‹ Jean RivardChapitre 26 sur 37 · RIVARDVILLE · texte numérisé non relu

RIVARDVILLE

Pendant ce temps-là, le canton de Bristol, et en articulier l'endroit où s'était établi Jean Rivard, \ lisait des pro g rèsxQJXUU:qiiabIes. j

Une des choses les plus intéressantes pour l'obser- j ateur intelligent, surtout pour l'économiste et j homme d'Etat, c'est, à coup sûr, l'établissement \ raduel d'un canton, la formation d'une paroisse, \ 'un village, d'une ville.

De môme qu'on voit l'enfant naître, croître et sel évelopper jusqu'à ce qu'il soit devenu homme, dei^^ ]ême Jean Rivard vit au sein de la foret vierge les'?" .abitalions sortir de terre, s'étendre de tous côtés, et )rmer peu-à-peu cette populeuse et florissante paoisse qui fut bientôt connue sous le nom de Rivard-' ille.

'a peine le canton comptait-il une centaine de, abanes de défricheurs qu'un grand nombre de] amilles arrivèrent des bords du Saint Laurent pour 'établir en permanence dans cette nouvelle contrée. )n vit arriver tour-à-tour l'ouvrier, faisant à la fois 3s fonctions d'entrepreneur, de constructeur, de leublier, de maçon, de voiturier ; le cordonnier, le,'

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/ forgeron s'aidant d'abord de la culture de quelques ^^ arpents de terre ; le petit négociant, détaillant pour ; la commodité des nouveaux colons, la farine, le lard, \ les pois et des choses moins indispensables, comme • pipes, tabac, allumettes, bouts de rubans, et recevant ; en échange grains de toutes sortes, bois de sciage et \ de chauffage, cendre à potasse, œufs, volailles, etc., Iqu'il revendait à son tour dans les villes ou villages ivoisins.

Les notes suivantes extraites de diverses lettres adressées de temps à autre par Jean Rivard à ses frères ou à ses amis donneront une idée de celte immigration graduelle dans la forêt de Bristol.

" 20 Juillet— Va nouveau colon, Pierre Larose, est arrivé ce matin dans l'intention de s'établir ici. Use propose de cultiver, et de faire du bardeau. II prétend pouvoir faire ces deux choses à la fois. Tant mieux. La fabrication de bardeau estune excellente industrie. Nous avons la matière première" sous la main, et d'ici à longtemps cet objet de consommation sera en grande demande dans notre localité. 11 est même probable qu'on pourrait l'exporter avec avantage."

" 14 Acût.—Dn ouvrier, fabricant de meubles, est arrivé hier du district des Trois-Rivières dans le dessein d'acheter un lopin de terre. Il a trois garçons qui grandissent, il veut en faire des cultivateurs. En même temps qu'il défrichera et exploitera son lot de terre, il fabriquera, dans sa boutique, tous les articlg^ d'ameublement qui pourront se vendre ici ou dans les 'environs, tels que chaises, lits, tables, sofas, etc. Les matériaux ne lui coûtant rien, il prétend pouvoir fabriquer ces objets à bien moins de frais qu'à la

ville. "Avec raa^terre et ma boutique," me dit cet homme, "je suis à peu près sûr de ne jamais perdre de temps»^' Ces seuls mots m'ont donné de lui une idée avantageuse et je souhaite de tout mon cœur qu'il devienne un des nôtres."

'■'■ 25 Août — Encore un ouvrier qui vient grossir notre colonie. M. J. B. Leduc, charron, vient d'acheter un lot à environ un mille d'ici. 11 veut cultiver, avec ses enfants, en même temps qu'il exercera son métier de charron, quand l'occasion s'en présentera. Nous avons dans notre canton un grand besoin de voitures de toutes sortes, et je suis sûr que M. Leduc aura peine à répondre aux commandes qui lui viendront de tous côtés.

M. Leduc me parait un homme intelligent et fort respectable, et je suis heureux de le voir s'établir au rr -->,^ milieu de nous." j^""""*^-^

"2 Septembre. — J'ai reçu ce soir la visite d'un».' jeune homme de Montréal, qui désire s'établir iciij' ^.T comme march^md. Il me parait assez intelligent,)! ;»^ mais je" n'ai jpashésitë à désapprouver son projet..^. ^ Nous avons déjà deux petits négociants dans le y canton de Bristol, c'est assez; c'est même trop pour.\ -^^ le moment. Avant d'échanger, il faut produire. Une/ ^\>^ des causes de la gêne dans nos campagnes, c'est le^ .^ ^' trop grand nombre de commerçants. Les cultivateurs v^- v y trouvent trop facilement le moyen de s'endetter, enjl s," faisant l'achat de choses inutiles. Le marchand, s'illl^!5\^ n'a pas un grand fonds d'honnêteté ,vendra ses mar 1 1 chaudises à un prix exorbitant ou prêtera à gros 1 ^r intérêt, ruinant ainsi, en peu d'années, d'honnêtes jX. ^>'

pères'de famille qui mériteraient un meilleur sort.

