EN PARTANCE POUR LE BRABANT
— Ah I te voilà enfin, s'écria Revel en voyant entrer ^lia dans l'atelier.
~ J'ai reçu votre lettre, juste au moment où je m'habillais pour venir vous voir.
Revel ouvrit des yeux énormes, et tourna plusieurs fois autour du modèle avant de répondre.
iElia était en grande toilette de ville.
— Ah ça ! fit-il enfin, tu as donc été au Fraver que t« voilà dans une tenue d'avant-scène, un jour de pre-
mière représentation. Combien de rangs de volanls, madame ?
— Trois, monsieur, dit iElia en faisant la révérence.
— Et de la Valenciennes à cinquante francs le mètre, continua Revel en inventoriant toujours.
— A soixante francs, réclama iElia en jetant son mantelet sur le dossier du fauteuil.
— Palsambleu I tu te mets bien, maintenant.
— N'est-ce pas?
— Est-ce avec tes appointements d'actrice, que tu as exécuté ce changemeat à vue.
— En grande partie.
— Conte-moi vite l'aventure.
— Qu'est-ce que c'est que des mots comme ceuxlà? dit iEIia en toisant le peintre avec une suprême impertinence.
— iElia, tu es splendide, fit Revel avec admiration.
— Pourquoi suis-je splendide ?
— Je te dis mon opinion, je ne la discute pas.
— Vous feriez mieux de me dire ce que vous désires^ de moi.
— Très-volontiers ; je voulais te prier de me poser les ajustements de ce portrait... et Revel retourna le châssis qui se trouvait sur son chevalet.
— Une jolie fille, dit Jllia en lorgnant le portrait de Pauline.
— N'est-ce pas ? reprit le jeune homme avec un so/irire de satisfaction.
— Oui, et vous avez fait là un beau portrait, Revel.
— Je l'espère, dit-il en regardant son œuvre avec complaisance.
— Aussi je serais désolée , après ce que je vous dois, de vous refuser le petit service que vous me demandez.
— Comment cela ?
— Vous savez bien que je ne pose plus maintenant.
— Je ne t'en aurai que plus d'obligation , dit-il en tirant de son bahut la robe et le bracelet de Pauline.
iElia passa dans la chambre de Jean, pour changer de toilette, et vint prendre ensuite la pose que Jean lui indiqua.
— STalntenant, dit le peintre en se mettant au travail, causons un peu de toi : qu'est-ce que tu as fait avec Gabriac ?
— Après m'avoir entendu chanter, M. Gabriac m'a dit que si je voulais partir pour Bruxelles, il avait un engagement pour moi.
— Bah! il t'a appris à jouer la comédie en une seule leçon? C'est un habile homme.
— Non, mais comme avant de poser dans les ate-
86 JEAN QUI PtBURE
tiers, j^ai joaé pendant dix-hnit mois aux BatignoUes et
à Montmartre ; il n'a eu qu'à me faire répéter quelques scènes au hasard pour me juger.
— Tu as été actrice? dit le peintre au comble de Pétonnement: Tu ne m'avais jamais parlé de cela.
— Oh ! dit iElia avec un soupir, c'est que cela me rappelait un souvenir assez triste... mais à présent que c'est passé, je puis vous raconter cette vieille histoire-là.
— Je l'écouterai avec intérêt, je te le jure.
— Eh bien ! dit-elle, après avoir travaillé longtemps seule, je débutai un beau soir à la banlieue , où j'obtins un succès véritable. Un an plus tard j'étais l'enfant chéri des habitués du théâtre de BatignoUes ; et j'allais signer un engagement pour le vaudeville, lorsque...
— Lorsque, répéta Revel, en voyant l'hésitation d'iElia.
— Lorsque je tombai amoureuse, comme une béte, d'un jeune homme qui venait assez souvent dans l'avant-scène du rez-de-chaussée.
— Un lion batignollais.
— Non, le fils d'un vieux colonel en retraite.
