OU L ON VERRA QUI AVAIT RAISON
Disons-le tout de suite : il ne se passa pas longtemps avant qu'il fut reconnu que Pierre Gaguon allait voir Françoise. Presque tous les dimanches il passait avec elle une paiiie de l'après-midi, souvent môme la veillée. Le petit Louison Charli avait beau se défendre d'avoir jamais parlé à Françoise, on répétait partout qu'il avait eu lapelle^ et ses amis l'accablaient de quolibets.
Enfin le bruit courut un jour que Pierre Gagnon et Françoise avaient échangé leurs mouchoirs. C'était le signe visible d'un engagement sérieux.
Pendant longtemps Pierre Gagnon répondait par des badinages à ceux qui le queetionnaient sur ses sentiments, bien difFérent eu cela de Françoise qui n'avait rien de plus pressé que de raconter à sa maîtresse les progrès de sa liaison ; mais lui-même finit par ne plus nier.
Il voulut même un jour donner à Françoise une preuve irrécusable de son amitié et la reconnaître publiquement pour sa blonde. Un dimanche que le temps était magnifique, les chemins en bon état, et que Jean Rivard et sa femme allaient à Lacasseville [il proposa à Françoise de les accompagner. '' Il emprunta à cet effet un des chevaux et une des 'voitures de Jean Rivard. 11 passa bien une heure à •étriller le cheval ; le collier, le harnais, la bride, tout Reluisait de propreté.
Quand la voiture passa devant chez le père Landry, tout le monde se précipita à la porte et aux fenêtres. Il y eut une longue discussion dans la famille sur la question de savoir avec qui était Pierre Gagnon.
Françoise étrennait un voile pour la circonstance, ce qui empêchait de la reconnaître. On la reconnut pourtant et les filles ne manquèrent pas de dire '■ Françoise doit se renfler, ça ne lui arrive pas souvent de se faire promener par les garçons.
En dépit des remarques qu'on put faire sur son compte, Françoise trouva pourtant le chemin tout court et revint fort satisfaite de son voyage.
Cette promenade fut vraisemblablement l'épisode le plus intéressant de sa vie de fille.
Jean Rivard n'avait jamais paru faire attention à ce qui se passait entre Pierre Gagnon et sa fille Françoise ; mais Louise qui était au fait de tout et qui n'aimait pas les trop longues fréquentations se mit bientôt à presser Pierre Gagnon d'en finir.
Celui-ci ne se le fit pas dire deux fois.
Celte conduite de la part de Madame Rivard est cause que nous n'avons aucune intrigue, aucune péripétie intéressante à enregistrer, dans l'histoire des amours de Pierre Gagnon et de Françoise. Tout se fit de la manière la plus simple ; point de querelle, point de. brouille, partant point d'e.\plication ni de raccordements^ malgré le bruit que fil courir le petit Louison Charli que Pierre Gagnon et Françoise s'étaient rendu leurs mouchoirs.
La vérité est qiie Pierre Gagnon n'avait pas le temps d'aller chercher au loin une personne plus avenante que Françoise et que Françoise es'imait trop Pierre Gagnon pour se montrer à son égard inconstante ou coquette.
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Mais il était temps que Pierre Gagiion parlât de mariage à Françoise, car son silence intriguait fort la pauvre fiUe et la tenait dans une incertitude inquiétante.
Elle ne dormait plus sans mettre un miroir sous sa tête afin de voir en rêve celui qui lui était destiné.
Enfin, un jour que Jean Rivard était dans son champ occupé à faire brûler de l'abattis, Pierre Gagnon qui travaillait sur son propre lot laissa un '•^ mornent tomber sa h^jie et s'en vint droit à lui.
; Mon bourgeois) dit-il, en essuyantTes gouttes de sueur qui coulaient de son front, je suis venu vous parler d'une chose dont qu'il y a longtemps que je voulais vous en parler. Manquablement que je vas vous surprendre, et que vous allez rire de moi ;mais c'est égal, riez tant que vous voudrez, vous serez toujours mon empereur comme auparavant
— Qu'est-ce que c'est donc, dit Jean Rivard, dont la curiosité devint un peu excitée par ce préambule ?
— Ça me coûte quasiment d'en parler, mon bourgeois, mais puisque je suis venu pour ça, faut que je vous dise que je pense à me bâtir une petite cabane sur mon lot
— Et à te marier ensuite, je suppose ?
-:— Eh bien oui, vous l'avez deviné, mon bourgeois; vous allez peut-être me dire que je fais une folie?
— Au contraire, je ne vois rien là que de trèsnaturel. Tu ne me surprends pas autant que tu parais le croire ; je t'avoue même que je soupçonnais un peu depuis quelque temps que tu songeais à cette affaire.
