À peine cette évolution opérée, celte attitude prise, l'équipage les frôla par côté, et s'éloigna rapidement. Le couple Buscard fut soulagé d'une grande gène ; et, pour la première fois, depuis cinq minutes , Glotilde respira sans contrainte.

Le repos de cette halte lui permit de reprendre le cbe-

452 US 8ECEÊI8 DU HASÀBD.

min de leur domicile, lis le regagnèrent lentement... Ajoutons de suite qu'à la manière dont, plus tard, la jeune femme voulut rondre justice aux qualités rares du cantalou, et apprécier ce qu'il avait fallu de courage pour transporter si loin une primeur d'un tel poids, achetée uniquement pour elle, disait son mari, il parui en droit de se flatter qu'elle lui en savait quelque gré.

Toutefois la conclusion dernière de madame Glotilde fat qu'elle aurait préféré, avec la même dépense, être promenée en voiture, se coucher moins lasse, et avoir vu la cérémonie du jour un peu mieux.

Buscard ne répondit rien. — La suite prouvera que ce n'était pas absence de moyens de réplique , mais condescendance pure.

Le 6 juillet 1848, (qui s'en souvient aujourd'hui?) étutde ces jours qu'un décret de la République assimilait aux jours fériés, pour que la masse du peuple parisien assistât aux obsèques des plus nobles victimes de juin, six généraux, martyrs du devoir; un prélat, martyr de l'humanité! Voilà quelle cérémonie avait excité U. et madame Buscard, surtout celle-ci, à vouloir se hasarder dans la rue, malgré les images toutes récentes de la guerre civile, et leurs craintes bien naturelles, à eux qui, vers les ponts, avaient vu passer les tumultueuses ou sanglantes épaves de b Révolution.

C'était la première scène qui dût être véritablement recueillie et touchante , la première dont la majesté résidât en elle-même, depuis l'avènement de cette république trop sujette aux péripéties mêlées de fanfares et de pompes théâtrales. Pour n'être pas tranquille, Paris semblait trop

profondément triste... Et, d'ailleurs , M. Bascàrd, ineertain la ydlle, était Tenu dire à Clotilde le joar de la solennité : * — Faisons un dé{eûner solide. .. et partons.

lius entre le départ et Tarrivée, que de mécomptes ! Pas nne chose qui réasstt à bien , pas une seule I Bnscard s'était annoncé pour capable de faire tout voir à Clotilde en une bonne heure de promenade. Or, en effet, la promenade était d'une bonne heure déjà , mais sans qu'on ait rien pu voir de la cérémonie. — Ce n'était pas surprenant, car, en homme médiocrement familier au séjour de la capitale où il avait peu vécu, garçon, et qu'il n'babitait, marié, que depuis six semaines, il avait débuté par une erreur ; et avec Tintention fcn^melle d'atteindre les boulevards, puisque, d'après le programme, le cortège funèbre les devait tous parcourir, ce fut vers le boulevart Montparnasse que Buscard prit sa direction.

Dans ces longues avenues, personne ! Ils interrogèrent un petit débitant de vins, malheureusement assez loustic, qui leur dit de continuer à droite , toujours à droite , et qu'ils n'étaient pas bien loin d'arriver.

Ils arrivent promptement au pied des Invalides. Le ddme est reconnu. — On nous parle de ces bornes milliaires à tète d'or, qui, sur les voies immenses de la campagne de Rome, renseignaient autrefois le voyageur d'un bout à l'autre de l'horîson lointain... C'est ici que la coupole dorée des Invalides fut un indicateur encore plus colossal , qui obligea Buscard de convenir qu'ils étaient énormément fourvoyés ( Et nous ne saurions mieux comparer les étonnements infinis de madame qu'à l'apparition ébahissante et si peu prévue de ce gigantesque témoin.

454 U» 8EGUI8 DO BAHAB1I«

AnssitAl &8 raitrèrent dans les rues aToisfanntÉS , j^onr ticher d'iviser on véhicale qndooiiqae* Ils n^^^erçuent qa*OQ omnibus ayant, au revers, la flèheose estampille: Complet l et çà et là quelques équipages annoriét. — Madame implorait à grands cris une remise, un Aaere ; son mari atalt beau courir en ayant , pénétrer et interro§er de l'œil chaque nouveau carrefour. .. il n'en put même évoquer l'ombre !

C'est alors que, du fond de la me de Yarennes , au sortir de la rue Barbet de Jouy, deux choses arrêtent coup sur coup leur regard inquiet et prolongé. Au dernier plan , à gauche , une double stalle de pierre , encastrée dans les pilastres d'une porte d'hôte). Au premier plan , à droite, un marchand étalagiste qui criait : — * Bons melons I bons melons I

En bon époux, Boscard désire que sa femme ait, sa moins , quelque agréable souvenir de leur malhenrense excursion. De son argent de poche , il court lui adieter le plus pesant, le plus parfumé qui soit dans l'étalage, les»raicher salue, et Glotilde remercie.. . Mais encore, elle le témoigne sans détour, l'objet principal de ses vœux , quant à présent, ce serait la chaisede pailleoù s'assied le marakher.

— Qu'à cela ne tienne , dit Buscard ; ce brave homme pourra fort bien...

^ Me la prêter... Abl quelle idée I me voyes-vous d'ici, figurant, aux yeux des passants, madame la maratchkret

— Id, ne craignez point de passants.. . aujourd'hui moins que jamais. Voyons ! trêve au respect humain , Qotilde ! Il faut, en fin de compte, regagner la maison.* •

— Hélas I oui... la maison I

usa 6£CRBXS DU BASABIk 4lSfi

— Et ne point se rendre malade de fatigue. .«

—; Allons*., je vais me re^^oser un moment.

Clotilde retint son mari , qui se toornait déjà vers le marchand de melons , et elle lui montra du doigt le banc de pierre» à cinquante pas.

£n faisant ces cinquante pas, Buscard ne put encore échapper à cette remarque aigre-douce :

— Convenez que , demain , si nous avons tous deux une courbature , vous dans les bras , moi dans les genoux , 3 ; aura plus de votre faute que de la mienne.

— J'en conviens, mais j.e ne le regretterai que pour vous, Clotilde, puisque, moi, en récompense de ma peine, )*aurai eu l'avantage de vous faire plaisir, en vous achetant cette primeur.

— Au fait , j'avoue que , dans nos vilains quartiers , chercher la pareille serait inutile... et qu'ainsi, vous n'aurez pas le chagrin de vous être transporté à deux lieues positivement pour rien. C'est quelque chose, mais c'est peu!

Il était sensible que madame Clotilde , curieuse comme une provinciale , n'oublierait pas aisément les contrariétés de cette malencontreuse sortie.

Ils s'assirent... Vous savez le surplus. — Mais, pour en finir touchant le reste de cette journée, disons en trois mots que , rentrer chez soi sans avoir rien vu , ne devait pas être le triste lot réservé à madame Coltilde. Au contraire, à la hauteur du Pont-Neuf, le cortège, sortant de réglise métropolitaine, passa au loin devant ses yeux. Troupes en grand nombre, corbillards somptueux, musiques funèbres, tambours aux roulements voilés ; Timpres*

sion de ce spectacle Ini rendit-il des forces ? Elle regarda le défilé , debout et san6 se plaindre ; mais elle ne songea nnllement à le suivre. — Ajoutons qu'elle n'eut pas de courbature les jours suivants ; que M. Buscard fat préservé lui-même de cet inconvénient , et qu'ils avaient savouré, le soir, ensemble, les deux plus admirables cantalous du monde.

C'est le dernier venu de ces deux cantalôus qui faisait , quelques jours plus tard, les frais d'un entretien que Glotilde eut, seule A seule , avec son cousin de la Yille-aux-Clercs.

— Encore une fois, il vous manque de savoir le préambule de tout ceci, disait Ludovic ; par là vous jugerez, ma cousine, si ce fût vraiment une attention de ma mère : on plutôt un élément d'épreuve pour l'avenir... Enfin, c'est moi que vous remercierez, si je le mérite.

— En attendant , j'ai reconnu un domestique de votre maison : vous tombez d'accord sur ce point.

— Parfaitement, cousine ! Je n'ai pas nié qu'il fût porteur d'un des produits de notre melonnière... Et je ne m'étonne pas de votre approbation très-distinguée, car noas avions écrit à Grégoire, notre jardinier, qu'il eût à choisir comme pour une duchesse...

— Que d'obligeance I

— A vrai dire , vous êtes venue en partage avec une vraie duchesse, la dousdrière de Rocca-Santa ; et si Grégoire a pris, sous cloche, ses deux 'échantillons les plus magnifiques, toujours est-il'que la noble dame n'en adéfinitivementreçuqu'un, le plus majeur, mais iion pas le plus doré.

— N'importe I vous m'avez comblée, moi qui ne suis pas une Rocca-Santa, ni une douairière t

— Diea merci I Et je tous proteste ;qa*ane charmante cousine, à mes yeax, Tant pins qne tontes les duchesses dn monde !.. Ge qne je vons déclare ici, vons ne le répéterez pas, s'il Tons plaît, à ma mère, qni a des appréciations pins positires et conformes anx règles dn blason. Je pense même que, si elle était là, présente, elle Tondrait, pour me punir de TOUS adresser ce qn'ellenomme, à tort, des compliments, Tons raconter comment est Tenu le propos de tous envoyer nn morceau de duchesse. Voilà ce que TOtre serviteur TOUS épargne I II se borne à toUs dire qne Tons ferez sagement, si tous tous arrangez de manière qne H. Buscard soit le premier qui aille maintenant rendre visite à ma mère, afin qu'il essuie tout seul, et une fois pour tontes, cette relation expiatoire. . .

— J'aimerais à ne pas tous entendre me proposer des énigmes, mon cousin.

— C'est égal I faites comme je Tiens de tous le conseiller. Mettez-Tons dans l'esprit qne je tenais beaucoup à vous en avertir... Oui , cousine... Et maintenant, s'il vous platt, arriTons à parler d'autre chose.

— Volontiers ; je tous écoute.

— ,Eh bien I je tous dirai donc que ma mère aTait choisi avant-hier, un jour commémoratif de guerre civile , pour me conduire par tout le faubourg Saint-Germain, rendre visites sur visites : en d'autres termes, pour s'assurer aTec tnoi que tous ses amis, les ennemis de la République, étaient encore Tivants ; qu'ils ne gémissaient ni dans une prison, ni dans une ambulance ; et qu'en l'honneur de la solennité, nous les trouverions plus lestes que jamais à fQstiger de la langue, entre soi, ces farouches héritiers de

4Sft LES SEdtEtS DO BA8iBI>«

03 qui s'imaginent nous gouTerner... Dans ces courses i étant descendue cbez la marquise de F..., qui croiriez- TOUS qa*elle a prétendu Toir, debout, le chapeau en avant, par manière de bouclier ?•••

— Gomment I diez la marquise ? Mais j'ignore*. .

— Non, devant son bdtel, rue de Yarennes, 78, je crois. Elle a pensé reoonnattre un habitant de rantre bout de la ville qui eât préféré, à Theure qu'il était, saluer la grande pompe funèbre de Notre-Dame... Vous ne devinez pas, cousine T Elle parlait de M. Sympborose-EIoi...

-^ Buscard ? mon mari ?. . .

— Est-ce là une idée singulière! Pai regardé... D y avait dans le pantalon bleu, la tournure et la taille, quelque ressemblance... d*accord ; mais ayant mis en usage mon lorgnon , j'ai protesté contre l'erreur de ma mère. J'ai argué de plus (car elle ne se rendait pas) de ce que ce monsieur était accompagné d'une dame , qu'il n'était pas du tout , mais du tout possible , de confondre avec notre cousine Clotilde.... n'est-ce pas? quoiqu'elle me semblât jolie... Eh bien ! ma mère ne céda point. Elle offrit un pari. Et mon bénéfice était clair en tenant la gageure...

— Même si vous la perdiez, croyez-le.

— rétais sûr de ne pas la perdre I... Et j'y gagnais tonjours le plaisir d'être chargé de venir aujourd'hui, savoir si c'est moi ou ma mère que vous remercierez de la gageure... de son fruit, veux-*je dire, provisoirement...

— C'est vous! c'est vous que je remercie.. . toujours, et tout seul, reprit Clotilde, en lui serrant les mains...

Elle se montra curieuse néanmoins de connaître quels

USS 6ECRE«3 DU HÀSAHD. 4M

elbrls de logiqae araienl été déployés pour établir bI Toft avait ea tort on raison de penser la voir me de Varennes , près dn n* 78.

Le jenne homme répondit qne les efforts de la logiqae n'ont pas à militer en favenr de Tévldence. Elle est, paroe qu'elle est. Ainsi*., denx personnes ont frappé leurs regards. — Un ehftie vert, une ombrelle grise , an foalard ronge et un pantalon bien barbeau : ce n'était ni M. ni madame Buscard. Il en a juré par ses yeux de vingt ans et par son binocle de Le Rebours. Toute prenve est superflue de son cAté : an lieu qne madame de la Yille-aux-Clercs, dont les yeux sont presbytes et sans lunettes , elle ne pouvait s'appuyer que snr un échaiRiudage de déductions. Et elle y a feit du mieux qu'elle a pu.

Ludovic sembla se donner beaucoup de peine pour réduire aurmoindres proportions le compte rendu de cette discussion. Très-souvent, il disait des arguments avec autant de finesse que Hernani de ses ayeux : « J'en passe, et des meilleurs! » cependant, il objecta, du chef de sa mère, nombre de choses subtilement colorées et d*une transparence insidieuse.

On ne s'est pas salué, sans doute ; mais Ludovic étant le plus jeune, k lui appartenait de commencer ; et nous savons que celui qui est à pied ne s'en croit pas moins justement fier et pointilleux à Tégard des amis ou des parents qui roulent équipage. De plus, un docteur qui est venu éteindre à Paris sa réputation de province, se sent parfois contrarié d'avoir replié si jeune son bagage d'espérances. Pour toute consolation , après de tels sacrifices, se dire : — et dire aux autres — « J'ai condescendu au vœu de naa femme, à son vœu le plus cher I » ou bien : c C'est remar-

m LES SECRETS BU HASARD.

quable , depuis la Révoiation, eombîeu pea on se doaniU li-bas, le temps d'être malade et le laxe de payer son médecin : » c'est de la grande sagesse, maïs cela empèehe-t-il qu'il reste an cœnr de cedigne consin, une certaine rancune contre le fait de la Répabliqne, nn certain goût pour les quartiers qni boudent, lorsqu'elle se dereloppe partout, dans la Tille, en spectacles toirbnlents?.. Rien donc que de naturel si le cousin Buscard, incrédule comme il est en matière de foi politique ^ a cbercbé loin de cet étalage révolutionnaire, le seul recoin paisible de la cité, pour s'y promener en repos.... Oui, cbercber cela tout seul, reprenait Ludovic, c'eût été bien. Mais un jour où le soleil était si cbaud, où les voitures de louage manquaient nécessairement, on ne s'avise pas de faire voyager , sans pitié , sur les pavés brûlants et durs, une pauvre petite femme délicate, mignonne,

— J'en passe, et des meilleurs !— Pourtant, après l'avoir fatiguée, barrassée, il ne fallait pas encore la faire asseoir piètrement sur une stalle de pierre, sous une ombrelle de moire antique. . . disait ma mère .Si elle a soif, on la désaltère d'autre façon qu'en lui achetant, pour rafraîchissement, un énorme cantalou, bien jaune, bien voyant, bien monstrueux, d'accord ; mais qui rend, par cela même, plus marquante cette bourgeoise galanterie ; et la courte- honte de la dame plus difficile à cacher I

Finalement, Ludovic se donnait l'apparence de ne glisser qu'en badinant sur diverses choses qu'il mettait en relief sous la responsabilité maternelle. Du cadeau, qui ne valait pas l'honueur d'être ainsi nommé, il faisait aux yeux delà

LES SEOlETâ AU BâSâBD. m

dame tout ce qn*il lui plairait; voire même, an besoin, ponr son mari, le germe d'une leçon.

Nous pourrions dire qu'il mettait tout son esprit à manœuvrer avee le souvenir de leur rei^contre, de même que les pilotes qui , dans une région de brisants jsous-marins , se donnent le plaisir de vous faire appercevoir, an travers deTeau, la pointe des écueils entre lesquels un nautonnier moins habile n'engagerait pas sa nef impunément. L'écueil n'est jamais touché ; mais on doit pressentir la déchirure au frémissement de la mer qui fait vaciller dans l'écume la barque tournoyante. Ainsi de Ludovic; toutefois s'ilmon trait à sa cousine l'écueil du ridicule sans vouloir qu'elle en fût seulement effleurée, quand à son mari , il le lui faisait çà et là raser d'assez près , pour qu*il en subtt au passage mainte éclaboussure, et demeurftt un peu taché des contrecoups.

Véritablement, Glotilde eût-elle aimé davantage M. Buscard, le procédé était trop ingénieux pour qu'elle cherchât à le défendre. L'accusation même était sous- entendue, et à l'égard d'une infraction contre le tact et les convenances , c'était assez.

Elle ne comprit que trop son cousin , peut-être , car elle se borna à répondre : '

-^ Vous voudrez bien m'avertir, quand il sera temps, de plus veiller à ne pas prendre une ombrelle de moire antique pour rendre visite à madame votre mère, ni un chftle vert ou un chapeau rose... n'est-ce pas?

— J'aurai l'honneur de vous avertir, répliqua Ludovic, mais vous aurez soin, à votre tour, d'empêcher H. Buscard d'exhiber chez nous aucun foulard pourpre et aucun

H2 LBS smum DU fiiSABD.

pantalon bien barbeaa. — Bien plus I Je ferai en sorte qa'il déclare n'avoir ni tonclié, ni ya sur notre table qu'une senle primeur, en fût de melons, celle de votre potager... *«• Ce sera politique I — Et il comprendra que c'est poli I Ainsi l'aveu de leur rencontre, rue de Yarennes, était implicitement, accordé ; mais il demeurait son&«ntendu que l'aveu était pour le cousin lui seul, et surtout voulait dire qu'elle ne prétendait en convenir. Madame de la Ville-aax- Qercs devait croire à une méprise complète et y croire toujours.

Avant que Ton se séparât, Ludovic ajoutait en riant : •^ C'est de bon cœur, cousine, que j'^epte, mm pas la complicité, mais, si vous voulez, le méfait tout entier, (car le méfait sera pour moi), de persuader à ma mère que ses yeux ne valent pas les miens. Cependant, sur le reste, il faut ici nous bien faire d'avance la leçon 1 Je lui dirai donc que vous étiez sortie pour aller de chez vous à Notre- Dame, voir le catafalque du prélat... Rien de plus? rien de moins?

— Soit ! Et vous le pourrez dire sans mensonge, sans remords.

—.En vérité I

— Oui, à l'instant où nous rentrions dans notre ile, la traversant aux pieds de Henri IV, nous avons entendu le bourdon de la cathédrale, nous avons suivi la foule, et nous avons vu le cortège, le convoi.

— Mais... mais M. Bascard... Il portait donc toujours?..

— Buseard ne portait rien. J'avais demandé avant tout que notre concierge d'abord, et puis la cave, le délivrassent de ce boulet sr jaune et si lourd... Et mon mari,

us 8fiCftEn DU HASARD* 46S

je Toas le protttite, appuya snreettô Èkotion salutaire.. • à toor de bras; de ses bras enfin libérésl..

Elle riait à son tonr. — Une cousine dont le rire est si gracieux et les dents si blanches I où sont les cousins qui n'auraient pas quelque fantaisie de l'embrasser?

— Vous m'avez admis dans l'initiation des petits mystères, cousine» reprit Ludovic : aux initiis l'accolade fratemelle, s'il tous platt i

Id, le cousin et la cousine se quittèrent, après s'être donné l'accolade fraternelle, scrupuleusement.

Madame Buscard, si elle n'avait pas eu le temps de réfléchir sur ce qu'il y avait de peu hiératique dans cet adieu, n'avait pas manqué de faire réflexion sur une chose dont elle s'était de mieux en mieux pénétrée, tout en causant : elle resta convaincue de l'idée que son mari s'était rendu coupable envers elle d'un tort sérieux, d'un tort qu'elle n'avait pas été seule à deviner.

Buscard rentra donc pour s'entendre faire cette question grave, à brûle pourpoint :

«— Serait-ce vrai, ce que j'ai supposé, monsieur, depuis ces derniers jours, que vous m'auriez égarée à dessein dans les profondeurs du faubourg Saint-Germain, en ayant l'air de me conduire au boulevard du Temple ? Serait-ce vrai?