— Eh bien ! c'était une assez bonne affaire pour l'héritier du vieil Ajax.
— Non, dit iElia, car dans ma naïveté je voulais
avoir le bénéfice de ma sagesse» et de ma fortune ù venir.
— Ce qui veut dire? demanda Jean.
—Ce qui veut dire, reprit ^lia, que je refusai d'être la maîtresse de ce jeune homme, parce que je croyais qu'il m'aimait assez pour m'épouser.
— Oh I oh I c'était grave.
— Quand on aime on devient si absurde. Je pensais bonnement que ma réputation méritée de sagesse; que la dot que je pouvais apporter par mon travail, me feraient l'égale de la première bourgeoise venue ; et qu'enfin l'amour serait plus puissant que le préjugé.
Hélas I la désillusion ne tarda pas à arriver. Le colonel qui avait appris, je*ne sais comment, l'intrigue de son fils, m'attendit un beau matin à la sortie de la répétition.
— Pour te jouer la scène du père dans la Dame aux Camélias ?
—Pour me dire que j'étais une impudente drôlesse; que je voulais abuser de l'amour que son fils avait pour moi en lui faisant commettre une lâcheté... devant me trouver très-honorée qu'il voulut bien passer un caprice avec moi. Bref, il termina par me menacer de me faire fourrer à Saint-Lazare, si je continuais a iébaucher son fils.
—C'était un vil crétin, exclama le peintre.
—Non, dit la juive avec, cahne... c'était un brave
homme, esclave avant tont da préjugé, et ayant le bon esprit de ne pas mettre en balance Tarnoor désintéressé et sincère, avec les exigences da monde. On ne refait pas la société, voyez-vous, monsieur Revel, et ce n'est pas à nous de déclarer que ce qui est fait est mal fait. Il faut laisser les grands seigneurs s^allier aux jeunes héritières du faubourg Saint-Germain, les bourgeois épouser les filles des épiciers en gros, et les artistes rester garçon, quand ils ont le sens conmiun.
— Tu as raison, ma bonne fille, dit Revel avec chagrin, et dans cent ans les choses se passeront encore .de même. —Le plus sage est d'en prendre son parti, et d'en rire franchement.
. — Oui, dit iËliâ, on fait comme les poltrons, qui chantent pour lutter contre la peur — les lèvres rient, mais le cœur saigne et pleure. De chagrin, je quittai le théâtre pour me faire modèle d'atelier .
— Une singulière idée, que tu as eu là.
— Oui, dit ^lia, c'était un espèce de suicide... cela m'a fait un drôle d'effet le premier jour où j'ai posé... moi, qui n'aurais pas souffert que Ton me baisât la main huit jours auparavant. Mais c'est égal, le moyen était bon, car un mois après, je ne croyais plus à rien, et j'étais complètement guérie de mes idées de mariage.
Revel courba la tête, et demeura comme absorbé dans une pensée douloureuse.
— Enfin, dit-il après un silence, tu as bien fait de reprendre ta première carrière.
—Grâce à vous, monsieur Revel, aussi vous n'aurez pas affaire à une ingrate.
— Alors, tu vas à Bruxelles ? reprit-il.
— Oui, au théâtre Saint-Hubert; je suis engagée pour la saison, aux appointements de deux cent cinquante francs par mois : et mon oncle Moëser m'a prêté deux mille francs pour monter ma garde-robe de costumes.
— Enmiènes-tu ton amant.
—Non, fit iGlia en riant, je Tabandonne à son déplorable sort : Moêser a exigé cette rupture en me faisant l'avance des deux mille francs.
—Bah! et pourquoi^? demanda Revel.
—Parce que ce n'est pas sur mes appointements que je pourrai le rembourser ; et que la jalousie de ce pauvre Paul eut été un obstacle à mon avenir, .
—Très-bien, dit Revel;— ainsi tu tiens à rendre Pargent que tu dois à Moëser, et tu ne regrettes pas ton amant ?
—Non, dit iElia avec insouciance.
