PORTRAIT A LA PLUME ET AU PASTEL
Madame Pâturai et sa demoiselle s^étaient distinguées ce jour-là, dans le nettoyage et le rangement de l'atelier de Jean Revel.
Les fauteuils avaient été essuyés et brossés, les glaces lavées à Pesprit de vin, et les tapis battus dans la
cour.
Les portières relevées par les embrasses de soie affectaient les plis les plus accadémiques ; et de gros I)ouqaets de dalhias jaillissaient des cornets du Japon posés sur la cheminée.
M JEA^ QUI PLEURE
Jean Rerel qui attendait madame Dargis et sa fille, Tonlajt que ces dames eassent aussi bonne opinion de son intêneor, que de son talent.
Un châssis tenda était posé snr le chevalet, et la boite de pastels ouverte sor une table de chêne à pieds tors.
Ces préparatifs achevés, Revel endossa sa vareuse de flanelle la plus neuve^ et tailla ses crayons en attendant.
De Brannes lai avait dit que le portrait qu'il aurait à faire serait celui de la fille aînée de madame Dargis ; mais il g*était abstenu de loi donner d'autres détails sur son modèle.
Revel ne savait donc pas si mademoiselle Pauline Dargis étiit petite ou grande, sévère ou gaie ; et enfin sises cheveux étaient bruns, blonds ou roux.
A deux heures et dix minutes, le timbre de l'antichambre se fit entendre.
Madame Pâturai annonça madame Dargis.
Revel offrit des sièges, et s'excuèa du dérangement qu'il causait à ces dames, en les laissant venir chez lui.
En cinq minutes, toutes les questions relatives au portrait à faire, étaient complètement résolues.
Revel demandait mille francs pour exécuter le portrait en pied et de grandeur naturelle de mademoiselle Pauline Dargis.
Madame Dargis ne marchaDda pas.
Revel posa sur son chevalet un châssis de plus grande dimension, pendant que mademoiselle Henriette aidait sa sœur à se débarrasser de son mantelet et de son
chapeau.
Madame Dargis avait pris un album sur la table, et s'était assise dans un fauteuil.
— Pardon I dit-elle, sans lever la tête, j'aimerais assez un fond de campagne , un parc , si c'est possible , avec une balustrade de pierre sur le premier plan : vous savez , des tons clairs et vaporeux.
Revel se mordit les lèvres pour dissimuler un sourire malicieux.
— Permettez, Madame, dit-il doucement , si j'avais à exécuter le portrait de mademoiselle, (il désigna Henriette) qui a les cheveux blonds cendrés et les yeux bleus, je n'hésiterais pas à suivre votre conseil; mais je crains bien de ne pouvoir vous faire les mêmes concessions pour ce travail.
— Eh bien ! faites selon votre inspiration , reprit Madame Dargis tout en continuante tourner les feuillets de l'album.
Jean Revel approcha de Pauline une grande chaise de bois sculpté, sur le dossier de laquelle la jeune fille appuya son bras gauche. Il lui indiqua ensuite une altitude simple et vraie , disposa quelques plis et quelques rubans de la robe, regagna son chevalet, prit
brafement un porte-crayon chargé de fusin, et regarda son modèle avec les yeux du corps et de l'âme.
Les yeux du corps lui montrèrent une belle jeune fille d'une angélique beauté. Ceux de l'âme , ou pour mieux dire son intuition artistique, lui fit deviner sous ce frais et doux visage, une âme poétique et exaltée.
Au premier coup de crayon qu'il donna , il sentit comme une douce chaleur lui monter au cœur : un sourire de plaisir éclaira son visage.
Il comprenait qu'il devait faire une œuvre remarquable , avec un semblable modèle.
Or, pendant que notre ami Revel esquisse , à grands traits , l'ensemble de son portrait ; ébauchons le nôtre à la plume.
Pauline était grande et svelte, sa taille souple, ronde et cambrée : ses épaules et ses bras d'un contour admirable.
Une ^plendide chevelure d'un noir bleu, ondoyait sur ses tempes, et s'enroulait derrière son col en torsades soyeuses.
Ses yeux brun foncé, d'une expression calme et
rêveuse, s'attachaient sur vous avec une fixité pleine
de douceur et de rêverie. De grands sourcils noirs dont
l'arc se relevait vers les tempes, un nez légèrement
aquilin, et de petites lèvres carminées. L'ovale de la
figure , un peu mince par le bas , et la disposition des
sourcils, donnaient enfin à sa physionomie une expression pleine de finesse et de malice.