— Je ne sais pas mentir, répondit Buscard avec trop de candeur... oui, j'ai pris sur moi cette liberté... oui, je craignais, pour ma Ciotilde, la fouie, la cohue, peut-être quelque mouvement d'émeute... et je ne pouvais pas te dire ; Sois raisonnable... renonce, encore cette fois, à aller voir... -« fitre raissonable I c^est donc au«dessns de mes ibr-

ces ? Et Yoas avez été infiniment raisonnable, vous, nonsienr, en abusant de ma crédnlité, de mes jambes, trois heures et demie dorant

^ Clotilde !

— Vous vons êtes moqné de moi... grand merci, monsieur Buscard I

Sur ce, elle lui tourna les talons ; elle s*enferma dans sa chambre... Et là, par réminiscence, autuiteile appréciail le tact exquis, les réticences heureuses du cousin Ludovic, autant son mari lui paraissait maladroit et grossier d'esprit

Funestes ! oh ! funestes rapprochements !

Buscard, nous Tavons dit, aimait sa femme de passion. C'était donc pour lui un chagrin réel que sa froideur, un souci profond de la voir s'accrottre chaque jour.

Cependant il se flatta bientôt que l'incident qu'on lui reprochait avait donné et épuisé tout ce qu'il pouvait pro" duire de méchantes conséquences, car il s'éloignait de date, et lui-même était allé, an sujet de cet épisode, mentir chez madame de la Yille-aux-Clercs, d'une héroïque façon, ayee un entier succès !

Illusion f son espérance devait aboutir au mécompte le plus amer!...

Il en souffrit assez pour hasarder un soir quelque plainte. Sa plainte, pour si obséquieuse, détournée et timide qu'elle fûty n'en réussit pas mieux.

n suppliait doucement Clotilde de lui faire grâce de ce titre sec et gourmé de monsieur^ dont elle le qualifiait toujours, et qui semblait le remettre sur la ligne des étrangers.

Elle lui répliqua que monsieur voulait ici dire le chef de

la maison, le maître ; et qu'après tout, chef et mattre il était... D'aiUears, si elle n'employait pas un desespré* noms, eomme il usait de celai de Glotilde, il devait s'en prendre à ses parrain et marraine qui l'avaient appelé, pour son malheur, Symphorose, Ëloi, Polycarpe !

Ainsi, les noms baptismaux devenaient grief contre lui ; et ce péché originel, dont il n'était aucunement coupable, M, Bascard comprenait trop bien qu'il ne naîtrait pas, de son amour, un sauveur qui. fût capable de l'effacer.

Il ignorait alors combien, par exemple, on trouvait plus de douceur au prénom de Ludovic. Il ne soupçonnait pas que le cousin aurait avant peu le privilège et l'étrenne de ces appellations affectueuses qu'on refusait au mari.

Le hasard voulut qu*il ne tardftt point à le savoir... Mais comme, d'épreuves en épreuves^ de réflexions en réflexions, il s'était instruit à fond sur la valeur des nuances, il présuma bien faire de ne pas paraître atteint du moindre ombrage. Confiant^ au surplus, et avec raison, dans la droiture et la dignité de madame Buscard, il ne redoutait rien de grave pour son honneur.

Voici quelle circonstance inattendue l'amena au point de se sentir, quoiqu'il en eût, assailli par la défiance, une défiance tellement vive qu'elle réduisit, — passez-nous la métaphore I — elle réduisit son amour à se tenir sur le quir vive, clignant les yeux et fronçant le sourcil.

Or, cligner les yeux et froncer le sourcil, malgré soi, c'est preuve qu'on est frappé d'une clarté dure et blés-* saute; volontairement, c'est signe que, pensant avoir vu trop ou trop peu certaines choses importunes, l'on s'étudie et l'on souffre à les observer mieux.

466 U» SËGKEIS 0S UA&ABD«

Eh Men 1 physiquement et tnoraleoioiit, teltiow ▼ODS M. Basctrd) nu jour qa'il était entré» ne saduunt qoe flaire^ dans le palais des ToilerieSy deTtnn palais d'espoiitipn proTisoire, ea ce temp8«-là» Gemme il errait dans nne travée sombre, an sortir d'une galerie threment éelairéoi ir avait pensé reoonnattre sa femme et son ooosin; Fan et l'antre» ils paraissaient fort absorbés dans nue conversation à voix bassOi devant nn groupe de* marbre qui figurait au naturel lanympheSamaldset le fleove Scamandre, cehii-ci offrant à celle-*là tonte espèce de CSiicitations pour s'être complue à nager dans ses eanx... Boscard se recula, désireux de ne pas se faire voir, et, d'un inquiet regard, il suivit le couple vivant qui ne semblait guère pouvoir si intimement deviser, hormis pour s'essayer à la conversation du groupe de marbre^

Un moment après ils se confondirent dans la foule, et il cessa de les apercevoir. Mais il ne renonça pas i redier* cher leur trace, remuant, d'un coude opiniâtre, le flot compact qui l'arrêtait, parcourant les salies et les couloirs avec précipitation ; si bien qu'il parvint, en dépit de tout ce monde incommode et indifférent, à les reconnaître encore au fond d'une salle où, bras dessus, bras dessous, li?ret en main, ils stationnaient vis-à-vis d'une peinture, sauf erreur, de M. Geronimo.

Bascard se glisse derrière plusieurs personnes de hante taille ; et, incliné en homme qui savourerait microseopiqaement les finesses d'une toile de Meiss(»mier, il s'approche, il écoute... Le cousin achevait de lire à sa cousine un fragment d'égiogue anacréontique exposant le sutet, dont

LES SEOUBrS su HASARD. H1

MB quelques vers» ea surplosi avaient saggéré an peintre riaspiratîoa.

Elle 8*échevelait, à cette époqae, sans aucune pudidté, la peinture de H. Geronimo, qui depuis... Ludovic alors, ne ftdsait point admirer à sa compagne, il est vrai, les dé** tails de cette image voluptueuse ; mais il les lui laissait analyser toute seule et sans la gêner de son regard. Il savait fiwrt bien que c'est le devoir d'un bomme délicat de Ikire que la réserve féminine ne vienne pas trop aux dames gftter le charme inavouable de la beauté plastique dans les arts.

C'est ainsi que, par sculpture, par peinture, par poésie, Ludovic aidait sa cousine à pécher contre les principes sévères de son éducation. --^ Et M. Buscard n'entendait pas seulement l'érotide en idylle récitée avec feu par le jeune homme : il entendait la jeune femme qui le remerciait de sa lecture, et ajoutait :

-— C'est fort joli!.. Et c'est bien gracieux à vous, car vous connaissiez toutes ces toiles déjà, et vous ne vous y arrêtez que pour moi... Passons vite... approchons-nous de la sortie.

— En effet, vous avez peu de temps, chère cousine.., trop peul

— Sans doute... car je ne veux pas dire que je suis venue... che2 moi, on aime si peu les arts ! on ne m'amènerait pas seulement ici, une fois, pour l'empire du monde... £it sans vous, c'est encore une belle chose, Ludovic, dont je serais privée!...

— Ludovic I murmurait en a parte Buscard, profondément ému... tandis que m\)i, je ne suis traité que de mon-

4 «g LES SECRETS DU fiiSARD.

sieur quand je sais là, et de on, quand je sais présomé ne pas y être... Ladovicl... Et pais ne se permet-il pas de choisir, pour s'y attacher plas longtemps, des scolplores et tableaux devaut lesquels moi, mari, je soufiOrirais de Toir ma femmes'arrèter. . . Et puis encore, ce damné liTret. . .

Chacun, sans qu'il lui soit besoin d'être mari, chaeim dévide aisément le reste de ses pensées... Il est certain que beaucoup d'autres, à sa place, auraient voulu faire brusquement irruption au milieu de ce colloque suspect, entre ces deux bras enlacés, et, de sa part, ce fut un effort extrême que de se résigner à se tenir inaperçu au fatte des degrés que descendirent, Tinstant d'après, Giotilde et son cousin. Disons même qu'il fut héroique en se défendant de suivre, autrement que des yeux, ce chapeau gris-perle et ce blanc panache qui nk lui semblaient pas cheminer dans le chemin de l'honneur.

Que les jaloux répondent : — Il fut stupide I — Laissoniles dire... Les faits vont parler, et lui dopner, avant peu, raison.

Mais c'est que Buscard, aussi, n'en est plus à reconnaître combien il doit ménager, mpchs de sa femme, le sentiment des nuances ; combien il lui faut redouter les erreurs de tact dont il a saisi, désormais, l'incomparable portée. U devine que l'ascendant obtenu par Ludovic a justement pris sa source dans cette délicatesse d'aperçus et de manières qui firent toujours défaut chez lui-même» U a résolu de se modeler sur Ludovic en ce point capital, et de s'efforcer consciencieusement à regagner sur lui le terrain di^ puté, eu marchâut sur ses traces^ U espère encore reff&a^

dre ses «yantages par cette édacation qa'il ya se refaire toat à nouveau.

Quel héroïsme I nous le répétons, et quelle étude I Ainsi donc, pour commencer, il yeut épargner à Glotilde toute surprise. Il a soin de ne rentrer chez lui que douze on quinze minutes après elle. Et puis, il ramène tout doucement sur la question du jour, sans paraître ni riqu savoir, ni être désireux de questionner. Dans cette prudence, il y avait encore, avouons-le, une certaine dose d'appréhensions tendres, avec une forte part de diplomatie.

Glotilde, en effet, après avoir dit qu'elle était sortie pour emplettes, et que, celles-ci promptement terminées, la tentation lui était venue d'aller plutôt admirer des choses d'art que des objets de fantaisie, Glotilde raconta simplement qu'elle s'était souvenue aIorsyl*une offre aimable que lui avaient faite sa cousine et son cousin , de la conduire , par un beau soleil , et le programme en main , visiter les galeries d'exposition. La promesse avait été accomplie instantanémei^ , car le soleil était radieux I Ainsi , elle avait parcouru la première salle avec madame de la YiUe-aux- Clercs et leur complaisant cicérone ; la première seulement, parce que la pauvre cousine, une fois sous cette voûte royale, s'était abandonnée au deuil de son cœur monarchique. . . mais abandonnée au point qu'elle avait failli tomber en attaque de nerfs, à voir piétiner dans ce palais des souverains déguisé en une sorte de bazar, la plèbe aujourd'hui souveraine 1 Ge qui fit que, les yeux pleins de larmes qui lui dérobaient même les marches de l'escalier, il ne lui resta plus qu'une volonté : celle de se réfugier sous le péristyle de la chapelle, afin de pleurer à l'aise et de se rc-

470 U» SECRETS M RASllU).

paître, pour occuper Pattente, de ses tristes soavenirs.

Ainsi , le tête à tête des cousins se trouvait expliqa< naturellement ; expliquée de même leur sortie, plus conformé , du reste , eux bienséances que le mari ne Tayait d'abord entreru... puisqu'ils étaient tenus troiS| enfin, et rqMurtis trois.

Tant y a que Buscard ^'aduessait à sa femme qu'une objection...

— Pourquoi n'atoir pas exprimé combien lui serait agréable cette promenade artistique? Il se serait iUt on plaisir, certainement, de l'y conduire.

— Un plaisir... c'est douteux... Ck>ndnireT... oh I non! répliqua-t-elle. Dites , accompagner seulement. Tous êtes si peu connaisseur en objets de musée!... Est-ce vous qoi aoriez su m'orienter à tfavers ces statues par milliers, et ces tableaux par myriades? Est-ce vous qui m'auriez pu aider à concevoir les mérites d*une toile hors ligne ou d*an marbre qui vaut...

*— Qui vaut une page de l'Arétin, se dit Bu^bard à loi* même. Et il reprit à voix haute :

— Je n'aurais pas été si habile. J'aurais eu le livret , pourtant I

— SoitI Mais l'habitude pour le feuilleter... non pas!... Moi , je n'y prétends pas, bien sûr I En sorte que , dans un jour... nous n'aurions rien vu.

— Nous y serions retournés, Glotilde.

^ — Retournés ? Quel dévouement I

— Dame... J'y suis bien allé seul.

*— Vous I Est-ce possible ?

us SECRETS DU HASARD. 474

-— Oh I par hazard... ou mieux, par contre-coup...

— A la bonne heure 1 Sinon , je ne vous reconnaissais plus.

—^ C'était pour faire plaisir à quelqu'un de ma protince, que je voyais sortir des Tuileries, regrettant beaucoup de n*avoir pas su y reconnattre ce qu'il désirait par dessus tout voir et admirer... la salle du trdne.

-— Qui n'est plus visible aujourd'hui à l'œil des mortels, car je n'ai pas eu l'honneur de faire sa connaissance.

— Eh bieni ce monsieur m'a rapporté qu'en cherchant le trône, il avait vu, précisément, stationnaires là où avait été , disait-on , ce meuble , aujourd'hui relégué comme superfluité dangereuse... il avait vu deux personnes de notre famille; c'est-à-dire toi et Ludovic... M. Ludovic de la Yille-anx-Clercs et toi, assis... Oui, assis 1 bras dessus, bras dessous , et causant d'un air très-occupé , en présence ou d'on Adam et Eve avant leur chute , ou d'une Ariane et Bacchus avant leur brouille.

•— Ce ibonsieur se sera trompé. . • Nulle part nous ne nous sommes assis. Les |jrs dont ce monsieur parle , je les nie formellement.

-~ Tu n'avais pas besoin, Glotilde, de descendre à nier, d'un ton... d'un ton qui va si mal à ta gentille voix...

— Sans doute.. En effet, ced ne peut être qu'une sotte plaisanterie 1 On ne s'assied pas , je crois , bras dessus « bras dessous... on marche*. •

•— Ce monsieur aura pris une autre pour toi. .. *— Oui... d'autant plus qu'il n'y a point d'Ariane et de Baochtts ; mais une naïade et un fleuve, je me rappelle.

— Voyez-vous ! Ainsi donc, suivant l'habitude des com

Tnërages usités en province , mon honime cherchait à me faire entendre... Mais c'est un sot qui n*y Toit pas.

— Vous le lui diriez, si vous le rencontriez.

— Je le lui disais, — (avec périphrases), — lorsque, dans un corridor sombre, profitant de ce que la foule nous séparait.. . j*ai pris à Tinverse de lui , et me suis échappé toul de suite... pour en finir...

— Faisons de même sur ce désobligeant propos, ajonta Clotilde, non sans quelque embarras et avec une certaine rougeur au front.

Bnscard venait de mettre en pratique son étude des nnances ! Il insinuait un aperçu de ses soupçons en les prêtant à un autre; et, bien plus , en les démentant. Il se donnait l'avantage de toucher la corde sensible sous l'apparence de l'incrédulité et même d'una erreur. Ce Bacchus, dieu da vin, il ravait nommé exprès, au lieu et place de la nymphe et de la divinité des eaux. Voilà , pensait-il , un coup de mattre... de mattre Ludovic pour le moins. Or, c'était afin que Clotilde eût beau jeu pour désavouer le reste qu'il m61ait à dessein le faux et le vrai.

Elle reprit donc, après un court silence :

^— Voyons : ce que vous avez aperçu de l'exposition ne peut.guères compter, n'est-ce pas? Tant mieux... car, à présent.. . ( ce matin , je n'aurais pas eu pareille idée! ) à présent, j'ose vous demander d'y retourner, vous et moi... Et alors, c'est moi, monsieur, qui vous piloterai.

Cette bonne parole dite par la jeune femme , avec une grâce naïve , ramena un léger sourire anx lèvres de son mari. Quelques ombrages subsistaient néanmoins au fond de son esprit.

Malgré les précautions de Buscard , elle parut lo sentir instinctivement; et, comme si elle se fût empressée de mettre certains griefs en avant pour faire échec à celui qu*on lui laissait deviner, elle s*écria :

— Savez-vous... savez-vous bien que c'est grand doramage que nos penchants, nos habitudes en général, se ressemblent si peu... Gomme on doit être heureux de savoir s*eiitendre mutuellement et sans mot dire, sur tons ou presque tous les points !.. Et quand je songe qu'aujourd'hui, pour la première fois, après quinze mois de ménage, vous usez de prévenance pour m*offrir quelque agrément , et ne donnez pas à une concession Tair d'un sacrifice !

Bas^card protesta énergiquement. Chez lui, bon vouloir, tendresse, abnégation, dévouement, rien n'était nouveau !.. Sur ce chapitre , au lieu de discuter, Glotilde lui demanda la permission de lui citer deux ou trois exemples qui lui feraient sentir que bon \^uloir, tendresse, abnégation, dévouement , ne suffisaient pas auprès de la plupart des femmes. Elle eut soin de ne pas dire que c'était leur histoire qu'elle voulait aussi rappeler, mais encore moins prétendait-elle qu'il ne le comprit pas aux transparences de la narration.

Elle annonça pour son premier exemple une chronique assez secrète , qu'elle tenait de première main , bizarre aventure d'une jeune veuve , son amie de pension, qui s'était mariée en premières noces avec son médecin. Elle eut le malheur de tomber deux fois en pâmoison dans l'après-midi du mariage. Sur quoi, le docteur jugea prudent de retenir auprès de la jeune épouse sa mère , afin de veiller ainsi que lui. Mais elle y veilla seule le lendemain matin , car il fut

iU LES «SCEETS^ DU HASARD.

obligé, avant Taube, de s'en aller pour quelqaes jours, faire une opération des* plus longues et périllenses à une châtelaine, habitant fort loin. II en revint malade; et de sa maladie il mourut promptement... De sorte que la Jeune femme ne se trouva que perdre à cette union de quelqaes semaines... Obligée de prendre le deuil pour l'année et de s'intituler veuve 1 Double ennui I

Sauf la mort du médecin, cette aventure était leur eonnmuue histoire des premiers jours.

Elle dit ensuite Tanecdote moins triste d'une autre oompagne d*enfance, devenue réponse d'un chirurgien qai» attaché à une clinique et assez occupé en ville , ne poanit s'empêcher de raconter à sa femme, pendant chaque repas, les faits et gestes de son métier, amputations et pansages, phlogotomies et désossements... Bien plus, unjourilsemit à table ayant sa trousse saoglante auprès de lui ! De manière que la jeune dame ne pouvait s'empêcher de voir en imagination une foule de scènes horribles qui lui affadissaient le cœur ; que s'il découpait une volaille, elle pensait entendre des instruments eflroyables crier dans la chair vive ; et qujil ne pouvait plus tomber sur la nappe une tache rougeâtre, qu'elle ne se figurât être en présence d*an morceau de charpie ou d'une trace de sang humain.

Buscard se souvenait d'avoir vu sa femme perdre l'appétit et blêmir de jour en jour, aussi longtemps qu'il s'était adonné aux travaux de l'amphithéâtre et de la chirorgie ; et, comme il en cherchait incessamment la cause, à la fin, elle lui avait témoigné sa répulsion invincible pour les obligations pratiques de l'art, du double art que comportait son titre de docteur... Ce qui fit qa'après

£ES SECRETS DU EiSARB* 475

aroir en la condescendance de se borner à être, aa lien de Sangrado, simplement Porgon, un deuxième eaeriiloe ne loi coûta plus... Il agit en homme amoureux et dévoué qu'il était : il réunit et capitalisa l'avoir commun du ménage, et il remercia la clientèle pour venir à Paris» ob, do moins, il pourrait se contenter de suivre les cours célM>res de ses anciens professeurs, visiter des cabinets anatomiques, s'occuper de la théorie dans les cours et bibliothèques, consulter enfin, c'est-à-dire être consulté. .. s'il se pouvait. Cet arrangement fut l'affaire d'un mois à peine. On se pressa d'autant plus qu'une fois le plan adopté, Clotilde ne tarissait point sur son désir extrême d'habiter la capitale ; et elie le justifiait par des raisons majeures, disant que sa cousine de la Ville-aux-Clercs lui affirmait que la vie parisienne devenait, avec un peu d'expérience, la moins coûteuse du lâonde. Or, elle lui promettait, en femme qui, depuis 1848, marchait dans les voies de la plus stricte économie, qu'elle l'instruirait de son exemple et de ses leçons.

Paroles et chimères I L'économie avec six cent mille francs de capital est encore, pour qui n'en possède que le dixiènie, de la somptuosité !

Voilà cependant comme le ménage Buscard, bien que s'appauvrissant dans ses ressources, s'était transplanté on jour, sans crainte ni regret, des bas-fonds de la province sur le sol de la grande cité.

On ne peut nier que, dans cette conjoncture, le mari n'eût grandement fait preuve d'abnégation et de zèle. Mais il ne se priva jamais assez de le dire :

Qotilde, j'ai dû voui^ sacrifier mes goûts, mon état.

