‹ Jean RichepinChapitre 5 sur 15 · PREMIER DÉPART · texte numérisé non relu

PREMIER DÉPART

Quand s'entrouvrent les yeux des marguerites blanches,

Quand le bourgeon tremblant palpite au bout des branches,

Quand les lapins frileux commencent, le matin,

A sortir du terrier pour courir dans le thym,

Quand les premiers oiseaux chantant leurs chansonnettes

Fout dans le ciel plus pur vibrer leur voix plus nettes,

A l'époque où le monde heureux se rajeunit,

Les petits mendiants doivent quitter leur nid.

Ils sortent de la hutte où, comme des marmottes,

Ils ont dormi l'hiver auprès d'un feu de mottes,

Cependant que la mère attisait le brasier

El tressait en chantant des corbi lions d'osier.

C'est à vendre ces blancs hochets aux verts losanges

Qu'ils vont gagner leur pain, les pauvres petits anges.

Le père est mort depuis quatre mois. La maison

Est trop chère à louer, et pour cette raison

La mère che^ autrui va devenir servante.

On se retrouvera pour la saison suivante,

Quand on aura gagné quelque argent cet été.

En attendant, chacun s'en va de son côté.

Les petits prennent leur baluchon sur l'épaule

Et mettent leurs sabots au bout garni de tôle.

Et quand la mère, avec des sanglots dans la voix,

A baisé le dernier une dernière fois,

Ils parlent, se tenant par la main, d'un air grave.

L'aîné siffle un refretin pour paraître plus brave :

Mais il sent de gros pleurs lui rouler dans les yeux.

Il ne pleurera pas; car c'est lui le plus vieux,

Car le long des chemins voici qu'ils sont en marche,

El l'enfant de dou~e ans devient un patriarche.

Mais comme la famine les torture, comme partout ces malheureux se voient repousser, comme l'étape est interminable, sans le repos nécessaire au corps et à l'âme que la souffrance irrite, toute cette enfance devient vermine; le besoin prépare la moisson du vice, et

JEAN RICHHPIN I )

/. i h i s innocents, du coup, sont des vauriens. Ils ne pleureront pas; car V orgueil les commande, Et Venfant de douce ans devient un chef de bande.

Et cet enfant grandira jusqu'au crime. Tout ce roman du vagabond, toute cette épopée du misérable, Richepin l'a écrite avec une entraînante conviction; parfois la peinture affecte des tons d'une brutalité voulue, mais nous ne savons pas lui en vouloir. Il y a dans tout cela un tel accent de vérité!

Nous aimons moins les Quatre Saisons, où l'inspiration nous semble plus étroite; le poète se laisse aller à plus de fantaisie; on sent toute son habileté à faire le vers; mais le cœur se repose, le sentiment n'arrive pas naturel; on devine que tout ce chapitre a été fait pour compléter le recueil, et ce n'est qu'au moment où nous nous trouvons transportés hors la grand'ville que le poète se retrouve, devant le séduisant aspect de la neige immaculée.

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