‹ Jean RivardChapitre 27 sur 37 · LE MISSIONNAIRE. — L EGLISE. — LA PA · texte numérisé non relu

LE MISSIONNAIRE. — L EGLISE. — LA PA

Vous dont la gloire sait comprendre toute gloire.

Répondez : n'est-ce ^pas que la soutane noire

Cache des coeurs vaillants à vous rendre jaloux?

Henri de Borsier.

Dès leur arrivée dans la foret, les jeunes mariés avaient formé le dessein d'aller, le dimanche suivant, entendre la messe à l'église de Lacasseville.

On sait que Lacasseville était à trois lieues de leur habitation.

Mais le matin de ce jour une pluie torrentielle inondait les chemins, et il avait fallu bon gré mal gré renoncer au voyage projeté.

t^i^ÀiMM

24 '^^^^^*f»^"^ JEAN RIVARD

La môme cliobe était arrivée les deux dimanches

.4 suivants: sujet de grand ciiagrin jx)ur Louise qui

n'avait pas encore iiianqûenfâ messe du dimanche

une seule fois depuis sa première communion.

X^' ^ Le manque d'églises est certainement l'une des

H^ J principales causes du retard de la colonisation.

^^ j Partout où se porte la famille canadienne, il lui faut

(lin temple pour adorer et prier Dieu,

Jean Rivard avait eu beau lire à sa Louise les plus beaux chapitres de l'Imitation de Jésus-Christ, de ce précieux petit livre qu'elle-même lui avait donné autrefois comme souvenir et qu'il conservait avec un soin religieux^ il avait vu dans ses beaux yeux qui

1 semblaient se mouiller involontairement, qu'elle éprouvait une profonde tristesse, et il avait résolu de faire tout au monde pour y apporter remède. En effet, il s'était rendu tout desuite à Lacasseville, accompagné du père Landry, et tous deux avaient fait tant d'instances auprès du prêtre desservant de l'endroit, que celui-ci s'était engagé à écrire sans délai à sou supérieur ecclésiastique pourluicxposerlcs besoins spirituels du canton de Bristol ; et peu de temps après Jean Rivard avait été informé qu'un jeune mission- • nairo qui desservait depuis un an plusieurs dos cantons environnants avait re(;u l'ordre d'aller une foi^ par mois dans le nouveau canton, y dire la messe, confesser, faire des baptêmes, etc.

Or, ce jeune missionnaire n'était autre (qu'Octave Doucet, l'an des plus intimes amis de collège de ean Rivard.

^ Octave Doucet et Jean Rivard ne s'étaient connus u'au collège j mais en se voyant pour la première"

ois, ces deux jeunes gens s'étaient sentis comme nagnétlquement attirés Fun^verTi'autréV la liaison a plus étroite n'avait pas tardé à s'établir enTrë eux. Ils avaient formé ensém'5Té~Iës plus charmants irojets. Ils devaicul, en sortant du collège, s'établir la campagne dans le votsirrage-l'u-n: de l'autre, et ultiver ensemble la terre, lesmuses et la philosophie. feanRliirxLdeïgit^îOuser la s(eur d'Octave Doucet [u'il n'avait jamais vue, mais qu'il aimait parce qu'il a supposait douée de . toutes les. belles qualités de on ami.

Mais,~à rencontre de leurs communes prévisions, fean Rivard avait dû sortir du collège avant la fin de ia Rhétorique, et le jeune Octave Doucet, une fois ion cours terminé, avait pris la soutane. Vers le emps où Jean Rivard s'enfonçait dans la forêt, la lar.hft à la main, Octave Doucel songeait à se faire iidmeltre au sacerdoce et à aller évangéliser les jiabitants des cantons de l'Est.

I Plein de zèle et de courage, il avait lui-même sollicité la faveur do consacrer les plus belles années de sa jeunesse aux durs el [nMiililes Ir-.ivouv des missions;^ il a l'époque du mariage do Jean llivard, il y avait léjà un an qu'il annonçait la parole de Dieu dans ces régions incultes.

Les missionnaires de nos cantons n'oiit pas^^il est i^rai, de peuplades sauvages à instruire et civiliser; Is ne sont pas exposés comme ceux de contrées plus ointaines à être décapités, brûlés à petit feu, scalpés 3u massacrés par la 'main des barbares, mais ils se lé vo u en t ^ J;^OL\^es les gi-i va ti ons gjie peut endurer la lature humaine, au froid, aux fatigîies, à la faim, à PUS les maux qui résultent de la pauvreté^ de risQ,^, ement et d'un travail dur el consiani,

'^C JEAN RIVAr.D

Beaucoup y perdent la sanlé, [quelques-uns même y perdent la vie.

