ORAGE DU CŒUR
Kous donnerions à nos lecteurs, le bulfetin détaillé des dix séances que Jean Revel accorda à madame Dargis pour le portrait de sa fille , qu'ils ne seraient pas plus avancés pour cela.
Comme dans la chanson des Oies, cette scie importée de la villa Médicis, la seconde ressembla à la première, la troisième à la seconde et ainsi de suite. Constatons seulement que les bâillements et les soupirs d'ennui de Mathilde Dargis devenaient chaque jour plus larges et plus profonds; et que M. de Brannes,
qui était venu dès le second jour, en s'excusant de déranger son ami, et en demandant toutes sortes de pardons pour son indiscrétion, assistait régulièrenaent à toutes les séances.
Du moment où ses clientes acceptaient franchement la présence d'un tiers, Revel qui ne travaillait jamais mieux qu'au milieu du bruit et de Tanimation, était enchanté de trouver une distraction de plus.
Or, pendant que le pastel s'égrenait sous ses doigts,
de Brannes faisait à Mathilde de petits compliments
dans le style du marquis de Boufflers, se mettait au
piano et causait, tout en jouant, avec mademoiselle
PauUne et son ami Jean.
C'était d'ordinaire le moment que choisissait Matilde, pour s'endormir derrière son journal.
Quant à cette pauvre Henriette, depuis le jour où sa mère l'avait si vertement grondée, elle brodait silencieusement des manchettes pour sa sœur.
La charmante enfant, toujours empressée à mettre en relief les qualités et les talents de son aînée, avait apporté le carton qui renfermait les aquarelles de Pauline ; et Revel avait examiné avec une joie véritable ces petits paysages, qui sans être d'une exécution remarquable, dénotaient un sentiment profond de l'art, et une surprenante facihté.
Pas n'est besoin de dire, que de Brannes trouva
moyen de surenchérir, sur les éloges sincères que le peintre adressa à la jeune fille.
Comme on le voit, Tatelier de Jean Revel ressemblait assez au tableau du Décameron de Winterhaller.
De sympathique qu'il était d'abord à madame Dargis, de Brannes devint bientôt pour elle un garçon charmant, plein de cœur et d'esprit ; bref un peu moins qu'un ami, beaucoup plus qu'une connaissance.
Avec son expérience du monde, de Brannes avait parfaitement compris que, pour arriver au but qu'il s'élail proposé : il fallait gagner d'abord la confiance et l'amitié de madame Dargis , pour s'ouvrir la porte de son salon .
Toujours modeste et respectueux dans sa conversatioD, de Brannes mettait un soin tout particulier, à dissimuler devant son ami le sentiment qui le guidait : l'austère profession de foi du peintre, lui avait donné à réfléchir sur les résultats d'une confidence amoureuse.
De ?on côté, Jean Revel refoulait au plus profond de son cœur cet amour naissant, qui le jetait dans un trouble inconnu, et lui donnait par moment une tristesse contre laquelle sa joyeuse philosophie luttait en
vain...
Revel avait pour Pauline cet amour profond, respectueux et timide, qui n'a d'autre espérance que le mariage. — Cet amour que l'on n'ose presque jamais
avouer soi-même, parce que le monde a appris à ne le considérer que comme une affaire. Et que les affaires délicates se traitent beaucoup mieux par des tiers.
Riche, et d'un nom plus illustre, Jean Revel eut prié son ami de Brannes d'aller demander pour lui la main de mademoiselle Pauline ; mais dans son humble position, et avec les goûts de dépense et de luxe de madame Dargis , c'était s'exposer à un refus certain.
Le pauvre garçon se débattait au milieu des écueiis d'une question insoluble, bien résolu qu'il était à n'user que de moyens les plus honorables.
La galanterie de son ami, ses visites à l'atelier lui avaient bien donné un peu à réfléchir; mais connaissant de longue date le caractère du vicomte, et l'importance qu'il attachait à former des relations dans le monde, il n'avait plus vu dans cet empressement que ïe désir bien innocent de s'ouvrir une maison agréable, pour la saison d'hiver.
Maintenant comme nous voulons en finir une bonne fois avec ces comparaisons et ces rapprochements, qui reviennent sans cesse sous notre plume ; nous nous abstiendrons à l'avenir de ces parallèles fatigants.
Cependant cet état de choses ne tarda pas à se modifier, se perfectionner serait peut-être plus exact. Des bâillements et des soupirs, madame Dargis en était passée aux récriminations, et aux réflexions mal sonnantes.
