LA MARCHE DU PROGRES
Environ trois ans après son mariage, Jean Rivard écrivaU à son ami Gustave Gharmeni-l :
" Depuis la dernière fois que je t'ai écrit, mon cher Gustave, un nouveau bonheur m'est arrivé : je suis devenu père d'un second^nIi>iU. C'est une petite fille, cette fois. J'en ai été fou plusieurs jours durant* Tu comprendras ce que c'est, mon ami, quand tu seras père à ton tour, ce qui, avec les propensions matrimoniales, ne saurait tarder bien longtemps. Louise se porte à merveille. Tu peux croire si elle est heureuse, elle qui aime tant les enfants, et qi désirait tant avoir une fille !
'' Tu me pardonneras, mon cher Gustave, de t'avol laissé ignorer cela si longtemps. Je suis accabli d'occupations de toutes sortes; c'est à peine si je pui
roiivfir un moment pour écrire à mes amis. Outre npsjj^cjvajnx de^dérriciiemt'nt, qui vont toujours leur A rain. j^ii à dijn£eTjfcn gjiiejc|jie. spx|e.J'éLnblissemeat j le loutunviJUi^e. Je suis occupa du m iti!i au ï-o:r. » ^e suis pas sur[!ris mou cher Gustave, si lu enteuds | lire un jour que Ion ami Jean Rivaid est devenu uqj 'ondateur de vjUe. Tu ris, j'en suis hûr. Il est de | ait pourtant u u'av-ml qu'il «oit longtemps les eu virons | le ma cabane seront convertis en un village populeux* it prospère. A l'heure qu'il est, ]e viens de terminer a consTfuclion d'une église. Tout marche et progresse autour de moi : moulins, boutiques, magasi.us,' ,out sui'git comme par eiichanjeinenii Si j'avais le? emps de te donner des détails, tu en serais étonnél oi-mème. Je commence à croire que je vais devenir'' *iche, beaucoup plus que je ne l'avais jamais rêvé j^j Ze qui est au moins certain, c'est que je puis ô!;"e| lésormais sans inquiétude sur le sort de mes frères :| ^ leur avenir est assuré. C'est un grand soulagemenH ^l ç l'esprit pour ma mère et pour moi. *^'^Tr
''Je t'expliquerai tout cela quand tu viendras me [aire visite.
" 11 est vrai qu'il nous manque encore beaucoup le choses. Nous n'avons ni école, ni municipalité, ni marché, ni bureau de poste, etc., mais tout cela va irenir en sou temps. Paris ne s'est pas fait en un jour.
"■Je m'attends bien à rencontrer de grandes difïi cultes par la suite. Nous avons déjà parmi nous des hommes à vues mesijuine?, à esprit étroit, qui ne cherchent qu'à embarrasser la marche du progrès. Mais il faudra vaincre ou périr. J'ai toujours sous les yeux ma devise : ^'i^o?' omntojn^jcifj^ et je suis plein d'espoir dans rayemr^ 5
54 JEA.N RIVARD
*' Je t'ai déjà dit que notre ami Doucet venait nou dire la messe une fois par mois ; aussitôt notre église .achevée, il a été nommé notre curé, et il réside permanemment au milieu de nous. Il est toujours comme autrefois, aimable et plein de zèle. Nous parlons souvent de toi et de notre beau temps de collége.
*'Dans quelques années, si nous continuons à progresser tu pourras t'établir comme avocat à Rivard* ville, (c'est ainsi qu'on a surnommé la localité où ton ami Jean Rivard a fixé ses pénates) qui sera peut-être alors cbef-lieu de district."
T* En effet Rivardville reçut vers cette époque une
létrange impulsion due, suivant les uns, au progrès
naturel et insensible des défrichements et de la colo-
^ .nisation, suivant les autres, à la conslruction de
* '^■Iréglisè.dont nous avons parlé.
^' Ce qui est certain, c'est que tout sembla marcher à
la fois. Deux des frères de Jean Rivard vinrent
s'établir à côté de lui ; à l'un, Jean Rivard céda sa
fabrique de potasse qu'il convertit en ;?erkssme et
qu'il établit sur une grande échelle j"^ il retint un
ir \ intérêt dans l'exploitation, plutôt pour avoir un pré-
S ( texte d'en surveiller et contrôler les opérations que
pour eu retirer un bénéfice. Il entra pareillement en
société avec l'autre de ses frères pour la construction
d'un moulin à scie et d'un moulin à farine, deux
établissements dont la nécessité se faisait depuis
longtemps sentir à Rivardville.
Ces deux moulins n'étant destinés qu'à satisfaire
(i aux besoins de la localité, purent être construits assez
y économiquement. Le nom de Jean Rivard d'ailleurs
it déjà connu à dix lieues à la ronde, et son crédit it illimité.
je fabricant de perlasse, encouragé par les résultats^ son industrie, voulut profiler de ses fréquents^ : )ports avec les colons du canton de Bristol et des\; /irons pour établir un trafic général. Il acheta l fonds de commerce du principal marchand du lage, et, avec l'aide d'un de ses plus jeunes frères nme commis, il ouvrit un magasin qui fut bientôt \' isidérablement achalandé. N'agissant que d'après conseils de son frère aîné, et se contentant de )fits raisonnables, il trouva dans cette industrie 1 avantage personnel, tout en faisant le bien delà nmunaulé. La maison " Ri vard, frères " étendit j-à-peu ses opérations et devint par la suite la plus pulaire du comté.
L.a construction de deux moulins fut aussi un\ md événement pour les habitants de Rivardville, ' liges jusqu'alors d'aller à une distance de trois ues pour chercher quelques madriers ou faire )udre un sac de farine.