Je n'entreprendrai pas de raconter toutes les mi- i sères qu'avait essuyées notre jeune missionnaire dans | raccompllssement de ses saintes mais pénibles fonc- t lions. Il avait eu à desservir jusqu'à cinq missions à ï la fois. Il lui était arrivé de faire six sermons dans f une journée, trois en français et trois en anglais, alors | même qu'il en était réduit à ne prendre qu'un seul ? repas, vers quatre ou cinq heures de l'après-midi i Plus d'une fois il avait fait à pied ,au milieu d<fi neiges, cinq, dix, quinze lieues pour porterie bwP Dieu aux malades, • après quoi il n'avait eu pour se reposer de ses fatigues d'autre couche que le plancher nu de la cabane du défricheur. Plus d'une fois U avait failli périr, surpris par des tempêtes dans ses longs trajets à travers les bois. Pendant une nuit en*-, tière il avait été enseveli dans la neige, seul, loin de., tout secours humain, n'ayant pour compagnons que les vents et la tempête, pour espoir que le Dieu qu'il servait et dont il portait la parole aux populations éparses dans la forêt.

E( comment vivait-il au milieu de ces peuples dénués de tout? Comment soutenait-il sa dignité de prêtre? Au moyen de présents, de souscriptions, de charités. Humble mendiant, il faisait lui-même une tournée dans les cantons qu'il desservait,- allant de maison en maison demander du grain, du beurre, des légumes. Le dimanche, il remerciait au prône les fidèles qui l'avaient secouru. C'était là, me disaitil plus tard, la plus dure de tontes mes épreuves. Les fatigues corporelles qu'il endurait n'étaient rien comparées à cette nécessité de solliciter de ses ouailles

J I ÉGONOI^ISTE. O/ r- . 27

es besoins de la vie matérielle en échange des secours spirituels qu'il leur dispensait avec tant de zèle.

C'était pourtant avec joie qu'il avait reçu l'ordre l'ajouter à ses travaux apostoliques, déjà considérables, la desserte du canton de Bristol, puisque, tout Il remplissant les devoirs sacrés de son ministère, il illait se retrouver de temps à autre avec son ancien aini, qu'il n'avait pas oublié et dont il entendait souvent exalter le courage et l'activité.

Kn attendant que la localité fût en état d'ériger une chapelle convenable, c'était une simple maison v ^ en bois, construite en quelques jours par les princi- apaux habitants du canton, qui servait de temple. \^ >

Le missionnaire apportait avec lui les vases sacrési.\^ et ses habits sacerdotaux, comme le médecin de cam-/ ^^ pagne qui, dans ses visites aux malades, n'a gardq d'oublier sa boîte de pharmacien.

Une petite table servait d'autel.

Madame Rivard se donnait beaucoup de soin pour orner l'humble chaumière où devait se célébrer le divin sacrifice ; malgré cela, la simplicité du lieu rappelait involontairement les temps primitifs de l'ère chrétienne.

Pendant plusieurs heures avant la messe le prêtre entendait les confessions.

Bientôt on voyait sortir de la forêt et arriver de tous côtés hommes, femmes, enfants, désireux d'assister au saint sacrifice et d'entendre la parole* de Dieu. Quand la maison était remplie, ceux qui n'avaient pu entrer s'agenouillaient dehors. Dans la belle saison, si le temps le permettait, le missionnaire célébrait la messe en plein air, de manière à être vu et entendu de toute la nombreuse assistance.

28 JEAN RlVABD

\ Il faisait beau voir le pieux recueillement, le silence

^ . {religieux qui régnaient dans cette pauvre cabane

convertie en temple ! Ceux qui n'ont jamais assisté

K - au sacrifice divin que dans les cathédrales splendides,

\ C en face d'autels magnifiquement décorés, ne savent

s^7 pas les jouissances intimes qu'éprouve l'âme chré-

- ^- tienne qni se trouve pour ainsi dire en contact avec

\^ son Créateur dans un pauvre oratoire. Chateaubriand

a fait un tableau magnifique de la prière du soir

récitée sur un navire, au milieu des vagues de

l'Océan et aux rayons dorés du soleil couchant ; il

eût fait un tableau pour le moins aussi intéressant

, .^^ du sacrifice célébré au milieu des forêts du Canada,

' ^ à l'ombre d'arbres séculaires, au bruit du chant des

. or'seaux, au milieu des parfums s'exhalantdu feuil-

, lage verdoyant et des plantes en fleur. Une assis-

Jv tance composée d'humbles familles, hommes, fem- • mes, enfants, vieillards, courbés sous le poids du travail, demandant à Dieu le pain de chaque jour, la ^ Isanté, la paix, le bonheur, offre certainement quelque ^ /chose de plus touchant que le spectacle d'une réunion 5( Id'insouciants marins ou d'industriels courant à la recherche de la fortune.

