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LA LUNE DE MIEL

Sans la femme, l'homme serait rude, grossier, solitaire. La femme suspend autour de lui les fleurs de la vie, comme ces lianes des forêts qui décorent le tronc des chênes de leurs guirlandes parfumées. Enfln l'époux chrétien et son épouse vivent, renaissent et meurent ensemble ; ensemble ils élèvent les fruits de leur union; en poussière ils retournent ensemble et se retrou verit ensemble par delà les limites du tombeau. Chateaubriand.

Transportez-vous au centre du canton de Bristol.^ Voyez-vous, dans l'épaisseur de la forêt, cette petite éclaircle de trente à quarante acres, encore parsemée de souches noirâtres ? Voyez-vous, au milieu, sur la colline, celte maisonnette blanche, à l'apparence pro* pretle et gaie ?

C'est là le gîte modeste de Jean Rivard et de Louise Routier.

La maison est meublée simplement, économiquement, maistôiTry ë'sl sfb ien Ta1nge7si^bpre,~srcîiTi%

* Cette seconde partie de Jean Rivard a été publiée pour la première fois dans le Foyer Canaclien,en 18G4.

qu'on reçoit en y entrant,comme un reflet du bonheuf de ceux qui l'habitent. Douze chaises de bois et un| couple de fauteuils ont remplacé les bancs grossiers cle la cabane primitive ; une table de bois de pin, d'une certaine élégance, recouverte d'une toile cirée, sert de table à dîner ; le lit large et moelleux apporté par Louise a remplacé le grâTSlTi des deux années précédentes; quelques lisières de tapis de catalogue, fabriqué à Grandpré par Louise Routier elle-même, couvrent le plancher de la petite chambre de compagnie. C'est aussi dans cette dernière chambre que se trouve le 6i//7e/ ou l'armoire contenant le linge de ménage.

La chambre à coucher des jeunes époux ne sedistingue par aucun meuble ou ornement superllu. A part le lit et l'armoire de Louise, undf couple^de ■ chaises et le mlrpijMindispensabléjon n ,y voit qu'un (petit bénitiei;et un crucifix en bois peint suspendus à la tête du lit, et un cadre modeste représentant la sainte Vierge et l'enfant Jésus.

Dans la salle à dîner, à part les chaises, la table et le garde-manger, on ne voit qu'une pendule qui peu avoir coûté de cinq à dix chelins, et la croix d tempéi'^wica, accolées sur la cloison.

Toute modeste cependant que soit cette habitation ' elle peut passer pour splendide comparée à celle h Jlu,'occupait Jean Rivard durant les deux premières j sn^ années de son séjour dans la forêt. m

\^r «J'entends d'ici le lecteur s'écrier : Quelle cruauté jM quel égoïsme de la part de Jean Rivard I Gomment '" jn'avait-il pas prévu que la jeune fille élevée dans une triche et populeuse campagne, entourée de parents affeclionnés, d'aimables et joyeux voisins, reculerai

d'effroi devant cette sombre forêt, devant ces souches lugubres et cette nature sauvage?

Détrompez-vous, lecteur ; la vue des grands arbres sur lesquels les yeux s'arrêtaient de tous côtés, la tranquillité de cette solitude, n'effrayèrent nullement l'imagination de la jeune femme. L'asile modeste qu'elle allait embellir par sa présence, et où elle devait gouverner en reine et maîtresse, était propre^gai, con^r table ; elle ne l'eût pas échangé contre la plus riche villa. D'ailleurs, qui ne sait que les lieux où l'ou aime ont toujours un aspect charmant?

On ne vit qu'où l'on aime et la patrie est là.

Il faut bien se rappeler aussi que Louise ne s'était pas mariée afin de mener pTùs facilement une vie frivole et dissipée, courir les bals et les soirées, et briller dans le monde par une toilette extravagante. t Je ne voudrais pas prétendre qu'elle eût perdu en se , mariant ce besoin de plaire et d'être aimé qui semble ^'VxS'Uf^ inné chez là femme ; mais elle avait fait un mariage/^ , ' .; d'inclination, ;.elle se. sentait aimée de celui qu'elle/ aimait, et cela lui suffisait pQur être heureuse. T

Jean Rivard l'aimait en effet de toute l'ardeur de ( son âme, cetta.jexine femme si belle, -si douce, si pieuse^ qui lui avait confié le bonheur de toute sa vie ; nTaïmait de cet^mour fondé sur l'estime autant que sur les qualités extérieures, qui loin de s'éteindre par la possession ne fait que s'accroître avec le temps.

