‹ Jean qui pleure et Jean qui ritChapitre 4 sur 32 · PROFESSION DE FOI DE JEAN REYEL · texte numérisé non relu

PROFESSION DE FOI DE JEAN REYEL

L.a blessure de Jean Revel était heureusement sans gravité : le peintre en fut quitte pour une abondante saignée, et un bandeau de soie noire autour de la tête.

Trop insouciant pour donner de l'importance à cet accident, Revel ne le regarda que comme un contretemps fâcheux qui, en le condamnant à Tinaction, allait lui faire perdre du temps et de l'argent.

Sans approuver la conduite de son ami, dans l'affaire du bois d'Aulnay ; Revel n'y voyait que Wnexpé-

rience d'an homme dont les mœurs et les habitudes étaient complètement en dehors de ces sortes d'aventures ; bien persuadé que, Fépée ou le pistolet à la main, de Brannes se fût bravement conduit.

Le digne garçon ignorait que, lorsque le domestique Pavait ramassé évanoui sur la route, il avait été obligé de courir après la voiture, que de Brannes avait eu la lâcheté de laisser rouler sur la route.

Condamné à garder la chambre, Revel en profita pour mettre son atelier en ordre; et, après une journée de rangements et de nettoyages intérieurs, il écrivit plusieurs lettres à ses cUents et à ses élèves, pour les prévenir qu'il était dans la nécessité d'ajourner ses séances et ses leçons.

Mademoiselle ^Ëlia ne fut pas oubliée : elle reçut sous pli un billet d'introduction pour le maestro Gabriac, avecpost-scriptum des plus chaleureux.

Revel achevait son courrier, lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur la carte que le concierge lui avait remis l'avant-veille.

— Madame Mathilde Dargis, 19, rue de Gastellane, relut Jean en cherchant à rappeler ses souvenirs... Je ne connais pas cette dame; en tous cas elle doit avoir une triste opinion de mon empressement à lui rendre sa visite : si de Brannes veut y aller à ma place, il m'obhgera infiniment... je lui en parlerai ce soir.

De^Prannes entra dans l'ateUer comme Revel faisait

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celte réflexion ; en deux mots, le peintre le mit au courant du genre de service quMl réclamait de lui.

—J'ai ma voiture, dit le vicomte, et comme je comptais faire quelques visites, je me suis habillé ; dans une demi-heure, je serai chez Maâame Dargis, et ce soir, je vous rendrai compte de ma mission.

— Ce soir, reprit Revel en s'asseyant devant son dievalet, vous trouverez votre bacchante bien avancée.

— Ah I j'oubliais... Si vous aviez besoin de l'original, ne vous gênez pas, fît de Brannes en souriant.

— Conunent cela ?

— Votre bacchante est venue chez moi, à minuh, me demander des nouvelles d'une certaine ombrelle rose, oubliée là bas, à Robinson.

— Alors vous avez fait une meilleure spéculation que moi, dit le peintre en relevant le bandeau qui cerclait sa tête.

— C'est vrai, mais si le minois de mademoiselle Lydie, peut vous faire oublier votre mésaventure, ne vous gênez pas : je suis bon prince.

— Je ne lui demanderai qu'une chose, si vous le permettez : le nom et l'adresse de mon assassin. Je ne serais pas fâché de solder à ce bonhomme là, la note des coups de bâton que je lui dois.

— Allons donc, est-ce qu'un homme comme vous peut se commettre avec un pareil misérable... Vengezvous plus gaiement, en lui soufflant sa maîtresse.

Â6 JKAH QO PLKUIKB

— Une jolie offlie qae tous me faites là. Je ne suis pas fius puritain qo^an aatre, mais, qne diable t je n^acbète point mes amoors i la rotonde da Temple.

— Excusez-moi, mon cher ami, ces choses-là se font entre jeanes gens, et je croyais Tons être agréable.

— Aussi je ne vous en veux pas... je refuse, voilà tout... Ah oà! mais, continua Revel, tout en préparant ses pastel et ses crayons, comment se fait-il que vous, qui aspiriez depuis si longtemps , après une de ces liaisons champêtres et naïves ; vous en soyez si vite désenchanté?

— Par une raison bien simple, mon cher, c'est que la moderne Frétillon, en s'envolant de sa mansarde, en quittant ses giroflées et ses serins; n'a qu'un seul but, une seule pensée : trouver un imbécile qui lui achète un mobilier en bois de rose, des lapis de moquette, des glaces de Venise, des jardinières de camélias, et une perruche à collier.

— Hélas ! soupira Revel, c'est l'affreuse réalité.