Mais si la visite mensuelle du jeune missionnaire était une fête pour toute la population du canton, elle . l'était doublement ^our Jean Rivard, qui retrouvait ainsi un ami de cœur dans le sein duquel il pouvait épancher^ cojnime autrefois, "ses plus intimes confidences.

Madame Rivard aussi attendait chaque mois avec. im,patience l'arrivée de monsieur Doucet. C'était un grand bonheur pour elle que la présence d'un prôjr.e^ dans sa maison. La petite chambre qu'il hnhifnit

KCONOMISTE. Iji»

durant sa visite était préparée plusieurs jours à l'avance. Françoise partageait à cet égard les sentiments de sa maîtresse. Tant que le missionnaire habitait la maison, elle se sentait en sûreté, elle n'avait peur ni du tonnerre, ni des revenants, ni des sorciers ; elle redoublait d'activité pour que monsieur le curé ne manquât de rien.

Dès celte époque. Octave Doucet avait eu l'ambition, bien justifiable assurément, de devenir un jour curé de celte localité, dont Jean Rivard était le fon- 3 a leur.

Ce jour ne tarda pas à arriver. ,

f Moins de deux ans après, il fut chargé d'an- .' noncer, de la part de son évêque, qu'aussitôt qu'une / église convenable serait construite, et que Rivardville / serait régulièrement érigé en paroisse, un prêtre jjf/ Ixerait sa résidence. „ t-— .^^a^»-^"'»*-^- — '""" ' ~~^

Cette nouvelle fit une profonde 'sensation, et il y eut après la messe une assemblée publique où la juestion fut débattue.

Il est bien rare qu'on puisse bâtir une église en Canada sans que la discorde n'élève sa voix criarde. Le site du nouvel édifice, les matériaux dont il sera :onstruit, les moyens à adopter pour subvenir aux frais de construction, tout devient l'objet de discussions animées. On se pique, on s'enlête, on pousse l'opiniâtreté si loin, que quelquefois le décret même 3e l'évoque ne peut réa.çsir à pacifier les esprits. On composerait un gros volume du récit de toutes les :outestations de ce genre qui ont agité le Bas-Canada lepuis son établissement. Des scandales publics, des Espèces de schismes se sont produits à la suite de :es contestation;?,

Ces divisions si ridicules et si funestes deviennent heureusement plus rares, aujourd'hui que les esprits se livrent plus qu'autrefois à la considération des affaires publiques et que les hommes d'opposition quand môme trouvent dant les questions de politique générale ou les questions locales les aliments nécessaires à l'exercice de leurs facultés.

Mais on n'était pas très-avancé à cette époque dans le canlon de Bristol, et ce ne fut pas chose facile que de se concerter pour fixer l'emplacement de l'église, et pour obtenir ensuite l'érection canonique et civile de la paroisse.

/Gendreau-le-Plaideux fut ravi d'avoir une aussi ^elle occasion d'exercer son esprit de contradiction.

Il annonça d'abord qu'il s'opposerait de toutes ses forces à l'érection de la paroisse sous prétexte que, une fois Rivardville ainsi érigé civilement et canoniquement, on poursuivrait sans miséricorde les pauvres habitants endettés à^la fabrique.

? Il insista tellement sur ce point dans l'assemblée ipublique qui eut lieu à cet effet qu'un certain nombre I do sesaudileurs finirent par prendre l'alarme.

Quant à l'emplacement de l'église, les terrains possédés par la famille Rivard étant situés à peu prèsj au centre de la paroisse projetée, et formant l'endroi le plus fréquenté, puisqu'on y trouvait déjà des maga sins, des boutiques, et bon nombre de maisons, sem-j biaient naturellement désignés au choix des colons

Aussi cet endroit fut-il spontanément proposé pa le père Landry pour être le site de la future église.

Il fit connaître en même temps que le terrain néce saire à l'emplacement de l'église, du presbytère et d cimetière, ne comprenant pas moins de cinq on six

irpentsde terre en superficie, étaitoffertgratuitement )ar la famille Rivard à la paroisse de Rivardviller

Malgré cela, Gendreau-le-Plaidenx ne vit dans la )ropositon du père Landry qu'une injustice révolante, qu'une honteuse spéculation de la part des amis ie Jean Rivard. Il n'y avait, prétendait-il, pas moius le quatre ou cinq autres sites de beaucoup préférables i celui qu'on proposait. Il fit tant de bruit que Jean Rivard lui-même proposa de remettre à un dimanche lubséquent la décision de cette question.