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\ '^ \0 Septembre. — Ouf! quel ennui! voilà un ira-' V^^ portun, qui, sous prétexte de me demander conseil^ * Vf^ sur le projet qu'il a de s'établir dans le canton, mç, "* fait perdre près d'une heure à me parler de chevaux.

^ Avec quel enthousiasme il m'a raconté l'histoire de tous les chevaux qu'il a achetés depuis qu'il est au monde ! C'est, je suppose, un maquignon de profession. J'espère au moins que notre canton n'aura pas l'honneur de compter ce maquignon au nombre d ses habitants."

" 6 Octobre. — Oh! certes, voilà que notre localiti devient célèbre ! Un docteur vient s'offrir pour soigner nos malades! .Jusqu'à présent nous avons d courir à Lacasseville chaque fois qu'il a fallu avoi un médecin, ce qui n'est pas arrivé très-souvent, Die merci! Madame Landry qui a prêté volontiers so assistance aux femmes, a presque toujours remplacé' le docteur. Quoique je ne ressemble guère au grand' Napoléon, soit dit sans vouloir démentir Pierre Gagnon, je pense comme lui que le monde n'en irait f^" pas plus mal, s'il n'y avait pas autant de médecins. ^ ^ Le bon air, l'exercice, la diète sont les meilleurs • "^médecins dans les trois quarts des maladies. Je ne ^^ puis cacher toutefois qu'un chirurgien habile ne serait pas inutile dans une place nouvelle comme la nôtre, où des accidents de diverses sortes, fractures de membres, brûlures, coupures, arrivent au moment où on s'y attend le moins.

^^ " Je n'ai donc pas rejeté les offres de notre jeune (tr \ postulant; mais après lui avoir exposé le peu de ; ressources de notre canton, l'état de gêne de la ^plupart des habitanis, je l'ai engagé à prendre un lot de terre, et à cultiver tout en exerçant son art, chaque

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^ <l.erw4.^>J\lL ECONOMISTE. ^ 19

)ig que l'occasion s'en présentera. Il m'a paru oûter assez bien ce conseil, et je ne serais pas irpris de voir avant peu le canton de Bristol sous la potection d'un médecin."

Ces quelques extraits nous fout comprendre le mouementde la colonisation dans cette région livrée aux

ras des défricheurs. Huit jours se passaient à

eine sans que le canton de Bristol fût le théâtre

.'un progrès nouveau.

Le médecin en question ne tarda pas à s'établir

ans le voisinage de Jean Rivard. Mais un autre

iiersonnage, dont nous devons dire quelques mots, migra aussi vers cette époque dans le canton de Jristol, sans toutefois prendre conseil de Jean Kivard. il venait d'une des anciennes paroisses des bords du feaint Laurent, d'où sans doute on l'avait vu partir lans regret, car il était difficile d'imaginer un être plus maussade. QjT'était l'esprit de contradiction. ncarné, le génie de l'opposition en chair efgy i*?^,^ - Juoiqu^n approchât de la quarantaine, il n'avait mcore rien fait pour lui-même, tous ses efforts ayant ité employés à entraver les mesures des autres. Il ivait gaspillé en procès un héritage qui eût suffi à le endre indépendant sous le rapport de la fortune. >a. manie de plaider et de contredire l'avait fuit surlommer depuis longtemps le Plaideur ou le Plaideux^ t on le désignait communément sous l'appellation

e Gendreau-le-Plaideux.

AuUèu de se réformer en vieiUrssant, il devenait e plus en plus insupportable. Contrecarrer les dessins d'autrui, dénaturer les meilleures inteii^ioiis, uire à la réussite des projets les plus utiîesTs'agiter, rier, tempêter, chaque fois qu'il s'agissait de quel-

^qu'uii OU de quelque chose, telle semblait être aa'

mission.

^ Hâbleur de première force, il passait ses journées ' à disserter à tort et à travers, sur la politique d'abord, puis sur les affaires localeset municipales, les affaires! ' d'école, les affaires de fabrique, et si ces projets lut' I faisaient défaut, tant pis pour les personnes, c'étaienl elles qui passaient au sas de sa critique. ||

Dans la paroisse oii il demeurait avant d'émigrer a Bristol, il avait été pendant vingt ans en guerre avec ses voisins pour des questions de bornage, de dèù vert, de cours d'eau, pour de prétendus dommagi causés par des animaux ou des volailles, et po mille autres réclamations que son esprit fertile plaisait à inventer.

. Ces tracasseries qui font le désespoir des gens pai- \ sibles étaient pour lui une source de jouissances. Il se trouvait là dans son élément. Une église à bâtir, un site à choisir, une évaluation à faire, un chemin public à tracer, une école à établir, des magistrats || faire nommer, des officiers de voirie à élire, toutti / ces circonstances étaient autant de bonnes fortunes pour notre homme.