—Quand pars-tu?
—Dans huit jours.
— Eh bien nous voyagerons ensemble.
- Vrai I
— Très-vrai.
— Vous avez-donc des commandes là-bas ?
— Pas l'ombre d'une.
— Alors, c'est un voyage d'agrément ?
— Cela dépendra de toi.
— Comment? dit iElia en regardant le jeune homme avec un étonnement naïf.
— Oui, dit gaiement Revel; la solitude m'épouvante à l'étranger, et je t'avoue que je ne serais pas fâché de trouver une demoiselle de compagnie pour me promener le matin à la verle allée^ — manger des huitres d'Ostende, et des éperlans d'Anvers, et remplacer le soir la lecture des journaux du crû, par une conversation vive et enjouée. Eh tiens !... je ferais volontiers une avance de deux mille francs à la demoiselle de compagnie en question, si elle se nommait mademoiselle iElia, et avait un billet à ordre chez le père Moëser.
— Et dans le cas où mademoiselle iElia accepterait les offres de M. Jean Revel, ce dernier n'ajouterail-il pas un dernier article à son programme?
— Qn verrait là-bas.
— Ma foi je signe le traité sans condition, dit^Ëlia en tendant la main à Jean Revel.
— Et tu fais bien I
— C'est pour le coup que mademoiselle Olivia va m'arracher les yeux.
— Olivia...
— Oui, votre Espagnole...
—Il y a beau temps, ma foi, que nous ne sommes plus ensemble.
— Allons, n'en dites pas de mal, vous serez peutêtre enchanté de la reprendre un' jour. Dites donc?
— Quoi?
—Est-ce que vous ne trouvez pas qu'elle ressemblait un peu à cette jeune fille ?
— Qu'elle jeune fille?
—Eh bien, celle dont vous faites le portrait.
— Mademoiselle Pauline Dargis I s'écria Revel ,
quelle folie Est-ce qu'Olivia a jamais eu ce regard
doux et rêveur, cette petite bouche vermeille, et ces longs cheveux aux reflets nacrés... Est-ce que l'on peut comparer ses mains courtes et maigrelettes, avec ces belles mains blanches, aux doigts roses et fuselés .. Elle ressemble à ce portrait comme Grasset ressemble à Ophélia.
iElia releva sur le peintre un regard brillant et acéré, et comme Revel se penchait sur son chevalet, pour cacher la rougeur qui couvrait son visage, elle murmura doucement :
—Pauvre garçon! lui aussi il aime, et il souffre t Cinq heures sonnèrent à la pendule de l'atelier.
— Au diable 1 fll Revel en frappant du pied, j'ai encore pour deux heures de travail.
— Eh bien! dit ^Elia, qui vous empêche de continuer, rien ne me presse de m'en aller ; et si vous n'avez rien de mieux à faire, travaillez jusqu'à sept heures.
— Alors tu partageras mon diner?
— Volontiers; comme cela, ajouta-t-elle en riant, je commencerai dès ce soir, mes fonctions de demoiselle de compagnie.
— Fais vite la carte, dit Revel en lui donnant un crayon et une feuille de papier... La mère Pâturai ira la porter chez Bignon. Soigne le menu, c'est le moins qu'après quatre heures de pose, tu reprennes des forces.
Mlidi écrivit rapidement quelques lignes et plia le papier.
— Je parie cent sous que tu as demandé des écrevisses ou du homard?
—Non, cher Monsieur.. . vous avez perdu, à moins que le garçon ne lise homard pour pomard.
Revel ouvrit la porte de l'atelier, et se penchant audessus de la cage de l'escalier, souffla dans un petit cornet de chasse.
La portière monta prendre ses ordres.
A sept heures moins un quart, le portrait de mademoiselle Pauline Dargis était entièrement achevé.
C'était tout simplement le chef-d'œuvre de Jean Réveil un admirable portrait aussi fini que les pastels de Latour, aussi vigoureux que les crayons de MaréchaU