On ne sera donc pas étonné quand je dirai que Louise, qui, antérieurement à son mariage, n'était jamais sortie de sa paroisse, n'éprouva pas le moins du monde cette nostalgie dont souffrent si souvent les personnes qui s'éloignent pour la première fois de

leur endroit natal. Elle pensait bien, il est vrai, a sa bonne mère, à son père, à ses frères et sœnrs, mais ce n'était que pour mieux éprouver la puissance du commandement divin : la jeune fille quittera son père et sa mère pour suivre son époux. Elle se sentait comme fascinée, comme irrésistiblement attachée à cet homme au coeur chaud, aux sentiments chevaleresques, qu'elle avait choisi pour son protecteur et son maître, et qu'elle désirait de tout son cœur rendre heureux. En entrant en ménage Louise s'empara du minfs- •y/tère de l'intérieur, exercé d'abord par notre ami J:^ /Pierre Gagnon, puis par la mère Guilmette, et elle en remplit les devoirs avec une rare habileté. Elle était aidée dans ses fonctions domestiques par l'annne servante de sa mère, la fille Françoise, qui, pour des motifs qu'on connaîtra plus tard, avait nonseulement consenti mais même demandé avec instance à suivre Mademoiselle ijouise dans le canton de Bristol.

^- — Durant les premières semaines qui suivirent son mariage, Jean Rivard se donna plus de bon temps qu'à l'ordinaire. Sa principale^ occupatioii fut de nettoyer les alentours de. sa demeure, de les enjoliver, de faire à l'intérieur diverses améliorations réclamées avec instance par la nouvelle ménagère. Il fit pareillement de chaque côté du chemin public et sur toute la largeur de sa propriété une plantation d'arbres de différentes sortes qui devaient plus tard orner, embellir et éprayer S''^,j|^riliyfr"^'^- 0^^ ^ déjà vu que Jean Rivard aimait beaucoup les arbres; il était même à cet égard quelque peu artiste. Il ne les aimait pas seulement pour l'ombrage qu'ils of-

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frent, mais aussi pour le coup-d'œil,pour l'effet, pour la beauté qu'ils d'onnent au paysage. C'est un goût malheureusement trop rare chez le cultivateur canadien, qui ne recherche en tout que l'utile, et qui souvent passera devant les plus beaux panoramas champêtres sans manifester la moindre émotion. Soit effet d'une nature plus artistique ou d'unesprit plus cultivé Jean Rivard faisait exception à la règle. Il mettait autant d'attention à bien tailler ses arbres, à disposer symétriquement ses plantations autour de sa demeure qu'il en accordait au soin de ses animaux et aux autres détails de son exploitation.

Parmi les travaux d'une utilité plus immédiate' auxquels il se consacra durant ces quelques semaines,/ fut le creusement d'un puits qu'il construisit à mi-^ ^ chemin entre sa fifrange et sa maison : ce puits qui|" fournissait en abondance nne eau claire et fraîche répondait aux besoins de la cuisine et servait en/ même temps à abreuver les animaux. /

Il construisit aussi un fouT"3e°moyenne grandeur^ Vw>^' qui devait remplacer le chaudron dans la cuisson du|\\

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pain ; ce four bâti en brique, avec un mélange de glaise et de mortier, ne lui coûta guère plus de deux ou trois jours de travail.

Tout en travaillant au dehors, Jean Rivard rentrait souvent à sa maison ; mais ce n'était que pour un instant ; à peine le temps de dire un mot ou de donner un baiser. Louise d'ailleurs pouvait le plus souvent raperceyoix..dë la fenêtre, et si son absence se prolongeait, elle-même allait le joindre et causer avec lui, tout eh continuant son travairdë'côutù're.