— Tenez, voyez-vous, mon bourgeois, me voilà avec une dizaine d'arpents de terre de défrichés; je
vi;is me bâtir une cabane qui pourra tenir au moins/ deux personnes ; avec l'argent qui me restera, je i pense que je pourrai aussi me bâtir une grange dans jle courant de l'été. Je suis parti pour faire une assez , grosse semence ce printemps, et vous comprenez que si j'avais une femme, ça m'aiderait joliment pour. faire le jardinage et engerber, sans compter que ça ( «< serait moins ennuyant de travailler à deux en jasant que de chanter tout seul en travaillant, comme je fais depuis que j'ai quitté votre service.
— Ouf, oui," Pierre, tu as raison : une femme, c'est joliment désennuyant, sans compter, comme tu dis, que ça a bien son utilité. Si j'en juge d'après moimême, tu ne te repentiras jamais d'avoir pris ce parti.
— Mais, il faut que je vous dise avec qui je veux me marier. Vous serez peut-être surpris tout de bon, cette fois ci. Vous ne vous êtes peut-être pas aperçu que j'avais une blonde. Madame Rivard en a bien quelque c/ou;ance, elle ; les femmes, voyez-vous, ça s'aperçoit de tout.
— Est-ce que ça serait Françoise par hasard ?
— Eh bien, oui, mon bourgeois, vous l'avez encore deviné; c'est Françoise.
— Je savais bien, d'après ce que m'avait dit ma femme, qu'elle était un peu folle de toi, mais je n'étais pas sûr si tu l'aimais ; je croyais même quelquefois que tu en faisais des badinages.
— Ah ! pour ça, mon Bourgeois, je vous avouerai franchement q^ue je ne suis pas fou de Françoise, 4 ^ comme cejDauvre défunt Don Quichotte l'était de sa l belle Dulcinée; mais je l'aime assez comme ç.i, et si on est marié ensemble, vous verrez qu'elle n'aura
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jamais de chagrin avec son Pierre. C'est bien vrai queje l'ai fait étriver quelquefois, mais ce n'était " pas par manière de mépris ; voyez-vous, il faut bien rire un peu de temps eu temps pour se reposer les bras. Si je la faisais enrager, c'est que je savais,
voyez-vous, qu'elle n'était pas rancuneuse
— Quant à cela, je pense en effet qu'elle ne t'en a, jamais voulu bien longtemps.
// — Puis, tenez mon empereur, pour vous dire la ^vérité, je ne suis pas assez gros bourgeois, moi, pour iprétendre à un parïï3£Sm"é"madémoiselle Louise 'Routier ; je veu5''^îîi«*.jmarier suivant mon rang. Je ; serais bien fo^^i^aller cTiercher une crlature au loin, • vi pour me.,fai£e retapper^ tandis que j'en ai une bonne y ( ^*^^^^ ^^ main. Vous comprenez bien que jé^^'îi'e suis JP ipas^sans m'ôtre aperçu que Françoise est une grosse travaijlanté, une femme entendue dans le ménage, et que c'est, a part de ça, un bon caractère, qui ne voudrait pas faire de peine à un poulet. C'est bien vrai qu'elle ne ,vo " d ra j a uTâTscom ine ncer un ouvrage le vendredi, m'^ ^a ne fait rien, elle commencera le l jeudi ; et quant aux revenanïs7T^^P6i'e bien qu'une ' fois mariée, elle n'y pensera plus.
— J'approuve complètement ton choix, mon ami, et je suis sûr que ma femme pensera comme moi, -tout en regrettant probablement le départ de Françoise qu'elle ne pourra pas facilement remplacer. Les bonnes filles comme elle ne se rencontrent pas tous les jours.
— Merci, mon bourgeois, et puisque vous m'approuvez, je vous demanderai de me rendre un petit service, ça serait de faire vous môme la grande demande à Françoise, et de vous entendre avec elle et avec
madame RivarJ pour fixer le jour de noire mariage. J'aimerais, si c'était possible, que ça fût avant les récoltes.
— Bien, bien, comme tu voudras, Pierre ; je suis sûr que tout pourra s'arranger pour le mieux.
Après cette impcrtante confidence, Pierre Gagnon reg.'igna son champ d'abattis.
De retour à ba maison, Jean Rivar 1 fit part à sa femme des intentions de son ancien compagnon de travail. Après avoir commenté cet événement d'une manière plus ou moins sérieuse, lis firent venir Françoise.
Eh bien 1 Françoise, dit Jean Rivard, es-tu toujours disposée à le marier ?
— Moi me marier! s'écria Françoise toute ébahie et croyant que son maître voulait se moquer d'elle^ oh! non, jamais; je suis bien comme ça, j'y reste : et elle retourna de suite à sa cuisine avant qu'on pût s'expliquer davantage.