« M. Revel n'avait demandé que qainze séances.
« M. Revel n'avait plus besoin de son modèle, pour achever les étoffes et les accessoires.
t On ne savait rien de plus ennuyeux que d'as- .sister aux séances d'un portrait : » et bien d'autres choses encore. Ce fut en vain que de Brannes chercha à lai faire prendre patience.
Hathilde Dargis connaissait trop bien le prix du temps^ pour accepter ses bonnes et mauvaises raisons. Son existence reposait en partie sur des opérations de la même nature que celle que nous lui avons vu traiter avec le juif Moëser ; ou sur le trafic des actions, qu'elle avait l'habileté de se faire donner par ses amis.
La perte d'une journée répondait donc pour elle à une perte d'argent... D'ailleurs Malhilde faisait encore nn autre calcul : le nombre de ses amis utiles, et de ses connaissances serviables , était incalculable; et ce n'était qu'en apportant une extrême exactitude dans sa correspondance du matin, et ses visites de l'après-midi, qu'elle cultivait ses relations, et maintenait son crédit dans les ministères, auprès des directeurs et administrateurs des grandes compagnies industrielles.
Partout enfin où il y avait quelque chose à espérer, on à gagner.
Du reste, madame Dargis ne se contentait pas seulement de mettre ses amis à contribution, elle écrivait fort bien à M. Mirés, qu'elle ne connaissait pas même de vue :
80 JEAN QUI PLSURE
« Cher Monsieur,
« J'espère que vous voudrez bien me comprendre pour cent actions, lors de l'émission de, etc., etc.
Or, comme elle ne se souciait pas de compromettre plus longtemps son avenir, pour un portrait, elle trouva un moyen ingénieux de concilier ses intérêts, avec l'achèvement de l'image de son enfant.
Ce moyen, parfaitement accepté dans les mœurs anglaises, consistait tout simplement à laisser mesdemoiselles Pauline et Henriette, sous la garde de Jean Revel.
Dans toute autre circonstance, Revel eût été flatté de cette marque de confiance : mais la présence de M. de Brannes, qui pouvait être une garantie pour Mathilde, devenait pour lui un sujet d'inquiétude.
Il avait charge d'âme, et comprenait toute la gravité de la responsabilité qui pesait sur lui.
S'en expliquer avec de Brannes, et le prier de suspendre ses visites : c'était éveiller en lui des idées qu'il n'avait sans doute pas, et se brouiller certainement avec un ami. D'ailleurs, madame Dargis ne lui avait pas donné mission d'en agir ainsi.
Observer et attendre, étaient les deux seuls partis raisonnables..
Il observa et attendit.
Or, il comprit bientôt que de Brannes aimait made-
moiselle Pauline Dargis ; et que Mademoiselle Pauline se troublait visiblement à la vue du vicomte.
— C'est bien, se dit- il, je n'ai pas le droit de me mêler de leurs amours, mais je n'en serai plus responsable à l'avenir.
L'homma disparaissant alors pour faire place à l'artiste: Revel^ immobile et muet, se remit au travail avec une sorte d'acharnement.
En une seule séance le portrait fut presque entièrement achevé.
Madame Dargis elle-même, s'extasia de la rapidité avec laquelle le peintre avait exécuté la dernière partie de son œuvre.
— Allons, dit-elle en souriant, encore deux ou trois séances, et l'encadreur pourra emporter ce portrait.
— Elles seraient inutiles, dit Revel, je n'ai plus besoin, d'avoir recours à l'obligeance de mademoiselle : il ne me reste plus que les étoffes et le fond à terminer ; si vous voulez bien me faire remettre la robe et le bracelet de mademoiselle Pauline, j'achèverai seul mon travail, qui sera après-demain à votre disposition.
Pauline pâUt légèrement, et lorsqu'elle s'approcha de •a glace, pour remettre son chapeau, il la vit échanger un regard chagrin avec M. de Brannes.
8t JEAN QUI PLEURE
— Merci, monsieur Revel, merci, murmura une douce voix à Poreille du peintre.
Reyel tourna vivement la tête.
Henriette était debout derrière lui, et le regardait en souriant.
— Merci de quoi, mademoiselle, murmura Jean.
— Allez, moi aussi j'ai compris, dit-elle,- en désignant le vicomte, qui tordait ses gants, avec une colère mal dissimulée.