— Autant vaut cent fois prendre une courtisane du grand mauvais monde, qui, ayant ce matériel ; ne cherche qu'à l'entretenir en bon état.

— Parbleu , les réparations locatives coûtent toujours moins cher que les constructions; et d'ailleurs si l'on y perd du côté de la jeunesse et de l'inexpérience ; on a du moins la satisfaction d'avoir une maîtresse bien plâtrée, bien fardée, bien maquillée. Et puis,

avouez que c'est toujours très-flatteur de savoir que Ton a la survivance du comte Zakomelskj, du baron Hunindorlî, ou de tel joli cavalier en renom, quelque peu bâtard d'un général de l'empire, et d'une comédienne légère.

— Sur quelle herbe avez- vous marché, Jean ?

— Si vous disiez sur quel fumier I

— Ahl j'y suis maintenant, fit mystérieusement de Brannes. Cette catilinaire n'est qu'une réclame à l'adresse des amours discrets des dames du beau monde. Revel, mon ami, vous avez sous jeu, quelque intrigue avec une fe J)me mariée ; ou quelque petite vicomtesse mineure, dont vous faites le portrait.

Si la dot vous échappe, vous n'aurez pas tout perdu ; dans les cas difficiles, un voyage de neuf mois en Italie arrange bien des choses.

— Vous vous trompez... je n'ai pas besoin de me vendre comme un avoué, pour vivre et faire vivre ma femme, si je me marie jamais.

Quant à séduire une jeune fille, un de ces enfants confiés à ma loyauté d'homme et d'artiste : je me regarderais comme le dernier des misérables si cette pensée me venait seulement à l'esprit.

Tenez, de Brannes, on dit que le cœur ne se commande pas, et que l'homme le plus fort peut être vaincu par une passion plus puissante que sa raison, que son honneur même : je crois cela, parce que cela est. Eh bien I si un semblable malheur me frappait, je

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n'hésiterais pas une minute... je partirais pour ne pas m'exposer à une lutte dangereuse, à une faute irréparable. Et si, malgré cela, mon amour était toujours aussi ardent, aussi implacable, je me ferais Tamant de la flernière des courtisanes pour me souiller, m'avilir à mes propres yeux, et me rendre indigne d'un amour pur. Voulez-vous savoir ce qui arrive lorsqu'on n'a pas assez de volonté pour prendre un de ces partis extrêmes. On se laisse bercer par ce premier sentiment si doux d'une affection naissante, on boit avec délices cette coupe si pleine d'ineffables sensations, on cache son bonheur à tous les yeux comme un avare cache son trésor... Et puis un jour arrive, où la tristesse vous $erre le cœur, où les sens parlent plus haut que la raison... Ce jour-là, on déshonore une famille entière... on broie sous ses pieds le cœur d'une mère que l'on condamne à rougir de sa fille ; on force un brave jeune homme à jouer sa vie dans un duel dont l'issue ne rachète rien... car sous la tache de sang, il y a toujours la tache de boue. Si le malheur, qui ne fait rien à demi, a voulu que la pauvre fille soit mère, des malédictions et des larmes répondent au premier cri de son enfant ; et le premier sourire de la pauvre petite créature est pour la mercenaire, qui l'a emporté bien loin au fond de quelque village.

MATHILDE DARGIS

Madame Bargis, étendue sur une chaise longue, caressait nonchalamment le museau d'une levrette blanche couchée sur ses genoux.

De temps en temps, ses yeux se levaient paresseusement sur le cadran de la pendule du salon, et s'y fixaient avec une attention singulière.

Deux jeunes filles de dix-huit à vingt ans, assises auprès de la fenêtre à l'autre extrémité du salon, tour-

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naient doucement les feuillets d'un album de musique, tout en causant à voix basse.

La persistance de madame Dargis à suivre la marche des aiguilles de la pendule, dit assez clairement qu'un quatrième personnage est attendu avec une impatience des plus vives.

Le soin que prennent les deux jeunes filles à ne pas troubler la méditation de leur mère, semble encore indiquer, qu'elles redoutent d'irriter cette impatience.

Cependant deux heures se passèrent dans cette double attente.

Or, comme il est de toute nécessité pour nous de préparer rentrée de ce retardataire, nous allons nous occuper d'abord des personnages présents.

Madame Dargis était une grande et belle femme, aux formes bien développées , et d'une tournure élégante.

De longues anglaises d'un blond cendré tombaient en anneaux soyeux sur ses épaules d'un contour charmant.

Des yeux bleus, sombres, d'une mobilité singulière, donnaient à son visage , un peu pâle, un grand caractère de résolution et de fierté.