A cette nouvelle réunion, le m issio n n aire é tait^ré-j lent e tpri t ..pajl. aux déljbéra tio n s. Il proposa lui-} neme que la paroisse de Rivardville fut composée! l'une étendue d'environ trois lieuesde territoire, dont 1 désigna les bornes^ilproposa comme emplacemenl^ ie la future église une jolie éminence dominant toute a contrée environnante, située à environ dix arpents le la propriété de Jean Rivard, et faisant partie doT ot de l'un de ses jeunes frères. Il fit ressortir avec! «nnt de force et de clarté les avantages du sitejiroposéj ïue personne parmi ses auditeurs ne put conserver îaj noindre hésitation.

Gendreau-le-Plaideux lui-même se montra très- ' modéré et se borna à balbutier quelques objections jui ne furent pas même écoutées.

Une fois d'accord sur le site, il fallut s'entendre sur les matériaux dont la chapelle serait construite. On n'éprouva cette fois aucune opposition sérieuse ; à la recommandation du missionnare lui-même, il fut décidé que cette église ne devant être en quelque sorte que provisoire, et la localité se composant en grande partie de pauvres défricheurs, on construirait d'abord un édifice en bois capable de contenir de

douze à quinze cents personnes ; cet édifice servirait de temple jusqu'à ce que la paroisse fut en état d'en construire un en pierre ou en brique sur le modèle des grandes églises des bords du Saint-Laurent.

Quant au presbytère qui devait être aussi en bois^ la construction en fut différée jusqu'à l'année suk vante, Jean Rivard s'offrant volontiers de loger monsieur le curé jusqu'à cette époque.

f" L'église fut construite sous la direction de Jean Rivard, sans taxe, sans répartition, au moyen de cor vées et de contributions volontaires; au bout de quelques mois, elle était achevée à la satisfaction de tous.

Ce fut un beau jour pour toute la population de Rivardville que celui où la cloche de l'église se fit entendre pour la première fois, cette cloche qui, sui-'' vant les paroles d'un grand écrivain, fait naître, " à la même minute un même sentiment dans mille cœurs divers."

/" L'extérieur de l'église était peint en blanc, et le petit clocher qui la surmontait s'apercevait à une

.grande distance. L'intérieur aussi était blanchira la chaux, à l'exception des bancs qui paraissaient d'une couleur grisâtre. A l'entrée, et de chaque côté de la porte, on voyait un bénitier en bois peint surmonté d^Jiie croLx ; et sur l'autel quatre bouquets et si grands cierges de bois. Au fond du sancluaire étai un grand tableau, avec une gravure de chaque côté. Une petite lampe, toujours allumée, reposait sur une table à côté de l'autel. De modestes cadres représentant un chemin de croix étaient suspendus de distance en distance aulôur de l'humble église. Mais ce qui frappait le plus les yeux en y entrant

c'était l'air de propreté qui régnait dans tout l'édifice. Ou se sentait heureux dans ce temple modeste, élevé au milieu des bois, à la gloire du Dieu Tout-Puissant par une population amie dutravail et de la vertu.

Le cimetière" qui fut soigneusement enclos adjoignait immédiatement la chapelle.

Dans le cours de l'année suivante, sur la môme éminence, et à quelques pas de l'église, fut bâti le presbytère.

Dans la même année, après toutes les formalités! requises, Rivardville fut canoniquement et civile- | ment érigé en p?roisse, en dépit des efforts réitérés) du père Gendreau.

La paroisse, telle qu'elle existe encore dans le Bas- / Canada, a existé pendant des siècles dans l'Europe/ catholique. Son organisation répond parfaitement! aux besoins des fidèles; et le Canadien qui s'éloigne du clocher natal n'a pas de plus grand bonheur dans sa nouvelle patrie que de se voir encore une fois \ membre de cette petite communauté appelée la j paroisse.

Il va sans dire que M. Octave Doucet fut nommé curé de Rivardville, à la charge toutefois de desservir en même temps quelques-unes des missions environnantes.

Achevons d'esquisser ici le portrait du jeune curé.