Glotilde, nous avons réduit aa large bieu-ètrc à la plu3 modique aisance.

Qotilde, vos parents riches nous délaissent, en se donnant ponr nous attirer...

Il était toujours prompt à lancer quelqu'une de ces réflexions mal habiles.. . Point de toilettes achetées à nouveau : point de bals ou de spectacles refusés faute de parures suffisantes : point de susceptibilités émues entre la cousine millionnaire et celle qui ne Tétait pas, sans qu'il laissât tomber cette occasion d'un fâcheux retour.

Du moins, jusqu'à la rencontre inavouée qu'il avait faite aux Tuileries, de Glotilde au bras du jeune cousin, l'amour de Buscard n'avait jamais su le défendre contre ces rnala* dresses; mais une fois persuadé qu'il avait en Ludovic un rival dangereux ; (car il le croyait maintenant, et beaucoup trop, dangereux), la jalousie vint opé)*er dans son esprit une réaction des plus marquées ; et, chose bien rare, des plus philosophiques I

Nous ne vous arrêterons pas à toutes sortes de menus faits qu'engendra son étude actuelle des ménagements et son respect méticuleux pour les nuances. Ils se produisirent, ou plutôt ils germèrent, semblables à ces fruits nouveaux, trop jeunes ponr être aperçus, hormis par un œil intéressé... Et celui de Glotilde ne l'était pas encore.

Mais bientôt une circonstance majeure se présenta qui, ajoutant à ses ombrages, ne le fit pas dévier de son système de réserve et de précautions... au contraire I

Dans la famille, branche des chevaliers de la Villeaux-Glercs, un enfant naquit, grêle, mal conformé, peu viable. On se hâta de procéder à son baptême. M. Lu-

LES SECRETS DU HiSÀRD. ^77

dovic était sollicité de choisir sa marraine. Clotilde Ait dé* désignée... Toat d'an coup le parrain tombe malade; assez malade pour n'être plus en état de jouer son personnage auprès des fonds baptismaux. Mais le jour est pris ; la petite fille va dépérissant.— Impossible d'ajourner!.. On cherche d'urgence un parrain suppléant. Madame de la Villeaux-Glercs propose à l'autre cousin, M. Buscard, cet emploi. Elle insiste avec prière; car son fils, autrement, Ludovic, son cher fils, serait capable de vouloir se lever, sortir et se traîner à l'église, au risque de décourager le médecin et de compromettre sa guérison.

Bascard demande à lui parler immédiatement.

Comme docteur, il s'assure, et par plusieurs diagnostics, que son rival est beaucoup mieux en état que sa mère n'ose le cfoire, de se permettre le coup de tète annoncé, et de n'en pas mourir...

Comme mari, il juge à propos de le réduire à Timpossî^ bilité de faire résistance à la médecine, et de s'opiniÂtrer dans son rôle de parrain, pour les beaux yeux de la marraine.

Ainsi donc, il ne lui adresse la parole que pour dire :

— J'ai eu l'honneur d'accepter votre délégation.

— Mon cadeau pour la marraine est tout prêt, reprend le cousin.

— C'est un éventail or et ivoire, madame votre mère me Ta dit... Elle me le remettra. J'y joindrai quelque chose du mien, et je Toffrirai ce matin, réplique tranquillement l'époux, non sans une teinte de malice*..

Et il prend congé.

L'éventail est emporté.. . Bascard fait la dépense du sur*

nS IE8 SECRETS DU HASARD.

plas, comme il est d'usage. Il s'en acquitte avec la munificence et le goût d*un chevalier de la YiUe-aux-Glercs.

Mais il s'agit de donner un prénom à la petite fille.

Tout naturellement, ce doit être celui du vrai parrain. Il opine pour que ce qui doit être, soit. La jeune de la Villeaux-Glercs s'appellera-t-elle Louise, Clotilde ; ou bien Clotilde, Louise? Voilà toute la question.

Qotilde, embarrassée, un peu rouge, insiste pour qu'il en soit autrement.

Ludovic n'a pas, observe-t-elle, de féminin véritable.

Au fond, elle sentait comme une sorte de pudeur et de honte à faire inscrire, de la main de son mari, à cdté de son nom à elle, le nom de celui que Buscard -^ (elle a fini par s'en convaincre) , regardait comme un amoureux... un amoureux dont la maladie préoccupait sa cousine beaucoup plus que de raison.

Le parrain supplémentaire n'entend pas laisser discuster un point réglementaire, obligatoire. Et pourquoi le discuterait-on, je vous prieT Clotilde ne peut offrir que l'ombre d'hn motif acceptable. Lui, bien au contraire, usage et convenance à part, lui Symphorose,'Éloi, Polycarpe, il n'a que trop sûrement droit de prétendre que ce sont là de oes prénoms qu'il ne faut pas, qu'il ne faut, sous aucun prétexte, infliger à personne, dès le berceau !..

Clotilde demande une transactio]}, savoir : qu'on adopte un nom de fantaisie au choix général.

Refus de transiger... Pas de nom de fantaisie. —Enfant, cela passe ; oui... mais plus tard... Et à ce propos, si Clotilde aimait les prénoms de ce genre, d*où vient qu'elle n'a pas su lui en trouver un à lui, qui en avait tant besoin?

Une seule conclusion est donc admissible : Bascard, sans dévier de son idée touchant la valeur des prénoms euphoniques et distingués, va chercher un féminin de Ludovic, plus sonore et moins vulgaire que Louise, pour cette demoisell» de noble souche qu'il aura Thonneur de baptiser.

li trouve Lodoîska, Ludwige... et ne s'y arrête pas.

Il tombe sur Héloïse...

Héloîsel mais voilà qui est admirable!.. En même temps que rétymologie première de Ludovic est Louis ou, en vieux français, Loys; en même temps, — (quel hasard providentiel !) — il se rencontre encore, remarquez-le bien...

— Il se rencontre, interrompit Clotilde , achevant sa pensée^ que votre nom d'ELoi ou Heloy, n'est autre chose que le masculin d'Héloise. . .

— Parfaitement, dit Buscard.

Elle comprit fort bien que, de hasard il y en avait peu , et de finesse beaucoup dans cette rencontre ; et qu'il relevait encore adroitement le mérite de la trouvaille par l'imprévu, comme il ajoutait à son habileté par l'anonyme.

Jamais 1 non jamais, Clotilde n'aurait supposé son mari capable d'un tel progrès dans le «entiment des nuances ! Jamais, de ces choses délicates et subtiles dont sa nature et ses goûts, son éducation, moitié d'étudiant, moitié de provincial, l'avaient si longtemps éloigné! — A ce triomphe inattendu, inouï, elle reconnnaissait toute la force de sa volonté... et sa volonté c'était de l'amour I

Il faut dire aussi qu'elle se rendait mieux compte à cette heure de tout ce qu'il avait dû souffrir de tourments ca-

4$0 LES SEiilETS DU HASÂIID.

chés, ayant qae de Youloir laisser pénétrer ses soupçons à regard de Ludovic. Qu'était-ce, en comparaison de cette indicible profondeur d'un sentiment qui ne s'avouait pins que par ses actes, et dont elle mesurait enfin la puissance, qu'était-ce donc que la délicatesse superficielle déployée par le jeune homme façonné à l'éducation mondaine et à l'intimité des grandes dames?., Moins que rien ! Résultat de l'habitude, penchant inné peut-être à la subtilité, à l'artifice: en tout cas, purs jeux de l'esprit, dans lesquels la passion véritable ne saurait vivre, mais étouffer !

Ces réflexions firent qu'au bout d'une vingtaine de joors, Ludovic convalescent put apprendre, non sans désappointement, que si quelqu'un ne s'était pas enquis de sa santé, c'était sa cousine. Il eu advint aussi que Glotilde ne le nonmia plus , des lors , que monsieur de la Ville-aux- Clercs^ tandis qu'elle disait toujours à Buscard : mon ami!

Enfin, dernier étonnement 1 lorsqu'il fut en état de sortir, il trouva le ménage de ses cousin et cousine faisant ses malles pour se retirer à la campagne , vers le Bas-Poitoo. Et Buscard devait y reprendre, par la volonté expresse de madame, sa clientèle qui le redemandait à grands cris.

Les citoyens paisibles n'ayant plus si grand'peur de la République , avaient retrouvé le loisir et les moyens d'être malades. Leurs familles reconnaissantes donnaient aux médecins des voix nombreuses d'électeurs. La médecine avait haute et large place dans toutes les fonctions publiques... -—Et' Buscard ne reviendrait à Paris que pour saisir une de ces belles sinécures qu'on nomme chaires i U Faculté ; ou... mieux encore, une position à vingt-cinq francs par jour, comme ouvrier dans la grande fabrique des lois I

EMNEMIS MALADROITS ET MAUDROITS AMIS.

A conp sûr ^ il n'est pas de nos contrées le paysage au travers duquel s'égarent, en se parlant d'amour. Florentine et Valéry, nn jeune couple parisien. — La mer est bleue ; l'horizon de pourpre ; les obliques rayons du soleil cou* chant rougissent au loin nombre depetites voiles triangulaires dont le golfe est sillonné. Plus proche , deux palmiers se dressent à la naissance d'un monticule ; ils projettent et allongent sur le sol crayeux leurs ombres effilées ; et au sommet de la blanche falaise, vers le point où raigrette de rameaux qui les couronne vient marquer la terre d'une petite tache gris&tre, on voit se dessiner la grande silhouette d'un dromadaire immobile et debout, portant au faite de son dos gibbeux. uu Arabe accroupi.

Le dromadaire boit ; et l'hoinme, abrité contre les der« niers feax dajour, attend avec une patience grave que sa mouture ait fini de se désaltérer.

A quinze pas , cependant, (quinze pas de dromadaire, il est vrai I ) on peut aisément remarquer une coupure profonde qui sillonne la dune comme une plantureuse ornière de verdure. Là, ne doivent manquer ni l'ombre ni la fratcheur : possible même qu'il y séjourne un peu d'eau , car cette tranchée n'est autre chose que le lit raviné par lequel descend jusqu'à la Méditerranée la source torrentueuse nommée par les indigènes Oued-el-Zbibi , le ruisseau des Hacker om. .

Mais le dromadaire a été pourvu par le créateur de sa gourde naturelle, qu'il épuise en ce moment, et l'Arabe indolent n'est pas de caractère à sortir des haltes ni des voies traditionnelles , ni du calme exempt de pensées, son plaisir favori. N'est-il pas d'ailleurs instruit, par expérience, qu'aux plus humides cavités se renccmtrefit généralement des hôtes redoutables? Ainsi, dans les eaux stagnantes naissent les miasmes fiévreux ; dans la fraîcheur qui transpire le soir du feuillage, les refroîdissMiiMits suivis de douleurs obstinées ; sous les lentisques aux racines, aux troncs chevelus, sous les belles achaotes aux feuilles dentelées, des reptiles parfois venimeux.

Assurément, Valéry de Marnange ne doit pas ignorer ces choses I... En sa qualité d'inspecteur de la oolonisatioii , il est payé (c'est le cas de le dire), pour les savoir. Mais il n'a pas le loisir actuellement , ou le sang-froid de s'en préo<>cuper pour lui-même ; et, pour la jolie compagne avec qui il s'engage au fond de la mystérieuse anfractaosité , pour

Florentine, II ne songe qu'à loi faire redire ses promesses d*amoar.

U la laisse cheminer devant lui dans le sentier, ai étroit qu'on ne saurait l'appeler même un sentier d'amoureux. U marche enivré d'elle et de ses douces paroles, et penaant bien l'enivrer à so2[ tour.

Ah l dans un boudoir, d'accord I Rien n'aurait ooi^arié tout ce que llarnange déployait de chaleur, de souffle eide TerT6«*« Mais ici, la uature, une nature inaoeoatwiiée pour la jeune femme, la poussait, quoi qu'elle en eût , à daa ad* mirations, à des curiosités qui veBaient faire ioeeaaammenl ooncurrence aux effusions de la tendresse t

Un pen d'étourderie enfantine et beaucoup d'ignorance M anial des choses de la nature, cela peut-il, chez nos ainaUea eompatriotes, a'intituler un défaut , ou être mis an Mmbre des grâces aristocratiques?... Je ne sais. Toujours est-il qae, pour la plupart, elles affectionnent ou affectent de m rien eonnattre en ces matières , comme pour dire : < le «lis fille de ce paradis des femmes qui a nom Paris ; je sais au nombre de ces reines privilégiées qui n'entendent pas <pa Tarbre naisse, hormis pour fleurir, et qui ne discerneal qu*à l'état de gâteau les blés. »

Ainsi, toute joyeuse de se trouver dans cette fraîche oasis tapissée de plantes si nouvelles, Florentine prenait plaisir à se faire nommer, tour à tour, mélèzes et tamarix aux sombres ou pâles feuillages , aloès qui lui Semblaient des iris gigantesques, le caroubier dont elle faisait un frère colossal de l'accacia, le grenadier et le laurier rose qu'elle a vu jusqu'ici cultiver dans une caisse verte et qui se dres*

sent à régal des chênes lièges an bord dn chemin, le nopal aux feuilles plates et épineoses qa*elle yonlait cneillir.

•— Oh! ne touchez pas, loi criait de Marnange, ne toachez pas, Florentine bien aimée I Autant vaudrait-il vous amuser à faire, de tos mains si délicates , une moisson d'orties I

Un peu plus loin, elle remarq[uait une pierre moussue, qui lui donnait fantaisie de sVrèter et de s'asseoir. De Marnange retint encore ce mouvement. Impossible de ne pas Tayertir combien il est peu de ces pierres couvertes de verdure, qui ne recèlent un hôte dangereux à troubler. D y a généralement ici pire qu'une anguille sous roche.. • Il y a des scorpions ! Et le scorpion d'Afrique est pourvu d'on dard terrible, assez souvent mortel I

On marcha donc. Mais Florentine, privée du plaisir de se reposer sur ce joli banc naturel qu'il fallait redouter et fuir, ne s'éloigna point sans jeter en arrière un coup-d'œil de regret.

— Valéry, demanda-t-elle , d'une voix où perçait nue teinte d'affectueuse malice ; voyons ! est-ce que vous n'aariez pas pu soulever adroitement cette pierre et me faire voir en présence de combien d'ennemis nous battions en retraiteT... Nous aurions été capables de les effiaroacher, peut-être, à nous deux, et de conquérir le droit...

— J'y pensais bien. . . En plein jour c'eût été chose facile : mais ces horribles animaux sont de la coulear de la terre... On ne les distingue plus à l'heure qu'il est, dans cette ombre où nous sommes...

<— Ah 1 bon Dieu I je ne sais plus où poser le pied. Yons n'êtes pas rassurant, mon ami.

— Ni rassuré, je le confesse.

— Confessez donc tout de suite que, par choix, ce n'est pas le soir qa*ll faut tous prendre pour jouir tranquillement d'une promenade champêtre. Il y a trop de belles choses qui vous apparaissent comme des dangers formidables!

— Des dangers dont je ne m'effraie pas pour moi I dont je ferais bon marché avec toute autre que je n'aimerais pas tant! — Hais avec vous et parce que je vous adore , Florentine, comme on dit quelquefois :

Je crains tout, pour toi, belle, et n'ai pas d*aatre crainte.

— Non, vraiment! non, vous ne craignez pas tout, Valéry ! Il ne faut *pas ^ pour vous donner la licence poétique de me tutoyer, pour le plaisir de vous contredire... et de défigurer un beau vers de Racine, calomnier votre courage. Vous m'avez rassurée contre la peur que j'avais des plus féroces bipèdes et quadrupèdes dont il soit fait mention dans les livres... C'est-à-dire les Bédouins et les lions.

— Les Bédouins!... Ils n'attaquent jamais si proche des villes, que dans la proportion de vingt contre un...

— Bon I moi qui tremblais presque à voir celui qui est là-haut, M. de Itfarnange.

— Lui!

Que Touliez-vous qu*il ftt contre deux?... un salut...

Comme il a fait, du reste... Quant aux lions, absence complète! Nous possédons àBdne un fantassin qui les pourchasse et malmène si bien qu'il n'en trouve plus à tuer...

— De manière donc qu'il ne faut pas trop en rabattre sur les agréments de ce beau pays d'Alger, dont vous nous avez fait durant la traversée de si merveilleuses peintures?

Et cependant, à première vue, les roses n'y semblaient pas mal offdsqnées d*épines . . . C'est-à-dire, les bocages de nopals et de scorpions... Bref, si vous voulez me permettre, one fois en passant, votre façon originale de citer nos meilleors écrivains...

Hon 86t petits défauts, ?oti« Afrique est cbarmaatcl

— Charmante sans réserve , lorsqu'on y est aecontnmé, Florentine! k ce point que quiconque Thabite depuis un an veut y résider toujours. Et j'espère bien... oui J'espère que vous serez de ces personnes-là; que votre course passagère se transformera en séjour illimité.

— ^ Valéry... je n'entends pas y mourir de vieillesse, ni vous non plus t

Ici, ils allaient quitter la ravine encaissée. La végétation devenait rare , et ils foulaient aux pieds un sable fin que brillantaient çà et là quelques flaques humides. Le jeune homme, au lieu de répondre, portait en avant des regards attentifs et interrogeait l'espace que devaient parcourir leurs pas.

— Allons... encore? Qu'est-ce que vous examinez, reprit madame de Sémerie?

— J'examine... Voyez- vous :

Lorsque Ton prend des soins on n*en saurait trop prendre...

— C'est juste! heureusement, vous m'avez affirmé qn'en Algérie on ne fesait rencontre ui de boas , ni de crocodiles.

— - Jamais !

— Eh bien I Vous avez déjà honoré d'une de vos inquiétudes... pour moi... pour moi seulement... deux des trois

LKB ttCSETS D0 HASARD. iST

règnes de laMtore, te végétal et ranimah*. Reste le niiné« ni, dont je vois bien que toas tous tourmentez plus on moine, quand je considère quel ceil tous fixez sur le cable qui nons environne... Encore un danger là-dessous? Dites.

— NonI aucun, répliqua de Marnange, en passant devant elle vivement... Aucun! Mais permettez que je monte sur cette dnne afin de voir, là-bas...

— Oh ! vous me tranquillisez, reprit Florentine, allez! je permets , allez !

Et ces paroles étaient accompagnées d'un sourire où se dessinait une forte nuance d*ironie.

Hais les nuances du sourire ne se distinguaient plus.

D'ailleurs, de Marnange courait déjà sur un espèce de banc de sable qui dominait la mer. Là, debout, plongeant sur la vague, il y promena quelques instants les yeux.

Il revint pour annoncer à madame de Sémerie que, selon qu'il l'avait prévu , cette lagune mobile faisant obstacle au cours du ruisseau, l'embouchure s'en trouvait transformée en une sorte de bassin limoneux et croupissant.

Le chemin de la mer était ainsi obstrué devant eux...

Et cependant, il voyait courir à quelque distance une embarcation reconnaissable à sa flamme étoilée. C'était bien la yole d'amateurs qu'il attendait, montée et conduite par trois canotiers de ses amis. — D'où vient, alors, qu ils ne ÉCapprocbent pas de terre? Ils ne peuvent méconnaître la plage où débouche] YOued-el-Zibi; cette plage où, tantôt, il les a quittés, et où, pour ce soir, ils se sont donné rendez-vous. 11 prodigoe les signaux , et des bras et du mouchoir... Pour toute réponse, il n'entend que des cris dont il

48S LES SECRETS BU HiSlB]>«

ne peat saisir ni deviner la portée. Gomment se pait-il que ses amis passent, faisant force de rames! Gherchent-ils une grève où il soit pins commode d'aborder! Ne Tont-ils pas reconnu! Peut-être! — Car ils devaient compter Tapercevoir sur le faite de la dune et en compagnie d'une dame, et non pas seul comme il se fait voir en ce moment.

Frappé de cette dernière réflexion, il redescend près de Florentine: il l'engage à contourner avec lui le monticule de sable, dût-elle un peu se mouiller les pieds; car il sait gue vers l'extrémité de la falaise à pic, sortent et s'étagent une vingtaine de degrés taillés de main d'homme, qu'il affirme être la voie hors de laquelle impossible de gravir là où il s'agirait d'atteindre immédiatement.

La jeune parisienne semblait l'avoir en aversion et en horreur ce mot, impossible! — Valéry achevait à peine de le prononcer, que déjà elle s'était élancée sur le flanc abrupt du ravin, et escaladait le promontoire, s'étayant çà et là d'une liane ou d'une branche, légère et hardie, comme c'est le propre d'une panthère du faubourg Saint-Honoré.