Un fait assez curieux peut servir à faire comprendra^ jusqu'à quel point cet individu poussait l'esprit d contradiction. En quittant sa paroisse natale, où avait réussi, on ne sait comment, à se faire élii conseiller municipal, il refusa de donner sa démissio en disant à ses collègues : je reviendrai peut-être I en tous cas, soyez avertis que je m'oppose à tout ci \c[uj^se fera dans le conseil en mon absence.

C'était là l'homme que Jean Rivard allait avoir combattre.

lîCONOMI&TE- ■ ^ . > 21

Jean Rivard, comme on le sait déjà, n'était pas lépourvu d'énergie, il ne se laissait pas d'ordinaire îécourager par les obstacles. Mais bien qu'il eût fait •ésolûment la guerre à la forêt, il n'était pas ce qu'on ippelle un ferrailleur; il ne combattait pas pour le )laisir de combattre ; toute opposition injuste, frivole, e chagrinait, parce qu'elle était à ses yeux une cause le faiblesse. Rien au contraire ne lui donnait autant le satisfaction que runaniraité d'opinion sur une V ' juestion quelconque. --__\ ..;

L'union, l'unioiij disaiJL41 sansjçsse, c'est elle qui h?*^ ^z\. [ait lafôrcé deS-.gjDjCifités^. comme elle fait le bonhetu^ ./^ les familles. \f

Il ne redoutait rien tant que de voir la discorde s'introduire dans la petite communauté qui était venue dans cette forêt chercher la paix et le bonheur.

Il eût donc indubitablement préféré ne pas avoir le iToisinage de Gendreau-le-plaideux ; mais il lui fallut Dette fois encore faire contre fortune bon cœur et prendre son parti de ce qu'il ne pouvait empêcher.

Une circonstance, assez peu importante au fond, lui révéla bientôt les ennuis auxquels il devait s'attendre dans les questions d'une portée plus sérieuse.

On se rappelle qu'à l'époque des amours de Jean Rivard et de Louise Routier, la localité qu'avait choisie notre héros pour y faire son établissement était quelquefois désignée sous le nom de Louiseville.

Cette appellation pourtant ne fut jamais guère en usage que dans la famille ou le cercle intima de Jean Rivard. Le plus souvent, lorsqu'on parlait de cette partie du canton de Bristol, on disait tout bonnement " Chez Jean Rivard," ou '^ Au Ruisseau de Jean Rivard," par allusion à la petite rivière qui traversait le lot de noire défricheur. 3

Mais depuis que Jean Rivard n'était plus seul dans la localité, ces dernières appellations paraissaient insuffisantes.

Il fut donc proposé, dans une assemblée qui eut lieu un dimanche après la messe, et à laquelle assistaient la plus grande partie des habitants du canton, qu'à l'avenir cette localité portât le nom de " Rivardville."

" Je sais bien," dit, dans une courte allocution, le

père Landry, président de cette assemblée, "je sais

.bien que nos enfants n'oublieront jamais celui qui le

premier s'est frayé un chemin à travers la forêt du

'canton de Bristol. C'est à lui qu'ils devront l'aisance

elle bonheur dont ils jouiront sans doute par la suite.

Mais nous qui connaissons plus particulièrement tout i

,ce que nous devons au courage, à l'énergie de notre

/jeune chef, empressohs-hôuli dëlûi ôfffiî~\ïîrtémoil"

Ignage de reconnaissance et de respect, en donnanR

son nom à cette locahté dont il est, de l'ait, le véri^^J

tabl^Tondateur."'^ Honneur à Jean Rivard ! e t que h

environs de sa demeure, s'ils deviennent plus tari

ville ou village, soient un monument durable de sa-jj

f valeur, qu'ils disent à la postérité ce que peut opérei

le travail uni à la persévérance."

Ces simples paroles retentirent dans le cœur de* tous les assistants.

Hourra pour Jean Rivard! s'écria-t-on de louteSj parts. I

Jean Rivard et Gendreau-le-Plaideux furent les seuls qui s'opposèrent à cette proposition, le premier; par modestie, le second par esprit de contradiction. * Gendreau ne voyait pas pourquoi l'on ne cons3rvait| pas l'ancien nom de Bristol qu'il trouvait de beaucoup <

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Dréféiable à celui de Rivardville, et il prit de là occaîion de faire une tirade contre la manie des changenents et des innovations.

Ses paroles n'eurent rien d'insultant, mais firent comprendre ce qu'on devait attendre de lui dans la iuite.

Il fut résolu, malgré cela, que la localité prendrait incessamment le nom de RivarcTviTTéTérque, une fois îrigée en paroisse, elle serait mise, avec la sanction . ^ 3es autorités ecclésiastiques, sous l'invocation deJl^^^ sainte Louise. ^ ^

Cette dernière partie de la proposition n'eut pour ^^ contradicteur que Gendreau-le-Plaideux, et fut ainsi considérée comme unanimement adoptéa

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