Jean Rivard était d'une bonne humeur constante ; nul souci n'assombrissait sa figure. Sous ce rapport

il était devenu l'égal de Pierre Gagnon, si ce n'esi que sa gaîté était moins burlesque et moins bruyan te,

II fgiit bien admettre aussi que notre jeune couple |>ossédait déjà en grande partie ce qui sert à co.nsti. tuer le bonheur. Unis par les liens d'une affection réciproque, parfaitement assortis sous le rapport de la fortune, de l'intelligence et de la position sociale, exempts d'inquiétudes sur les besoins matériels de la vie, pleins de santé, de courage et d'espoir, l'avenir leur «npparaissait sous les plus riantes couleurs, Tous deux se berçaient des illusions charmantes de la jeunesse et se promettaient de longues années de calme et de bonheur. Le séjour des cités, les richesses, les grandeurs, la vie fastueuse des hautes classes de la société n'auraient jamais pu leur procurer ce contentement du cœur,cette félicité sans mélange. Làj^ les éppiiXiie s'appartiennent pas; ils sont les esclaves des exigences sociales ; il leur faut recevoir. et rendre des visites, s'occuper sans cesse de détails de toilette, d'ameublement, de réception, vivre enfin beaucoup plus pour la curiosité publique que pour leur propre satisfaction.

Rien de tout cela ne préoccupait nos jeunes mariés, et on peut dire qu'ils étaient tout entiers l'un à l'autre. ■ Leur lune de miel fut longue, paisible et douce.

L'eXPLOITATIOxX.

Tu travailleras à. la sueur de ton front. I

■ Bientûl Jean Rivard se consacra avec plus d'ardeur A y y et d'énergie que jamais à la réalisation de son rêve l\ [x favori, la création d'un établissement digne de figu- 1 1 A rer à côté des jjIus beaux établissements agricoles du ■ . i pays.

Pour cela, on le comprend, il lui restait beaucoup . à faire.

Mais je prie le lecteur de ne pas s'épouvanter. Je" n'entreprendrai pas de raconter en détail les opérations agricoles de Jean Rivard. La vie de l'homme des champs est souvent pleine de charmes, mais il faut l'avouer, elle est généralement monotone. JLie^ travaux de la ferme se succèdent régulièrement comme les ç^uatre saisons de l'année. Les poètes ont beau v^ d'ailleurs nous entretenir de tous les charmes de la / • vie champêtre, des ravissants aspects des payages, de ( "^ la verdure des prairies, du murmure des ruisseaux, !\vJ' des parfums des plantes, du ramage des oiseaux ; ils / ontbeaunous parlerdeschants joyeux du laboureur, ( des animaux qui gambadent dans les gras pâturages, I des jattes de lait frais qui couvrent la table des moissonneurs dans les chaudes journées d'été, des fruits 1 vermeils qui pendent aux branches des arbres ; — il y a dans l'existence de l'homme des champs une partie toute matérielle, toute jpositive, où la plus riche imagination cherchera vainement un grain de poésie.

Je ne donnerai donc qu'une idée assez générale de la manière dont Jean Rivard conduisit ses opérations et des résultats qu'il en obtint.

Son plan de campagne était tracé depuis longtemps, il n'avait qu'à le suivre avec persévérance.

Il connaissait parfaitement chacun des cent acres de terre qui composaient sa propriété. 11 les avait mainte fois parcourus en tous sens ; il en avait même tracé sur le papier, pour son usage particulier, un petit plan indiquant la nature du sol, les ondulations du terrain, les différentes espèces de bois qui le couvraient. Ici c'était une colline, là un petit bas-fond qu'il faudrait conserver. C'est ce qu'il appelait coraplaisamment la carte de son royaume.

11 la regardait chaque jour avec un intérêt toujours croissant.

Après son mariage, cet attachement à sa propriété s'accrût encore davantage et devint une espèce de passion. Il n'eût pas échangé son domaine pour tous ^ . les trésors du Pérou.

V^ y Le cultivateur canadien ne fait rien sans consulter V^sa femme; c'est un des traits caractéristiques des y ) mœurs de nos campagnes ; et Jean Rivard était canadien en cela comme en tout le reste.