Un moment, elle laissa de Marnange, étonné de ne plus la voir sur ses traces en revenant d'où il était parti, foniller le ravin sombre du regard, et, du geste indiquant l'escalier, prendre sa plus douce voix pour lui dire avec toute sorte d'encouragements :

^^ Venez l venez : On n'enfonce point dans la vase, Flo* routine. .. Vous mettrez vos pas dans les miens.

Un éclat de rire sonore et argentin fut toute la réponse que reçut Valéry. Gela partait d'en haut... Il s'étonnait de plus en plus ! Et si sa jeune compagne eût été un jeune

compagnon, c'est du fatte d'an lentisque toufflu qa*il aurait pensé qae ce brait raillcar tombait vers lui.

— Je Yoas assare, continaa-t^il, qae là bas, on va finir par s'impatienter de ne pas noas voir...

— SMmpatîenter I non pas 1 on m'a fort bien vue... et ces messieurs rament snr place en attendant... à cent pas de noas. . . J'y coars . Mille pardons, si je ne vous offre pas la main.

Valéry fat piqaé de ses paroles comme d*an aigaillon. Il résolut, non seulement de joindre Florentine par le cAté accessible de la falaise, mais de descendre avant elle vers la yole, et de donner à ses trois amis la preuve'directe que, même en fait d'agilité :

Da côté de la barbe est la toute puissance!

En quelques bonds, le voici au bas des marches taillées dans le roc. Mais alors, 6 disgrâce I on put le voir... (Ce n'était pas Florentine qui voyait cela ! ) on put le voir s'arrêter dans son essor et tomber sur les deux genoux, sur les deux mains, à la fois... Certes, il ne subit, et ne pouvait subir autre chose qu'une mortifiante humiliation dans ce brusque temps d'arrêt au début de sa course ; et il ne considéra pas comme circonstance aggravante de sa chàte ce fait que, de ses doigts crispés, il bouleversa, il accrocha des plombs et des mailles appartenant à une large nasse de pêcheur qu'il n'avait pas aperçue étalée sur les degrés de pierre, et dans laquelle s'enchevêtraient ses deux pieds tour à tour. Par malheur,ceux qui virent ainsi trébucher M. de Mamange, c'étaient les membres d'une famille de pêcheurs qui se trouvaient à l'autre versant du ravin, couélites pnrmi leurs voiles et leurs rames.

En un mot, cet accident appelait et fixait snr loit (à son insn), trois paires d'yenx 'noirs, vigilants et enflammfa; de ces terribles yenx maltais qui ont, presque à tout propos, de si fulgurantes étincelles.

Déji, autour de lui, il entendait la chute fréquente de corps plus ou moins lourds et tombés de loin, avant que, désempètré des filets, il eût seulement pu gravir la moitié des marches. Ceci était, pour le jeune parisien inouï, im« prévu, phénoménal, tellement qu'il ne V>uvait croire qa*à une pluie d'aérolithes, et regardait le ciel!..

Mais le ciel, quoique ses clartés fussent rapidement teintées d'ombre par l'arrivée de la nuit, trës-brusque dans ces contrées, le ciel se montrait parfaitement tranquille et bleu.

Valéry n'en était pas moins troublé dans ses mouvements ; de sorte que plus il s'agitait pour remonter, plus il piétinait au travers des nasses, et brisait de mailles avec ses talons.

Cependant, les pierres tombaient dru à ses côtés : nu on deux projectiles l'atteignirent; et si les contusions qu'il reçut furent, heureusement, peu de chose; les apostrophes dont il était assailli, bien que proférées dans un idiome non intelligible, lui semblèrent tout à fait dignes d'activer sa fuite... car son oreille n'en était plus à méconnaître un oer* tain langage anglo-italien, martelé d'arabe, qui ne sonnait rien de bon.

Par bonheur encore, il avait francdû la zone où s'étendaient les nasses importunes, et ses pieds n'y avaient plus maille à partir : il lui restait seulement à faire assaut avec les difficultés d'un talus âpre et glissant.

Toatefois, pénétré de Tinjustice de ses agresseurs et fort de sa conscience, le jeune homme résolut et essaya de parlementer, alors, et tandis qu*un des Maltais avait Tair de se préparer à l'entendre, l'autre fit un geste rapide dont Valéry ne comprit pas d'abord la portée ; mais il la devina bientôt après, à un frémissement qui rappelait le bruit d'une flècbe qui passe, et quand il vit quelque chose qui brillait entrer dans les heiros à deux poucqs de lui... c'était un poignard.

Maintenant donc, la question était de ne pas se laisser clouer aux parois de cette ravine obscure. Il escalada énergiquement, et fat en un clin d'oeil au faite. .. Sur le bord opposé, deux Maltais venaient de descendre non moins vite, comme gens qui se hâtaient de ramasser leurs engins, non de pèche, mais de destruction.

Voici à ce moment quel singulier steeple-chasse éclaira l'étoile de Vesper, la première étoile qui paraissait àl'Orient, plus brillante que le crépuscule où s'éteignait la fin du jour. Florentine , apercevant derrière elle M. de Marnange , doublait de vitesse pour le devancer vers la mer et sauter dans la barque, où les canotiers ne se montraient pas en mesure de la recevoir; car ils contournaient alors un amas de varecs échoués, litière trop mobile et incommode pour qu'ils supposassent qu'elle chercherait à s'en élancer vers leur bord. •— De Marnange paraissait avoir deviné son défi et se piquer d'y répondre , mais, en réalité , il jugeait fort bien être en péril de se voir talonné par deux ou trois Maltais furieux et armés ; aussi dévorait-il Tespace de toute la célérité possible à ses jambes...

Derrière lui, en effet, commencent à se dégager des

broussailles et des ténèbres, deax grands corps, aux silbonettes brunes ; c*est*à-dire les plus féroces entre ces terribles assaillants dont Tapprocbe ne pouvait jamais trop inquiéter de Marnange... Ils se montraient si bien taillés pour le surpasser en vigueur et en rapidité I — Enfin, àtrente pas en avant de tous, la longue masse blanchâtre que formait l'Arabe juché sur son dromadaire gris- fauve, cheminait d'un trot soutenu et à grande alA*e, côtoyant le sommet de la falaise.

Huit personnes au total, plus un esquif et un chamean, Tesquif du désert, sillonnaient Thorizon, tous et toutes glissant avec promptitude et une espèce d'ensemble, sous les yeux clignotants de Tétoile du soir... On aurait dit que le souffle d'une raffale soudaine les poussait à la fois dans une direction commune, pareils à ces oiseaux trop faibles pour lutter contre Touragan qui h&te et domine leur vol. En apparence, c'était ainsi, mais aux regards du narrateur, ce témoin pénétrant et sûr de la pensée, combien peu d'ensemble au fond, et que de tacites malentendus !

Florentine s'est jetée, du banc de varecs, dans la yole si étcurdiment et de si haut, que, par le choc, et sons son poids, bien qu'elle fût légère, l'esquif repoussé du rivage s'éloigne de quelques mètres en oscillairt, alors qae Valéry comptait sur ce refuge pour échapper à ceux qoi le poursuivaient. Au moment où il y aurait urgence de revenir le plus h&tivement toucher terre, la jeune femme demande que l'on s'arrête sur les avirons, curieuse de saisir à la main les étincelles phosphorescentes qui, sous chaque impulsion de la proue agitée, montent ou jaillisseoi contre les' flancs du canot.

L£S SECRETS Dl HASARD. 495

Quand elle reporte les yeux vers de Mamange, elle s*étonoe de le voir courant encore, courant plus vite que jamais.

Elle se figure qa^il est à la poursuite du Bédouin. Le Bédouin est si voleur! Il aura soustrait quelque chose, soit à Valéry qu'il guettait au sortir du ravin, soit' plutôt à ces autres hommes qu'elle aperçoit lancés après lui le long des dunes, avec des gestes menaçants.

Sur cette opinion , que les rameurs partagent , ils n'essayent point de revenir an banc de varecs, puisque leur ami commence à le dépasser. La côte forme une courbure profonde : ils reprennent, un peu plus loin en mer, la ligne droite; ainsi, ils tiendront la corde de cet arc, et ils gagneront la plage douce et sablonneuse que Ton distingue là bas, afin d*y rembarquer leur camarade avec eux. Hais l'Arabe continue de cheminer au pas égal de sa monture... Valéry est au moment de le joindre; et il ne s'en préoccupe en aucune façon... Bien plus I quand ils sont c6te à côte, le Français jette un cri , et l'Arabe ne bouge. Une seconde plus tard, le Français l'a devancé; et, toujours du même train, l'Arabe chemine dans son sentier... Mais, les autres, ceux qui courent derrière les pas de leur ami, ne se hfttent que davantage, et Valéry redouble d'efforts.

Ce n'est donc point l'Arabe à qui il donne la chasse ? — Non ! malheureusement non 1 C'est de Marnange qui est pourchassé.

Quand cela devint clair à n'en plus douter, Florentine eut peur. Les Maltais, au dire de ses compagnons, appartiennent à une race ombrageuse, vindicative, sanguinaire. On

voudrait pouvoir secourir Valéry : on brûle d'aborder, maintenant. Pour aider Teffort de la rame , on a étendu la voile : on touche presque à la crique sablonneuse : on le hêle deux et trois fois à grands cris... Point de réponse... Il s'éloigne, courant toujours, et toujours poursuivi, mais gardant sa distance victorieusement.

Il ne devient que trop positif que ces Maltais féroces, dont on distingue çà et là les cris sauvages , en veulent à sa vie. — Que faire? Gagner la ville de Bone, et y réclamer du secours. Bone est à moins d'un quart de lieue : mais déjà la vision fuyante disparaît dans l'obscurité, à la naissance d'un chemin creux, que des oliviers couvrent des deux côtés. On passe rapidement, car non loin de la mer se troa?e une porte de la ville, la porte des Caroubiei^s ^ et à sa garde veille un poste de soldats. On se dirige dans ce sens avec tout ce que des canotiers amateurs peuvent déployer d'ensemble et d'activité. Madame de Sémerie, de ses deux petites et blanches mains, saisit le gouvernail et contient la voile, ce qui donne aux rameurs deux bons bras de plus. Grâce à tant d'efforts, grftce aux sinuosités que fait le rivage, ils doivent arriver au poste les premiers. — PuissentI ah ! puissent l'énergie de Marnange et son haleine lui permettre d'échapper au meurtre et de fuir vivant jusque-là!..

Il en fut ainsi... Mais une autre circonstance, un secoars inespéré s'était offert, tandis que sur la yole tous les cœars se glaçaient d'une anxiété cruelle , que toutes les voix amies appelaient par intervalles, et n'obtenaient d'autre réponse que le murmure d'une vague brisée ou d'un lointain écho.

Dans le chemin creux, entre des oliviers touffus, chemi-

ÎM SEOIEVS m EÀ&àJàD. 4M

naiiii^ lii»MHiil flotter la bride de leurs ctaevanx, diu gea* dàrmes français*

L*Arabe, sur son dromadaire, qu'il avait lancé mainto* Dant à travers une yalMe pleine de fauchaisons nonvelles» passait à leur gauche. ••

Us entendirent... on , en termes plus exacts , il leur ar** riva de loin des bruissements étranges et sourds ^ de nature à rendre attentive toute cureille... dans le corps des gendarmes, surtout I

Lear vue se porta du même cété que leur ouïe mise en éveiL L* Arabe et son dromadaire leur parurent objets à observer de plus près. Les deux cavaliers rassemblent leurs guides, prennent leurs mousquetons, et l'un des deux jette, comme préliminaire, un qui vive bruyant... Le chamelier n'en gal^^ que plus fort.

Une rép<»ise lointaine, qui voulait dire } ami ! omit leur fut apportée par l'écho. Ils n'en restaient pas moins préparés à des actes hostiles, comme celui qui, dans Molière, reçoit la même réponse, plus un soafûet. ..

Done , ils allaient commencer une charge à triple galop sur ce Musulman , si amical et si pressé , lorsqu'une voi}( très^française et toute haletante cria derrière eux :

— Au secours! au meurtre l au secours !.. .

Elle partait à quelques toises du dernier chevaL.. Les gendarmes tournent bride , ils piquent dans la direction de la viMX... De Marnange, l'homme essoufflé, leur désigne du doigt les grandes silhouettes brunes qui le poursuivaient ; et ceux-ci de leur donner immédiatement la chasse i fond de train.

Le plus proche des coureurs ne put les éviter, et ils l'ap-

préhendërent an corps incontinent. Hais Tantre s'était précipité en sens inverse. Il sautait par bonds énergi<iaes, inégaux, croisant des détours dignes d*nn renard et impossibles à des chevaux parmi des broussailles et des fondrières. Il se détachait çà et là y sur la ligne pâle de l'horizon , dans l'attitude provocante de ce héros d'Homère, qui montra le poing tout ensemble aux Troyens et aux Dieux... Pois, s'effaçant dans l'ombre épaisse, il disparut.

De Marnange, qui suivait cette scène du regard, se consolait de représenter les Troyens en celte aventure, pnisqne ce brave couple de gendarmes survenus à son aide, — Deus ex machina, — figurait les Dieux ! .

Sans aucun doute , ils sont honorés à juste titre le zèle et le dévouement de ces répresseurs tutélaires du crime en révolte contre l'ordre et le bon droit : S'àx» aucun doute, ils soutiennent trop dignement leur réputation aux rÎTages barbaresques, pour que j'aie à craindre d'y porter atteinte, par cela seul que je ne dirais pas comment il put se faire qu'un des malfaiteurs leur échappât, lorsqu'ils avaient entrepris de les capturer tous deux!.. Mais ce serait omettre un des éléments nécessaires de cette vérldique histoire.

Or donc, leur conscience était toute pleine de tristesse, quand ils rejoignirent de Marnange assis, exténué, et prêt à s'endormir de fatigue sous des lauriers qu'il méritait bien, et douteux, hélas ! n'étaient pas dignes... à leur avis du moins. En effet, pendant qu'un gendarme maîtrisait le captif , l'autre , qui prétendait avoir vu cet homme jeter une chose brillante dans les herbes, s'était occupé à la découverte de cette chose , et il revenait porteur d'un grand stylet droit, façon maltaise, où la sueur de la main qui Ta-

Tait abandonné perlait encore^ cbande tt humide. Toat autre y après cette trouvaille eût été content de soi...

— Allons I Soyez raisonnable, disait Valéry; snr deux jRigitifs, en arrêter un et se saisir de son arme comme preuve contre lai, n'est-ce pas tout le possible, mon brayef Ne sera-ce pas suffisant et plus que suffisant pour le besota de la justice?... La justice, on ne Faccuse pas d*ayoir le pied boiteux , attendu qu'elle a le regard pénétrant et le bras long... Étendre la main sur deux coupables ou sur

dix 9 quand elle en tient un déjà , la difficulté est-elle si grande?... Ne la mettez -vous pas en mesure, demain comme aujourd'hui, de ne pas manquer le deuxième; et le plus beau zèle ne peut-il se contenter sans que, lancés à travers des lagunes ou des palmiers nains , des gens de cheval... la nuit, se... Bornez-vous à ce qui est fait; croyez-moi...

Qui ne sait se borner ne sut jamais rien faire. »

Les gendarmes, nonobstant leur conscience si étroite pour le devoir, adoptèrent son avis... Et, tout le monde en conviendra, il avait beaucoup de bon.

Du reste , il ne s'écoula pas dix minutes que l'on était groupé autour d'une lampe, devant une table, dans le petit corps de garde des Caroubiers. Déjà , sur des papiers déroulés, courait la plume noircie d'encre bourbeuse, qui avait inscrit le protocole d'un procès-verbal. M. Ernest- Valery de Marnange , inspecteur de la colonisation , avait décliné ses noms et qualités. On notait, pour mémoire, que le Maltais arrêté méconnaissait absolument son poignard ,

4»B LES SfiGlETS IKJ fiiSABD.

et Tenquète «Uut ooifunenoer par la déclaralîoa da plii* gnant.

Au début de son récit, — qa'il y aurait aaperflaitéàreâire mime dans sa plus brë?e expression, — des yoIxi des pas Tinrent subitement l'interrompre; et à l'instant, sans s'toe annoncés d'autre façon , entrèrent trois messieurs avec leurs cabaQs mouillés d'eau de mer, tandis cpi'une dame dont le voile épais dissimulait le yisage, se tint vers le seuil de la porte... Et puis, hommes et femme pressèreot les mains de Valéry, inquiets de savoir s'il n'était pts blessé.

Il satisfit à leurs questiiHis, et pria le gendarme qui n'é* crivait pas, de vouloir bien donner un siège à la dame. Les sièges manquaient... Empressé, comme le plus civil entre tous les militaires, de France , le gendarme offirit sa chaise galamment.

La déclaration de Valéry suivit son cours ; mais bientôt il s'arrêta de lui-même pour cette observation que le Maltais ne devait pas être présent lorque les témoins faisaient leur plainte... ni surtout, se permettre de hausser les épaules en les écoutant.

Le Maltais, en vérité, avait-il haussé les épaules? Non... pas sensiblement. Mais il avait adressé à son accusateor quelques regards flamboyants, qui pouvaient compter à bon droit pour un supplément aux menaces muettes de son complice évadé...

Un gendarme l'entratua dehors, et il fut livré aux soldats du poste qui le gardèrent strictement, sous le contrôle at« tentif des amis de Valéry, les trois messieurs au caban mouillé.

Vers lâfl&danflrrt de celoi-eit plusieiirs excitmationft oa gestes d'impatience échappèrent à madame de Sémerie , et bîaiilAt, quoiqu'elle se ttnt dans l'ombre de son voile, il dOYint très^sensible que son attitude gênait et saccadait la déposition dn témoin.

Prier de se lever et de sortir une belle dame qu^on venait de faire asseoir, lai imposer silence au nom de la loi , les gendarmes n'y songèrent pas ; d'autant moins que ses souvenirs paraissaient promettre des renseignements plus nets et affirmatifs que ceux de Valéry. Pour lui, désireux ,v semblait-il, d'une seule chose : d'être promptement à la fin de sa plainte, il la fit courte, et pour mieux dire écourtée... Il est bon de n'accuser qu'avec réserve, sans aucun doute ! —Mais pourquoi se montrait-il, à chaque réclamation de sa compagne, inquiet, contraint, mortifié?

Ce trouble singulier, l'œil et l'esprit d'une femme, c'està-dire toute la perspicacité humaine, ne parvenait pas encore à le définir... En attendant, elle prenait fréquemment la parole : et il aiTivait que, grâce à ces énergiques interventions, les circonstances les plus marquantes étaient conp sur coup établies : ainsi , les poignards que brandissaient les mains deTun et del'autreaggresseur ; les cris de mort que proféraient leurs bouches ; ainsi , la fuite de celui qui avait échappé, en se jetant dans la mer, à la nage, pour regagner l'embouchure du ruisseau plus directement et sans laisser trace derrière lui.

A mesure que ces détails étaient consignés en appendice à sa plainte, M. de Harnange s'agitait dans un malaisé de plus en plus sensible. Les formules de madame de Sé«

mené étaient pourtant, il faut lai rendre oetle jostice, infiniment parlementaires et ménagées.

— c Moiisienr n*aara pas bien observé , disait-elle. ^ Beaucoup de choses échappent nécessairement , lorsqu'on est poursuivi. — Nous autres... nous qui étions tout occupés de voir et d'entendre, nous devons mieux préciser... >

Dans un moment, Valéry se rapprocha d'elle assez poar lui pouvoir glisser cette sentence du bout des lèvres :

Il ne se faut jamais commettre aux misérables... Car, qui peut s*assurer...

— S'assurer... de quoi? reprit malignement Florentine, qui ne voulait pas comprendre à demi-mot.

— La rime ne vous guide-t-elle pas?. ..

— Non! parlez.

— Mais... poar une femme... une femme du monde... c'est une situation pénible... qui offre toujours des embarras, des contrariétés... on pis encore, que se mêler d'une affaire de justice... criminelle surtout... Je m'excnse donc, quant à moi, si j'ai été la cause... bien involontaire... de ce que votre témoignage... loyal, et par cela même hostile... rendu contre ces hommes... puisse un jour, vous...

Car qui peuts*assurerde ne rien craindre d*eux?..

Madame de Sémerie demanda aux gendarmes s'ils avaient tout écrit, et s'ils voulaient Tentendre à son tour. Ils ne le jugèrent pas utile. .. Et à quoi bon? Elle n'avait rien à lear apprendre qui fût nouveau.