Un petit zézaiement, ou plutôt une prononciation légèrement anglaise , loin d'être un défaut chez elle ; ajoutait une naïveté enfantine , un charme irrésistible à ses paroles, en rompant le caractère un peu sévère de sa beauté.
En une heure , Revel eut esquissé entièrement Tensemble du portrait.
Ce premier dessin était d'une grande hardiesse de mouvement.
— Reposez-vous, Monsieur, dit Pauline en souriant, vous êtes plus fatigué que moi.
Revel remercia du regard la jolie enfant, et pendant qu'elle s'asseyait sur sa chaise , il se laissa tomber sur le divan pour juger de loin de l'effet de son œuvre.
— Voyez-donc, maman, comme c'est déjà avancé , dit Henriette en se penchant sur l'épaule de sa mère.
— Oui , dit Mathilde en prenant son lorgnon, cela ne ressemble pas encore ; cela viendra : mais je ne comprends pas l'utilité de ces grosses barres , couleur de brique.
— Je ne suis qu'une écolière en fait de peinture , reprit Pauline en reg^irdant l'artiste, mais je pense que monsieur Revel a l'intention de peindre ce portrait dans la manière de Van-Dyck : ses dessous semblent l'indiquer du moins.
— Oai , Mademoiselle , dit rarlisie un peu surpris de celle réflexion; en montant le ton des vêlements, des accessoires el du fond : la tête se détachera en clairobscur.
— C'est que ma fille s^occupe aussi de peinture ^ interrompit madame Dargis avec importance.
— Vraiment I — Alors, si j'ai besoin d'un conseil, je saurai à qui m'adresser.
— Hélas l je suis déjà assez embarrassée pour moimême, quand je veux faire une pauvre petite aquarelle d'après nature.
— Ah ! c'est l'aquarelle que vous faites , Mademoiselle; un genre charmant.
— Celui qui souffre le plus la médiocrité , reprit humblement Pauline. Ce n'est pour moi, qu'un simple passe-temps , quand nous allons à la campagne; un prétexte pour barbouiller des albums en voyage.
— Je suis certain que vous mettez trop de modestie dans vos paroles, Mademoiselle.
— Certainement, dit Henriette en s'approchant, ma sœur fait de très-jolies choses ; seulement elle n'est jamais satisfaite de son travail.
— Alors je ne doute pas qu'il n'y ait, dans les cartons de mademoiselle, de très-bonnes études.
J'ai, par expérience, une excellente opinion des artistes qui doutent d'eux-mêmes, et qui fout bon marché de leurs œuvres.
ET IBAN QUI WT 69
— Eh bien I fit Pauline , je vons apporterai quelques croquis, et nous verrons si vous persisterez dans votre bonne opinion. — J'y gagnerai toujours de bons conseils, et une critique éclairée.
— Je vous promets d'être sincère , dit gaiement Revel , je serais trop embarrassé pour trouver des compliments qui ne seraient pas mérités.
Maintenant je suis tout à votre disposition , Mademoiselle , continua-t-il en se rapprochant du chevalet. Pauline se leva et reprit la pose.
— La tête un peu plus tournée vers moi , dit le peintre, en commençant à indiquer les ombres avec les terres et les laqms.
Madame Dargis ferma l'album pour prendre un journal, pendant que mademoiselle Henriette s'asseyait devant le piano.
— Le piano né vous gênera pas ? fit la jeune fille , en se retournant.
— Au contraire, Mademoiselle, dit vivement Revel, j'adore la musique^ et c'est une joie pour moi quand mes amis veulent bien se mettre au piano. Le travail que je fais en les écoutant , est toujours heureux.
— Vous êtes musicien , monsieur Revel ? demanda madame Dargis.
— Hélas I non, madame, fît Jean, j'accompagne tout au plus une romance ; et encore faut-il qu'elle soit d'une facilité élémentaire.
— Ma fille a un véritable talent , continua madame Dargis.
— Mais oui, dit Rev6l en écoutant le quadrille que mademoiselle Henriette avait attaqué avec une sûreté , et une vigueur remarquables.
— C'est de Pauline dont je parle , reprit madame Dargis.
Un nuage de tristesse assombrit les traits de Pauline.
— Ma sœur est au moins aussi forte que moi, dit-elle, et d'ailleurs je suis son aînée de deux ans , et, ai eu plus de temps qu'elle à donner à cette étude.