Mathilde Dargis avait quarante-trois ans, et en avouait trente-six de bonne foi ; ses amis lui prêtaient la coquetterie de se vieillir de trots ou quatre ans.

Elle était fille d'un cafetier-limonadier de Nevers.

Le colonel Dargis, habitué de la maison , en était devenu éperduement amoureux; et Pavait épousée après deux mois de cour assidue.

Mademoiselle Mathilde Brunot (la future madame Dargis) n'apportait en dot que ses charmes ^ et les goûts de luxe et de dépense d'une sultane favorite.

Le colonel Dargis n'avait que sa pension de retraite, et des espérances fort belles, il est vrai ; mais aussi fort compromises, par ses opinions bonapartistes qui Pavaient éloigné de sa famille, légitimiste au premier chef.

Toutefois, le colonel espérait que la naissance d'un fils éclaircirait cet horizon ; et que son frère, le marquis Emmanuel Dargis, vieux garçon millionnaire, se laisserait attendrir par cet événement.

Madame Dargis fondait de son côté les mêmes espérances.

Cependant le colonel vieillissait à vue d'œil et baissait considérablement. Cinq années s'étaient écoulées depuis le jour où les époux avaient prononcé le oui solennel; et il n'était pas autrement question d'héritier.

Veuve et sans enfants, madame Dargis avait en perspective Parrière-boutique et le comptoir du café de rUnton.

Il fallait nécessairement que le colonel perpétu&t sa race.

Madame Dargis, qui avait une volonté bien arrêtée, donna au colonel une belle petite fille, qui fut inscrite sur les registres civils, sous le. nom de Pauline. Il n'y a, dit-on, que le premier pas qui coûte : dixhuit mois après, le colonel était une seconde fois père.

Seconde déception.

L'enfant était également du sexe féminin, or comme on ne voulut pas démarquer la layette que Ton avait brodée aux initiales d'Henri Dargis, l'héritier tant désiré : la cadette reçut le nom d'Henriette.

Depuis longtemps déjà le colonel se plaignait d'une maladie de foie, ce fut un nouveau prétexte pour lui de crier après tout le monde, et de se persuader qu'il était l'homme le plus malheureux du monde.

Madame Dargis chercha en vain à le consoler par les moyens les plus persuasifs ; le colonel plus aigre et plus jaune que jamais, l'envoya au diable avec ses filles, chassa son médecin comme un laquais, et avala dix bouteilles de rob Boyveau-Laffecteur.

Quinze jours après, un peloton de grenadiers lui rendait les honneurs militaires au cimetière Mont- Parnasse.

Madame Dargis chargea ses amis de faire toutes les démarches au ministère de la guerre pour la régula-

risatioQ de sa pension ; et partit pour Vichy avec trois caisses remplies de robes de deuil et de demi-deuil.

De mémoire de commis, le magasin de la Scabieuse n'avait livré un deuil plus complet.

Le noir allait à ravir à madame veuve Dargis, au dire des hôtes de Vichy ; et jamais elle n'avait été plus déduisante.

Notre intention n'étant pas de nous étendre davantage sur cette biographie rétrospective (un vilain mot qui rappelle un plus vilain homme encore), hâtonsnous de reprendre la scène où nous l'avons laissée.

— Pauline, dit madame Dargis, voyez donc ce que l'on donne à l'Opéra ce soir.

La jeune fille se leva vivement et consulta le journal du jour.

— On annonce la Magicienne avec la Borghi-Mamo el Guymard.

— Vous aimez l'Opéra, je crois?

— Oui, ma mère.

Madame Dargis agita le cordon d'une sonnette.

Un vieux domestique «ntra .

—Tenez, Bastion, dit-elle en prenant un billet de cent francs dans un boîte de laque, allez à l'Opéra, ^uerlaloge 19 des premières de face, si elle n'est pas relenue déjà.

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Lejalet slndîDa et présaita i sa maltrôsse une carte de Tisite sur un pbteaa d'ai^ot.

— M. Jean de Brannes, lot madame Dai^ à mi-voix; je ne connais pas ce monsieur, que me veat-il ?

— Madame, c*est un ami de ce jeune peintre qui doit f;^ire le portrait de mademoiselle Pauline.

— ReTell... Ah! fort bien... fûtes entrer.

— Alors je ferai attendre M. Moêser qui est arrivé en même temps, continua Bastien d'une voix plus basse.

Un sourire de satisfaction éclaira le visage de madame Dargis.

— Non, fit-elle, priez-le de passer dans ma chambre; j'irai Ty rejoindre dans un instant.