D'ailleurs, le plus pressé, à leur avis, c'était d'aller reprendre la piste du second coupable. — De Marnange les retînt ; et, d'une voix sonore, avec un geste qui voulait imposer sa réclamation comme d'autorité, il réclama qu'on entendit

les messieurs qui se iroavaient dans la salle voisine. Madame de Sémerie s*en était remise à eux pour mieux signaler le fayard, sinon par les traits dn visage, par certaines expressions qu'ils avaient saisies dans son langage, et qui n'étaient ni d'Alger ni de Malte, mais seulement à lui.

Les trois canotiers entrèrent d'un seul mouvement, et confirmèrent d'un seul mot tout ce qu'elle avait dit, offrant de reconnaître le Maltais au besoin.

Hais UQ des gendarmes préparait déjà les deux montures, pendant que l'autre, plus formaliste, croyait devoir demander au prisonnier s'il avait à faire des aveux. Ici, dénégation absolue, échappatoires quMl présumait habiles, et qui n'étaient qu'audacieux mensonges lourdement colorés. Jamais il n'a possédé le moindre poignard : mais quelquefois an instrument rouillé,. inoffensif, arec lequel il découd ses vieilles voilures... Pas l'ombre, en tout cas, d'une intention menaçante. Il ne voulait que se faire donner, par le monsieur, un petit dédommagement pour ses engins de pèche qu'il a mis hors de service. Il tâchait de le rejoindre ; mais pour le bien reconnaître seulement, et pouvoir le faire appeler devant les magistrats si équitables de la France, certain d'en obtenir justice et réparation.

Au lieu de s'arrêter à ses dires, les gendarmes se croyant en plein déjà dans la vérité ; ne s'estimant, an surplus, que les traqueurs de la justice, et nullement tenus à faire la haute besogne d'un tribunal, levèrent la séance toul; d'un coup en sautant sur leurs montures... Et ils partirent au galop pour installer un blocus et un bivonac improvisés, quelque part vers Tembouchure de l'Oued-Zbibl.

902 US8 SECRETS Ot HASARD*

Le lendemaiB ils virent lever l'aiipore, el TaafeM les vit errèUnt, sur son grehtt, un jouie frère ée leur captif, at» tenda, chose étrange I qa'il répondait à un nom inscrit sar certain coateau qu'ils avaient trouvé implaoté dtas me nasse de filets bouleversés, et qui iustemeiil emportait aatour de sa lame triangulaire une tranche du paletol de M. de Marnange.

Cette dernière circonstance, qu*il n'avait pas es ridée de mentionner la veille, ils se demaadaieiit ei le taideviaifl oa jours suivants il penseraii utile d'en livrer le secr^,,«

En définitive, ils ne le crurent pas ; car, d'insister sur les griefs accusateurs, Textrème inikiteence de ce moiiaîeor paraissait n'en admettre aucune envie.;. Et Tun des gendarmes, le plus strict, gémissiût d'une si grande réserve, tan* dis que l'autre admirait une si généreuse magnaainité I

De Marnange ne se fût pas, en eonsd^ace» montré aussi généreux peut-être, si toute la famille de Maltais logeant au bord de l'Oued-Zbibi, avait été mise pour quelques années sous les verrous, et si, tout au contraire le juge, après interrogatoire des deux frères, n'eût fait sortir le plus jeune de la prison.

Mais, hélas ! neuf jours durant, M. l'inspecteur eut le désagrément, chaque matin, de renœntrer oe terrible dréie qni avait, de si loin, lancé un couteau dans ses basques, libre à cette heure, vendant le fruit de sa pèche i la poissonnerie ; et toujours le même rictus sur sa bouche, accom* pagné.dumème regard féroce, équivalait à l'exhibition de son poing... de son poing au bout duquel pouvait être un coup de poignard 1 En outre, chaque soir -* (car il faisait le soir ses tournées pour ne pas fausser compagnie à Fluven*

ime pooiant le jour), — il semblait à Valéry qii*tan hasard, ou plaUU une Yolonté fuœste, ramenait le pèdiear formida- Me sor son chemin.

Celait, sans doate, une imagination jusqu'à on eertain point ; mais l'imagination ne tourmente-t-elle pas à Tégal 4t la réalité?

Ea fait de réalité, au surplus, ractirité de ses amis de la yole s*ajoutaiit à eelle des gendarmes, on se donnait des peinea ttflaies pour saToir quel était 1* Arabe qui a?ait dA voir la scène entière, de la cime du promontoire, âa fhtte d*«i hameau... De Marnange maudissait cette soif de ren* seigBeBie&ts !.. Ses ennemis n'avaient pas été fort adroits à manier leurs stylets ou poignards, puisqu*enfin ils n'avaient fût blessure qu'à son paletot : ses amis étaient pires avec leur maladroit empressement pour aider à la répression juridique, et leur zèle qu'il s'efforçait d'éteindre peu à peu sans trop oser le dire, paraissait devoir, en fin de compte, B*abootir qu'à une vengeance qui saurait, tôt ou tard, iui percer la poitrine! Et puis, eu attendant la plaie du cœur matériel,^ le cœur immatériel subissait chez lui, dans ces coiijoiietures, une sérieuse atteinte... Souvent préoceupé ou distrait auprès de Florentine, il voyait souvent Florentine devenir froide et moqueuse auprès de lai.

Pourquoi? -— Quelque chose lui disait tout bas que la faute en était à cette aventure du ravin, et que le tort appartenait plus à l'amant qu'à la maîtresse dans ce refroidissement.

U demeurait néaiimoins son très-assidu et très-bénévole cicérone; mais elle s'inquiétait beaucoup plus maintenant des spectacles es^térieurs que de la conversation intime.

Ao reste, ce ne fat pas pour son bonheur qu'on en reyint aux questions personnelles dans un entretien qui eut lien sous les arcades de la place de Boue, après avoir fait un pèlerinage s»iencieux au monument de Saint-Augustin.

— Ma belle amie. . . je ne peux pas vous quitter sans vous apprendre une nouvelle qui m*est arrivée ce matin, disait de Mamange. C'est que le Bédouin qui montait le chameau» gris -a été hier retrouvé par les gendarmes... et puis entendu.

— Ahl répliqna-t-elle avec indifférence.. • tant mieux!

— Et à la suite de sa déclaration, le juge a décidé que l'affaire, en ce qui touche ma plainte, devait en rester là...

— Vraiment ! qui croirait, à vous entendre, que c'était vous le plaignant? Je ne vous trouve pas le ton plaintif et les airs déconfits qu'il faudrait, selon moi, chez un homme à qui ce juge donne tort ; car enfin...

— Il me déboute... oui... mais, à le bien prendre, j'aime autant cela... pour vous...

— Ah! oui! pour moi....

— » Et pour nous tous ! car, je vous le répète, Florentine :

Il ne se faut jamais commettre aux misérables!

Et ce Bédouin a fait preuve de distinction et d'esprit, lorsqu'il s'est abstenu.

— Vraiment ! il s'est abstenu ?

— Il a dit, lui qui sait l'arabe, que les menaces de mort se sont bornées à des imprécations assez vagues : — « le ciel te confonde ! le diable t'emporte, etc.» —que les deuxMaitais lui ont paru sans armes... que s'il y avait eu daDg<'r

LES ^pCRETS DU HASARD. 205

réel pour un de nos compatriotes, il n'aarait pas tranquillement suivi son chemin; mais voulu, certainement...

«— Certainement ! l'habitude de messieurs les Bédouins est-elle donc de nous secourir? N'est-ce pas tous qui m'avez dit et redit maintes fois que, pour cinquante roumis qui s^entretueraient, pas un Musulman africain ne se donnerait la peine de dévier d'une ligne, de retourner la tète...

— Non , en général... mais cet Arabe est un cheick, un serviteur de la France.

— Dites un l&che et un flatteur du pouvoir, qui n*en trouve pas moms fort à son gré que des Maltais se donnent la licence de placer leur tribu dans un endroit de passage pubUc, de s'y installer en maîtres ; et que, si nous tombons par aventure au milieu des embarras et traquenards dont ils sèment les chemins, ce soient eux qui se ftchent, comme gens molestés dans leur conquête et entravés dans leurs droits I

— Mais Florentine... le cheik n'avait pas vu Torigine du débat, n a compris que c'était là une querelle... rien de plus, et, la laisse faire, suivant ce proverbe arabe :

Ne nous môlons Jamais aax désordres d'autrai.

— Très-bien ! il a eu raison de tolérer que les conquérants fussent menacés, outragés... Et moi, j'ai eu tort, puisque au contraire...

— Nous sommes un peu juge et partie, Florentine. ..

— Il vous paraît donc, dans votre haute impartialité, qu*il est bon et utile qu'on supporte les actes de gens par lesquels on vous a vu insulté, assailli, poursuivi... vous, un Français I... vous, un mspecteurl...

i6t les SËCtL^aa m ffiSÀRS.

-^ Jaâteiiient ! c^est comme fonctionnaire. .. et parce que j*ai eu à m^occuper de ces Maltais. . . (Je m'en sois souvenu tantôt, florentine...) c*est parce qu'on pourrait dire qu'ils m*en veulent de les avoir fait expulser de leur concession, fkttté d^atoir justifié d'^tin travail raisonnable...

— fie mieux en mieux t Ils vous eti veulent. Donc vous incliner à leur pardonner. Cfhf vôilà des paroles qu'on n^a pas etttendués, BI. de Ifamangé... depuis fépoqfte des martyrs I

— Voas plaisantez. . . Mais ce serait mal, edfivéûe^-en, dl'aggraver leur positioti... dé fafre passef uûé attaque due au hasard pour une softd deguet-à-péns. N6nf...il faut savoir user et jamais abuser. La modération est le correctif des lois.

La démenée, madftttter, ëSi la térttf dél à/tifé

— On voit bien que je suis fàiMe^... (Ifié je Ms taie tmmèf car je ne partage point celte ftérbî^iie réPtai... Mais Mssods ceift. Je ne me sens pa^ SIfSm de disdlrter avec un vertuétt de votre forcé. . . qM, an pnefidief j^, en tendra publiquement dire à ces hommes ; — voillun monsieur que nous avons fait fuir... et qui répondra : —je leur paiâMOel Voilà un dél^ué du pùa^dk qm n(m avons manqué de tuer... et qur tient k ïMlé IdiiSser, en conséquence, tranquilles et satisfaits.

— ^cfù pais ! Il déplaisait fort watt gendarmes de voir qtt'oa allaii, pour parler leur style, relâcher de» hemmes smr le grief assassinat^ vu que je n'atais ps» reçd te imlndre égratignore,

Et le procès finir faute de délinquants*

Le jQge n*en était guère pins content. •• Alors, bien que je ne sois pas un légiste, il m*est venu tout h coup une ^vante idée I Porter des armes dans ce pays, sans antori*sation, est chose défendue et punie sévèremei[il ; les poignards saisis sont des armes... et, comme disent ces messieurs, des armes prohibées. On ne peut nier leur possession ; quatre couteaux, ayant sur leurs lames les noms des Maltais, ont été trouvés dans leur boug^. Us passent donc tous sous main de ju3tice è l'heure où je vous parle, et bientôt...

— Grftce ! interrompit Florentine, avec quelque amertume... Si vous saviez combien vous vous nuisez en vous faufilant dans ces ambages de la procédure!... vous qui n*êtes pas un huissier, pourtant ! Combien ces tortueux secrets de la chicane me désobligent, me répugnent...

— Je m'arrête, répondit de Maruange d'un ton {pnicieux etcourtoiS) mais en honune qui ne s'expliquait guère ce re* tour imprévu qu'à titre de boutade. J'en ai trop lit, certaine* ment... puisque cela vous fâche... Vous n'aurez pas l'icnnui, enfin, de comparoir; et cependant, la répression ne laissera pais sans représailles, une fuite, vos inquiétudes..»

¥oUà, chère adorée, à quel point nous eu sommes!

— Bien | je vous félicite de vous être tant préoccupé des ennuis de votre chère adorée. -—Mais, quittons ce propos... Sur un autre point, désirez-vous encore que je vous féli^ cite... Renoncez désormais à travestir Boileau, Racine, Ciomeille».. e^ tutti quanti.., dans vos citations; renonr cez-y à l'instant, pour moi... pour me faire plaisir...

— Âbl Florentine... dès qu'il s'agit de vous faire plai-

sir... Mes amis — bien que je ne les citerai pas, vous en connaissiez plus d'un, — s'accordent à trouver cette manière drôle, originale.

— Et vous les croyez bons juges ! Je les suppose plus experts en canotage qu'en atticisme, vos amis! L'originalité n'est pas souvent chose du meilleur goût, je vous assure I

— Mais vous-même, jusqu'à ce moment...

— Je conviens que, tout d'abord, on est agréablement surpris de reconnaître, sous un vernis de facétieuse fantaisie, qu'un homm.e a de la littérature, de la mémoire... A ce point de vue, quand nous avons fait notre traversée orageuse de la Méditerranée, cela m'a paru nouveau, et je veux bien le dire, assez spirituel.

— Au lieu que, maintenant?..

— Maintenant, la chose tourne à l'enfantillage... ou si vous tenez beaucoup à faire des citations... je les voudrais sérieuses, exactes...

— Peut-être avec les noms des auteurs à côté, en note, comme dans mes vieux livres de classes...

— Pourquoi pas? Nos grands écrivains n'auraient plus à se plaindre de ce que vous les torturez et crucifiez, vifs ou morts, pour nous faire rire.

— Oh ! oh I c'est quelquefois difficile, ce que vous me demandez... on ne se rappelle pas toujours à point nommé... et d'ailleurs...

Valéry s'arrêta embarrassé. Il trouvait bon de supprimer et garder pour lui ce fait ignoré que, çà et* là, il improvisait et lançait en guise de souvenirs quelques vers de

'>n crû.

C'est ainsi qu'alors., il se disait, à part lui :

Tâchons, entre deux maux, de choisir k cftté.

Et tout haut :

— D'ailleurs, — souffrez que j'en exprime la crainte, — bon-nombre de mes auditeurs m'accuserait de pédantisme.

— Et moi, je vous défendrais ! reprit vivement Florentine, combe je vous défendis lorsque nous relâchâmes dans le port de Palma, un certain jour...

— Que vous renvoyâtes, à ses plans trigonométriques, le malheureux capitaine. . à cause de moi.

' — Kt que vous m'avez promenée, dans toute l'Ile Mayorque, avec la certitude d'un géographe, en me racontant l'histoire des Baléares comme un véritable historien,

.— Ah! ce jour... ou plutôt ce soir, je ne l'oublierai jamais!... Car ce fut après cette excursion charmante, et en soupant tout seuls, par hasard, dans le port, avant le retour du capitaine, que notre intimité...

— Mon Dieu 1 interrompit la jeune femme.*. On ne vous demande pas si vous n'oublierez jamais des circonstances qui... mais de vous taire à ce sujet, monsieur; je vous en prie toujours... et toujours vous manquez de mémoire sur ce point...

— Ma chère Florentine... entre nous, cependant...

— Entre nous... c'est déjà trop!

— Voyons, méchante... je n'y reviendrai plus.

— Voyons, à votre tour.l. une épreuve? Il faut me promettre de ne plus retomber dans votre péché de citations qui fassent frémir nos poètes illustres.

2^0 I£S SECRETS DU HASAIID.

— Je le promets, Florentine... Et pourtant, si l'habitade, la longue habitude...

— Prenez garde 1 je connais Tempire des habitudes... et cVsf raison de plus pour que je tienne à cette épreuve.

— J'en voudrais «afbir le but... au moins.

— Le but... Cesi donc que vous ne mettez aucun bon vouloir à le deviner!.. Il est bien simple I j'entends m'assurer que voas serez plus fort que vos habitudes : je commence par la plu^ invélérée. Et si je vois que vous êtes capable de la vaincre... j'en augurerai alors que je pois compter sérieusement sur votre promesse de m'épargner... de sous entendre toujours.... des souvenirs qui me font.... qui me font un effet encore plus désagréable que vos citations violentées. '

— A la bonne heure ! on vous obéira.

C'était promis, c'était juré! Mais il ne se passa gnère plus de cinq minutes ; et déjà de Hamange se faisait goarmander pour avoir laissé échapper à l'improviste quelque chose qu'il osa, pour se tirer d'affaire, donner comme aoe citation formelle du Koran.

C'était à propos de sa fuite devant deux poignards, et de sa recherche d'une procédure de seconde lignée, en manière de vengeance et de représailles, Florenrine lui objectait que braver les Arabes et les lions, c'était nù courage négatif, on dérisoire. Il repartit qu'il n'y avait aucune sorte de bravoure qui fût jalouse de faire ses preuves sans utilité, et conclut :

A vainere sans besoin, on triomphe sans gloire I Son châtiment fut immédiat.

Madame de Sémerie lui quitta le bras, tout à eoap, Vi

près d*iiiie petite mosquée où n'entraient qne les femmes, et disparut dans les montées, pour ne pas redescendre ayant une demi-heure d'intervalle.

Confus et attristé, mais patient, Valéry attendit sous le prochain vestibule.

— Monsieur, lui dit-elle à son retour, vous avez bien fait d'attendre... j'ai sérieusement à vous parler. Si Ton disait que je suis votre maîtresse, vous démentiriez ce propos de toutes vos forces, n'est-ce pas?

— Je vous en répète le serment.

— Très-bien!... Et vous auriez raison... triplement raison, c'est-à-dire, pour moi, pour mon frère et pour vous.

Il pressentit qu'un congé s'annonçait. Afin de conjurer l'orage, il se confondit en protestations tendres. Mais, au milieu, il lui vint encore sur les lèvres un vers tant soit

peu mutilé.

rr- Ne me faites pas dire de nos amours, madame :

Et rose, ils ont vécu ce que vivent les roses !

— Ah ! l'incorrigible ! s'écria Florentine ! Vous voyez bien que Ton ne peut pas compter sur votre parole ! Et vous vous imaginez que c'est bien ingénieux, cela. — Mais humiliez- vous donc, monsieur... Apprenez, que, si je m'en donnais la peine, j'en trouverais à volonté de ces répliques que vous cherchez si loin!

— Vous avez un esprit si charmant !...

— Vous parlez d'esprit.... Vous parliez d'amour ... Eh bien! à ce double propos, savez-vous que j'en ai une déjà, sur les lèvres, de ces réminiscences par à peu près... une,

moins folie que les vdti*es9.. et que je serais en droit de vous dire... et que je ne vous dirai point. ••

— Quoi encore?

L*esprit qu*on Teut avoir gâte le cœar qu'on a.

— Vous êtes absurde I vous vous condamnez de plus en plus...

— Voir Gressel, comédie du Méchant, acte S, scène IV.

— Oui! oui I artificieux que vous êtes ! l'infraction faite, vous la replâtrez sur toutes les faces ! Elle n'en demeure pas moins au fond... Mais moi, Valéry, moins pressée de faire briller l'esprit, même aux dépens du cœur, rappelezvous que je me suis abstenue... Et pourtant je le répète, monsieur, et cela sans vanité, elle était meilleure que la vôtre ma citation :

Quand ils ont trop d*esprit, les amours vivent peu!

— Ah I c'est profond, en vérité... mais c'est triste...

— Méditez là-dessus i En attendant — car je veux vous épargner ici, à brûle pourpoint, une autre pensée refaite d'après une satire fameuse.

— Diable! vous devenez menaçante.

— Celle-ci, je vous l'écrirai demain. Ge sera préférable, M de Marnange. Adieu.

Sur quoi, prestement, elle le quitta pour rentrer chez son frère.

Laissons un peu Valéry cherchant à s'expliquer les derniers mots de Florentine, son changement, son adieu; laissons-le, tombant de réflexions en inquiétudes, et d'inquiétudes en perplexités....

Disons quelque chose du frère de madame de Sémerie.

Il était parti de Cette avec elle, pour visiter les possessions françaises en Algérie. Malade pendant la traversée, qni fut très-longue et tourmentée; malade encore après son arrivée à Boue, il n'avait pu voir, à bord, que sa cabine ; à Palma, que la terre ; et à terre, que son appartement. Sa sœur, pour qui une demi journée de relâche dans le port de Hayorque avait été Toccasion d'un pernicieux tèteà-tète avec Valéry, et qui n'entendait pas rester huit jours sur le sol Africain, sans pouvoir dire : « j'ai vu l'antique Hippo Régius, » — sa sœur Florentine avait bientôt voulu sortir avec une servante de l'hôtel , et, sur le seuil même, s'était trouvée en face de M. de Marnange, piétinant et guettant sous les arcades auprès de la grande Mosquée.