Ce qui le distinguait surtout, c'était sa patnrp. franche et sympathique; on sentait, en causant avec lui, qu'il avait constamment le cœur sur les lèvres; on ne pouvait l'aborder sans l'aimer; et on ne s'en séparait qu'avec le désir de le voir encore. Personne n'était mieux fait pour consoler les malheureux ; aussi avait-il constamment dans sa chambre

de pauvres affligés qui venaient lui raconter leurs chagrins et chercher des remèdes à leurs maux. Jamais il ne rebutait personne ; au contraire, c'était avec le doux nom d'ami, de fière, d'enfant, d3 père, qu'il accueillait tous ceux qui s'adressaient à lui. Sa sensibilité, la bonté de son cœur se révélaient à la moindre occasion.

C'était là le côté séi;ieux de sa nature, mais à ces qualités s'enjoignait une autre qui contribuait encore à le faire aimer davantage : c'était une gaîté.constante non cette gaîté de circonstance, souvent affectée, qui se traduit en jeux de mots plus ou moins spirituels, mais cette joiefranche, naturelle, qui éclate en rires inextinguibles, au moindre mot d'un ami. La plus légère plaisanterie le faisait rire jusqu'aux larmes. il avait toujours quelque anecdote amusante à raconter. Aussi sa sQciété, était-elle vivement recherchée par les gens d'esprit.

11 n'avait qu'un défaut, qui faisait son désespoir, et dont il chercha vainement à se corriger : il fumai t. La pipe était sa passion dominante ; et jamais passion ne donna plus de toumienlsà un homme,ne tyrannisa plus impitoyablement sa victime.

Jean Rivard prenait quelquefois plaisir à tourmenter son ami à propos de cette habitude inoffensive. 11 entrait avec lui dans de longues dissertations pour démontrer l'influence pernicieuse du tabac sur la santé, et le tort qu'il causait au bien-être général. Suivant ses calculs, ce qui se dépensait chaque année en fumée de tabac pouvait faire subsister des milliers de familles, et faire disparaître entièrement la mendicité des divers points du Bas-Canada.

Le bon Octave Doucet passait alors deux ou trois

ÉCONOVISTE. 35 V/

ours sans fumer ; mais îl perdait sa gaîlé, il allait et enait comme s'il eût été à la recherche de quelque ibjet perdu ; ^ui|JlJmissaù parJrouver sa pipe.

A la vue de l'objet aimé, le saug lui montait au erveau, il se troublait, et ses bonnes résolutions 'évanouissaient.

On le voyait bientôt comme de plus belle se pro- Qener de long en large sur le perron de son presbyère en faisant monter vers le ciel de longues spirales é fumée.

Au fond, Jean Rivard pardonnait facilement à son imi cette légère faiblesse qui composait, à peu près, on seul amusement..

Au reste, ces petites dissertatiorf^, moitié badines noitié séi'ieuses, n'empêchaient pas les deux amis v ^

le s'occuper d'affaires importantes. \ .^:

11 fallait voir avec quel .zèle, quelle chaleur1Is]-x ;. isculaient toutes les questions qui pouvaient e.xercerSv ,' nekiue influence sur l'avenir de Rivardville! Jamais' r^j' Ooi, empereur, président, dictateur ou souverain! f^ uelconque ne prit autant d'intérêt au bonheur et àl 1 prospérité de ses sujets que n'en prenaient les deux.' mis au succès des habitants de leur paroisse.

Le jeune curé possédait une intelligence à la lauteur de celle de Jean Rivard, et quoiqu'il fût 'une grande p|élé et que ses devoirs de prêtre l'occuassent plus que. tout le reste, il se faisait aussi un j evoir d/étudier avec soin tout ce qui pouvait influer. \ iv la coi2 ditioiiniatérielle des peuples doiitles besoins i \\ QH-ituels lui étaient confiés. Il comprenait parfai. | ement tout ce que peuvent produire, dans l'intérêt 1 e la morale et de la civilisation bien entendue, le ravail intelligent, éclairé, l'aisance plus générale,

36 JEAN RlVAED

une industrie plus perfectionnée, rinstructjon pratique, le zèle pour toutes les améliorations utiles, 'et il ne croyait pas indigne de son ministère d'encou rager chez ses ouailles ces utiles tendances, chaque^ fois que l'occasion s'en présentait.

On pouvait voir quelquefois les deux amis, seuls au milieu de la nuit, dans la chambre de Jean Rivard, discuter avec enthousiasme certaines mesures qui devaient contribuer à l'agrandissement de la paroisse,j iau développement des ressources du canton, s'entre ( tenir avec bonheur du bien qu'ils allaient produire,] (des réformes qu'ils allaient opérer, des changementi ('qu'ils allaient réaliser pour le bien de leurs sem^ bJables et la plus g-rande gloire de Dieu. i C'étaient le pouvoir spirituel elle pouvoir tempore' se soutenant l'un par l'autre et se donnant la main.

l'IEnUE GAGNON.

