LA NEIGE EST BELLE
La neige est belle. 0 pâle, o froide, ô calme vierge Salut! Ton char de glace est traîné par des ours, Et les deux assombris tendent sur ton parcours Un dais de satin jaune et gris couleur de cierge.
Salut! dans ton manteau- doublé de blanche serge, Dans ton jupon flottant de ouate et de velours Oui s'étale à grands plis immaculés et lourds, Le monde a disparu. Rien de vivant n'émerge.
Contours enveloppés, tapages assoupis, Tout s'efface et se tait sous cet épais tapis. Il neige, c'est la neige endormeuse, la neige
Silencieuse, c'est la neige dans la nuit. Tombe, couvre la vie atroce et sacrilège, O lis mystérieux qui t'effeuilles sans bruit!
Nous laisserons entièrement de côté le voyage Au pays des Largouji, qui ne saurait être pris au sérieux; ce n'est là qu'un jeu et il n'y faut voir rien de plus.
l6 LES POÈTES FRANÇAIS CONTEMPORAINS
Enfin nous voici à la dernière partie du livre, intitulée : Xous autres Gueux, c'est-à-dire les gueux de la pensée, les gueux de l'amour, les gueux des rimes; dans les strophes pleines d'affectueux souvenirs, le poète sait conter, sans amertume et sans regrets, ses longs hivers, où, dans l'étroite mansarde, le corps s'habituait à souffrir, tandis que l'âme jeune, généreuse, débordant de rêves, vivait ce beau printemps de la vingtième année, si fécond en surprises délicieuses! Et lorsqu'il s'est effeuillé ce printemps, la Chanson des Gueux s'arrête, ou mieux elle s'éloigne, et l'on ne peut plus la suivre. Les derniers refrains se perdent dans le lointain, et c'est à peine, si après la jeunesse envolée, on se sent encore troublé par quelques échos perdus et vagues.
Par ce premier livre, Richepin a forcé l'attention du public; certaines gens y ont cherché un aliment à leurs dispositions malsaines, ils ont commis une faute, et d'ailleurs ce n'était pas pour eux que le livre était écrit. Les autres, ceux qui voient sans jalousie surgir un talent, ceux qui savent gré aux hardis des efforts qu'ils font pour créer, les autres ont compris de suite à qui ils avaient affaire; ils ont eu le mérite d'encourager, les premiers, le nouveau venu, et c'est justement qu'ils l'ont sacré poète, bien qu'à l'heure actuelle il y ait encore nombre de gens pour lui contester ce titre.
Après la Chanson des Gueux, voici les Caresses^, un livre d'ardente passion, où le poète chante cette vieille chose, l'Amour; il s'agissait donc ici non pas de taire œuvre nouvelle, le sujet a défrayé la poésie depuis que le monde est monde, mais de rajeunir le thème ancien et d'en donner une expression qui s'accordât avec les idées actuelles. Or l'intrusion du naturalisme dans la vie contemporaine exigeait qu'un livre sur l'amour eut d'autres tendances, du moins apparentes,
i ) Maurice Dreyfous, éditeur.
que celles qui se trouvent marquées dans les œuvres d'une époque lointaine.
Prenons comme terme de comparaison les Quatre Saisons d'Ernest Feydeau, un curieux essai qui date de 1857, ct Que ^es jeunes d'aujourd'hui oublient trop. Ce livre est un poème en prose; le livre de Richepin est un roman en vers. Les Quatre Saisons forment une étude psychologique; les Caresses nous racontent un drame physiologique. L'un nous peint le délire de la pensée; l'autre s'en tient au délire des sens.
Feydeau, au début de son livre, écrit ces lignes : « L'un et l'autre « ils n'avaient rien que de pur. Aucun d'eux, s'il devait aimer l'autre, « ne pouvait redouter ni les larmes brûlantes des veux jaloux, ni « l'âpre colère des cœurs trahis. Ils étaient vierges, ils étaient libres. « Si jeunes encore, comment n'eussent-ils pas été libres? » Richepin au contraire grave ces vers à la première page :
L'amour que je sens, l'amour qui nie cuit, Ce n'est pas l'amour chaste et platonique,
Ce n'est pas l'amour des blondins pâlots Dont le rêve /Jolie au ciel des estampes.
C'est V amour qui rit parmi les sanglots, Et frappe à coups durs Vend unie des tempes.
C'est l'amour vivant, c'est /'amour humain.
Je serai sincère et tu seras folle,
Mon cœur sur ton cœur, ma main dans ta main
Feydeau, en ne donnant pas à son poème le langage rythmique du vers, a pensé faire un coup d'audace et satisfaire le goût réaliste, qui semblait déjà peut-être vouloir se faire jour en art. Richepin, en habillant son livre du précieux vêtement des strophes, a voulu faire une concession à ceux qui trouveraient son sujet trop prosaïque; il a voulu mettre un peu d'idéal dans son récit des manifestations physiques de l'amour, et enlever à son œuvre ce que le roman humain mêle
l8 LES POÈTES FRANÇAIS CONTEMPORAINS
de convention et de prétentieux mensonges à tout ce qu'il anime.
Lorsque Feydeau parle du Printemps, il songe aux ciels doux et bleus, pommelés de nuages gris, qu'un rayon de soleil timide dore aux bords; il fait chanter le vent languissant dans les branches que verdissent les jeunes bourgeons. Dans les sentiers étroits miroitent les flaques d'eau; et ni l'un ni l'autre des deux êtres innocents qui marchent embarrassés, côte à côte, n'ose rompre un silence rempli de secrètes inquiétudes et de tendres aspirations; c'est à peine si après une lente promenade, où dans les foins naissants, Avril résonne comme les cordes sensibles d'une harpe, où la rose s'étonne de fleurir et s'observe radieuse, où les pelouses sont baignées d'une tiède lumière, où les oiseaux réveillés essayent leurs trilles délicieux et les battements de leurs ailes blondes; c'est a peine si, fatigué de faire causer voluptueusement leurs regards, ////' ose baiser le bout des doigts quelle lui abandonne, pour qu'il y boive les gouttes de sang qu'une branche hérissée d'épines y fait perler.
Dans Floréal, Richepin laisse de côté toutes ces peintures; il étudie l'amour naissant nonaupointdc vue des rêves chastes qu'il lait éclore, mais au point de vue des désirs passionnels qu'il éveille. Les choses ne l'attirent qu'autant qu'elles lui parlent de l'objet chéri. Il n y a plus dans le monde qu'un être vivant, la bien-aimée, et toute la nature se résume en elle, comme en témoignent les distiques suivants :