Il venait, dit-il, savoir des nouvelles de monsieur son frère. On monta. ., La domestique fut renvoyée naturellement à ses fourneaux ; et, peu après, au lieu de faire obstacle à la sieste que commençait le malade, ils ressortirent ensemble, pour ne plus rentrer qu'après six heures, et s'étant donné, cette fois, rendez-vous.

Ainsi Valéry était presque étranger au frère de madame de Sémerie, mais sa démarche de politesse, motivée par leur demi connaissance, et constatée par le dépôt d'une carte, l'autorisait à revenir prendre des nouvelles.

C'est à quoi il se résolut le lendemain soir, ne recevant pas un mot de Florentine.

On lui dit que frère et sœur avaient quitté l'hôtel, et s'en retournaient en France par Alger. — De plus, sans prendre garde à ses airs surpris et décontenancés,* la servante lui rendit sa carte dans une petite enveloppe, où ce vers se lisslit en imprimé, mais avec ratures et surcharges :

c rappelle un chat un chat, et Talère uq poltron 1 »

Poltron! Ah! c'est bien pis qu'infâme et qne féroce aux yeux du beau sexe, qui ne doit pas être brave, mais qui s'attache à produire et aimer les braves! Poltron! Poltron ! horrible coup de massue ! Les enueœis de Harnange l'avaient enfoncé dans le troisième dessous , et ses amis, dans le dernier...

La clef lui était donnée enfin de sa mésaventure. D'abord, il se fit à lui-même cette parodie, non versifiée» d'an proverbe connu, qui lui échappa comme un trait :

— Quel malheur! tomber de mal en pis...

D*ennemis maladroits et maladroits amis !

Et ensuite, il se mit à siffler mélancoliquement, sur un air quelconque :

Cherchez le naturel,. • il s*enfait an galop.

Il sifflait sa propre conduite, peu^ètre.

Hais, dès ce jour, il eut la sage réserve, soit en mé* moire de la leçon, soit par crainte du frère, ou autrement, de ne jamais raconter mot de ses intimités avec aneone femme... surtout avec la dernière.

Et puis, il se consola en redisant, après Casimir Dda* vigne, arrangé par madame de Sémerie :

Quand ils ont trop d*esprit, les amours vivent peu!

KRAPOUKOFF ET LES DESTINÉES DE l'eUROPE.

Régalas apportait à Garthage la paix ou la gaerre dans le pli de son manteau... Il entrait dans les destinées d'un Régulas moderne, appelé KrapoukolT, de renouveler ce remarquable épisode de l'antiquité !

Si nous indiquons nécessairement en quelle année les faits se passèrent, nous n'irons pas jusqu'à désigner par leurs noms les personnages de cette anecdote; car nous risqu^ions de noms voir taiter de politique rétrospective et coûdamner devant un jury imernational pour cause do haute indiscrétion.

ToBJours est*ii que mons Krapoukoff, un esclave, nn serf, comme on nomme encore les esclaves de certains pays, était, il y a quarante-six ans, un tout petit garçon babil--

lard, éveillé, presque gentil, nonobstant sa ^yelnre blonde qui commençait à devenir rousse. Il arriva qu'en Tan de grâce 1800 et tant, un jeune officier français malade, et prisonnier de guerre chez le mattre et seigneur de Krapoukoff, le baron Harsowitch , regardait le petit bonhomme trèsoccupé avec une grosse poignée de poudre à fusil, de poudre dérobée, ma foi! à l'arsenal de ehasse du baron. U l'entassait activement dans un tube de bois, qui servait naguères à la fabrication des chandelles. Ce travail achevé, notre jeune héros s'approcha d'une lampe ; et, tenant à la main quelques brins de paille desséchée, il essaya de s'en servir pour allumer cette sorte de fusée, œuvre de son imitative industrie.

Le Français voulut épargner un accident peut-être, peut-être un malheur : ce fut lui qui vint allumer et la paille et la poudre ... *<

Aussitôt, lise produisit une explosion sourde, une clarté fameuse, résultat médiocre à l'oreille et aux yeux du canonuier de sept ans ; et son moule, pour comble de disgrâce, son moule à chandelles, un meuble si précieux dans un ménage, dans une cuisine de serfs russes, n'existait plus I Le prisonnier, saisi d'une émotion bienveillante à l'aspect de son désappointement naïf, se hâta de promettre qu'il donnerait au petit Rrapoukoff un petit canon...

Il tint religieusement sa parole.

Bleu mieux I quand la nouvelle lui parvint qu'il n'avait plus qu'à retourner en France, en vertu des traités, il exhuma de la poudre qu'il tenait cachée, et fit partir, coup sur coup, une vingtaine de fois le petit canon de Krapoukoff, qui se pâmait d'aise ..

LES SECRETS DU HASARD. 2n

Il eût été permis à un observateur physionomiste de concevoir la pensée que le lieutenant se tirait ainsi, à luimême, une salve d'artillerie en l'honneur de son retour à la liberté.

Il partit. — En .quittant le village de sa résidence pour rejoindre ses camarades au bourg prochain, il bondissait de joie et chantait avec une verve intarissable, éperdue. Dans sa préoccupation, il se trompa de sentier à deux reprises ; et à deux reprises, il fut remis dans le vrai chemin par le jeune Krapoukoff. Il se prit à courir pour regagner du temps, et n'observa pas tout d'abord que Tenfant tâchait de ne pas perdre trop de terrain dans le même sentier, derrière lui. Enfin, à un détour, il l'aperçut faisant force de ses petites jambes pour le suivre.

— Comment ! Krapoukoff, lui cria-t-il de loin... encore toi?...

— Encore.

— J'ai donc oublié là-bas quelque chose?

— Oui... Cest Krapoukoff : attendez un peu. L'officier ne comprit pas, du premier mot, à quel titre ce

qu'il avait oublié, c'était Krapoukoff..... oui, vraiment, Krapoukoff, la tête enflammée par ce qu'il lui avait montré de familiarité, le cœur gagné par son délicieux cadeau, outre les peintures brillantes qu'il lui avait faites de la terre natale; si bien que l'enfant, son petit canon dans sa poche, voulait tout simplement accompagner notre officier jusqu'au pays dont il imaginait tant de merveilles, jusqu'à la grande ville dont il avait tant de fois rêvé.

Le militaire fit halte un moment. Alors, Krapoukoff, essoufflé :

— Lieutenant... marchons... ne courons pas. Vous avez dit que c'était loin, la France.. . bien loin, bien loin !

L'officier demeura stupéfait. Il ne put s'empêcher de sourire ; et, au lieu d'essayer à combattre par des raisons convaincantes les intentions deKrapoukoff, qu'il savait opinifttre, il lui répondit uniquement :

— Nous nous en irons à cheval, moi et mes camarades. Tu ne peux avoir un cheval. Et quant à les retarder en nous embarrassant d'un enfant à pied, jamais I

L'enlant pleura beaucoup et répondit qu'il irait en France à cheval, tout seul, quand il deviendrait grand.

L'officier parut compter sur cette résolution, et i'em« brassa en lui disant d'un air trës-persuadé :

— Tu feras bien I Après tout, qu'est-ce qu'il peut y avoir, pour un cavalier, de Novogorod à Paris?... Cinquante jours d'étapes. C'est long I mais ce n'est pas infaisable. Au revoir, Krapoukoff... Tu sais le proverbe de notre sagesse : Les hommes se rencontreront ; il n'y a que les montagnes...

— Je sais, acheva l'enfant : il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrera pas.

On le voit, il n'était pas ferré sur nos verbes et nos proverbes ; mais , si l'on veut tenir compte de son ftge et de ce qu'il n'avait appris notre langue que dans ses entretiens familiers avec l'officier français, on devra convenir qu'il donnait déjà ainsi les gages d'une intelligence et d'une volonté à dépasser la ligne commune avec le temps.

Krapoukoff, avec le temps, acquit l'expérience d'une chose, savoir : que dans sa position de serf, il manquait ,

il miQqiierait tonjoars, pour accomplir le voyage projeté, de cbeval et d*argent, d'argent et de liberté.

Eq oatre, comme il saisissait tontes les occasions de parla" de la France , il lui fut dit et prouvé que cinquante étapes seraient bien loin de suffire, alors même quMl serait très-grand, et ne 8*en rapporterait qu*à ses propres jambes ; Thomme comme Mpëde, étant aussi capable que n'importe quel quadrupède, de faire les longs et difficiles trajets... Et cependant, îi ne se découragea pas.

Son rêve, à dix-neuf ans , ce bel âge des rêves hasardeux I fat qu'il saurait, et avant peu, mettre à son service les moyens et véhicules favorables à son persistant dessein.

Le hasard, un jour, daigna le seconder : mais, comme les gens trop pressés de réussir, il abusa du hasard !

Son mattre et seigneur, accompagné de la comtesse sa fernaoe, venait passer une quinzaine dans les terres aux* quelles le jeune serf était attaché. La dame arriva malade. Aucun médecin dans tout le voisinage. Il en fallait un ; et pour le quérir, il fallait se rendre par des chemins couverts de glaces dans une ville située à trente werstes de distance : soit, aller et retour, parcourir soixante werstes d'un seul trait... quel marcheur en était capable?

Kraponkoff se présenta d'un air fort allègre et résolu. Le comte accueillit ses offres et daigna consentir une manière de traité. Si le jeune homme n'accomplissait pas le double voyage en vingt-cinq heures , c'est-à-dire avant le soir du lendemain : cent coups de nerf de bœuf. S'il l'achevait eu vingt heures, ou moins, récompense honnête : autant d'heures épargnées, autant de fois cinquante roubles et un verre de bon vin français,

Krapoukoff fit merveille... à tel point que M. de Marsowitch dut le rémimérer, au boat de dix-sept heares moins nn quarty avec trois verres de Ghâtean-Margot.

La merveille avait consisté dans la vigaeor et l'agilité des membres pour la première course ; mais pour Ift se* conde, dans la force d'Imaginative et de combinaison.

Précipiter la marche pour atteindre rapidement au bat I Quels hommes alertes , forts et bien découplés n'auraient pris aussitôt conseil de leurs jambes en ce] point ; mais combien se seraient ingérés de tout ce qui permit à Krapoukoff d'atteindre ce succès, de réaliser l'impossible? Remarquer en chemin qu'assez souvent il longeait des étangs ou traversait des cours d'eau ; observer, une fois dans la ville, nombre de personnes qui glissaient ou patinaient à la surface des canaux ; trouver moyen, pendant qae le docteur préparait sa trousse et faisait atteler son trainean , d'obtenir qu'un mougick cordonnier, lui prètftt, sur sa bonne mine et ses belles promesses , une paire de patins ; étudier, imiter avec prestesse les gens accoutumés à courir en équilibre sur ces deux lames effilées ; parvenir finalement , sans mourir de fatigue, à précéder le véhicule du médecin dans le manoir de Marsowitch ; descendre naème chei: l'intendant du comte et se faire donner cent cinquante roubles, plus un premier verre de Chftteau-Hargot, avant que l'homme qui venait guérir la comtesse ne fût monté chez madame et assis à son chevet I La guérison ne fut rien moins qu'immédiate, nonobstant

la promesse du docteur , et bien qu'il se fût installé au château. De façon qu'au bout d'une semaine, le besoin se fit sentir de tenter une autre médication. Pour aller cher-

cher promptement i Novogorod, auprès de son mattre apothicaire, une panacée supérienre dans le système proposé , on requit de nouveau les jambes de Krapoukoff.

Le hasard lui faisait encore une avance selon ses désirs. En effet , si pour Taccomplissement de cette deuxième course, on négligeait de lui rien promettre, il s'en promettait beaucoup, lui.

Arrivé dans la ville, moitié sur la terre et moitié sur Tonde, Krapoukoff, au lieu de se rendre chez Tapothicaire, fut tout aussitôt près du cordonnier mougick qui lui avait prêté des patins. Il raconta comme quoi il les avait brisés en route , et les lui paya grassement : ingénieux procédé pour acheter à qui pourrait ne point vouloir vendre, et faire sortir bon gré malgré , de sa spécialité commerciale , n'importe quel marchand I De chez lui, il rabattit vers Tofficine ; et dès l'entrée il eut soin d*affecter les allures d*un homme épuisé, rompu, exténué. Ainsi, il obtint du pharmacopole empressé pour le service du Monseigneur, quelques minutes et un siège, afin de se reposer et de boire ; plus une bouteille et des comestibles à emporter, pour ne pas tomber sur la route d'inanition et de faiblesse.

Mais au bout d'une werste au plus , il se déclara incapable de se soutenir, de marcher surtout , à moins d'être sustenté immédiatement d'un solide repas-. Force fut donc au pharmacien de le laisser manger, assis sur un talus , de poursuivre seul, et de prendre la charge de faire connaître au comte Marsowicth que son pauvre serf Krapoukoff n'arriverait pas sans doute le même jour; car, véritablement il n'en pouvait plus. ..

Le pauvre serf, au contraire, en pouvait tant, qu'il se

mit à ooiirir comme un daim, anssitAt qu'il tît poindre entre le pharmaeien et loi la hauteur d un monticule , et que celui-ci descendait an nord, tandis qu'il en arpentait l'antre face.au coucbaut.

Quelle joie ! Il était donc sur la route de France I D commençait Yers Paris sa première étape, loin , bien loin d'imaginer que la seconde à peine achevée, une puissance supérieure interviendrait tout à coup, et lui dirait : Tu n'iras pas plus loin I

C'est cependant ce qui arriva. La puissance du mattre, personnifiée en trois intendants ou vassaux h cheval, fut lancée sur la trace de Krapookoff, Tatteignit et lui fit in» jonction d'avoir à retourner, sans résistance, dans les domaines du comte de Marsowitch.. C'est pourquoi il y rentra docilement sous la surveillance de ces rudes alguazils , et sous le triple canon de leur espingole toujours armée.

Ainsi, pour avoir osé trop ou trop vite, que restait-il an malheureux jeune homme 1 La perspective d'un seigneur irrité, d'un knout menaçant I

li avait beau songer, ii ne trouvait , dans sa mésaventure, que de chétifs l'ccours. — Il dirait que s'étani reposé et laissé aller an sommeil, il avait repris sa course avec une précipitation funeste en homme désorienté ; que dans un carrefour, de quatre sentiers, il n'avait pas eu la chance de prendre le bon. La nuit venue, il avait marehé toujours croyant se rapprocher du domaine , et de pins en plus, il s'était égaré... Le lendemain , pas un être vivant dans toutes les campagnes ; dans toute cette solitude, pas un point de repère pour se diriger I C'est de la sorte qu'en redoublant d'efforts, de vitesse, mais aussi d'inquiétude et

de trouble^ il n'avait fait qae s'éloigner et se perdre davantage.

Il advint heureusement pour lui que le châtelaine se trouvait beaucoup mieux. Le seigneur, qui n'était pas tout à fait implacable, fut vivement sollicité par elle en sa faveur; et comme on pensait lui devoir, après le médecin et l'apothicaire, une part de reconnaissance , le résultat fut que l'on accueillit ses explications, et que l'on défalqua avec bonté trente coups de nerf de bœuf qu'on ne lui donna point , en échange de trente roubles qu'on avait intention de lui donner... Il fut condamné seulement à dix, pour ne pas manquer aux principes et à l'exemple. Encore lui parut-il que l'intendant avait reçu l'avis secret de les lui appliquer mollement.

C'est pourquoi son bonheur d'échapper à si bon compte était inexprimable ; et il ne s'y glissa pas l'ombre d'un remords au sujet de ce gros mensonge qui l'avait sauvé. Il ne semble pas que, suivant les casuistes du schisme grec, un mensonge qui sert à soi-même et qui ne nuit à personne, s'appelle le moins du monde un péché. — Que de Romains, ô ciel, sont Grecs en ce point !

Cependant Krapoukoff conserva de cette mésaventure un double profit : plus de maturité et de patience dans l'esprit, et cent soixante roubles dans un pot de fleurs abandonné.

Ses réflexions le conduisirent è cette pensée, que le moyen unique d'aller visiter la France, était de se mettre en mesure d'y conduire quelque seigneur à titre de postillon ou de cocher, et, pour ce, avec son argent, s'instruire dans la conduite dn cheval et de ce qui s'ensuit.

Ainsi donc, il ne Tint plas dans le voisinage nn ronlier voitnrant des marchandises, un pâtre guidant des troupeaux, un courrier, un tratneau-voyageur, que le serf capitaliste, grâce à une dépense quelconque en verres de genièvre ou en vin de froment, ne ftt naître le propos et n'obtînt la permission de s'exercer dans Tart équestre ou la science du charroi.

C'était principalement, lorsqu'il passait quelque troupe de cavaliers ou quelque convoi militaire, que notre homme saisissait énergiquement l'occasion aux cheveux^ les fourgons par les rênes, les chevaux par les crins.

Aussi, quelles magnifiques aubaines pour lui, durant tout le règne de Nicolas P% cet empereur de belligérante mémoire I Tantôt des parcs d'artillerie étaient dirigés vers la frontière de Turquie, tantôt des régiments remontés à neuf s'en allaient grossir l'armée du Caucase. Il fallait voir alors Krapoukoif, judicieusement posté dans les terrains rocheuxet les pentes ravinées, solliciter la faveur de donner un coup de main aux conducteurs des équipages, ou de dompter leç bucéphales de l'Ukraine aux plus dangereux endroits ! Il arriva même que, de sa bourse, il corrompi quelque palefrenier de grand seigneur, pour obtenir l'avantage de faire galoper et ou son véhicule ou sa monture, parmit les fondrières, au risque de tous ses membres... sans garantir en aucune façon le gouvernement pour les quadrupèdes ou les quadriges perdus !..

Voilà comment, à part son désir de faire le voyage de France, il avait acquis, à trente ans, un goût passionné pour le cheval ; outre qu'il se mêlait un peu de gloriole dans ses prouesses en équitatîon, car elles commençaient à faire.

pai* le pays, une notoriété voisine de la renommée autour de ces trois syllabes cacophoniques : Krapoukoff.

Ce que les hommes font bien, ce qui attire sur eux les regards, c'est là toujours ce qu'ils aiment avant tout. N*a- Yons-nous pas vu des vieillards se draper dans de sales guenUles et s'époumoner en de folles sarabandes, le plus vaniteusement du monde I

Cependant, dès lors que le jeune serf se complaisait aux exercices de l'hippiatrique, faire savamment courir une machine à roues n*était plus à ses yeux Tattrait principal ; il jouissait davantage d'imposer à une force brute l'ascendant humain, c*est-à-dire l'intelligence et l'adresse! —On admire la race chevaline pour sa fougue, sa légèreté, sa grâce vigoureuse ; on se fait un plaisir d'apprendre à la connaître pour la dominer. Qui voit-on, si ce n'est les inventeurs, s'attacher d'affection à une locomotive? Mais ce n'est pas seulement dans la fable qu'on a pu trouver des types de rhomme-cheval, célébré par les anciens : il existe aujourd'hui encore, dans les déserts de la Tartarie ou de l'Afrique, tel à peu près que l'on rencontrait le Centaure il y a trois mille ans.

Ainsi, la tendance de Krapoukoff s'éloignait chaque jour de l'idée de se faire cocher ; il aspirait à devenir palefrenier, piqueur, postillon...

Le hasard se chargea tout d'un coup d'en décider autrement.

Était-ce bien un hasard dans une contrée où le servage maintient encore, d'un côté omnipotence impérieuse, de l'autre passive obéissance ; dans un climat où les passants voient çà et là tomber en congélation des nez , même de

boyardg -^ nés fards de tal>ac poortant, et (jne le eM leur a donnés si courts l Était-ee un hasard, disonsHioiis, qm te cocber du comte Marsowitch, ayant eondait en plein janvier le briska de monseigneur depuis Pétersbonrg jusqu'à Novogorod, sans désemparer, arrivât en retard et ne pât B*exGuser, ni se faire absoudre, qu'en montrant ses deux bras devenus tour à tour bleus et inertes par suite d*no froid trop prolongé; si bien qu'ils demeurèrent complètement immobiles jusqu'à sa dernière heure t

En tout cas ce fut dans cette occurence que le comte, voulant retourner au plus vite près du monarque son maître, dût s'informer si, au nombre de ses paysans, quelqu'un ne se pourrait trouver capable de le ramener à destination. La renommée de Krapoukoff porta ses fruits. Désigné à M. de Marsowitch, avec une fouie d*éloges, le voici devenu tout à coup de paysan, cocher... Beaux habits galonnés, siège de velours à crépines de soie, plaisir de diriger deux coursiers fringants et rapides, bonheur de voir la grande ville, et la cour, et le czar, et les dames, et la France... un jour! Il n'en fallait pas tant pout lui faire oublier à quels tristes invalides son prédécesseur venait d'être réduit.

