LE VIN DE SAINT-GEORGES
Madame Pâturai rentra bientôt dans l'atelier, pour
signaler le dîner qu'apportait un des garçons du café de Foy, et offrir ses services.
-~ Merci, madame Pâturai, dit la jolie fille, nous mettrons notre couvert nous-mêmes.
—Oui, reprit à son tour notre ami Jean en aidant ^lia à débarrasser la table, nous aurons l'air de jouer au pejlit ménage.
— Monsieur n'y est pour personne, demanda la portière avec un petit sourire béat ?
— Dis-donc, ^Elia?
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Madame Pâturai me demande si elle doit clore ma porte ce soir.
— Eh bien I dit la juive, est-ce que cela me regarde, moi!
— Consignez I madame Pâturai, consignez 1 cria Jean en se laissant tomber sur une chaise, et en commençant à servir.
iElia était assise sur le divan en face du jeune homme.
— Ah I mon Dieu I dit-elle en se reculant vivement.
— Qu'est-ce que c'est?
— Ily a quelqu'un sous la table.
— Bah! fit Revel en se penchant pour regarder. Tiens, dit-il, c'est un chien.
—Chassez-le vite.
— Usera entré à la suite du garçon, reprit Revei tout en caressant la tête fauve d'un petit épagneul de chasse, qui frétillait autour de sa chaise. lia une drôle de physionomie de chien, ne trouves-tu pas ?
—Je trouve qu'il est roux comme un écureuil, fit Mlidi avec une petite moue dédaigneuse.
— C'est qu'il est gai comme pinson, cet imbécile-là.
continua Revel en regardant le chien tourner après sa
queue.
—Si vous Hnvitiez à diner, il accepterait peut-être.
—Je l'invite ; il n'a pas de collier; ma foi, si on ne le réclame pas, je lui offrirai l'hospitalité sous mon toît.
-Elsionrafficlie.
— Ahl si on l'affiche, c'est autre chose.
-Ah!
—Cela fera cinquante francs d'impression perdue...
plus l'épagneul et la rédaction.— -Qu'est-ce qui lit les
affiches à présent ? c'était bon sous la république, gar-
* dons nos armes. — Bûchez /Allons, couchez-là, Alman-
zor, et attendez une pâture abondante et variée.
Le chien s'étendit sur le tapis en poussant un petit grognement de satisfaction.
— A propos, reprit Jean, si nous dinions. — Versemoi à boire.
iElia prit une bouteille, et remplit le verre du peintre.
— Fameux vin ! dit-il après avoir bu .. de la topaze fondue, comme l'on dit dans les romans.
— Oui, c'est du Saint-Georges, dit iElia en se versant également.
— Par Saint-Georges, c'était un vin trop généreux; il s'est dépouillé, dit Jean en regardant au travers de la bouteille.
—Je VOUS sers, n'est-ce pas? fit ^lia.
—Oui, je découpe comme un cflliégieiw
Les deux convives mangëreut silencieusement pendant quelques minutes ; et lorsque la juive reprit une seconde bouteille pour servir son hôte, les yeux du peintre se fixèrent sur les siens avec une singulière expression de rêverie et de tristesse résignée.
Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres âe la juive,
— Buvez, dit-elle en lui versant an plein verre de pomard.
—Tiens, dit-il après aveir bu, tu as changé de vin... voilà qui vous grise admirablement,
— Tant mieux, dit ^illia toujours sans lever les yeux.
— Pourquoi tant mieux?
gens qui vous entendraient, sans vous connaître, diraient: Voità an joyeux garçon qui n'a guère de soucis, et qui ne predd la vie que par son cAtë riant.
— Et ces gens-là auraient raison.
— Alors huvez, mon amil fil M\h avec bonté... buvez si vous avez le vin gai; car les larmes coulent sous ce masque de gaieté et d'insouciance qui couvre votre visage.
Buvez t SI vous avez honte de m'avouer, ayant voire raison, le secret que j'ai deviné.
Revel baissa la tète sans répondre , remplit et vida àe nouveau son verre.
—Voyons, parle, qne sais-tu? dit-il
£lia se leva, et après avoir repoussé la lable, prit doucement les deux mains de Jean Revel, et l'attira près d'elle sur te divan.
—Vous aimez mademoiselle Pauline Dargis, lui ditelle en Suant sur lui ses prunelles ardentes.
— Moi ! répliqua Revel en cherchant à lutter contre l'ivresse aui l'envahissait; — comment l'aimerais-je, ï partir avec toi, puisque ..
tre votre maîtresse? interrompit i£lia.
a Revel après une seconde d'hésitation, bien fait modèle d'ateher pour oublier, en devenir mon amant pour le iuis bonne fille, Jean, et j'acc
par intérêt, ou dans l'espoir de me faire aimer de vous un jour, mais parce que je sais que votre cœur est aussi bon, que votre âme est loyale et généreuse.
Vous ne m'aimerez pas, car je vous l'ai dit, je ne crois plus à rien : je n'aime rien.— Mais je suis belle, et les plaisirs des sens avec lesquels vous vous griserez plus sûrement qu'avec ce vin ; vous laisseront au réveil ce mépris de vous-même qui fera que, vous trouvant indigne d'un amour chaste (X pur ; vous reviendrez guéri de cette fièvre, qui a brisé d'abord votre volonté, et qui briserait un jour votre talent.
La nuit était venue peu à peu pendant cette conversation, et la lune en montant vers le zénith, laissait filtrer une lueur nacrée au travers des hautes verrières de l'atdier.
Lorsque Jean releva la tête pour répondre à ^Elia, il resta comme immobilisé dans une douce extase.
La juive était. accoudée sur le dossier de la chaise qui avait servi d'accessoire pour le portrait de Pauline; sa belle tête brune éclairée par les rayons argentés de la lune se détachait dans l'ombre comme une apparition fantastique.
Le costume, la coiffure, la pose, tout enfin faisait une réalité de l'illusion.
On eut dit le reflet vivant de Pauline Dargis.
— Oh! reste I reste ainsi f s'écria Jean avec passion, en tendant les bras vers elle.
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