(Vprès le son de la cloche paroissiale, aucune muue ne pouvait être plus agréable aux oreilles des Qvres colons que le bruit des scies et des moulanges celui de la cascade servant de pouvoir hydraulique. Et cette musique se faisait entendre presque jour nuit.
On remarquait dans la localité un mouvement le activité extraordinaires.
Tout le long du jour on voyait arriver aux moulins s voitures chargées, les unes de sacs de blé, les itres de pièces de bois destinées à être converties en inches ou en madriers.
i) jX Meuni ^sf^ avaient h
JEAN BIVARD.
Meunier, scieur, constructeur et colon, tous trouleur profit, à cet échange de services, et le ;'progiès de Rivard ville s'en ressemait d'une manière ;sensible.
Plusieurs habitations nouvelles surgirent autour des moulins aussi bien qu'autour de 1 église.
Nos lecteurs se souviennent peut-être que dès la première année de son séjour dans la forêt, Jean Rivard avait retenu dans le voisinage de sa propriété un lot de terre inculte pour chacun de ses frères, en leur disant : qui sait si vous ne deviendrez pas riches sans vous en apercevoir?
Ce pressentiment de Jean Rivard se vérifia à la lettr3.
Toutes les maisons et les bâtiments dont nous avons parlé, moulins, forges, boutiques, ra-igasins furent bâtis sur les propriétés de la famille Rivard. \ -ienn Rivard qui était l'administrateur des biens de la famille ne cédait que quelques arpents de terre aux industriels ou commerçants qui venaient s'établir à Rivardville, et réservait le reste pour en disposer pli tard avantageusement.
Celte vaste étendue de terrain, située comme elj l'était au centre d'un canton, dans le voisinage d'uiif rivière et d'une grande route publique, et devanf selon toute probabilité, devenir plus lard le siéj d'une ville ou d'un grand village, prit vile uneimpc lance considérable.
Sa valeur b'ac(;rut de jour en jour.
Jean Rivard n'était pas ce qu'on peut appeler spéculateur ; il ne cherchait pas à s'enrichir en appau vxis^anTTêsautres. Mais lorsqu'il songeait à si vieille mère, à sesTieuf frères, à ses deux sœurs, i
e sentait justifiable de tirer bon parti des avantages |ui s'offraient à lui, et qui après tout étaient dûs à son enrage et à sou industrie.
II lui semblait aussi voir le doigt de la Providences^— lans la manière dont les événements avaient tourné, .ia pauvre mère a tant prié, disait-il, que Dieu prend lilié d'elle et lui envoie les moyens de se tirer d'emlarras.
Il s'empressait de lui écrire chaque fois qu'il avait ine bonne nouvelle à lui annoncer.
11 jouissait d'avance du bonheur qu'elle en ressenirait.
Mais outre les avantages de fortune qu'il devait -^ spérer en voyant les alentours de sa chaumière avenir peu-à-peu le centre d'un village, il jouissait! ncore d'un autre privilège que devait apprécierai aute sa valeur un homme de l'intelligence de JeaTn \ livard ; il allait ppu vpjr exercer un contrôle absolu
ui'J'établi^sement d u.Yi l ia ge •
Il allait devenir peul-êtr , comme il le dit dans sa ^ ) îttre. le fondateur d'une ville ! :'■ (
Quels rêves iimlSitieux cette perspective ne devait- t^\ lie pas faire naître en son esprit ! : '
Les devoirs et la responsabiliié que lui imposait iL ette glorieuse entreprise absorbèrent toute son y ttention pendant plusieurs mois.
Ce n'était plus la carte de son lot de cent acres u'il déployait le soir sur sa table, c'était celle du utur village. Quoiqu'il ne fût guère au fait de l'art le bâtir des villes, il en avait lui-même tiacé le plan ; l avait indiqué les rues,anxi}uellesil donnait toute a laigeur et toute la régularité possibles; il avait marqué les endroitsque devaient occuper plus tard la laisoQ d'école, le bureau de poste, le maxché, etc.
, 5S\,L- Ov^ JEAN RIVARD
' Il fît planter des arbres de distance en distance le'j ^ long des rues projetées, car il ne négligeait rien dej ) ce qui pouvait contribuer à donner à son village uîia )apparence de fraîcheur et de gaîté. 1
^^I1 allait même jusqu'à stipulerdans ses concessions 0|vy d'emplacements, que la maison serait de telle o ^ telle dimension, qu'elle serait située à, telle distanci du chemin, qu'elle serait peinte en blanc, et autre: conditions qui peuvent sembler puériles mais quj n'en exercent pas moins une influence réelle sur l progrès des localités
Comme on l'a déjà vu, Jean Rivard n'entreprenai
rien d'important sans consulter son ami Doucel.
Louise prenait aussi le plus vif intérêt aux entr
"^ prises de son mari
Pierre Gagnon n'était pas non plus tenu da \j l'ignorance des plans de Jean Rivard.
Il va sans dire que celui-ci était l'admirate enthousiaste de tout ce que faisait son ancien maitr Je savais bien, lui disait-il avec sa gaîlé acca tumée, que vous en feriez autant que le grans Napoléon. Maintenant que vous n'avez plus d'enn mis à combattre, vous allez donner un royaume chacun de vos frères. Il y a une chose pourtant q vous n'imiterez pas, disait-il en riant, et en rega dant madame Rivard, c'est que vous ne répudierez pas votre femme.
Ce n'est pas pour mépriser Napoléon, ajoutait-il, mais je crois que s'il ayait fait comme vous au lieu de s'amuser à bouleverser tous les pays et à tuer le monde dru comme mouche, il n'aurait pas fait uoe fm aussi triste. Tonnerre d'un nom! j'aurais aimé à lui voir faire de l'abattis ; je crois que la forêt en aurait fait du feu.