Mais après tout, le prédécesseur comptait bien soixantequatre années ; et Krapoukoff, à peine la moitié. I! est dans la force de la jeunesse, où la chaleur du sang, la sève, l'activité surabondent. Pour lui, les aquilons peuvent souffler : vingt-cinq et trente degrés Réaumur ne feront qu'émousser leurs pointes impuissantes. Vainement, sur cette barbe touffue, se formçra-t-il un mince grésil cotonneux re-«

présentant son haleine figée au passage : au delà rien de plus à atteindre, et le froid perd ses droits I...

Bientôt, dans la ville de Pétersbourg, le cocher du comte de Marsowitch fat estimé Ton des plas superbes et des plus habiles.

Réduire les chevaux capricieux, devancer n'importe quels équipages, serpenter adroitement à travers la foule des voitures qui se croisaient aux bords de la Neva, ne jamais accrocher une borne, une roue, un cavalier, pas seulement un chien téméraire ou un enfant étourdi; voilà ce qui faisait de Krapouskoff, un artiste dans son genre, un artiste d'une valeur incomparable et incontestée.

— Quel garçon vous avez- là! mon ami, disait un soir à son époux la comtesse de Marsowitch, en descendant de carosse au retour de l'Opéra. Ce qu'il vient d'accomplir est miraculeux I

Elle sortait d'une bagarre formidable, et Krapoukoff l'en avait tirée majestueusement, comme si son fouet eût été la baguette de Merlin.

Le cocher entendait ces louanges sans broncher, en homme qui trônerait sur un autre velours que celui d'un carosse, qui saurait que l'éloge lui est dû, et qui tiendrait encore les louangeurs ses tributaires, ne voyant pas dans leurs mains de récompense pour lui.

Le comte répliqua :

— En effet, le drôle n*est pas gauche, et je suis heureux de l'avoir tiré de son désert pour l'amener ici : pas de jour qu'on ne m'en fasse toute sorte de compliments.

On le voit, ces personnages ne metlent ni façon ni gêne à exalter l'amour -propre de leurs gens : c'est qu'*

point à craindre d'exalter, à la suite de leur amour -propre, leurs prétentions. Ils sont justes parce qu'ils peuvent l'être gratuitement ; ils ne feraient ni mieux ni moins bien que nous, avec des domestiques comme les nôtres, qui ne sont pas la propriété du mattre, mais qui n'appartiennent qu'à eux-mêmes et, par suite, au plus offrant.

Le colloque des deux nobles époux se continua dans Tappartement de madame, qui vint se débarrasser de sa toilette d'opéra.

Ici, ce ne fut plus à mons Kraponkoff d'écouter, mais à une autre personne, qui s'en acquitta avec une bien autre attention que lui-même.

La comtesse poursuivait :

— N'auriez- vous pas envie, Ladislas, de faire au sujet de ce garçon quelque chose de mieux que jusqu'à cette heure ?

— Au contraire, Yvanowna, au contraire.

— Pour son avantage?

— Et d'abord, pour le nôtre.

— Très-bien! moi aussi... J'ai observé, mon ami, que, notamment, quelqu'un le remarquait fort : et- cela m'a donné à penser.

— Ahl nous nous sommes devinés. Ce quelqu'un s'appelle...

— Fédérowna.

— Oui... ma femme de chambre.

— Quoi... votre femme de chambre., pas la princesse!...

— Non ; mais attendez. Cette créature, me disais-je, C5l (\'^r\ talent rare pour m'habiller à la française... pour

hroder, chiffonner, coiffer. Surtout, elle est d*ane exactitude parfaite dans ses comptes , chose bien extraordinaire! Et elle écrit la dépense en français... chose d*un bien grand Ion !

— Après... Si vous aviez fini, vous me feriez plaisir.

— Vous en reviendriez à la grande duchesse.

— Naturellement ? Achevé:: toutefois.

— J'ai pensé la marier...

— Fédérowna, la nôtre. . .

— Avec votre cocher.

La femme de chambre qui était tout oreilles, devint rouge., et ce n'était pas le rouge pudibond des jeunes filles bien élevées, s'il faut tout dire...

— Je conçois, reprit le comte, les avantages de cette opération. Nous pratiquerions en cela le système de tout seigneur qui veut que son patrimoine ne diminue pas entre ses mains ; bien au contraire, que ses vassaux étant sa richesse, aillent croissant et multipliant...' Ceux qui ont du mérite surtout... parce que de bonne souche vient d'ordinaire bon rejeton. C*est entendu, chère amie, et...

— Vous n'y êtes pas tout à fait .. Non ! Je rends cette fille heureuse, et c'est très-utile pour mon service, attendu que le chagrin la gagne, cher comte . . un chagrin à en mourir, de mort naturelle ou d'autre, si je ne savais le moyen de la rattacher à la vie.

— Eh bien ! . . . je serais contrarié de déranger votre plan, Yvanowna..; mais si vos remarques sont justes et les miennes aussi... je veux dire, si la princesse a fantai* sie quelque jour de me demander mon Krapoufcoff...

"- Ah ! vous croye?, ladislas ?

23# LES SECKEfS MJ HASAID.

— Cest presque sûr. D ii*y a qa'im moyen, mnis empresser de loi ea faire hommage.

— Oq mienx, le loi donner en location, si, comme je le suppose, elle ne consent pas à l'avoir sans paiement... Une princesse !...

— Oh! ced me contrarierait beanconpi... beaucoup...

— Certainement! Tautre procédé vous conriendrait mieux, diplomate que vous êtes ! la faveur des princes, pour des personnes riches et qui aiment les hantes dignités, comme Ladislas Marsowitch, cela vaut mille fois Targent. D'accord I vous sonderez Tesprit de la duchesse, je le veux bien, mais si la duchesse n'a pas fantaisie de votre cocher, ma femme de chambre Tépousera.

— Elle pourrait fort bien Tépouser quand même.

— Du touti c'est ce qui vous trompe... la princesse aime inGniment peu le service des gens mariés.

La camériste achevait de déshabiller madame. Site tremblait, elle était pâle. On ne s'en occupait guère... Ohl si elle avait eu le malheur de piquer ou de mal attifer madame... combien c*eût été bien différent I

Ces bons seigneurs avaient un lucre ou des avantages à tirer de Tune comme de l'autre combinaison mise en avant. Était-ce pour s'inquiéter àe ce qui touehait on serf ou HBe fille née esclave qu'ils eussent dévié de leur ligne I... impossible... jamais!

Il se trouva, par bonheur, que la grande dnebesse était à mille lieues d'ambitionner Krapoukoff pour son service. Sa taille n'excédait pas cinq pieds quatre pouces... Et la hauteur de ses talents ne lui tenait pas lieu d'avoir en Ion-

soeur vingt ligiieft de plas. En conséquence, Krapoukoif était trop petit.

Donc il époQsa bientôt la gentille Fedérowna, qu'il connaissait à peine, qu'il n'aimait pas davantage... et sur l'ordre des mattres, il dut s'en montrer ravi.

Dtt reste, c'était une fille d'un certain esprit, bonne comme plusieurs Allemandes, et sachant le français comme plnsi^irs Krapoukoff... Ce dernier point fut particulièrement sensible à notre homme, et releva fort dans sa pensée le projet opiniâtre qui datait des narrations du lieutenant, et ne s'y effaçait pas plus que la mémoire do petit canon...

Que dis-je, la mémoire ?. . . Le petit canon figurait toujours dans les bagages du fiancé, et il entra dans l'apport matrimonial pour une valeur positive de trente-cinq roubles et un kopeck.

Le ménage fut heureux... mais les deux conjoints manquèrent aux vues du comte pour ce qui est de l'article progéniture.

Ils en étaient, on peut le dire, fort innocents ! Et le comte, de plus en plus, regrettait de n'avoir pas eu l'occasion qu'il avait cru entrevoir de complaire à la grande duchesse... Il aurait donné, certes, mille cochers et autant de caméristes pour lui être agréable, car il flfiourait d'envie d'obtenir Tordre supérieur de Saint-Michel, dont Sa Majesté ne le favorisait toujours pas.

Cependant la faveur de madame de Marsowitch était de plus en plus acquise au ménage nouveau. Elle s'étonnait de voir que, bien passé la première année, la vie de l'épouse n'en restait pas moins attachée tout entière à la vIp. de l'époux ; mais elle permettait à un cœur de ïemw

. chambre esclave cette constance peu romanesque ; et même elle ne dédaigna pas, an joar, de prendre en favear de Krapoukoff, cette tète si chère, le rôle de divinité protectrice».. An reste, le cas était grave, on ne peut plos.

L'hiver de 1854 sévissait, rude et prolongé ontre me-^ sure, ce qui n'est pas peu dire, quand c'est d'un hiver russe qu'il s'agit. Les exemples étaient fréquents, de voyageurs importants et pressés contraints de finir pédestrement leur trajet, parce que chevaux et conducteurs étaient demeurés sur la route, renversés et raidis par le froid dans une couche profonde de neige et de frimats On entendait aussi raconter que maints piqueurs et maints cochers ayant reçu injonction d'attendre, soit dans une cour, soit dans la rue, que leurs maîtres sortissent du bal, avaient éié retrouvés morts sur le siège ou sur la pierre où ils s'étaient

laissés prendre de cette torpeur glacée qui devient infailliblement le dernier sommeil.

Dans le grand monde, on ne pouvait s'émouvoir de tels accidents au point de se priver du bal, ou d'attendre dans les' vestibules au lieu d*êtrc attendu. Dans le monde officiel surtout, on avait dû s'en préoccuper d'autant moins que l'hiver était plus animé, les fêtes plus brillantes et plus nombreuses que de coutume, par la raison qu*il y avait déclaration de guerre contre le sultan; déclaration qui, aux yeux de beaucoup de personnes dans la cour de Russie, équivalait à dire : — Avant six semaines, Conslanlinople est à nousl — Et, parce que Ton se voyait déjà possesseur de Constantinople, et, avec elle, de richesses énormes, d'immenses contrées, d'innombrables populations, on était moins sensible à la perte de quelques esclaves, que d'autres es-

claves remplaceraient à vil prix. On n'avait garde, et on aurait en mauvaise grftce de s'occuper, au milieu de ces incessants plaisirs, si telle ou telle tète ne serait point épargnée, fût-elle ou plus jeune ou plus estimée que les autres, dans ce troupeau muet et obéissant des victimes domestiques. — Oh ! humanité !

Telles étaient les circonstances où, — nous osons le dire sans calomnie, — un personnage de la naissance, de la fortune, de l'orgueil de Marsowitch ne pouvait, ne devait point s'arrêter à la valeur de Krapoukoff, comme cocher, si réelle et si appréciée qu'elle fût! Auprès de la comtesse, il fallut l'auxiliaire des larmes de Fédérowna, l'intéressante camériste, pour qu'elle daignftt se résoudre à certaines condescendances. Madame voulut bien qu'il ne fît que la mener et la reprendre au bal, avec permission de passer au foyer des cuisines une partie quelconque de la nuit. Bien plus, elle eut la bonté de faire entendre à son mari que ce sujet hors ligne méritait également des attentions hors ligne, et qu'il devrait lui octroyer une dispense générale de conduire, chaque fois qu'il n'y aurait pas un rayon de soleil, et qu'on pourrait voir les gros canons de l'artillerie impériale passer sur la Neva.

Ainsi, Krapoukofif apprenait que ce qui est réglé entre femmes prévaut sur tout et partout ; ainsi il était, plus qu'à moitié, redevable de la santé, peut-être de la vie, à cette tendre et habile Fédérowna, qui, pour être mariée, n'en coiffait pas plus mal, et n'en chiffonnait que mieux I

Ce dont.il lui fut principalement reconnaissant, c'est '^« ce qu'il se trouva en possession, lui pauvre serf, d' qnasi sinécure pendant cet hiver-là, ce rude hiver, q

loi marqua pas plus de trente journées ouvrables au therœomèire de sa protectrice ; de telle sorte que, six mois durant, — et quels mois, bonté du ciell — il vécut presque en bourgeois, n'ayant rien à faire, si ce n'est conduire sa maîtresse à la promenade, pendant les courtes journées embellies de ces tristes jours, et témoigner à sa jeune épouse qu'il n'avait point le cœur d'un ingrat.

Cependant, la conquête de Gonstantinople ne semblait plus devoir être l'affaire de quelques semaines. Les Turcs défendaient vigoureusement leur frontière. On recevait en outre la nouvelle que trois puissances respectables. •• — N'allons pas parler politique, bon Dieu I Et puis, à quoi bon ces détails historiques ? chacun sait et se rappelle ce qui se passa entre la Russie et la Turquie, plus la France, l'Angleterre et le Piémont, depuis le printemps de 1853, jusqu'à l'automne de 1856...

Krapoukoff même en savait quelque chose... non pas qu'il s'en instruisit par la lecture des journaux de Saint- Pétersbourg, attendu que, premièrement, il ne savait pas lire le russe, et que sa femme ne lui enseignait i lire et i écrire que le français ; et attendu, secondement, que les journalistes du pays ne... Mais la première raison dispense de toutes les autres !...

Il savait donc les événements, comme ils se disaient i Saint-Pétersbourg ; et, à Saint-Pétersbourg, telle était U manière de les rapporter, que, dans son esprit, le moindre doute n'était pas admissible sur une irruption triomphante des armées du czar au travers de la Pologne et de l'Allemagne jusqu'à la limite du Rhin, jusqu'au eœur de la France, Paris.

LES SECRETS DiJ HASARD. 255

Pour ce résultat superbe, il faudrait plus ou moins de temps, plus ou luoins de boulets et de Cosaques; mais voilà touti 11 était marqué, évident, infaillible... chacun en parlait ainsi autour de Krapoukofif, et, finalement, c'était pour se préparer dans l'attente de cette invasion de la Russie eu France qu'il apprenait si courageusement à lire et même à écrire la langue de Corneille et de Molière dont il pensait voir représenter l'œuvre, par les comédiens ordinaires de leur descendance asservie, devant un parterre de Russes.

Ajoutons qu*un espoir suprême lui était né de ces circonstances, que son maître avait passé, comme tant d'autres seigneurs, de la carrière diplomatique à un commandement militaire ; et qu'il arrivait parfois à la comtesse d'avertir Fédérowna qu'on ne tarderait guère à leur ouvrir glorieusement le chemin vers ce Paris, qu'elle désirait, elle aussi, visiter comme la pépinière des jolies choses, le royaume des belles dames et des bonnes faiseuses, les Champs-Elysées des robes à volants I...

Il était sous entendu que la femme de chambre serait du voyage, ce que, d'ailleurs, elle semblait mériter de plus en plus !

C'est pourquoi le ménage KrapoukofT redoublait de zèle dans l'étude du français, et, chaque fois qu'il leur venait aux oreilles la boufifée d'un chant de Te Deum, qui, à leur insu, ne répondait pas toujours, comme il pouvait paraître, à une sérieuse victoire ; chaque fois le cocher et la femme de chambre accumulaient de triomphantes copies des modèles calligraphiques de Brâr et Saint -Orner!.. Ou bien. Us faisaient des pérégrinations impatientes avec le bout da l'ongle, sur une carte de notre pays.

Le temps était vena, pour le comte, d'aller rejoindre cette Grimée, où Tattendait une division qu'il avait à renforcer de Cosaques le long du chemin. Avec lui, il emmenait Krapoukoff, à titre de condacteur de sa berline ; et ils pousseraient, de cette manière, jusqu'à Moscou.

Ce programme fut suivi aisément, rapidement.

Mais , passé Moscou , plus de bonne route ; de chevaux de relai, bien moins encore; il fallait, en outre, faire dans les bourgades nombre de circuits pour hâter le rassemblement des levées. M. de Harsowitch abandonna donc sa berline, prit un cheval de selle, fit monter Krapoukoff sar un autre ; et, de cocher, notre vaillant serf devint piquenr lorsqu'il marcha devant, jockey lorsqu'il passa derrière, palefrenier toujours. . . et il se tira de ces épreuves diverses avec une invariable dextérité!

Comme ils firent de la sorte un trajet considérable , il n*y avait plus , selon Krapoukoff , aucun doute qu'ils ne fassent en train de chevaucher sur le chemin de la France. Il se le persuada d'autant mieux que le mattre avait relégué dans une légère valise roulée derrière lui son bel uniforme de général , et qu'il le voyait constamment , étroitement revêtu d'un long et simple paletot bourgeois. De même, le serviteur avait eu ordre de quitter et d'empaqueter au fond d'une sacoche la brillante livrée des Marsowitcb, pour ne plus porter d'antre costume qu'une grande houppelande, bleu foncé, achetée dans une chaumière de paysan...

— Costume de voyage commode et non salissant , avec lequel il sied peut être d'entrer en pays étranger, pensa-til un matin... — Habit de guerre, d'un usage prudent pour entrer en campagne , lui répliqua tout aussiffit le mugisse-

LES SECRinS DU HASAllD. 257

ment d*ane canonnade assez lointaine, qu'il eût très-volontiers prise pour le tonnerre, à part deux choses : que ce bruit, singulièrement soutenu, fit jurer son matlre, ce qui était contre ses habitudes, et que Ton voyait à peine quelques nuages transparents flotter sur les montagnes où nos deux voyageurs allaient s'engager.

Krapoukoff , dès lors ^ eut soin , le plus possible , de n*ètre plus du tout piqueur, mais de rester jockey, à distance infiniment respectueuse.

Us cheminèrent toute une nuit entre des gorges où serpentait une route assez bien taillée, et ils arrivèrent au petit jour dans un camp.

Observer et conjecturer, c'est la ressource de l'inférieur intelligent, auprès d'un supérieur qui ne daigne pas l'honorer d'une parole , et qui, très-visiblement, ne souffrirait pas une question.

Krapoukoff, donc, observa que le camp paraissait tranquille et qu'on s'y reposait. Les factionnaires étaient porteurs de visages et de manteaux russes. Et, toutefois, ce qu'on entendait çà et là retentir d'appels ou de commandements n'était autre que du français. Il conjectura, de ce qu'une grande canonnade avait eu lieu la veille au soir, que c'était la fin d'une rencontre décisive entre les deux armées, et que les positions de Tennemi avaient été forcées, envahies à ce point que beaucoup de leurs soldats y étaient restés au pouvoir du vainqueur... En un mot, il s'imaginait parcourir des tentes, hier françaises, aujourd'hui occupées et gardées par les guerriers triomphants du Czar.

Et puis , au-delà des montagnes , il supposait quelque

grande citadelle ou ville forte des bords da RUn , gai ve« nait de remettre ses clefs dans les serres de Taigle de toutes les Russies.

Gbimères et visions I — Généralement on se battait de nuit, et il y avait force d'employer le jour à réparer ses fatigues, ses pertes, son désarroi.

Quant aux commandements, l'usage était, cbez messieurs les officiers moscovites, de ne les faire, du moins dans ces dernières années, qu'en français. Enfin, la ville frontière, cacbée derrière les montagnes, qui venait de succomber aux coups d'nne aigle impériale , mais non pas de celle du Czar, se nommait...

Un instant 1 Ne parlons pas politique, grand Dieu I

Les détails, que nous abrégeons ou supprimons, détails renversants pour Krapoukoff , lui furent révélés tout bas, tout bas , par les guides que Ton donna au général Marsowitcb , afin de traverser quelques défilés inconnus. Lors donc qu'ils arrivèrent au sommet des contre-forts dominant les plaines de Crimée , il ne fut pas trop surpris de voir, au bout de l'borizon, une flotte submergée, une cité en ruines, des bastions environnés de redoutes aggressives et de tranchées menaçantes, d'où il pleuvait comme one avalanche de bombes et de mitaiiles , qui les faisaient trembler sur leur base, dans un double cercle de flammes et de sang.

A ce spectacle, qui annonçait au regard de bien plus graves désastres que ceux dont les chefs les plus véridiqoes avaient cru pouvoir, d'étape en étape , glisser à l'oreille d*un général quelques timides aveux , le comte de Marsowitchy resté fort diplomate sous son paletot gris, sutea-

core s'empêcher de trahir une sérieuse émotion. Il prit à l'écart son suivant, qui n'attendait de lui autre communi cation que des ordres ; et il dit en français, d'un ton bienveillaot, avec un pâle sourire :

— Je ne pense pas, mon brave, que tu aies Tenvie de te joindre comme volontaire à ceux qui se cauonnent sur ces plateaux ?

— Monseigneur... j'ai plus de quarante ans... et je ne sais pas manier le fusil ni l'arme blanche. «.

— Eh bien! retourne à Pétersbourg... au plus vite...