On a vu toutà-l'hcure que Pierre Gagnon n'élai plus au service do Jean Rivard. 11 l'avait abandonn( graduellement, et comme à regret, pour se consacre! au défrichement de son propre lopin de terre.

Nos lecteurs se rappelleront que ce lot était situ^ immédiatement au sud de celui de Jean Rivard.

Pierre Gagnon mettait, en travaillant pour lui même toute l'ardeur, toute l'énergie qu'il aval déployées au service de son maître.

Sous les efforts de son bras puissant, la clairièK s'agrandissait à vue d'œil.

Il commença par abattre la forêt juste à l'endroit 3Ù il désirait placer sa future résidence, en droite ligne avec la maison de Jean Rivard, puis il continua, 56 disant à part lui, avec ce contentement iniérieur jui ne l'abaudonnait jamais : ici sera ma maison, là ma grange, plus loin mes autres bâliments ; il désignait d'avance le jardin, les champ.s de légumes, le parc aux animaux et toutes les div^rse^ parties de sa ferme.

Disons toutefois que Pierre Gagnon quittait volon tiers son travail pour celui de Jean Rivard, chaque fois que celui-ci en manifestait le désir, ce qui arrivait de temps à autre, surtout à Tepoque de la moisson.

Ajoutons que l'ancien maître ne refusait pas non plus ses services à l'ancien serviteur. Les bœufs de travail, les chevaux, les voitures de Jean Rivard étaient à la disposition de Pierre Ga?uon. Au besoin même, l'empereur allait donner un coup d'épaule à son ci-devant brigadier. •

Sur les épargnes qu'il avait faites à Grandpré, pendant de longues années de dur travail, et sur les gages qu'il avait reçus pour ses deux dernières années de service) Pierre Gaguon avait en caisse près de quarante louis qu'il réservai f< pour acquitter le prix de son lopin de terre et aussi pour le jour où il entreprendrait de se bâtir une maison et des bâtiements de ferme.

En attendant, le vaillant défricheur songeait encore à autre chose. Tou t en abattant Teslirbres, il lui arrivait de cesser quelquefois de chanter pour penser au bonheur dont jouissait son jeune maître depuis l'époque de sou mariage. Il se disait que lui aussi, Pierre Gagnon, aurait un jour une compagne

38 t- JEAN RIVARD

qui tiendrait son ménage et l'aiderait dans.^es travaux. JuEque là notre défricheur, sans être tout-à-fait insensible aux grâces et aux amabilités da beau sexe, n'avait eu aucune ;rèn«i;se affaire de cœur. Il s était contenté d^Jaire t^r/yer-'- toutes les filles de sa connaissance. GeTTes-ci s'amusaient de ses drôleries, et lorsqu'il devenait trop agaçant, lui ripostaient éncr-

; giquement ; mais c'est tout ce qui s'en suivait. Une ;■ -d'elles cependant, soit que Pierre Gagnon eût montré plus de persistance à la faire endêver, soit qu'il eût laissé échapper en lui parlant quelqu'un de ces mots qui vont droit au cœur des femmes, soit enfîn que la conduite ou le courage bien connus de Pierre Gagnon

^ ;ui eusseiit inspiré une admiration plus qu'ordinaire,

i une d'elles s'obstinait à parler de lui et à en dire constamment du bien.

C'était Françoise, l'ancienne servante du père ŒlouUeT, qui avait montré tant d'empressement à suivre Louise dans le canton de Bristol.

A entendre Françoise, Pierre Gagnon n'avait pas [son pareil. Il était fin, drôle, amusant; elle allait Imême.jusquii le trouver beau, en dépit de la petite /vérole dont sa figure était marquée.

li est vrai que Pierre Gagnon soutenait à qui voulait l'entendre que ces petites cavités qui parsemaient son visage étaient de ^'éritables grains de beauté, et que son père b'était ruiné à le faire graver de celte façon.

Mais, même en admettant celte prétention, Pierr^ Gagnon, de Tave-u de tous, était encore loin d'être ui Adonis ; ce qui démontre bien, comme on l'a déjà di| plus d'une fois, que la beauté est chjjs^e, reJalive, etj que l'on a raison de dire avec^le proverbe : desgoût| . "et des couleurs il ne faut disputer.

ECONOMISTE. ^ 39

Trouvez-lui donc un seul défaut, s'écriait souvent [•ançoise, en s'adressant à Louise ? et celle-ci avait utes les peines du monde à calmer l'enthousiasme î sa servante.