— Faat-il nous retirer, ma mère, dit Henriette en prenant le bras de sa sœur.

— Non, ce monsieur n'a sans doute pas d'i secrets à me confier.

Bastien souleva la portière du salon, et annonça M. de Brannes.

MOESER

Nous savons de quelle mission s'était chargé Jean de Brannes ; or, pour ne pas faire dialoguer inutilement DOS personnages, nous dirons tout simplement, qu'en apprenant l'accident arrivé au jeune peintre, accident que de Brannes avait arrangé et poétisé de son mieux ; madame Dargis lui dit de prévenir son ami, qu'elle conduirait sa fille chez lui, dans son atelier, puisqu'il ne pouvait venir chez elle.

Nous remarquerons en passant que madame Dargis n'employait ce mot : ma fille, que pour désigner Pau-

Une, n'appelant jamais son autre enfant que par son nom de baptême.

Après avoir exprimé à de Brannes la haute opinion qu'elle avait du talent, et du caractère de son ami le pastelliste Jean Revel ; Mathilde prit séance pour le surlendemain, à deux heures.

De Brannes remonta dans sa voiture, préoccupé et pensif.

Madame Dargis fut si charmée des manières distinguées, et de la conversation de ce jeune homme, qu'elle lui fit incontinent une petite réclame auprès de mesdemoiselles Pauline et Henriette, et entra dans sa chambre.

Un petit homme de quarante-cinq ans, maigre et blafard," aux cheveux blond filasse, aux yeux gris verts comme ceux des demoiselles d'eau ; se tenait debout contrôla cheminée, tournant entre ses doigts, d'une propreté douteuse, une magnifique coupe de Jade.

— Bonjour, Moëser, dit madame Dargis en s'approchant.

— Votre respectueux serviteur, fit l'homme en sMnclinant profondément.

— Vous regardiez cette chinoiserie, c'est un cadeau de Monsieur de Saint-Marcelin.

— C'est moi qui lui ai vendu cette coupe, dit Moëser eu la déposant avec précaution sur une étagère.

— Alors je suis fixée, reprit en souriant madame Dargis, elle a dû lui coûter cher.

—Trois cents francs, fit le marchand, et je vous la reprendrai pour deux cent cinquante, si vous voulez vous en défaire.

— Est-ce que vous vous croyez au Temple, maître Moëser? dit la veuve en toisant notre personnage avec une majestueuse impertinence.

On petit sourire pincé glissa sur les lèvres du brocanteur.

—Voyons, asseyez-vous et écoutez-moi, continua la veuve en se laissant tomber sur un fauteuil.

Le juif prit une chaise et s'assit lentement, après avoir posé son chapeau sur le tapis.

—J'ai besoin d'argent, reprit madame Dargis, du même ton qu'elle eût dit : les fonds sont prêts, faites toucher chez mon banquier.

—Pardon, madame, objecta le juif en baissant la voix, mais je vous ai remis i,500 francs il y a un

mois.

— Après ! fit madame Dargis tout en polissant ses petits ongles roses avec un couteau d'ivoire.

—Après, répéta Moëser un peu embarrassé, c'est que je rie suis pas en fonds en ce moment.

— Vraiment, monsieur Moëser... la crise américaine, n'est-ce pas, qui entrave toutes les affaires....

Pescompte qui devient de plas en plus lourd ? Croyezmoi, n'entamez pas ce chapitre-là ; c'était bon, il y a deux ans, quand vous me marchandiez pour un billet de 500 fr. Je vous le répète: j'ai besoin d'argent, voulez-vous m'en vendre ?

—Entre vouloir et pouvoir, balbutia Moëser en soupirant...

— Il y a un monde, je sais cela.

— Enfin, quelles seraient vos conditions?

— Ne les connaissez-vous donc pas? reprit madame Dargis un peu étonnée de la question. Je m'engagerai à vous rendre la somme, à la mort de M. Enunanuel Dargis, mon beau-frère.

— Permettez; si M. Emmanuel Dargis venait à se remarier. .

— A soixante ans, je serais curieuse de voir cela.

— Moi pas! fit Moëser avec épouvante, j'y perdrais net 100,000 francs.

— Vous êtes un manant, dit la veuve en égrenant toutes ses paroles: si M. Emmanuel venait à me... à déshériter mes enfants : je trouverais dix moyens pour un, de m'acquitter envers vous.

— Oh ! je n'en doute pas, madame, repartit vivement Moëser, mais les affaires doivent se baser sur des certitudes et non sur des éventualités... Laissez-moi m'ex-

.pliquer: vous venez de dire vous-même que c'étaient

VOS enfants qui devaient hériter du marquis Emmanuel Dargis.