— Je sais manier le cheval, monsieur le comte !

— Oui. Voilà cinq cents roubles, soit pour la route, soit pour celte bonne nouvelle que tu porteras à la comtesse en mon nom... c'est-à-dire... comme, aussi bien , tu peux le voir d'ici, — que les alliés, nos ennemis, n'ont pas su prendre en deux années, sur le sol de l'empire... une lieue de terrain.

— Oui, monseigneur.

— Tu ajouteras que je ne dois commander à présent que le septième corps de cavalerie, qui donnera pour la défense du territoire... Tu as compris... Va-t'en.

Krapoukoff s'en alla ; il s'en alla plus que vite.

Ce n'est pas lui qui aurait pu répondre à monseigneur que, pour se disputer l'occupation de cette lieue de terrain, il en avait coûté plus d'efforts gigantesques et de glorieux faits d'armes , que pour la conquête de maint empire I Ce n'est pas lui qui aurait été raconter à madame la comtesse de Marsowitch, combien ces deux ans avaient dévoré au Czar de corps d'armée ; au poiiit que déjà le tour du septième était proche I

Krapoukoff n'en savait pas si long.

Mais il emportait du théâtre de la guerre cette idée, assez nette eu son esprit, que les meilleures troupes de l'empire étaient décimées; et que, ni les hordes mal aguerries des hulans, ni les chétives recrues des enfants pâles de l'Azofi, ni la flotte sous marine qui gardait les bastions troués du port , tout cela n'était pas en marche pour conquérir la France... Et il revint auprès de sa femme, désespérant de voir encore ce bçau pays, accusant de ses mécomptes Tal* lure présente des événements , plein de colère contre les querelles des potentats , qui dérangeaient si mal à propos le plan de sa vie, sous la pression des mouvements de l'Europe et le contre-coup de leurs destinées...

Mais rheure avait sonné où mons Krapoukoff le leur rendrait bien I — Quoi 1 le serf Krapoukoff peser dans la conduite des potentats , influer sur le destin de l'Europe? — Je l'ai dit et je le répète, les choses allaient tourner ainsi. Je le répète sans exagération ni parabole... Et, qui lira, verra I

On ne le sut guères dans le monde, au surplus. — Krapoukoff même... ohl non, lui-même ne s'en douta guères. Que se passa- t-il donc? Le voici.

Le comte de Marsowitch avait toujours été des plus opposés au parti de la guerre. Il avait dû, pour ne pas encourir la disgrâce du souverain , une fois Tépée tirée , se montrer en revanche fort belliqueux et redemander du service, afin de démontrer son zèle, répétant à quiconque l'amenait sur le terrain glissant de la palinodie :

— Ab I pour Dieu, ne parlons pas politique !

Mais, en diplomate à double jeu, il n'était pas fâché, ce-

pendant, qa*nn' homme pût revenir de Crimée à Pétersboarg (et c'était rare en ce temps-là qu'on en revînt !), un homme qui , témoin de l'aspect du champ de bataille , eut la langue assez déliée pour répandre , dans son entourage ébloui ou intimidé, une large dose de révélations^ de craintes, de désenchantements.

Aussi avait-il laissé voir à son serviteur Taspect désolé de la ville assiégée. Il présumait que, de proche en proche, de lui à sa femme , de sa femme à ses amis et à toute sorte de gens, la vérité se glisserait et se ferait jour insensiblement.

Par grand bonheur pour notre pauvre serf , qui n'était point un diplomate, et qui colportait ses impressions de voyagé un peu partout, cet empereur qui avait voulu la guerre , et qui la voulait toujours , allait rendre le dernier soupir : sinon, un murmure entendu, un signe lancé d'en haut contre le fftcbeux porte-nouvelles, il n'en fallait pas tant pour le faire, en vingt minutes, arrêter, incarcérer, fustiger, ou pis encore, vraisemblement. — Le prince mourut I... — Krapoukoff nepensa pas à remercier saint Serge, son patron. li ignorait que cette mort lui assulrait la vie !

Dans le même temps, le général conduisant, un matin, sa colonne silencieuse pour la faire descendre furtivement la nuit d'après, vers les lignes nord-ouest de Sébastopol, voilà que tout d'un coup, à midi sonnant. ..Mais ne parlons pas politique, juste ciel ! . . <

' On sait comme les Français donnèrent l'assaut, plus rapides que la pensée, comme ils firent leur trouée et maintinrent leur victoire, plus fermes que des remparts de bronze ;

comme la tour Malakoff devint peu à peu un monceau

de cadavres sur des raines, et de ruines sbos des torrents de fer et de feu I Le soir, notre drapeau ilotiait à la brise.. . et le comte de Uarsowitch r sous sa tente , recevait ordre de se replier jusqu'à .ce qu*il ent^^ndtt uoe explosion immense... Il n'entendit rien que nos cbants de triompibe I... Uais il se replia toujours...

* Et on l'approuva le lendemain , car on 3e résignât à solliciter du vainqueur un armistice. ^- Le vainqueur Taecorda aux combattants , pour les funériuUes de ceax qui avaient rendu leur dernier combat.

Ici, une dépêche télégraphique arrive au comte, dalée de Saint-Pétersbourg. Il doit en coajTérer avec son gép^éral en chef, mais n*en dire mot qu'à lui seul

Le nouveau monarque ne voyait pas le succès i la hauteur des sacrifices ; et, plus alarmé^ue son prédécesseur de tout le sang répandu, il vciiait d'imprimer au Balletin officiel la victoire des alliés ; et il conûranait la trêve proposée, expédiant même au général de Marsowitchi ce partisan de desseins pacifiques, l'avis secret de prendre, en toute hâte, son chemin par Odessa, la Pologne et l'Allemagne jusqti'à Bade... — Bade, un lieu excellent pour se retremper k des eaux minérales de Jouvence, lorsqu'on se sent fatigué de santé et bien pourvu de métal monnaye ; mais un endroit parfait aussi, pour concentrer tes échos de rOccident et laisser entendre les moindres rumeurs de la France!..

KrapoukofT, le seul entre tous les domestiques du conte qui saurait manier le cheval comme l'attelage, la langue française comme la russe, — et causer de la campagne de Grimée par dessus, k «uu^ché, — fut appelé par le miltre

auprès de sa personne. Il avait ordre d'accourir promptcment. .. il voila ! mais d'ane telle rapidité que le comte s*en émerveillait, et qu*à plusieurs reprises il répéta :

— G'estincompréhensible, c'estinimaginable, mon garçon!

Vous comprenez, vous imaginez fort bien vous, n*est-ce pas?

Sur ce, Krapoukoff prit assurance et se crut permis d'entrer, avec "son maître, dans la confidence où nous sommes, jusqu'à lui montrer, eu témoignage, Tunique objet de luxe qu'il apportât dans sa mince besace de voyageur... Nous avons nommé le petit canon du lieutenant prisonnier en 18121

Il est positif que notre homme était aux anges... Mais sa femme... oh! combien c'était différent I la comtesse la gardait près d'elle sans lui donner aucun espoir qu'elles allassent rejoindre leurs maris.

Un jour, la trêve fut prolongée, et il fut question d'en venir à des pourparlers pacifiques.

Ce jour-là, dès l'aurore, Krapoukoff, en calèche d'apparat, franchissait avec son maître la frontière française ; puis ils montèrent à la gare de Strasbourg, et, leur équipage préalablement juché sur un wagon, ils partirent...

Le maître avait l'air si content, le serf était si joyeux... la conjoncture était si intéressante, qu'après soixante kilomètres silencieusement parcourus, Krapoukoff dut éclater... En d'autres termes, profitant d'une minute d'ai:rêt à Metz, il se dit à lui-même et très-haut :

— Quel magnifique pays ! quelles superbes cultures ! que de grandes villes! quelle population immense I

Le général diplomate fat muet ; il laissa pourtant débor*

der ce flot d'enthonsîasme, il feignit que le brait des machines qui recommençaient à rouler et k rougir, l*empêchftt d*entendre les exclamations de plus en plus réitérées de sop acolyte épanoui.

Ge devaient être de bien autres explosions admiratires dans la capitale.. M. le comte lés prévint avec bonté.

— Mon brave, dit-il, pendant qu'où les enlevait avec le treuil, eux et leur calèche, pour les reposer lentement sur le sol du débarcadère, mon garçon, il faudrait moins admirer ce pays-ci ; Je l'ai laissé faire quand nous étions seuls, il est temps que cela finisse ; je suis à mon quatrième voyage à Paris... je le connais, et ça m'ennuie.

— Oui, monseigneur, dit le serf avec un soupir énorme; ecper.daiît. . , . , -

— Un mot de plus serait de trop. — Tu as entenda... Seulement, puisque tu sais écrire, écris à ta femme tes étounements, si tu veux.

Deux jolis chevaux ont été amenés par un groom improvisé, qui monte derrière la voiture. Le comte ordonne à Rrapoukoff.. lequel recommençait à trôner dans sa position éminente décocher... il lui ordonne de partir, et d'avoir soin de ne pas quitter les boulevards, pour éviter qu'il s'é-

garât dans un labyrinthe de rues étrangères pour lui. Hais sMl va droit, suivant toujours la ligne prescrite, il oublie de fouetter les chevaux, il tient mal ses guides, il manque de se faire accrocher dix fois ; son attention entière est aa spectfcle de la grande, capitale.

Le mattre commande qu'on arrête un peu plus loin que la maison dorée, en face d'un hôtel splendide; paie le {j'oora cl dit à Rrapoukoff, lui présent :

— Si tu me conduis encore aussi mal, une seule fois, ce garçon te remplacera sur le siège, et tu iras en postillon .. J'aurai un cocher français dans deux jours ; et d^s que je raarai, je te renvoie à ma terre de Novgorod. '

Double et terrible châtiment ! — Krapoukoff passa le reste du jour et toute la nuit à étudier un plan de Paris. Le lendemain il menait assez bien, et surtout il filait entre les voitures, comme un gondolier vénitien entre les barques du grand canal... Le groom resta jockey à Tarrière de l'équipage, et il ne fut plus question de renvoyer le serf à Nowgorod.

Du reste, soit que M. de Marsowitch eût beaucoup d'affaires exigeant de longues conférences, soit qu'il n'aimftt pas la promenade, son cocher avait des loisirs considérables ; et ces loisirs, il les consacrait presque tous à noircir du papier pelure d'oignon, à l'adresse de madame Fédérowna Krapoukoff.

Un soir qu'il voyait le comte sourire devant sa tasse de kirsch au café, après un long dtner solitaire, il se hasarda à faire deux questions finement tournées, qui, sans vouloir le paraître, avaient leur dose d'indiscrétion.

— Monseigneur, est-ce que je ne pourrais pas écrire à ma chère Fédérowna qu'elle n'aura plus besoin d'employer la moitié de ses réponses à commander ici les robes de madame la comtesse ?

— Tu voudrais bien la voir à Paris î

— Naturellement! et je serais charmé si Monseigneur avait la bonté de me faire savoir qu'il n'a pas changé d'idée depuis ()u'il disait à madaipe la comtesse que pendant un

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simple armistice les dames ne devaient pas se ris^r en pays ennemi.

— Ah ! drôle ! interrompit le djptlomatei tu oses te fer^ mettre...

— D*interrogcr mon mattre et seigneur.. , C'est la première fois, ce sera la dernière I

— Vous vous permettez, dis.je, toi et ta femme, de vous rappeler ici ce que nom disions à Pétersboui^i la comtesse et moi!

— Monseigneur... Fédérowna, qui n'est pas ici, m*en a fait souvenir.

— J'écrirai alors à la comtesse, au cas où elle devrait venir à Paris, de renvoyer d*abord sacamériste an village... et toi, Krapoukoif, je veux bien ne pas te chasser, entendstn... Mais comme tu as tenté de savoir le secret des choses, et à quel point nous en sommes de la paix ou de la guerre...

— Moi, mon noble seigneur! jamais! tout le monde en cause, à Paris. .

— Excepté moi, exeepté nous, dii^omates!... Laisser parler poétique à mes gens... je ne le souffrirai pas, et je veux que tu sds puni, drôle t. .. Cest pourquoi^ demain, tu cesseras d'être & mon service personnel. Je connais ici la wéwre d^im riebe boyard, qui eomentiri^t, dans le cas ée mon d^rl pour la RuMie, k me d^iarrasser de ta perfioune ; je t'y enverrai provisoirement. Elle est femme à ie battre vingt fois le jour. Tant pis! mais, au lieu de ne nuire, tu me rapporteras qvelqiieis SO rouilles par mois.

Le lendeoiain, les choses furent ainsi faites, et Kraponkoff entra, à titre de coii^r, dans )a maison de la veuve da boyard.

CSette veave, natarellement, ne crat pas utile de répéter k Krapoukoff la devise du comte ; « Ne parlons pas politique 1 » atteadu qu'elle le tenait, par sa hauteur saperbe et la perspective d*ôtre battu, à une distance infranchissable! Mais elle avait, sans compter trois filles mariée», un fils de dix-huit ans, fort arriéré, et elle fut bieu aise qu'il eût occasion d'apprendre, tout à la fols, avec Krapoukoff, le russe et l'équitation.

En outre, il instruisait le jeune homme, tout en dtievauchant et en jargonaaut, des désastres qu'il avait aperçus en Crimée et de l'épuisement qu'il avait observé dans toute la Russie ; deux choses qui le frappaient davantage par le contraste avec cette insouciance des événements, cette fourmilière d'hommes, ce faste des boutiques, en un mot cet air d'animation, de prospérité, d'exubérance mêa)e qui se remarquaient aux bords de la Seine.

Le petit boyard laissait dire Kmponkofif ; il l'éeoataît, et se souvenait à son tour. La mère se sentait bienheureuse de laisser dire son cher enfant, qui avait, enfin, comme des idées et de la conversation !

Elle ne tarda pas même à vanter ses aperçus, répéter ses discours, et le faire jaser dans les cercles russes de Paris ; affirmant qu'il étudiait, savait, réfléchissait beaucoup, et que son jugement était de ceux qui doivent guider l'opinion.

Bref, on la crut; le jeune boyard fit oracle dans certains salons. .. et il se trouva que maître Krapoukoff influençait ici les Russes les mieux posés, en conduisant la langue de cette famille de boyards.

Ce n'est pas tout, à Saint-Pétersbourg il donnait également l'impulsion aux esprits. En effet, ses missives quasi

quotidiennes étaient soigneusement décachetées à la poste avant de parvenir, sous le cachet du nohle comte, aux mains de la noble comtesse ; puis, après les avoir lues avec sa camériste, la dame les livrait, pour être exploitées sons forme de polémique, aux feuilles déplorant la guerre et préconisant la paix.

Krapoukoff, à vrai dire, le soupçonnait un peu en voyant l'obligeance inouïe du diplomate pour envoyer prendre ses dépêches et les couvrir de son enveloppe officielle. Cette influence lointaine de sa pensée, Fédérowna en devinait quelque chose à Pétersbourg, tant madame de Marsowitch daignait s'intéresser aux lettres de son cher correspondant et mari. . . et ils n'en étaient pas plus fiers ni l'un ni l'autre !

Yoilà pourtant comme cet humble psrsonnage, ignoré de tous, tenait, pour ainsi dire, rassemblé en chacune de ses mains un double fil qui faisait mouvoir, dans un triangle de mille lieues, les plus hautes têtes, les plus subtils membres de six cabinets européens, et poussait, de droite et de gauche, le corps de la diplomatie entière simultanément !.. Ce fil était, soit dit sans figure, celui du télégraphe électrique agité sans relftche entre le levant, le couchant et le septentrion !

Voilà comme il advint que messeigneurs les ducs, marquis, barons, visirs, et cœteriy nommés alors plénipotentiaires pour négocier un traité des plus solennels, ont passé à leurs propres yeux, à ceux des monarques et des nations; comme ils seront réputés dans les siècles futurs, pour avoir tranché le nœud gordien de la question d'Orient : tandis qu'ils ne firent que céder à l'impulsion de Krapcukoif, le réel arbitre et artisan du sort de l'univers !

. Cependant, on proclame qae la paix va être définitivement signée. Les peuples se réjouissenll. i^es majestés impériales, royales et autres...

Âhl ne parlons pas politique, Krapoukoff nous en sup* plie !..

, Revenons plutôt à lui... à lui,- que vous pourriez voir sMmpatientant, courant, interrogeant au travers de la foule pressée vers les Tuileries, et appla^dissaj^it à lu p<a:UrûaUp.i de l'Europe, sous les yeux du souver4inl , •

Dans cette multitude, Krapoukoff a remarqué plasieHrs i)ii)formes étranges, isolés, disparates, non, moins usés que, respectables, accompagnés de figures plus glori^usos^ encore que vieUles,. Ce sont les restes vivants 4a la grande i armée, les anciens du premier empire! — Ils sont heurfiux de venir .toucher un triomphe qui venge leurs cicatrîiaes, un traité qui répare les derniers traités» . .

Krapoukoff voudrait bien retrouver un- uniforme q)l'ii n*aperçoit pas... . . ^ » , . • ; »

.Qaant aux .visages, ils sont trop loin!.. D*ailleufs, i le château s'ouyrc devant eux, et les grilles se ferment der*» rière lui.» » - * ' • ^

Biais bientôt le canon gronde aux Invalides -7- Aux Inv^^. Ijdcs I c*est là que doit se rencontrer saiis doute Kaneten lieutenant des canonniers delà garde !.. Krapoukoff Vél£«Qâ6> vers le bruit. Malgré les flots de fumée qui inonde Tee^^nade, il examine de rechef... puis il entre, il interroge dn< nouveau. . ... v. . ; 5, » -"^

Il apprend qu*il existe encore, à Paris, trois Ueotenaals? d*artillerie^ du premier Empereur. .«. Mais |ls. n*ét«ieol pointlà. ,, . . ' a \:[

î» LES SECRETS DU HASAHD.

Nous ii*a?ODs pas besom de vous dire ponrqnoi, te soir, mons Krapoukoff, tout en longeant la rue de Rivoli et traversant les grandes places de Ta capitale splendidement Htamin^s, pourquoi il s'attachait à regarder tous les vieillards, à la clarté de tous les gaz, de tous les lampions, de toutes les lanternes... H voulait découvrir un bomme ; Tbomme que, depuis 1812, il n'avait pas revu.

Après trente ans, le reconnattre? parmi ces myriades de têtes le retrouver?. .' quelle folie !..

Non pas ! le hasard qui avait fait toujours autant, sinon plus que la volonté de notre héros dans sa vie, s'est chargé de le bien servir encore... Son bomme, il l'aperçoit à une fenêtre basse de rHAtel-de-Yille ; costume de capitaine de la vieille garde, artillerie légère; drapeau tricolore à l'aigle couronnée qu'il agite dans ses mains. . C'est lui. . . Capitaine à cette heure I c'est bien lui !

Krapoukoff s'est élancé... il saute jusqu'à ce qu'il saisisse le bout de la hampe et l'étreigne faute de mieux...

Il appelle, il se nomme : aussitôt, le vieux soldat de quitter la compagnie de dames et de dignitaires où il était mêlé, de courir, de descendre, de se précipiter dans les bras tendus vers hii.

Que d'effusions ! que de souvenirs ! que de récits, pendant cette émouvante soirée I...

Il se faisait tard, cependant ; assez tard pour que l'on n*entendtt plus guère dans le quartier paisible de Sainte- Glotilde, où la veuve du boyard résidait, que les explosions de quelques pétards, jouets des gamins acharnés à user la poudre n'importe en quelle occasion de fête... et parfois, hélas! de combat...

LES SECRETS DU flASARD. 251

Mais le dernier bruit de ce genre qui retendit, ce fat celtii qui fait avait les délices de Krapoukoff en 1812. — Dans une chambre d'auberge, attablé en face du capitaine devant quatre ou cinq bouteilles vides, on l'aurait vu, on les aurait vus tous deux, faisant partir coup sur coup le petit canon de Novogorod !

Tel fut l'écho ei^ miniature des puissantes artilleries qui tonnèrent ce soir-là même à Londres, à Pétersbourg, à Turin, à Gonstantinople, à Paris surtout I . . Tel en fut aussi le dernier échol — Dernier écho, oui, sans doute, suivant Tordre précis des heures... mais, réellement, c'était lui dont ils auraient dû recevoir le signal, ces grands canons de bronze qui célébraient dans toutes ces capitales la paix du monde civilisé... Et véritablement, selon l'ordre moral des choses, la valeur des influences, c'était ceax-là que nous aurions eu droit de nommer ici les échos du petit canon de Krapoukoff, puisque, sans Krapoukoff, ils n'auraient point parlé I

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