Revel comprit tout de suite que mademoiselle Pauline était l'enfant de prédilection de la femille : et ce que celte préférence avait de douloureux pour la pauvre Henriette.
Madame Dargis eut toutefois l'esprit de ne pas contredire sa fille.*
Henriette acheva son morceau , mais pour une oreille même peu exercée, il était aisé déjuger que l'exécution du final laissait beaucoup à désirer.
Pauline regarda sa sœur avec une expression si douce et si triste, lorsqu'elle regagna sa place, que le jeune homme en fut profondément ému.
— Allons, ^se dit-il. elle est aussi bonne qu'elle est jolie.
— Vous recevez beaucoup d'artistes ? reprit Mathilde en se renversant sur âon fauteuil.
— Non , dit Revel tout en continuant son travail y je ne vois gaère que monsieur de Brannes.
— Le jeune homme que vous m'avez envoyé ?
— Oui, Madame.
— Il est fort bien ce monsieur de Brannes, continua madame Dargis... que fait-il?
— Mais il vit de ses rentes, Madame.
— Ah I il est riche I
— Riche , non , mais il a de quoi vivre honorablement.
— Et c'est votre meilleur ami ? demanda Pauline en arrêtant sur le peintre un regard profond.
— Oui , Mademoiselle , reprit Revel avec élan , c'est mon meilleur ami , car il a pour moi la même estime et le même dévouement que j'ai pour lui. M. de Brannes est d'un caractère sérieux et concentré ; mais j'ai pu apprécier souvent, les qualités solides de son cœur et de son esprit.
— Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi , monsieur, ditMathilde en s'animant peu à peu ; je n'ai vu M. de Brannes qu'une demi-heure à peine, et cela m'a suflTi pour le juger 4el que vous venez de nous le aépeindre.
Ces caractères froids et réservés... me plaisent infiniment. C'est toujours un signe de distinction, et de race.
— Alors je dois avoir bien mauvais goût, dit étour-
diment; Henriette , mais je n'aimerais pas un mari qui, n'étant ni avocat, ni médecin , ni notaire , enfin ce que l'on est convenu de nommer un homme sérieux : aurait toujours la mine d'un procureur impérial, qui a condamné sa demi-douzaine de forçats dans la matinée.
Mathilde haussa les épaules, et regarda Henriette avec colère.
Mais d'un regard suppliant Pauline avait arrêté sur ses lèvres, une leçon cruelle devant un étranger.
La séance terminée , Pauline remit son mantelet et son chapeau , et la mère et les filles prirent congé du peintre , non sans lui avoir promis de revenir le lendemain à la môme heure. Au moment où Jean Revel fermait la porte du carré , il entendit madame Dargis qui disait d'une voix brève et impérieuse à mademoiselle Henriette :
— Vous apporterez demain votre tapisserie , de cette manière vous aurez une raison pour vous taire.
Jean rentra, s'assit sur la chaise qui avait servi à Pauline , et , les yeux fixés sur son ébauche , il se mit à réfléchir profondément.
Il ne connaissait guère le monde que par sa clientèle, et ses études physiologiques et psychologiques étaient fort peu avancées; cependant, avec son bon sens et sa droiture d'esprit , il comprenait qu'il y avait une anomalie pénible entre l'éducation première, et la condition présente de ces jeunes filles.
^Leton dégagé, les manières cavalières et jusqu'à la toilette prétentieuse de cette mère de famille : lui inspiraient de tristes réflexions.
Jean deBrannes était sorti, préoccupé et pensif, de chez madame Dargis.
Jean Revel était triste et inquiet , après le départ de sa nouvelle cliente.
Or, nous connaissons assez bien le caractère de ces
deux personnages, pour comprendre que cette préoc-
' cnpation et cette tristesse, avaient un mobile différent.
Au fond de Pâme, de Brannes se réjouissait du hasard heureux qui lui avait ouvert une maison agréable , et calculait froidement les chances d'une conquête digne de lui.
Le cœur généreux de Jean Revel, se serrait à la pensée que cette enfant si belle et si pure , était exposée à se perdre par l'orgueil, la vanité et la légèreté de sa mère.
Qui avait donc inspiré cette secrète espérance à l'un, et cette crainte à l'autre?
Jean de Brannes avait entrevu mademoiselle PauUne Dargis, et cela lui avait suffi pour la trouver remarquablement jolie.
Jean Revel venait de passer deuxjieures à la regarder, et avait compris tout ce qu'il y avait de séduction et de charmes, dans cette belle jeune fille.