Cependant une fois seule, elle se mil à penser. . . . et quoiqu'elle fût encore loin de soupçonner ce dont il s'agissait, elle s'avança de nouveau vers ses maîlres :
Madame Rivard sait bien, dit-elle, qu'il n'y en a qu'wn avec qui je me marierais, et celui-là ne pense pas à moi. Pour les autres, je n'en donnerais pas une coppe.
Mais si c'était celui-là qui te demanderait en mariage, dit madame Rivard.
— Pierre Gagnon ! s'écria Françoise ; ah ! Jésus Maria ! jamais je ne le croirai I
— C'est pourtant bien le cas, c'est Pierre Gagnon lui-même.
— Sainte ténite I moi, la femme de Pierre Gagnon ? "Mais êtes-vous sûrs qu'il ne dit pas cela pour rire?
— Il y va si sérieusement que tu peux fixer toimême le jour de votre mariage.
— Bonne sainte Vierge ! me voilà donc exaucée.
Et Françoise, toute troublée, s'éloigna en se passant les mains sur les cheveux, et se rendit au miroir où elle s'attifa du mieux qu'elle put, croyant à tout instant voir arriver son fiancé.
: Ce jour-là, si Louise n'avait pas eu le soin de jeter de temps à autre un coup-d'œil au pot-au feu, le dîner eût été manqué, à coup sûr.
Quand le soir Pierre Gagnon vint à la maison, ^ Françoise était tranquillisée; elle fut très-convenable, plus même qu'elle n'avait coutume de l'être. De son côté, Pierre Gagnon était beaucoup plus sérieux qu'à l'ordinaire, fl parla longtemps à Françoise de ses projets, de l'état de ses travaux et de tout ce qui lui planquait encore pour être riche. Françoise faisait f Éemblant d'écouler, mais elle ne s'arrêtait pas tout-à- |rait aux mêmes cousidéj'alions que son prétendu, ïllle se représentait déjà au pied de l'autel, jurant fidélité à Pierre Gagnon ; elle songeait combien elle l'aimerait, avec quel soin elle tiendrait la maison, préparerait ses repas, racommoderait son linge. De temps à autre elle se levait sous prétexte de quelque soin de ménage, mais plutôt pour se donner une contenance et ne pas paraître trop agitée.
En voyant venir Pioi-re Gagnon, elle avait couru rnettre une de ses plus belles robes d'indienne, de sorte qu'elle était proprette et que Piei-re Gagnon fut de plus en plus satisfait de son choix.
Le mariage fut d'un commun accord fixé au commencement d'août.
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r* t)ans le courant de juillet, Pierre Gagnon, avec l'aide de ses voisins et amis, se construisit une maisonnette fort convenable, qu'il meubla aussi modestement que possible.
Les autres préparatifs du mariage furent bientôt faits.
Pierre Gagnon emprunta pour la circonstance un habit noir à Jean Rivard, qui lui servait de père, et Françoise emprunta aussi quelques-uns des atours de sa maîtresse.
Jean Rivard donna à son ancien compagnon de j travail une petite fête à laquelle furent conviés tous [es premiers colons du canton de Bristol. On ne \ manqua pas de s'y divertir.
liOuise avait fait présent à Françoise de divers articles de ménage. Jean Rivard voulut aussi faire son cadeau de noce à Pierre Gagnon.
Au moment où l'heureux couple allait se diriger vers leur modeste habitation :
— Quand penses tu l'acheter une vache, dit Jean Rivard à Pierre Gagnon ?
— Oh ! pour ça, mon bourgeois, ça sera quand il plaira à Dieu. Si la récolte est bonne l'année qui vient, on aura peut-être les moyens — Mais il faut tant de choses, on ne peut pas tout avoir à la foi?. Mais pour une vache, c'est une grande douceur, et si Françoise veut dire comme moi, on travaillera pour en gagner une aussi vite que possible.
— Eh bien ! Pierre, puisque tu tiens tant à avoir une vache, je veux 't'en donner une des miennes; ça compensera pour la mère d'ours, ajouta-t-il en riant.
Pierre Gagnon ne savait trop comment remercier son ancien maître de cette nouvelle marque de bonté ; il ne put que demander en balbutiant :
JEAN ftlVAÎlD
—Est-ce la Caille ?
— Non, répondit Jean Rivard ; la Caille est une au* cienne amie ; ce serait une ingratitude de m a part de la laisser partir. Je veux qu'elle continue à vivre avec moi. Mais tu prendras sa ûlle aînée, qui est encore meilleure laitière qu'elle. Elle vous donnera en abondance le lait et le beurre nécessaires aux besoins de votre maison, Françoise la connaît bien ; aile t'en dira des nouvelles.
Les deux anciens compagnons se séparèrent le :icœur gros, quoiqu'ils dussent continuer à demeurer Voisins et se revoir presque chaque jour.