Pierre Gagnon n'ignorait probablement pas toutfait les sentiments de Françoise à son égard, mais feignait de ne pas s'en douter, et se contentait le lis souvent, lorsqu'il l'apercevait de loin d'entonner refrain bien connu :

C'est la belle Françoise, \ y„j^J''^'^^

Allons gué t ^

C'est la belle Françoise

ierre Gagnon ne chantait pas bien, il avait même la 3i.x quelque peu discordante, ce qni n'empêchait pas rançoise de se pâmer d'aise en l'écoutant. De même, irsque le soir, pour se reposer de ses fatigues du lur, il faisait résonner sa bombarbe, c'était pour elle ne musique ravissante. \i

Le véritable amour, l'amour sérieux, profond, a imblé de tout temps incompatible avec la gaîlé ; et 3n est porté à se demander si celui qui plaisante et] ^ t à tout propos est susceptible d'aimer et d'être [ -v y imé. Assez souvent l'amour est accompagné d'unCp^ întimenl de tristesse ; on -va même jusqu'à dire quel ■ 3" homme le plus sjjirituel deyient stupide quand cettei^^ ission s'empare de lui. 1

On pourrait croire d'après cela que Pierre Gagnon! 'était pas réellementamoureux, car il est certain! a'il ne manifesta jamais la moindre disposition à la j lélancolie. Mais en dépit de toutes les observations \ 3S philosophes et de tout ce qu'on pourrait dire au -^ mtraire, j'ai toute raison de croire qu'au fond i

..rV^-^"

JEAN RIVARb

Pierre Gagnon n'était pas insensible à l'amour de Françoise, et que c'est sur elle qu'il portait ses vues, lorsqu'en abattant les arbres de la forêt, il songeait au mariage.

f Fi'ançoi?e était âgée d'environ vingt-cinq ans. Elle .^n'était ni belle ni laide. EWe avait une forte cheve- ..lure, des dents blanches comme l'ivoire : mais elle n'avait ni joues rosées, ni cou d'albâtre ; au contraire, son teiut était bruni par le soleil, ses mains durcies par le travail, ses cheveux étaient assez souvent ea désoidre, car c'est à peine si la pauvre fille pouvait chaque matin consacrer cinq minutes à sa toilette. Exceptons-en toutefois les dimanches et les jours de fête où. l'^rançoise se mettait au.-.si belle que possible : quoique sa taille fût loin d'être celle d'une guêpe, m que ses pieds n'eussent rien d'excessivement mignon, elle avait alors un air de santé, de propreté, de can- I deur, qui pouvait attirer l'attention de plus d'un homme à marier. Mais ce qui aux yeux des homme sensés devait avoir plus de prix que toutes les quai tés physiques, c'est qu'elle était d'une honnêteté, d'une probité à tonte épreuve, industrieuse, labq rieuse et remplie de piété. Ce que Jean Rlvard et femme appréciaient le plus chez leur servante, c'étîi sa francliise : elle no mentait jamais. Par là mêi elle était d'une naivelé éionnante, et ne cachait rien de ce qui lui passait par le cœur ou par la tête. Louise s'amusait beaucoup de sa crédulité. Ne soupçonnant jamais le mensonge chez les autres, tout ce qu'elle entendait dire était pour elle parok d'évangile. i

Elle était môme superstitieuse à l'excès. Ell( | croyait volontiers aux histoires de revenants, de sor

'ciers, de loups-garons ; elle n'eût jamais, pour tout l'or du monde, commencé un ouvrage le vendredi-! Les jeunes gens s'amusaient quelquefois à la mys/ tifi^r, et se donnaient le malin plaisir de l'effrayer. ''

Elle prétendait avoir des apparitions. Elle vit un jour une grosse bête noire se promener dans le chemin et s'avancer jusque sur le seuil de la maison.

Mais, malgré ces petits défauts, Françoise était une fille comme on en trouve rarement de nos jours, une (ille de confiance, à laquelle les clefs d'une maison pouvaient êtie confiées sans crainte.

On ne pouvait raisonnablement s'attendre cependant à voir Pierre Gagnon jouer auprès de Françoise le rôle d'un jeune langoureux, trembler en sa présence, ou tomber en syncope au frôlement de sa robe. Notre défricheur approchait de la trentaine, j et depuis l'âge de cinq ou six ans, il avait constamment travaillé pour subvenir aux besoins matériels de la vie. Il levait pa s eu ^'imagination faussée ou exaltée par la lecture des romans. La seule histoir»;' d'amour qu'il eût entendu lire était celle de Don Quictiotte et de la belle Dulcinée, et on peut affirmer qu'elle n'avait pas eu l'effet de le rendre plus romanev-que. Il se représentait une femme^non comme un ange, une divinité^ mais comme une aide, une compagne de travail, une personne disposée à tenir votre maison, à vous soigner dans vos maladies, à prendre soin de vos enfants, lorsque le bon Dieu vous en donne.