-Eh bien!

—Eh bien f que mefidemoiselles Pauline et Henriette se marient sous le régime de la conmiunauté ; et la garantie que j'ai acceptée devient complètement illusoire. Les maris de ces dames peuvent parfaitement refuser de payer les dettes de leur belle-mère... cela se voit tous les jours.

— Jamais ! s'écria madame Dargis avec force, jamais mes enfants ne renieront une dette aussi sacrée*; c'est pour elles, c'est pour leur donner du pain et un abri, que j'en suis réduite à emprunter.

— Hé I hé I ricana Moëser, je connais des familles entières qui se nourrissent fort bien et se logent agréablement, avec la moitié de la pension que vous possédez.

—Ah I fit sévèrement l'ex-limonadière, je ne reconnais à personne le droit de contrôler mes actions.

Assez de phrases comme cela : oui ou non, pouvezvous me remettre ce que je vous ai demandé?

-Combien vous faudrait-il, demanda le juif avec

hésitation.

—Deux mille francs.

— Deux miUe francs, répéta Moëser, et pour quand ? ^Tout de suite.

Moëser reprit tranquillemenl son chapeau et eo brossa les bords avec la manche de son paletot.

— EhbientfitMathilde.

— Tenez, Madame, dit Moëser avec une fausse bonhomie je n^aime pas refaser de rendre service à une cliente : je vous remettrai demain l'argent, seulement...

— Seulement, répéta madame Dargis.

— Seulement, continua Moëser en se levant, nous ferons un nouvel acte... nous sommes tous mortels, vous le savez, et on n'est pas un malhonnête homme pour prendre ses précautions.

— Expliquez-vous clairement.

— Mademoiselle Pauline est majeure, n'est-ce pas?

— Depuis un mois.

— Eh bien I elle voudra bien ajouter sa signature à la vôtre^ de cette manière j'aurai entre les mains un engagement régulier, qui pourra faciliter à l'aveair nos petites opérations.

— Soit, dit madame Dargis en faisant un effort sur elle-même, Pauline signera.

—Demain à quatre heures vous aurez l'argent.

— Pas avant ? fit Mathilde en arrêtant le juif par le bras.

— Guère avant, il me faut le temps de trouver les fonds.

— C'est vraiment fort ennuyeux, reprit-elle, et je

ne sais comment je ferai d'ici là : il me restait cent francs, que je viens de remettre à Bastien pour aller me louer une loge à l'Opéra. Qu'est-ce que vous avez sur vous, Moëser?

Le juif fouilla dans la poche droite de son gilet et en tira trois louis.

— Trois louis, dit-il humblement, je me croyais plus riche, et il fit le geste de remettre l'argent dans sa

poche'.

Une teinte rosée colora le front et les joues de la

veuve.

—Je ne me gène pas avec vous, dit-elle en faisant un effort pour sourire, je prends vos soixante francs Moëser : je pourrais en avoir besoin ce soir.

Les petits yeux gris du juif brillèrent d'un reflet irisé, et sa bouche décolorée grimaça de nouveau.

Il posa les trois pièces d'or, sur une des tablettes de l'étagère, entre un Chinois émaillé et un caniche de verre soufiQé.

C'était dire finement que l'or pouvait être considéré, ce jour là, comme une curiosité dans la maison : l'intention n'échappa pas à Mathilde.

—Je ne vous connaissais pas ce Diaz, reprit Moëser en prenant son pince-nez, pour regarder une petite toile accrochée au miUeu d*un panneau.

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Une bacchante endormie et pen vêtae... c^est prodigieux de ressemblance.

—De ressemblance? répéta Mathilde en cherchant à comprendre.

•—Oui, dit Moëser, c'est ma nièce iElia qui a posé sous ce costume.

—Sans ce costume, vous voulez dire.—

— Ah t c'est une belle fille allez que ma niëce^ et il n'y a pas à Paris un plus beau modèle.

— Votre nièce pose dans les ateliers? dit Mathilde avec une grimace de dégoût.

— Elle posait du moins, mais M. Jean Revel lui a promis de la faire entrer au théâtre .

—Alors, bonne chance 1 je prendrai une loge quand elle débutera. A demain, Moëser.

— A demain, Madame I

Et Moëser après s'être incliné, ouvrit la porte et disparut.

Il venait de conclure une affaire d'or.

Quant à Mathilde Dargis, elle ruinait sa fille avec une merveilleuse placidité de conscience.

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