A peine les deux époux étaient-ils installés dans leur nouvelle habitation, que Jean Rivard s'empressa d'initier sa Louise à tous ses projets, de la faire confidente de toutes ses entreprises. ~'~ "

" Tu sais, lui dit-il entre autres choses, en lui montrant la carte de son royaume, tu sais qu'en me frayant, il y a deux ans, un chemin dans cette région inculte, j'ai juré qu'avant dix ans ce lot vaudrait au moins deux mille louis. Je tiens à faire honneur à

mes engagements. 11 faut que dans huit ans, tous n^s arbres que tu vois soient coupés, brûlés, et que leur cendre soit conver.Lie ejQ potasse; à l'exception toutefois de notre érablière et d'une étendue de quinze acresque nous garderons en forêt pour les besoins de la maison, pour le chauffage et pour la fabrication des meubles, outils ou ustensiles nécessaires à l'ex; plûitation de la ferme."

Jean Rivard se remit donc vaillamment à l'ou vrage, abattant, bûchant, brûlant, nettoyant chaque année plusieurs arpents de forêt. I

Pierre Gagnon, sur le compte duquel nous reviendrons plus tard, n'était plus assidûment à son service ; Lachance était allé s'établir dans une autre partie des cantons de l'Est; mais Jean Rivard avait pu sans peine se procurer les services d'autres bûcherons.

J'ai déjà dit les procédés de défrichement, les " fatigues, les misères qui y sont attachées, je ne reviendrai pas sur ce sujet ; je dirai seulement que les ressources de notre défricheur lui permettant désormais de se procurer au besoin l'assistance de plusieurs paires de bœufs et de quelques nouveaux ustensiles, le déboisement de son lot devenait une chose comparativement facile.

Grâce à sa force physique qui s'était considérable- j ment développée par l'exercice et à sa merveilleuse ', dextérité que l'expérience rendait de jour en jour plus s surprenante, il ne craignait plus de succomber sous / le poids du travail, et sous son habile direction, tout ) marchait avec une- rapidité, une régularité reraar- | quables.

En outre, depuis que Jean Rivard avait pour charmer ses loisirs une compagne intelligente et affec-

Mes

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donnée, la vie ne lui semblait plus auièsi rude. Lorsque, après cinq ou six heures de travail, il retournait à sa maison, et qu'il apercevait de loin sur le seuil de sa porte sa Louise qui le regardait venir, ses fatigues \ s'évanouissaient ; il rentrait chez lui l'homme lépliM' Vheiireux de là terre. ^ "^'•^

/^Son habitation lui semblait un petit paradis ter- ^stre.

Environ un an^ après son mariage, par une nuit sombre et orageuse, une voiture partie de la maison de notre défricheur se rendit tout d'un trait à celle du père Landry, d'où elle ramena madame Landry. Et le lendemain matin on apprit que madame Rivard avait mis au monde un fils.

C'était pour les jeunes époux l'accomplissemeut de leurs vœux, le complément de leur bonheur. La mère désirant que son enfant fût baptisé sans retard, il fallut le transporter à trois lieues de là, au village de Lacasseville.

Il n'est pas besoin de dire que Louise se consacra tout entière au soin de son nourrisson. Pendant ; plus de trois mois il ne vécut que de son lait. Jour i et nuit elle était attentive à ses besoins ; à son moin- ; dre mouvement, elle volait au berceau. Avec quel bonheur elle arrêtait ses yeux sur cette figure dont i la beauté,aux yeux de la jeune mère, égalait celle des \ anges ! Avec quelle indicible jouissance elle le / voyait chaque jour croître et se développer !

Ses beaux grands yeux noirs s'épanouirent peu à

peu. Au bout de quelques semaines il commençait

à sourire et à gazouiller, musique si douce aux

oreilles d'une mère 1

Que d'heures délicieuses les jeunes époux passèrent

n semble à aimer et contempler ce premier fruit de îLir amour !

Grâce aux soins maternels, à la bonne constitution u'il avait héritée de ses parents, et à l'air vivifiant e la foret, le petit Louis grandit plein de vigueur et e sanlé. /

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