Mais ce qui prouve que l'indifférence de Pierre Gagnon pour Françoise n'était qu'apparente, c'est qu'il devenait de jour eu jour moins railleur avec elle ; il arrivait assez souvent qu'après une kyrielle de drôle-

ries et une bordée de rires, liomériques, il s'asseyait près de Françoise et passàilunë "delnL^ë"ûrë"a parler sérieusement.

Cette conduite inusitée de la part de notre défricheur était remarquée par les jeunes gens, qui ne manquaient pas d'en plaisanter.

Lorsque, à l'époque des foins ou de la récoUe,| Pierre Gagnon venait donner un coup de main à Jean Rivard, il était rare que Françoise ne trouvât, pas un prétexte d'aller aux champs, aider au fanager»ou à l'engerbage ; ce travail devenait un plaisir-| quand Pierre Gagnon y prenait part.

Personne, au dire de Françoise, ne fauchait comm^ Pierre Gagnon ; personne ne savait lier une gerbe' de grain comme lui.

On en vint à remarquer que Pierre Gagnon qui,| dans les commencements, s'amusait à jeter des poignées d'herbe à Françoise, à la faire asseoir sur des chardons, et à la rendre victime de mille autre espiègleries semblables, cessa peu à peu ces plaisanteries à son égard. On les vit même quelquefois, durant les heures de repos, assis l'un à côté de l'autre, sur une veillotte de foin.

A» I Si quelqu'un s'avisait désorrnais de taquiner Franr I çoise, comme lui-même avaiT fait plus d'une fois j^ I auparavant, on était sûr que Pierre Gagnon se ■ Jrj rangeait aussitôt du parti de la pauvre fille et faisait 0* j bientôt tourner les rires en sa faveur. *^ Il ne pouvait plus souffrir que personne cherchât I à l'effrayer au moyen de fantômes ou d'apparitions; î il réussit presque à la persuader qu'il n'existait ni (sorciers, ni revenants, ni loups-garous. Gomme le I Scapin de Molière, il lui confessa qu'il était le prin-

pipai autour des sortilèges et des visions étranges qui ^'avaient tant épouvantée dans les premières semaines 3e son séjour cà Rivardvîlle.

Quand Pierre Gagnon n'était pas au champ,* Françoise passait ses moments de loisir à rêver en silence ou à chercher des trèfles à quatre feuilles.

Mais j'oubliais de dire un fait qui ne manqua pas l'exciter plus d'une fois les gorges-chaudes de leurs ;ompagnons et compagnes de travail, c'est qu'on les dt tous deux, dans la saison des fruits, passer le emps de la repose à cueillir des fraises, des mûres,! ,es framboises ou des bluets, et, chose extraordinaire, *ierre Gagnon, sous prétexte qu'il n'aimait pas les' ruits, djiiinait tout à Françoise.

Eh bien ! le croira-t-on? Malgré tous ces témoinages d'intérêt, malgré ces nombreuses marques 'attention et d'amitié, les gens n'étaient pas d'accord ar les sentiments de Pierre Gagnon. Les uns prémdaient qu'il ne voulait que s'amuser aux dépens B Françoise, d'autres soutenaient que son but était lUt simplement de faire manger de ravoine^^'- au petit ouison Gharli qui passait, à tort ou à raison, pour 1er voir la servante de Jean Rivard. Enfin le plus 'and nombre s'obstinaient à dire que Pierre Géignon ; se marierait jamais.

*Un vocabulaire des expressions populaires en usage dans nos mpagnes ne serait pas sans intérêt. En général, ces locutions ne it employées que par les serviteurs ou engagés, ou ceux qui n'ont ;u aucune teinture des lettres. Dans la classe aisée des cultiteurs on parle un langage plus correct et qui ne diffère pas entiellement de celui des marchands canadiens de nos villes, si n'est qu'il est moins parsemé d'anglicismes. Il est même remarable que les enfonts qui fréquentent les bonnes écoles améliorent peu de temps le style et la prononciation qu'ils ont reçus de la iche de leurs parents. Il existe chez les canadiens, surtout chez jeunes gens, une singulière aptitude à adopter le langage des sonues instruites avec lesquelles ils vivent en contact.

Page 1